CHAPITRE IV
Jean Gosse part pour la Hollande.
Nouvelles de Genève données par son fils, 17 73.
Cependant Jean Gosse, de plus en plus gêné dans ses affaires, endetté, malmené par son aîné, songeait à s'évader pour un temps de cette position difficile. Il lui prenait un grand désir de revoir la Hollande, de jouir de cette vie large, paisible et joyeuse dont il gardait le souvenir depuis sa jeunesse, de vivre à sa guise, loin de l'air étouffant de la rue de la Cité !
Il pensait à se justifier auprès de son frère Pierre, à lui montrer, preuves en mains, qu'il avait été lésé, à lui demander son aide. Il se disait aussi que son voyage pourrait être utile à leur commerce; il se proposait de visiter tous les libraires et imprimeurs avec lesquels son frère et lui étaient en rapports d'affaires; il ferait des changes, se pourvoirait de catalogues, et saurait bien prouver qu'il n'était pas le « bon à rien » que l'on croyait. Et puis ! ne laissait-il pas son fils au logis, ce brave Henri, qui saurait consoler sa mère et s'entendre avec son oncle ?
Un beau jour donc, au commencement de janvier 1773, Jean Gosse, ayant emprunté quelque argent à ses amis Matthieu et Blanc, dit qu'il va à Gingins et part en carriole. C'est sur une carte à jouer prise au cercle —
un 8 de pique, conservée avec les lettres — que l'insouciant libraire avertit son fils :
« A Monsieur Gosse, à la Cité, Genève.
« Vous saurez mon cher ami que je ne viendrai pas coucher ce soir à la maison, je te l'écris afin que tu tranquillises ta chère mère.
« Je dînerai demain à Gingins. Adieu. »
Ce coup de tête devait procurer à Jean Gosse, à côté de bien du plaisir, quelques mauvais moments. Parti au commencement de janvier, il n'arriva à La Haye qu'au milieu de mars. Les traites qu'il comptait toucher dans différentes villes où il avait des correspondants rentraient difl^icilement; et puis, il se faisait des amis partout, partout on le retenait et il se plaisait à n'aller pas trop vite.
Les six mois de liberté qu'il s'octroya ainsi comptèrent dans son existence comme un heureux temps.
Pour Henri-Albert, la fugue de son père ne fut pas sans influence; elle le mûrit, lui fit envisager le sérieux de la vie; il apprit ce que c'était que la responsabilité.
Pour éviter du chagrin à sa mère qu'il aime tendrement, pour désarmer la colère de son oncle, pour en imposer aux voisins et amis de la famille et sauvegarder la réputation de son père, il s'ingénie si bien, que le voyage de Jean Gosse est bientôt considéré comme une chose toute naturelle.
Une correspondance active s'établit entre le père et le fils.
On envoie au voyageur, par le coche de Lausanne, une malle contenant ses hardes, soigneusement empa-
quetées, — et Henri-Albert de noter les effets suivants, ce qui donne l'idée du trousseau d'un bourgeois de ce temps-là :
« 12 chemises garnies.
3 à jabot et 3 que vous avez emportées avec vous. i6 cols et 2 »
7 mouchoirs et 3
6 paires de poignets et i 1 1 bonnettes et deux, etc., etc.
6 bonnets de laine.
2 paires de' culottes.
I habit.
I veste.
I paire de souliers.
I perruque.
3 paires de bas de soye.
1 » » » de galette.
3 » » » de laine et I que vous avez, etc., etc.
2 » » » de fil et I » » » I paire de gants.
I gillet.
