CHAPITRE XXV
Le Solitaire de Nornex
Je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant de la montagne ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale.
J.-J. Rousseau, Nouvelle Héloïse.
Chap. XXIII.
C'est à deux lieues de Genève, en Savoie, tout contre l'extrémité est du Petit-Salève, dont elle est séparée par un vallon verdoyant, que s'élève, à 600 mètres d'altitude, la colline de molasse qui depuis cent ans porte le nom de Mont-Gosse.
A sa base, s'étale le village de Mornex. Sur le sommet, se dressait autrefois un château-fort, appartenant aux comtes de Savoie; il n'en reste plus aujourd'hui que le mur d'enceinte et les ruines du donjon.
La pente méridionale du Mont-Gosse, comme celle des deux Salèves dont il semble le rejeton, commande la plaine du Faucigny, belle contrée qu'arrose l'Arve et qu'enserre au loin la chaîne des Alpes.
Cette partie du pays était déjà habitée du temps des AUobroges ; le sommet du Petit-Salève leur servait de lieu de refuge fortifié. Une voie romaine S partant de Tal-
• On en voit encore des traces dans le bois d'Yvre.
loires au bord du lac d'Annecy, venait aboutir au haut de Mornex, contournait le pied de la montagne et arrivait jusqu'à un pont de pierre, jeté sur l'Arve à Etrembières.
Au moyen-âge cette route portait le nom de chemin du sel, elle servait à transporter dans le Chablais le sel provenant de la saline de Moutiers.
Le château-fort de Mornay ^ fut construit au XIII^ siècle par les princes de Joinville ; il passa aux évêques de Genève, puis aux comtes du Genevois et fut acquis par les ducs de Savoie à l'extinction de cette famille. Le château et ses dépendances, qui comprenaient les deux Salèves, étaient un fief dont les ducs de Savoie gratifiaient les nobles de leur cour, A cette époque le pays était couvert de forêts très favorables à la chasse du gros gibier. Le sommet seul du Grand-Salève avait été en partie dépouillé de ses arbres pour l'exploitation du minerai de fer recueilli en abondance dans les dépôts siliceux qui se rencontrent sur son revers oriental et méridional.
En 1589, lors de la guerre entre les ducs de Savoie et Genève, le château de Mornay fut pris d'assaut par les Genevois, pillé et brûlé ainsi que la chapelle domaniale du village ^. Il en fut de même du petit château de Monnetier, rendez-vous de chasse et vedette militaire, dominant le Pas de l'Echelle, dont les ruines furent plus tard transformées en ermitage, ce qui expliquerait
^ Orthographe primitive.
2 C'est auprès des ruines de cette chapelle relevées par M. Dubois-Melly qu'a été établi un petit cimetière protestant provisoire où reposent M. Dubois père, le peintre, et l'un de ses fils.
la mélancolique inscription nasci, pati, mori qu'on voyait gravée à un pan de mur.
A la Révolution, les ruines du château de iMornay, depuis longtemps abandonnées et dépouillées de leurs pierres de taille par les habitants du village, qui s'en étaient servis pour construire sur la pente de la colline l'habitation de l'Intendant des biens seigneuriaux, furent vendues aux enchères comme propriété nationale et achetées par M. Corajod, tenancier d'une auberge-pension du village, qui les céda à Gosse en 1800.
Des difficultés étant survenues avec le ci-devant marquis de La Roche qui en était le véritable propriétaire. Gosse les avait rachetées en 1802.
Séduit par la beauté du site, il ne s'était pas laissé effrayer par les broussailles et les pierres qui couvraient le sommet de la colline et servaient de retraite « aux serpents, aux chouettes et aux éperviers ».
D'accès difficile, ce lieu était entre tous celui que devait choisir un amant de la nature désireux de solitude.
En outre, la contrée semée de blocs erratiques offrait à son esprit spéculatif un champ d'étude d'un intérêt tout spécial.
Ce n'était pas sans une certaine satisfaction qu'il établissait son ermitage sur des ruines féodales. En songeant aux bouleversements du globe qui avaient apporté, des montagnes lointaines, ces blocs de granit, il se plaisait à faire des rapprochements avec la société et les révolutions humaines qui ont ébranlé les chàteauxforts et permis à tout homme d'être son propre maître.
