CHAPITRE III
Petits faits de la vie genevoise 17 70-1772,
Pendant deux ou trois ans, les choses allèrent assez bien pour les deux frères, mais les enfants grandissaient, les vivres devenaient plus chers, Jean dépensait plus que ne le permettait son modeste revenu. Bientôt les dettes l'accablèrent, et de nouveau l'oncle Henri se fâcha.
A ce moment, Henri-Albert neveu vient d'achever son collège, il s'est toujours montré assidu à l'étude, surtout à celle des sciences; ses professeurs font cas de lui, il entrevoit une belle carrière, quoique son état de Natif lui ferme bien des portes. Mais voilà que les difficultés des temps présents le forcent à renoncer momentanément à ses rêves et l'obligent à entrer comme commis dans la boutique paternelle.
Quand il en a le loisir, il écrit au bon ami Seippel les petites nouvelles de la rue et de la ville.
Antoine Seippel, ami commun de la famille, parrain d'Elisabeth-Antoinette, natif de Genève, était candidat à la bourgeoisie. Il possédait un bien à Gingins et venait de temps en temps à Genève monter sa garde.
Le jeune garçon lui raconte ainsi la fameuse grêle du 4 septembre 1770 :
« Hier au soir, vers les quatre heures, il y eut ici une grêle dont les grains étoient pour la plupart comme de petites noix et d'autres comme des œufs de pigeon, je ne vous exagère point en cela. Il y a quantité d'endroits qui en sont abîmés à ce que l'on dit; ce que j'ai vu c'est que 33 vitres se sont trouvées ou brisées ou éclatées dans l'appartement de mon cher oncle et ainsi du reste et surtout les belles maisons Boissier, Sellon, De Saussure, Labat, etc., qui toutes n'ayant aucun contrevent ont eu leurs fenêtres entièrement fracassées. Ce que M. Lombard apprenant, il a dit : plût à Dieu qu'il n'y eût que ces vitres là de brisées, M. Labat a assez de quoi pour les faire faire. Il étoit dans l'idée que chaque locataire devoit payer ses vitres cassées, la chose étant arrivée par accident, mais les locataires sont d'un autre avis, de même que plusieurs propriétaires. Cet événement m'a tout de suite fait craindre pour vos domaines, mais on m'a fait espérer que vous n'auriez aucun mal parce que l'on a vu la colonne de grêle se former du côté du pays de Jai [Gex] et a passé à Gentoux et ensuite à Russin, je souhaite que cela soit vérifié en tous points. »
Cette grêle fut vraiment épouvantable, elle ravagea tout le territoire de la République. Le pasteur Perdriau, montant en chaire au Temple Neuf, le dimanche suivant, neuvième de septembre, prononça à cette occasion un sermon qui répondait aux besoins de son auditoire ; on lui demanda de l'imprimer pour ceux qui n'avaient pu l'entendre '.
A Genève chez Cl. Philibert et Bart. Chirol, 1770.
Henri-Albert parle de tout dans ses lettres : de ce qu'il entend dans la boutique, des petites échauffourées entre Bourgeois et Natifs. Il mêle à sa prose des citations classiques, des vers de sa façon. Il a le cœur sensible à l'égard des bêtes ; à l'occasion de la mort d'un bréant familier (^un verdier), il fait une élégie, et son ami Roux écrit un cantique. Il parle de la « jeunesse du régiment de Châteauvieux » qui parcourt la ville, raconte la mort tragique de l'ancien syndic Dunant qui se suicida sans qu'on sût pourquoi en se donnant chez lui plusieurs coups de couteau, et mille autres choses.
« g nov. ijjo : Le bled est toujours ici extrêmement cher jusques-là qu'on l'a vendu la semaine dernière 60 ff. la coupe ^
« Dans ma dernière datée du 14 du mois passé, je vous disois que le dimanche suivant se feroit l'élection des
' Le placard suivant était peu de temps après affiché sur les places :
De la part de nos magnifiques et très honorés Seigneurs, donné ce 12 décembre 1770.
(Signé) J.-J. DE Chapeaurouge.
« 11 est défendu, à cause de la cherté de diverses denrées, aux fabricants d'amidon et de poudre à poudrer d'en fabriquer ni en cette ville ni sur le territoire de la Seigneurie, et à tous pâtissiers, revendeurs et revendeuses de gâteaux, bignets et pâtisseries et à toutes personnes d'en vendre ni débiter; les maîtres et marchands confituriers doivent se conformer à cette défense. »
Auditeurs et du Lieutenant. A l'égard du Lieutenant, M. Rillet, l'ancien Syndic, a été nommé, mais pour les Auditeurs ' il n'y eut personne dans le 200 qui voulût cette charge, ce qui tit qu'on condamna quelques-uns à l'amende et à la prison de la Ville pour un an et un jour. On a fait sur cela les vers suivants :
« Quoi ! dans le Deux Cents plus d'idoines! Pour former un seuT Auditeur :
N'est-ce donc plus qu'un tas de Moines, N'ayant ni âme ni honneur?