I redingotte. »
A Lausanne, Jean Gosse voit M. Tarin, chirurgien, membre du Deux-Cents, beau-frère de Benjamin Bolomey; à Berne ses amis Darnay, Heubach, de Haller. Il rencontre le docteur Tissot et lui demande ce qu'il pense d'un nommé Sisseran, rebouteur, établi à Châtelaine, qui fait des cures merveilleuses et que son fils a envie de consulter au sujet de sa jambe boiteuse. M. Tissot assure que c'est un véritable charlatan. « Que cela vous
serve, mon cher ami, pour ne pas vous mettre entre ses mains, pour vous faire estropier », écrit-il à Henri- Albert, conseil qui n'empêchera pas le jeune homme de suivre son idée, comme on verra plus loin et d'accuser même la jalousie de métier de faire parler M. Tissot.
A son fils qui lui écrit au sujet de la politique du jour et de la réélection des syndics, qui n'arrive pas à se faire. Jean Gosse répond :
« Strassbourg, 17 janvier 1773.
« Quelle fâcheuse nouvelle que tu m'as donnée touchant la réélection. Est-il donc possible que vous ne serez jamais en paix? Si les Genevois savoient comme ils sont regardés dans tout le pays où j'ai passé, il y en a qui ne se croiroient pas si terribles.
« Mon arrivée à La Haye ne sera pas encore sitôt, il y a encore bien du chemin à faire et je ne partirai que mardi d'ici par un chariot de poste pour Manheim et de là pour Francfort-sur-le-Mein et c'est là où j'attends sans faute de tes lettres à l'adresse de M. Varentrup....
.... « Je vais continuer à te parler des personnes que
j'ai vues, ainsi que ce qui m'est arrivé depuis Lausanne.
« Et d'abord je commence par Berne où je n'ai vu en fait de libraires que M. Tarin, qui me paroit être un très joly homme et qui a été très obligeant par ses offres de services.
« M. Mouchon est le plus aimable des ministres, j'ai été véritablement fâché de ne l'avoir pas trouvé le jour précédent, car de la façon dont il m'a offert sa soupe j'en aurois profité. 11 pense comme moi sur la réélection et croit qu'il auroit fallu garder cette verge pour d'autres
tems. Il m'^i fait voir les suffrages de la première semaine et de là je conclus qu'on finira comme on a commencé.
« MM. Imhof père et fils sont à ce qu'il paroit de très honnêtes gens : le dernier m'a mené à la Société où l'on fume et boit du thé et m'a fait voir danser de très jolies Bàloises : Si ta chère mère avoit vu cela, elle ne trouveroit pas que la Babi sait les Allemandes.
« J'ai fait ici connoissance avec M. Ronis qui fait en commission et qui m'a dit qu'il y a une route sûre et aussi prompte que celle de Ffort pour les balles d'Hollande, c'est de les adresser à Bruxelles à M. Alexandre Yves qui les lui fera tenir et il assure que le quintal ne viendra, vendu à Genève, qu'à 27 ou 28 liv. de France : ce prix là me paroit raisonnable et est bien différent de celui que nous payons par Francfort.
« Quelle chienne de voiture que celle que j'ai prise de Basle à Strassbourg, nous y étions vingt et j'ai vu le moment qu'un cavalier français et un garde suisse s'alloient battre pour une catin : je peux me féliciter d'avoir assoupi la querelle....
« Si je ne t'ai pas fait grand détail des curiosités que j'ai vues dans la route, c'est que ce n'est guère où je butte, voir des églises, des arsenaux ne sont pas mes amusemens; j'ai été par contre au marché à bled de Colmar qui étoit considérable et me suis informé du prix du sac pesant environ 180 liv. du poids de 16 onces, l'on me l'a fait 14 L. de France et on l'a eu il y a deux ans à 7 L. ou 8.
« Les boucheries sont ici à Strassbourg, magnifiques, je passe quelquefois dans une qui est près d'où je loge et alors les bouchers me crient de tous côtés : Was begelwt
der Herr ? Le prix de la viande qui est de toute beauté est de 6 sols deux deniers, il n'y a que peu qu'elle n'étoit qu'à 4 sols.