Quoiqu'imaginatif, Gosse était dénué de toute fantaisie, et l'histoire des anciens possesseurs du château de Mornay ne l'intéressait qu'au seul point de vue du fait
accompli. Il ne s'attarda jamais à recueillir les légendes, les chansons ou les traditions du pays.
Beaucoup plus tard, son fils et son petit-fils recoururent aux sources des archives départementales, firent des fouilles dans les ruines et reconstituèrent l'histoire du château ^
^ En 1441, le château de Mornay fut le théâtre d'un événement tragique qui faillit allumer la guerre entre la Savoie et la France. Le feudataire de la Seigneurie de Mornay était alors Jean de Compey, sire de Thorens. Bel homme, fin courtisan en même temps que hautain et ambitieux, il avait eu pour mission de la part du duc Amé II de se rendre à Chypre pour y épouser par procuration la princesse Anne, renommée par sa beauté et son esprit. Après l'avoir ramenée à son époux, il en était devenu le favori et l'amant. Abusant de sa toute-puissance sur l'esprit du Duc et celui de sa femme, il indisposa si bien les nobles de Savoie et du Bugey que ces derniers résolurent de se débarrasser de lui. Le Duc, la Duchesse et la fille du roi d'Ecosse étant venus à Genève, Jean de Compey les invita à une partie de chasse dans son château de Mornay. Avertis, les Seigneurs savoyards et bressans se rendirent dans les environs et cherchèrent à profiter du retour de chasse pour accomplir leur dessein. Mais Jean de Compey eut vent delà conjuration, et parvint à leur échapper et à se réfugier dans l'enceinte du château où se trouvaient déjà ses hôtes. Les conjurés l'y poursuivirent et, malgré la présence de leurs souverains, le percèrent de leurs épées dans la cour du château, puis, le croyant mort, s'enfuirent.
Cependant Jean ne succomba pas à ses blessures, on le transporta à Genève où il fut soigné; il guérit. La Duchesse et son époux n'en ressentirent pas moins très vivement l'insulte qui leur avait été faite. Les seigneurs de Savoie et du Bugey furent exilés et leurs biens confisqués. Ils se réfugièrent en France et réclamèrent les bons offices du roi Charles VII pour obtenir leur rentrée et la levée de la confiscation. Les négociations n'aboutirent pas, le roi de France leva une armée et aurait peut-être obtenu par la force ce qu'il n'avait pu obtenir par la diplomatie, lorsque Amé II céda à temps. Un traité de paix rétablit l'harmonie entre les deux souverains.
Notre philosophe avait-il médité les paroles de Rousseau sur les heureux effets de l'air de la montagne, quand, fatigué par les tracas de la vie, sans cesse et sans raison irrité dans ses rapports journaliers avec autrui, il ne songeait qu'à monter à Mornex pour quelques jours, et en redescendait toujours soulagé?
Dans une lettre datée de là, après avoir raconté à son fils toutes les misères auxquelles il se croit en butte, il ajoute :
« Je suis affecté à Genève de toutes ces choses parce que j'y suis nerveux, mais ici je les oublie. La belle nature qui frappe tous mes sens, l'air tonique que j'y respire me raniment et me rendent extrêmement bon et éloigné de toute vengeance. Je m'y complais à lire les ouvrages de Pope, de Bonnet, de Rousseau, de Saussure et des botanistes philosophes. Je tire de tous ces auteurs, pour ainsi dire l'essence, et je me trouve heureux, surtout quand mes pensées se dirigent vers toi dont les travaux et toutes les idées semblent tendre vers la vertu et vers notre bonheur. »
Cet effet bienfaisant et moralisateur de l'air de la montagne est une chose qui le préoccupe souvent, ilen analyse tous les symptômes, il en disserte avec André, il prévoit même les sanatoria :
«Ton conseil sur l'enflure des jambes de M. Parmentier étoit excellent: il lui faudroit venir dans ma demeure champêtre et ses jambes s'y désenfleroient j'en suis sûr. Je ne puis aller à Genève sans y avoir ce sentiment d'enflure, sans avoir des crampes. Ici l'enflure disparoit, l'appétit revient et je n'y ai plus de crampes. Je ne doute
pas que quand tu seras médecin, tu ne tires parti de ce séjour pour y faire des cures merveilleuses. Tu deviendras le vrai médecin de la montagne et avec une masse de bonnes connoissances, tu ne pourras que du moins attirer à toi de toute part des malades de toute espèce ; qui sait si tu ne seras pas obligé une fois d'y établir une sorte de vaste pensionnat '. »
A partir de 1 8 1 1 , Gosse fait des séjours plus fréquents et plus longs à Mornex, et, de i8i3 à i8i5, s'y installe tout à fait pendant les mois d'été.