Se sont-ils tous dit en eux-mêmes :
Si les Grimauds - étoient encore mutins Dans un péril aussi extrême, Qui parmi nous seroient des Calandrins ? il faut donc que la Bourgeoisie Nous donne des gens de sa main Puisqu'aucun d'eux ne se soucie De se montrer bon citoyen.
« Presqu'aussitôt que ces vers eurent paru, on publia au son de la trompette une Défense de faire aucun libelle, ni vers calomnieux, sous peine de punition.
« Dans ma précédente je vous dis aussi qu'on alloit procéder à l'Election du 200. Pour cela on a divisé les citoyens et Bourgeois en 4 divisions : la première a nommé d'abord 20 personnes d'entre toute la bourgeoisie, parmi lesquelles étoit M. Rillet de Normandie. Mais ce Mons^" refusa et il écrivit pour cela une lettre à Mons'" Rillet le Premier Syndic... On la trouve très bien écrite.
^ Les chefs de la police.
* Parti des Natifs irréductibles.
« Le vendredi ensuite cette même division a choisi 14 personnes de ces 20. Enfin le dimanche 25 du même mois, le Conseil Général en a retenu 7 qui sont :
« MM. Necker qui ont de voix : 1029
Deluc, l'ainé SgS
Dunant l'avocat SyS
Desarts S3j
Vieusseux 784
Galiffe 536
Joly Denys 499
« La seconde division a fait de même ses opérations, mais au lieu d'en nommer 14 de 20, ils n'en ont nommé que 12. Le Conseil Général qui se tiendra demain en retiendra 6.
« Pour vous montrer jusqu'où se porte la cherté des vivres, on vend à présent la livre des pommes de terre I f. 6 d. et 2 sols, ce qui ne s'est je crois jamais vu et cela parce qu'on les mêle à la farine de froment pour en faire du pain.
« 7 décembre. Le duc de Savoye a défendu encore la sortie du bois et des charbons de ses Etats. Ce qu'il y a de surprenant c'est que les denrées viennent à présent fort abondamment de France, l'on dit bien plus, c'est que les soldats qui sont à Versoix doivent s'en aller. Je ne sais plus que penser de tout cela.
« 12 décembre ijjo. Il n'est pas croyable la misère et la disette de vivres que nous avons ici. Le commerce et les professions ne vont presque pas, le bled se maintient toujours à la même cherté et encore le peu qu'il v en a ici ne vient que par contrebande. »
arcades qui avoient été dressées pour le diner. mais qui servirent à placer le Conseil, les étrangers et les personnes de la bourgeoisie. Ces arcades étoient garnies de feuillage de chêne et de guirlandes de fleurs, mais elles s'étoient flétries à cause du retard. M. Vanière en a été l'architecte et pour récompense Milady Stanhope lui a fait présent d'une magnifique épée.
« Après cette marche les Dragons rangés de côté, mirent armes à terre et allèrent à la salle du tirage où un magnifique ambigu les attendoit. Les archers y allèrent après eux et ces derniers revinrent pour tirer un prix au soleil, tous en veste blanche, collet et paremens verts, les carquois sur l'épaule. Le tirage étant fini, ils revinrent en ville comme ils en étoient sortis.
« Le jeudi 1 1^ on installa Milord Mahon commandeur et hier il se tira un prix au soleil.