« Les boucheries sont avec cela d'une propreté étonnante, d'où vient qu'on ne peut pas venir à bout de ces gens à Genève ?
« Il y a encore quelques Libraires qui font venir des livres reliés de Paris, tel qu'un M^ Petit, etc., mais ces Messieurs n'ont rien imprimé et par conséquent aucun ne fait des changes. Je leur ai offert nos services pour faire en argent mais ils trouvent mieux à ce qu'ils disent leur compte avec les Parisiens.
« Je ne t'ai pas écrit ce qui m'est arrivé à
Strassbourg. J'avois fait la connoissance au caffé avec un musicien très joly homme nommé Muller, ce M^' m'offrit de me faire entendre la grande messe. Je l'accepte d'autant plus volontiers qu'outre la musique qu'il me disoit être magnifique et qui l'est effectivement, j'étois curieux de voir cette cérémonie religieuse, laquelle par parenthèse je trouve pitoyable. Mais revenons à M. Muller. Ce Monsieur me mena sur l'une des galeries où l'on chante et de là, assis tranquillement je voyois tout, et je causois même très souvent avec mon introducteur, qui ayant parlé avec un Monsieur qui avoit une basse-taille, me demanda si je voulois me charger d'une lettre pour la Hollande. Ayant répondu que je le ferois avec plaisir en lui demandant pour quelle ville et par curiosité pour qui ce pouvoit être, je fus agréablement surpris d'apprendre que c'étoit pour Pierre Gosse junior. Or pensés si nous n'avons pas fait connoissance. Ce M^ est auteur et se nomme M^ D'Hautemère. Je l'ai du depuis entendu fort louer. Il a fait l'histoire
- Sç) -
de Strassbourg et cherche à vendre son manuscrit en Hollande, et dans ce manuscrit il prouve une chose qui nous intéresse, savoir que notre famille est sortie de ce pays et voici comment :
« Ulrich Gosse a été ammeister à Strassbourg (c'est le premier magistrat de la Ville), en iSqô, 1402, 1406 et 1408 et du depuis il est sorti de cette Ville, et de là il conclut que ses descendans (par une note de son ouvrage) sont actuellement à La Hâve et à Genève.
« Au reste ce n'est pas d'aujourd'hui que cette note est faite, car s'il n'y avoit pas eu de l'empêchement du Magistrat de Strassbourg pour l'imprimer dans cette Ville, ce livre l'auroit été il y a quelques années. Nos armes sont, suivant ce Monsieur, un cornet de postillon, au moins c'est ainsi que l'amman l'avoit, j'ai vu le blason.»
Henri-x\lbert séduit par ce qu'il entendait raconter sur Sisseran, le rebouteur de Châtelaine, se décide à se rendre auprès de lui pour le consulter. Il possède quelques connaissances d'ostéologie et d'anatomie et se dit qu'il saura bien discerner s'il a affaire à un charlatan. Il y va deux fois, la première il est fort satisfait. Il le voit guérir sur place un garçon maréchal qui avait deux côtes cassées, et deux jeunes filles dont il enlève les goitres en leur tordant la peau du cou « comme s'il en vouloit faire sortir de l'eau ».
« Ayant vu toutes ces choses, écrit-il à son père, je lui parlai de mon incommodité, il me dit d'abord qu'il n'y avoit point de remède, mais que je n'avois pas la rotule (c'est l'os qui forme le genou) à sa place, il me fit asseoir
et après m avoir fait appuyer ma jambe contre son ventre et l'avoir poussée contre moi, il me la défit et me la remit plus au milieu de l'os, je ne ressentis aucune douleur. Je sais bien que toutes ces opérations ne sont pas difficiles, mais elles demandent un homme qui ave quelques connoissances des os.
« La seconde fois que j'y suis allé avec MM^^ Roux et L'Huillier, je n'en fus pas si satisfait à beaucoup près.