Dès qu'arrivait le samedi, madame Gosse préparait des provisions de toutes sortes ; on en chargeait le petit âne qui, heureux comme son maître de quitter la ville pour trois ou quatre jours, brayait et agitait les oreilles dans l'allée de l'Escarcelle.
Henri-Albert, clopinant de la pharmacie à son appartement, emportait chaque fois de nouveaux objets pour charmer sa solitude : des livres, son herbier, une collection de médailles romaines, sans oublier un pot de son baume, des remèdes pour les habitants de Mornex, des instruments de physique.
Castor, un barbet dont le poil frisé semblait une toison de laine brune, allait, venait, aboyait gaîment. Les voisins s'approchaient pour dire adieu à Monsieur Gosse. Esther, la servante venait vérifier l'état de la sangle.
1 Sans fonder d'établissement spécial à Mornex, le D'" L.-A. Gosse devait y attirer plus tard sa nombreuse clientèle. Nous tenons du vénéré philosophe Ernest Naville lui-même, que ce fut le docteur qui l'engagea, à un moment où sa santé était gravement compromise, à acquérir le chalet de Grange-Gaby sur le Grand Salève pour y vivre en montagnard. Il lui en gardait une vive reconnaissance.
Le commis de la pharmacie, sur le pas de la porte, recevait les dernières recommandations de son patron, et bientôt les trois amis partaient pour « Mon Bonheur»: l'âne devant, M. Gosse et Castor derrière.
La route la plus directe pour Mornex est celle de Gaillard. En ce temps là, près d'Etrembières, on traversait l'Arve dans un bac, quand ce n'était pas à gué ou sur le dos du passeur. On contournait le Petit-Salève et on suivait la vieille route ombragée de noyers jusqu'au
village.
Ce qui fait du Mont-Gosse^ un site unique, c'est le panorama admirable dont on y jouit.
D'un côté se présentent les gradins variés de forme et de couleurs de la chaîne des Alpes et, surmontant tous les autres sommets, le Mont-Blanc repose sur sa couche de neige que relève l'Aiguille Verte à l'orient. Plus bas la chaîne du Vergy, le Brezon, le Buet, nuancés, suivant les heures du jour, de gris, de mauve, de lilas ou de rose. Sur la gauche, les montagnes qui longent la vallée de Tanninge, les Brasses, les hautes sommités qui séparent la vallée de Belleveaux de celles de S^ Jean d'Aulph et dont le bleu lointain contraste avec la couleur plus intense des Voirons et du Môle.
Au pied de ces montagnes s'étend la plaine où les méandres de l'Arve font de loin en loin une tâche argentée ; des champs de blé, des prairies, des bois. Ici et
^ Le nom de Mont-Gosse fut donné à l'ermitage par les habitants de la contrée et cette dénomination passa bientôt dans les actes officiels.
là, groupés dans la verdure et dominés par le clocher du village, des maisons aux toits de tuiles colorées; ailleurs, les bâtiments en pierres grises d'une ancienne commanderie, un petit château, une vieille tour.
Les torrents de la Menoge, du Foron et du Viaison, dans leur lit de verdure et de cailloux animent le premier plan.
Si, lassé par moment de la grande vue, l'œil veut se reposer, il peut suivre vers le sud, dans l'encadrement des branches de chênes, entre la pente abrupte du Grand- Salève et le bois d'Yvre, la route qui conduit à La Mure. Au loin, le Parmélan, gigantesque sphinx accroupi, domine la contrée. Plus à l'ouest, bornant de tout près l'horizon, se dresse le flanc du Petit-Salève, avec, à fleur de terre, ses rochers couleur de rouille, ses bruyères, ses gazons ras semés de bouquets de châtaigners et de taillis de chêne, où broutent chèvres et moutons.
Comment exprimer le charme qu'on éprouve à se sentir isolé du monde dans cet îlot de verdure qui semble suspendu dans les airs ? Comment dire le silence animé et parfumé de la vaste nature qu'interrompt par moment un chant d'oiseau ou la lointaine rumeur de l'Arve sur laquelle passe un coup de vent ?