« Ce soleil est placé sur la tête d'un Apollon qui se tient sur des planches peintes, où on voit les armoiries de Genève. »
C'est ce même jeune Lord iMahon qui, dans son zèle de prosélyte républicain, trouva l'idée que voici :
« Considérant, que c'est un mal pour les Genevois d'aller à la comédie dans un tems où les vivres sont aussi chers et les afl'aires du commerce si misérables, Milord Mahon a cru qu'il falloit en dégoûter plusieurs; pour cet efl'et il donna à chaque chasse-gueux un petit écu neuf pour qu'ils allassent à la comédie, leur promettant que si la chose s'exécutoit et qu'ils pussent se mettre aux premières loges, il leur donneroit un souper. Tous donc, habillés proprement et bien frisés, allèrent à Châtelaine, mais la renommée, cette prompte messa-
gère, les avoit devancés, on leur refusa rentrée. Cependant il y eut une femme qui leur montra une petite porte où ils pouvoient monter aux secondes loges et deux y furent, mais on les en fit sortir. Ceux qui ont été du territoire de Genève ont été condamnés au crotton^ à la réquisition, à ce que l'on a dit de l'hospitalier qui avant su toute cette affaire leur avoit défendu d'v aller. »^
L'oncle Henri, quand il ne va pas à Evian prendre les eaux pour sa goutte, fait de fréquents séjours à Gingins chez son filleul, M. Seippel. Il y va avec Babi. Pendant ce temps, Henri-Albert et son père travaillent tranquilles à la librairie, expédient des livres, en reçoivent. Le jeune homme écrit de temps en temps des faits-divers aux absents. Et l'on voit combien à cette époque étaient fréquents dans notre ville les délits graves, les vols, les assassinats; très souvent des suicides, des divorces qui se plaidaient en Consistoire. Les cas de rage étaient nombreux aussi ; dès qu'on en signalait un, immédiatement ordre était donné d'empoisonner les chiens errants. Il paraît qu'un certain M. Oltramare, dit le Grand Chapeau, possédait un remède infaillible contre la terrible maladie.
Bien que le devoir l'eût fait commis-libraire, Henri- Albert n'abandonnait pas l'étude des sciences et prenait aussi parfois du bon temps.
Dans une lettre à son ami Colladon, le fils du pharmacien de la Grand'Rue, qui habitait pour lors Cartigny, il parle de ses courses aux Voirons et des distractions, qu'il prend en dehors de la boutique.
« Je continue avec Perrault à travailler les soirs à la Phvsique expérimentale, nous allons pour cet effet chez un vendeur de baromètres qui nous montre comme l'on doit travailler, ce qui nous amuse beaucoup. Mon trébuchet est enfin dans notre boutique, ce que je dois à l'intercession de ton frère
« .... Je t'envoie Y Histoire de Miss Jenny et Le Fortuné Floj'entin, j'espère que tes aimables demoiselles ne les auront pas encore lus.... »
En date du 27 septembre 1 77 1 , l'oncle écrit à son neveu :
« Je comptois t'écrire aujourd'hui pour te marquer de nous venir prendre mardi, mais il a fallu renvoyer de huit jours comme l'autrefois, c'est à quoi l'on consent sans peine quand on se divertit; il y a aujourd'hui une grande chasse aux ours et aux loups, j'ai conduit ta sœur sur une hauteur du côté des Montagnes où nous n'en avons point vu. Nous avons entendu tirer deux coups du côté du Signal, et ce ne peut être que sur un de ces animaux étant expressément défendu de tirer sur d'autres, on doit y estre au nombre de douze cents hommes, sans les volontaires, l'ordre est précis pour ne faire aucun bruit, mais d'entrer dans les bois sans tambours ni trompettes; on continuera la chasse jusqu'au mercredi au soir et il faut espérer qu'ils feront une bonne déconfiture de ces bêtes féroces qui ont dévoré déjà nombre de vaches, veaux et autre bétail, si bien que la plupart des bergers ont été obligés de descendre quinze jours ou trois semaines plus tôt qu'à l'ordinaire.
' «... M. Seippel est à la chasse...
« Quand tu viendras nous prendre mardi en huit n'oublie pas le noir de fumée, tu auras dit sans doute à
la iMarion, ma servante, ce que je t'avois recommandé ; fais bien nos complimens à tes chers père et mère, tes chers oncle et tante iMatthieu et tous ces dames et messieurs de la société, comme aussi à tous nos bons voisins. « A Dieu, porte-toi bien et me crois de bon cœur et
avec amitié
« Ton affectionné onclç et parrain.
« La Babi doit avoir écrit à sa chère mère et ses amies^ et s'il le faut elle en fera bien d'autres, il n'en coûte que le port. »
L'oncle recommande souvent à son neveu de ne pas iblier d'envoyer de:
temps que des livres.
oublier d'envoyer des cigares de chez M. Gaudy en même
Henri-A Ibert à M. Seippel :
« iG nov. 1771 .