« C'étoit mon oppression qui m'amenoit vers lui, m 'ayant dit que la cause en pou voit venir du cartillage sciphoïde (c'est ce qu'on appelle le creux de l'estomac) un peu fléchi en dedans; mais après qu'il m'eut examiné il me dit que cela ne venoit point de cette cause, mais qu'il y avoit quelque embarras dans le col, qu'au reste il ne pouvoit me guérir, cela n'étant pas de son métier.
« Il faut noter, avant de continuer, qu'il venoit de dîner avec les Natifs mécontens dans la Salle de la Comédie.
« Une femme s'avança vers lui avec beaucoup de peine, la chambre étant pleine d'hommes et de femmes ; elle lui dit qu'elle ressentoit une grande douleur dans le côté, après qu'elle se fut déshabillée jusqu'à la ceinture, il l'examina et lui dit que c'étoit une côte qui étoit fracturée, mais qu'il l'alloit remettre, il la fit plier comme le maréchal cité cy-dessus, et lui dit qu'elle étoit guérie.
« La femme dit que non, qu'elle ressentoit la même douleur; il s'opiniâtra disant que cela n'étoit pas mais qu'elle ne devoit pas travailler de quelques jours. Que faut-il donc que je fasse, dit cette malheureuse femme, je n'ai rien, faut-il que j'aille à l'hôpital ? — « Allez, « allez, dit Sisseran, en voilà le chemin » en lui montrant la porte de la chambre.
« La femme de Favre, le voiturier (que vous devez connoître| a, d'une suite de couches, son lait épanché sur tout le côté droit, ce qui l'empêche de s'en servir. Elle le vint consulter et après lui avoir exposé son mal. Sisseran lui dit qu'il n'y pouvoit rien, que c'étoit une apoplexie sur tout le côté (l'apoplexie ne se manifeste qu'à la tête).
« Cette femme répondit que les médecins avoient dit que c'étoit d'une suite de couches. « Est-ce que les « enfans se font par le coude ? Allez vers ceux qui vous « ont fait accroire de telles choses et dites-leur que ce « sont des f bêtes. »
« Un nommé M. Colombier, sourd absolument de l'oreille gauche, se présenta à lui; après qu'il l'eut regardé, il lui dit : « Monsieur, vous avez une mauvaise tête, je le vois par des humeurs qui circulent dans votre front, mais le mal n'est pas sans remède, mettez-vous à terre, que je vous donne quelques coups de poing. » Ce Monsieur s'asseye donc à terre. Ses yeux et ses oreilles lui furent bandés et après qu'il lui eut donné quelques coups sur ces parties, il lui dit qu'il étoit guéri, qu'il n'avoit qu'à boucher sa bonne oreille et qu'il entendroit de l'autre. C'est ce que ce Monsieur fit, mais ce fut vainement, il étoit tout aussi sourd qu'auparavant et il fut obligé de s'en aller avec cette consolation que son mal étoit sans remède.
« Comme il me falloit revenir en Ville je m'en allai de cette consulte. Que concluai-je de cette 2^ entrevue? Vous le devez penser. Monsieur Tissot fut bien jugé véridique dans le jugement qu'il en avoit porté.
« Hier il partit d'ici un éléphant...
« Monsieur Galatin l'Agneau fut enterré avant-hier et dimanche passé qu'il était moribond, il se trouva contre lui 147 suffrages d'exclusion... »
i3 mars i//3.
.... « Mon oncle trouve que notre origine et notre noblesse n'est pas trop bien prouvée par la note qu'il y a dans le manuscript de l'histoire de Strassbourg, toutefois cette anecdote lui a fait plaisir, mais il ne conseilleroit pas à mon oncle Pierre de l'imprimer.