On pénétrait dans la propriété du Solitaire par deux voies qui existent encore aujourd'hui. Du côté Nord, on pouvait suivre, à travers les taillis, l'ancienne route du château qui débouche entre deux châtaigners, sur une prairie dominée par un autre châtaigner séculaire. Le chemin suit la lisière du petit bois et, franchissant l'ancien fossé, aboutit à l'entrée de l'enceinte, au pied des ruines du donjon. Du côté sud, en venant du village, avant qu'il y eut le chemin carrossable, on montait par
un raidillon, la Vi-Borgne.ku^iQààu mamelon, un escalier de pierre, avec une vigne de chaque côté, conduit à une esplanade adossée au rempart, une poterne donne entrée dans l'enceinte de l'ancien château.
La maisonnette construite par Gosse est restée presque telle qu'il la fit. Couverte en tavaillons, elle se compose de deux pièces carrées superposées ; celle du bas mesure S^^So sur 3"^20, elle est haute de 2"^25. L'emblème maçonnique de la Providence, un œil dans un triangle rayonnant, veille encore au-dessus de la porte ^
Cette demeure, dans un espace si restreint, contient l'impossible. Un trapon s'ouvre, dans la chambre du bas, sur une cave. Cette chambre a plusieurs armoires, des rayons, un foyer, une table, qui sert en même temps de lit, un escalier à poulie qui conduit au premier, dans le «salon ». C'est là qu'il avait réuni ses trésors : livres, herbier, dessins, médailles. Une trappe, dans le plafond, s'ouvre sur un réduit où il mettait ses provisions.
Les restes du donjon, plus considérables alors qu'aujourd'hui, servaient de belvédère. On arrivait sur la plateforme à l'aide d'une échelle enfermée dans un couloir couvert.
Non loin de la petite maison, un bâtiment de forme régulière et d'ordre un peu chinois renfermait les instruments aratoires ; au centre était aménagée une très petite écurie où vivaient de compagnie le petit âne Cousi — qui, disait son maître, était le seul animal de son espèce qui n'eût aucun défaut — une génisse et une brebis mérinos.
Près de l'écurie, une basse-cour à grillage en bois avec
* Gosse, à ce que disait son fils, était Rose + Croix.
une galerie suspendue en l'air, communiquait avec le poulailler. Dans cette basse-cour : des paons, des pintades, des poules de Caux, des pigeons de races précieuses, des tourterelles.
Une autre basse-cour, avec souterrain, contenait des lapins-lièvres, des cobayes, des tortues terrestres. Tous ces animaux pouvaient se rassembler sous une voûte centrale recouverte de gazon. Des oiseaux -chanteurs vivaient sur cette « gazonnade », s'abritant dans des pots de terre disposés comme des canons autour d'un fort. Cette retraite était environnée d'une palissade formée de piquets pointus qui rendaient nuls les efforts des lapins pour la destruction et l'excavation. Des cailles et des perdrix animaient encore ce lieu.
Plus loin, des ruches en paille arrangées par ordre dans un rucher simple mais élégant, « environné agréablement du beau feuillage de la grappe musquée et de la cobée » La plupart de ces ruches étaient accolées, méthode simple, que Gosse mit le premier en pratique, et destinée à éviter la perte de l'essaimage.
Venait ensuite le jardin botanique, où chaque plante était étiquetée. Il y avait là des plantes alpines, des plantes médicinales, le daphné odorant, Vononis à feuilles rondes, Vaiithylle des montagnes, la belladone, de nombreuses plantes exotiques et des arbres curieux. Des sentiers sillonnaient le parterre et conduisaient à un vaste cabinet de verdure de forme circulaire, au centre duquel se dressait un platane d'occident ; ce cabinet commandait un superbe point de vue. En face, un berceau de noisetier était consacré au Solitaire, comme le berceau de verdure l'était à « son estimable épouse». Sur la façade de ce cabinet et du berceau de coudriers, on
vovait deux emblèmes, le premier représentait un cœur enflammé percé de rayons lumineux, au centre de ce cœur, un L ; cela devait dire : Louise est dans mon cœur.