« .... Celle-cy est pour vous donner avis que je viens de remettre au batelier Meunier 2 sacs de son. pesant i3i liv. Vous trouverez dans l'intérieur du plus large un paquet où est renfermé L'An 2440 \ ouvrage fort amusant, et un chapeau pour M. Roc, si la tête de ce Mons^ n'y est pas conforme, vous aurez la complaisance de me le faire tenir et il servira à mon cher oncle. »
C'était le moment où le professeur de Saussure faisait ses premières expériences du paratonnerre. Henri-Albert les signale dans ce qu'il appelle La Galette de Genève (12 novembre 1771 >•
1 L'An deux mille quatre cent quarante, rêve s'il en fut jamais (par Mercier de Compiègne). Amsterdam, 1771, 8°.
« .... Monsieur le professeur de Saussure ayant appris que plusieurs personnes clabaudoient contre son conducteur électrique, a jugé à propos d'en faire connoître les utilités. C'est ce qu'il a fait ce jourd'hui par une petite brochure de 9 pages 4". »
Le 28 novembre, il se tint un Conseil Général pour refuser ou permettre une loterie pendant dix ans; il y eut 18 voix contre et plus de 700 pour. ^
Au printemps de 1772, le Conseil des Deux-Cents se réunit pour revoir les lois somptuaires. « Les séances de ce corps dans lesquelles il s'agissoit surtout de permettre quelques additions à la parure des femmes, durèrent deux jours entiers. Les patriotes observèrent avec douleur que ce Conseil n'avoit jamais été si complet que pour cette discussion frivole. »
A ce sujet, le jeune homme écrit à son ami :
« .... Le 200 est occupé comme vous le savez peut-être à faire une réforme, auriez-vous cru que le luxey a plutôt ga- ^né que perdu, car ils ont permis les falbalas,^ de quoi les braves citoyens ont été fort surpris et clabaudent beaucoup.
' Voir la brochure : Plan d'une loterie en faveur de VHôpital général de la Ville et République de Genève, authorisée par les Petit, Grand et Souverain Conseil Général de la dite République par Edit du 28 nov. lyyi de L. 600,000, argent courant, composée de i ,000 billets et de 3,3oo lots en 6 primes divisées en quatre classes.
Trois ans plus tard (2G juillet 1774) il devait y avoir une manifestation populaire pour demander au gouvernement d'user de son autorité pour faire cesser les Lotos.
"^ Le i3 avril 1772 l'avocat Trembley écrivait à Frontenex 5on Avis sur les falbalas où il expose les motifs qui l'ont dé-
La polémique soulevée au sujet des Natifs suscitait de nouveaux papiers. Le ministre Deluc (Guillaumex\ntoine) avait aussi écrit le sien :
Henri-Albert à son oncle à Gingins.
« 27 aoust 1772.
« Vous trouverez ci-joint les Voyages de Cyrus et les 4 exemplaires du livre de M. Deluc'. Ce Mons^ les est venu lui-même porter et il m'a dit entre autres choses : « Monsieur faites-moi le plaisir d'en lire un exemplaire « et si vous trouve^ quelque chose à y faire sur quelques « points note^-en la page et la ligne et vous me trouvère^ « toujours prêt à y répondre. » Sur cela je l'ai beaucoup remercié....
« Il y a aujourd'hui deux parties du côté des Glacières, ^\. le Résident^ et M. Guétand, membre de l'Académie des Sciences (à qui j'ai eu l'honneur de parler dans notre boutique où il a acheté quelques livres d'histoire naturelle), vont aux Glacières proprement dites.
« Les deux Messieurs Deluc et Dentand, fils du ministre, vont à la montagne de Sixte pour vérifier quelques observations sur le baromètre....»
cidé à voter en leur faveur. Voir aussi la brochure : Contre les adoucissements que l'on voudroit introduire dans les ordonnances somptuaires de 1747 contre l'usage du rouge pour les femmes.
' Guillaume-Antoine Deluc : Addition à la réponse au mémoire de M. l'Avocat Bovier. (Mémoire justificatif pour les citoyens de Genève connus sous le nom de Natifs.) Mémoire condamné au feu, le 3 juillet 1770.
'^ Le chevalier Hennin. Il s'intéressait à la géologie et à la botanique.
« Du 4 sept. 1772.
« .... Le livre de M. Deluc n'est pas entré en crédit dans le public, tout chacun crie sur ce qu'il n'a pas fait paraître cet ouvrage plus tôt, dans le temps que son fils ^ donna le sien, on craint que cela ne rallume l'incendie presque éteint.... »
« Du 7 sept. 1772.
« .... Vous trouverez ci- joint une lettre que M. Bérenger^ a adressée à M. Deluc, j'ai pensé que vous ne serez pas fâché de voir ce qui s'écrit de nouveau.... »
' François Deluc avait déjà en 1770 répondu au mémoire justificatif de M. Bovier.
2 Bérenger, l'historien, était le chef des Natifs mécontents.