« Venons à ce qui s'est passé dans ma chère cité : Le 9 février lyyS. V Histoire de Genève de Bérenger a été brûlée et la sentence en a été fort rigoureuse. L'auteur a cependant eu l'audace de venir à Genève et a diton couché au Lion d'Or; comme il voulut sortir à la découverte ^, par la porte de Neuve, demeurant à Karouge, le sergent l'arrêta et lui dit qu'il ne pouvoit passer. Croyant qu'il étoit reconnu, son visage se couvrit d'une grande pâleur, mais par grand bonheur pour lui on ne l'empêchoit de sortir que parce qu'on faisoit la découverte et qu'on alloit refermer les portes. On dit que le 7^ et le S^ volumes vont paroître.
« Puisque je suis sur le sujet des livres, je vous ferai part d'une crainte que j'ai eue il y a environ 3 semaines. Un huissier avec son manteau remit une carte à mon oncle de la part de Monsieur Jolivet l'auditeur ; comme il n'y spécifioit pas lequel des Gosse il demandoit, j'allai en audience, il me dit qu'il n'étoit besoin
* Ronde-major sur le glacis, qui précédait l'ouverture des portes.
que d'un de nous. C'étoit un samedi, j'allai donc, suivant son, ordre, le dimanche matin à 1 1 heures chez lui, mais quand j'y fus, il me dit que je n'étoispas suffisant, qu'il falloit ou mon père ou mon oncle. Je lui dis que vous étiez en voyage et que mon oncle étoit un peu incommodé de la goutte. Il me pria avec instance de faire mes efforts pour que mon oncle vint, je lui dis que je n'étois pas bien sur d'obtenir cela de lui, que toutefois j'allois lui en parler. Mon oncle s'habilla et sortit avec moi, bien en peine pour le sujet de son appel et fâché d'être obligé d'aller jusque vers la rue des Orfèvres. Quand nous fûmes vers Monsieur Jolivet, il nous fit asseoir et présenta à mon oncle un petit Livre intitulé Clavicule et le Grand Grimoii^e lui priant de lui dire s'il connoissoit le lieu et l'impression ; mon oncle fit serment qu'il ne trouvoit aucune marque particulière pour faire croire ce livre plus particulièrement imprimé à Genève qu'ailleurs et signa le verbal qu'en avoit fait l'auditeur.
« La chose faite nous nous en allâmes, revenus de nos craintes, car quoiqu'on n'aye rien sur son compte on ne laisse pas d'avoir de grandes inquiétudes lorsqu'on reçoit ces cartes sinistres. Un ouvrier imprimeur est détenu dans nos prisons pour en avoir vendu un exemplaire.
« Vous savez par la lettre que Jean * vous a écrite qu'il devoit nous quitter et cela par une suite de la fausse défiance que mon oncle avoit sur lui, il est en eflet sorti à mon i^rand reeret le i6 février et est entré tout de suitte chez M^ Lullin de Lancy, c'est une très bonne condition que ce brave garçon mérite certainement. Je suis donc
' Le garçon de boutique.
actuellement seul dans le commerce avec mon oncle qui se porte Dieu merci très bien ; il paroit que je resterai longtems dans cet état, car il ne veut point chercher de domestique, de sorte que je suis accablé d'affaires. Ma sœur se tient à la boutique pour lui tenir compagnie quand je suis obligé de sortir.
.... « Le peu de temps que j'ai je l'employé à l'étude, je prends de Monsieur Guillem, chirurgien, une leçon de splanchnologie. Mes condisciples sont MM^^ Gourgas, ToUot, L'Huillier, Colladon, Dupan, Dentand, Bois de Chesne, etc.. nous sommes tous au reste de fort jolies gens....
.... « MM^"^ Huaut, Roux, Lorrain, en un mot tout le voisinage ont été fort empressés de savoir de vos nouvelles et m'ont chargé de vous présenter leurs salutations.... »
La librairie de Pierre Gosse à La Haye, située sur la jolie place du Vivier, était, en raison de sa position et de sa renommée, un lieu de rendez-vous pour la belle société hollandaise.