Le second emblème : deux triangles entrelacés renfermés dans un cercle orné de quatre flammes représentait une allégorie «chimique» : la nature du Solitaire, composée de matière et d'une àme immortelle. Il y avait aussi d'autres bosquets, celui de la Sybille, celui de l'Amitié pour lequel Henri-Albert souhaitait vivement un laurier sassafras. Ce bosquet devait ombrager les bustes de Thouin et de Vauquelin.
Une fois arrivé, après avoir conduit son âne à l'écurie. Gosse échangeait ses habits de ville contre son habit de Solitaire : une grande houppelande et un bonnet à poil qui rappelaient le costume d'Arménien de Rousseau. Rousseau disait de son habit : « Il est fou, mais il est commode. » Henri-Albert comptait sur le sien pour se donner un certain prestige aux yeux du vulgaire.
Louison Laruaz, un paysan de Mornex, qui remplissait les fonctions de jardinier, venait rendre ses comptes. Son maître s'enquérait, non sans quelque satisfaction, des visiteurs qui étaient venus en son absence voir l'ermitage et que Louison avait Tordre formel d'écarter de l'enceinte. Il montait beaucoup de curieux, non seulement des étrangers en villégiature dans les environs, mais aussi de promeneurs de Genève et d'ailleurs, attirés par la beauté du site et par les excentricités qu'on prêtait au propriétaire. Gosse ne recevait chez lui que qui lui plaisait. Autant son amabilité était grande pour ceux qu'il attendait ou que des amis lui recommandaient, autant il était féroce pour les indiscrets. Aussi, nombreux étaient les mécontents qui ne se gênaient pas pour cri-
tiquer l'original de Mornex. Témoin les vers envoyés à Gosse par M. Humbert, dit le «Syndic aux pommes de terre » qui, partisan zélé de la liberté et de la division des possessions, voulait que chaque famille ne possédât que deux poses de terrain, et avait fait le plan de la maisonnette champêtre qu'il prônait.
Curieux de voir si celle de Gosse répondait à son idée, il était monté à l'ermitage. D'abord il heurta à l'huis, puis, ne voyant venir personne, il franchit le petit mur de l'enclos. Mais alors le farouche Louison apparut et voulut l'enfermer dans l'écurie. M. Humbert put heureusement s'échapper de ses mains, revint à Genève et, pour se consoler, mit en vers sa mésaventure :
... « Mes chers amis, je vous prie et conjure, Ne faites point le hasardeux projet De visiter l'ensorcelé chalet. »
disait-il en terminant.
Il envoya le poème à Gosse, qui trouva les vers mal faits et le nom de chalet donné à sa chaumière, absurde. La conduite de Louison fut entièrement approuvée.
Après une rapide inspection générale, Henri-Albert allait voir ses animaux; à chacun il apportait quelque chose ; tous le connaissaient et l'accueillaient par un cri spécial. « Il me semble quelquefois, écrit-il à André, que je suis transporté tout d'un coup dans l'arche de Noé. En effet, ma demeure en auroit quelque peu l'apparence et il ne manqueroit à mes maisons que quelques petites séparations pour pouvoir voguer et mettre à pleines voiles sur la mer immense. »
Son rêve était d'acclimater sur sa montagne la plus
grande variété possible d'animaux et de végétaux. Il désirait beaucoup posséder un kangourou — André lui avait parlé de ceux de la Malmaison, mais, pour en avoir un il fallait attendre que la paix fût faite avec l'Angleterre. — Il avait aussi des pigeons couronnés de la Nouvelle- Hollande. II faisait avec d'autres amateurs des échanges d'animaux comme de plantes, et tentait sans se lasser des essais de croisements de races et d'espèces qui ne réussissaient jamais. .
Après la visite aux animaux, venait celle aux végétaux ; chacun était catalogué et avait son dossier. Les uns provenaient du Jardin des Plantes de Paris, envoyés par M. Thouin ; d'autres, de Lyon, envoyés par M. Dejean. M. Botot, qui cultivait des plantes rares dans son jardin des Pâquis, avait fait don à Gosse de plusieurs arbustes.
Les heures passent vite à Mornex. Il faut songer à manger. Quand Gosse ne prépare pas lui-même ses repas, il se fait monter de chez l'aubergiste une soupe et de la viande qu'il partage avec Castor. Puis, quand vient le moment du crépuscule, après avoir contemplé le coucher du soleil sur les montagnes et rendu grâce à son Créateur, le Solitaire, rentré dans sa maisonnette, se livre aux travaux de l'esprit.
Tantôt il écrit à son fils, lui raconte ses plaisirs champêtres et discute sur ce que le jeune homme lui dit de lui-même et de Paris; tantôt il médite sur des sujets sérieux et note ses pensées, copie des idylles et des églogues, des vers de Madame Deshouillères sur les oiseaux, de Monsieur Desforges-Maillard sur les tourterelles, sur l'àge-d'or, sur les arbres, sur le pouvoir de l'amour, ou des traits de piété filiale.
Il écrit un long poème en alexandrins : les Ajnours de i Castor, adresse des vers à sa femme, ceux-ci entre autres, qu'il fait précéder d'observations sur l'état d'esprit et de santé dans lequel il se trouve quand il les a com- ": posés : ^
« J'ai trouvé dans ma solitude, i
Un vrai trésor, c'est ma santé, ;
J'en ai banni l'inquiétude,
J'y ai admis la gaieté !
« Depuis longtemps dans ma patrie '
Les maux accompagnaient mes nuits. ■
Ici la nature chérie !
Change en plaisirs, tous mes soucis. '
« Si je pouvois dans ma cuisine,
Malgré les frimas, les antans, !
Y retrouver André et Zine, ]
J'y serois heureux et content. » i
« Note. André est un des prénoms de mon fils, Zine est un [ surnom d'amitié que donnoit à mon épouse, étant fille, une | de ses meilleures amies. » '
La solitude de Mon heureux séjour — une des nom- j
breuses dénominations qu'il donne à son ermitage — j
exalte ses facultés pensantes et aimantes, comme il dit, !
en même temps que ses idées. ' ;
Il ne se borne pas à contempler la nature, le moindre ; phénomène l'intéresse, depuis les agissements d'un in- . secte, la résine qui découle des bourgeons d'un peuplier, \ les manifestations diverses du vent à l'approche de j l'orage, la marche des astres. Tout attire et retient son | attention, l'entraîne à des spéculations philosophiques, ' jusqu'au moment où survient autre chose.
Esprit curieux, Imaginatif en même temps que réflé- ;
chi, il arrive quelquefois par ses observations à des résultats probants. C'est ainsi que, le premier, il formule l'hypothèse relative au dépôt des blocs erratiques dans la vallée de l'Arve et ailleurs par la marche et le retrait de glaciers antédiluviens.
Son esprit travaille toujours. Il est à la recherche du mouvement perpétuel et croit l'avoir trouvé. Il imagine un hygromètre et un baromètre spéciaux.
Dans sa solitude, Henri-Albert n'oubliait pas les devoirs de l'homme social. Les ruines du château féodal, dressées près de sa chaumière, lui rappelaient sans cesse qu'il fut un temps où les seigneurs de Mornay exerçaient un empire despotique sur tous les lieux environnants. A lui de montrer qu'il n'avait pas traversé en vain l'époque révolutionnaire et que les privilégiés de ce monde doivent répandre autour d'eux les bienfaits qui sont en leurs moyens.
Le rôle d'ermite bienfaisant était du reste pour lui plaire, aussi Louison avait-il ordre, quand son maître était là, de ne jamais renvoyer de son chef les villageois de Mornex et de Monnetier qui venaient auprès de lui chercher aide ou conseil. On sut bientôt dans la contrée que «les remèdes et les consultations ne coûtaient rien avec Monsieur Gosse, seulement qu'il fallait avoir confiance et obéir. C'était facile.
Ce petit Sinaï fut vite baptisé le Mont-Gosse et le nom lui resta. Jamais malades ni malheureux n'y montèrent en vain.
Les bonnes traditions s'v sont heureusement conser-
vées, aussi tenaces que le furent jadis les exactions des seigneurs. Après Henri-Albert, son fils André, après celuici, le Dr Hippolyte Gosse, devaient laisser dans la mémoire des gens du pays le souvenir d'une bienfaisance aussi intelligente que dévouée.
Ce n'était pas seulement les misères physiques des villageois qui préoccupaient le Solitaire, le moral avait aussi part à son intérêt. Pour pouvoir exercer une influence heureuse sur les jeunes comme sur les vieux, il fallait tout d'abord s'en faire bien venir. Voici le moyen qu'il imagina pour y arriver :
Lettre d'H.-A . Gosse à M. Gai, curé de Monnetier :
« Ce i5 juillet 1809. Mornex « Monsieur
« Ne pouvant aller aujourd'hui à Monnetier je viens vous faire une supplication. Les paralytiques ont besoin pour le soulagement de leurs maux d'avoir des pensées qui les éloignent de ceux-ci. Vous avez auprès de vous la brave Perronne à qui je proposais avant hier un remède palliatif. Elle m'objecta tout en souriant votre assentiment. Je lui ai répondu que vous étiez trop excellent médecin pour que vous n'y accédiez pas moyennant toutefois le régime convenable.
« Voici la recette de ce médicament :
« Prenez les plus honnêtes et les plus aimables filles et garçons d'entre vos paroissiens de Monnetier et de Mornex quantité suffisante pour ne pas trop remplir la salle de la Perronne. Mêlez et agitez toute cette bande joyeuse à l'aide d'une heure et demie tout au plus des sons du violon et du tambourin de Meuron et son fils et
cela après un tems suffisant pour que vos exhortations ayent produit l'effet qu'on a lieu d'en espérer. Le remède doit être accompagné d'un régime sévère, c'est à dire d'une contenance morale chez tous les individus, ce qui ne peut manquer si vous les honorez de votre présence. D'ailleurs l'excellente Laurence doit présider à ce que ce médicament remplisse l'effet désiré.
« J'espère Monsieur le Curé que vous m'accorderez la faveur que je demande. Faites-moi la grâce de me faire connoître votre volonté sur ce simple objet en me considérant toujours
« Comme le plus dévoué et respectueux
de vos serviteurs et paroissiens. »
Réponse du Curé
« Monsieur «Votre lettre m'a fort surpris, parce que vous m'y demandés une chose qui n'est pas en mon pouvoir de vous accorder. Vous voulés que j'approuve et que j'autorise de ma présence un exercice que j'ai toujours condamné et que je me crois obligé de condamner, parce que j'en connais les funestes effets et je suis persuadé que si vous les connoissiés comme moi vous ne vous sériés pas donné la peine de m'écrire pour un pareil objet. Que diroit-on de moi dans le public si j'avois le malheur d'acquiescer à votre demande ? Vous-même qu'en penseriés vous ? Vous me regarderiés comme un pasteur qui conduit ses brebis dans de mauvais pâturages. La grâce que je vous demande c'est de ne communiquer à personne votre projet, car je ne voudrois pas même qu'on en fût informé. Mettés-moi à l'épreuve dans tout autre chose, dans ce qui ne blessera pas ma
conscience, vous me trouvères toujours prêt à vous obliger.
«J'ai l'honneur d'être avec respect Monsieur votre très
humble et très obéissant serviteur
Gal, recteur.
, « Monnetier ce i5 juillet 1809. »
N'ayant pas réussi avec la danse, Henri-Albert n'en continua pas moins ses bons rapports avec le curé de Monnetier. Deux ans plus tard, en mai 181 1, il rassemble à l'ermitage les grands'mères de la commune et demande à M. Gal de bien vouloir présider cette réunion ; on s'arrangera de façon à descendre la bonne Laurence de Monnetier sur un fauteuil avec un brancard et à la faire remonter de même.
En 18 14, en même temps qu'il fait l'essai d'une école ménagère pour les jeunes filles du village, il institue une distribution de prix de vertu. Il demande au curé de lui indiquer « les noms des jeunes gens de la commune à partir de 18 ans qui ont le mieux rempli leurs devoirs religieux, leurs devoirs envers leurs parens et envers leurs prochains. De même les noms des vieillards âgés de 60 ans et plus qu'il désire réunir pour leur donner un prix de mérite, et l'enfant de 10 ans et plus qui se comporte le mieux à tous égards et qui est digne de l'éloge des hommes vertueux ».
Du haut de sa montagne, Gosse entretient aussi des rapports épistolaires avec A. Bonnet de Chêne, qui vit en fermier durant l'été à Grange Passey sur le Grand- Salève; ils se communiquent leurs observations météorologiques. Bonnet a recours aux lumières de Gosse au sujet d'une terrible épizootie qui ravage la contrée. Il adresse ses lettres : « Le berger de Grange Passez sur Salève au solitaire du Mont Gosse ».