Jean Gosse arrive à La Haye après un voyage de près de deux mois, il est accueilli à bras ouverts par chacun. Son frère lui procure la vente de la bibliothèque du baron Suarso, et le voilà occupé. Ce qui n'empêche pas qu'il a des loisirs pour jouir de la société de son cher ami et neveu Benjamin Bolomey', qui, en tant que peintre de la Cour, le met au courant de tout ce qui se passe. Cependant, malgré la bonne vie qu'il mène à La
* B. Bolomey avait épousé le 8 novembre 1767, à la Haye, la fille de Pierre Gosse junior, Elisabeth-Véronique.
Haye, son cœur est à Genève, auprès des siens, et tout ce que son fils lui raconte l'intéresse vivement.
Jean Gosse à son fils.
« 4 m av.
.... « L'histoire de Bërenger ne devoit avoir que 6 volumes, les 7 et 8^ seront donc l'Histoire des Natifs et ce sera bien, selon toute idée, partial. Je crois au reste que quand on auroit sçu que l'auteur étoit à Genève on n'auroit pas cherché à le prendre, car, dites-moi qu'en auroit-on fait et quels nouveaux malheurs cela n'auroitil pas procuré?....
« Il faut que les circonstances de l'affaire du Grand Grimoire soyent bien agravantes pour avoir au vendeur occasionné six mois de discipline'. Il est bon, suivant moi, que ton oncle a connu le désagrément qu'il y avoit d'être appelé devant le iMagistrat pour de telles affaires, car cy devant il regardoit cela comme rien....
.... « Je suis charmé que tu travailles à la splanchnologie, tes condisciples sont des dignes gens avec lesquels il n'y a que du bon à apprendre. Ah ! mon ami le grand point du jeune homme est de chercher les belles compagnies. J'ai eu le plaisir de parler samedi dernier sur cette science avec le Docteur Dunant, qui est parti dimanche pour Paris : il a connu Monsieur Guillem et il dit qu'il est bien capable d'enseigner cette partie de l'anatomie. M^ Dunant est un très joly homme et je suis fâché de son départ. Si tu vois Monsieur son Père mon bon ami,
' C'était un nommé Maurié qui achetait des Petits Alberts (livres de magie); il ne fut condamné pour la vente du Grand Grimoire qu'à 6 mois de discipline, « vu son grand âge», dit la sentence.
\liic Voland, je ne sais si les femmes sont bien sages ; mais avec leurs grands chapeaux de paille, leurs yeux baissés et ces énormes Hchus étalés sur leur gorge, elles ont toutes l'air de revenir du salut ou d aller à confesse » '. Ce sont ces jolies femmes que s'est plu à peindre Benjamin Bolomey, de Lutry, qui depuis deux ans était membre du Comité de l'Académie de peinture et allait en être nommé Régent; on les retrouve dans le Livre Vert^ : la comtesse de Bruhl, M"<^ Haerklets de l'Indostan, la comtesse Van Stirum, la belle Madame Schweitzer de Francfort.
Elisabeth — la Babi — écrit, elle aussi, à son père ; elle a 12 ans. c'est une bonne et joyeuse enfant que son frère, le sage Henri, aime à morigéner; mais elle ne se laisse pas faire.
Voici une de ses lettres au vova^eur :
« Mon très cher Père,
« Vous m'excuserés de ce que je n'ai pas pu vous écrire plutôt les ouvrages que j'ai m'en ont empêché; vous me dires que l'on a toujours un moment pour s'entretenir avec un père que l'on aime autems que je vous aime. Je
* Lettres à Mademoiselle Voland.
- Le Livre Vert de B. Bolomey, qui appartient aujourd'hui à Mme Maillart-Gosse, est un album relié en maroquin qui contient 122 portraits dessinés aux trois-crayons avec des indications manuscrites du (ils du peintre. Les portraits, de forme ovale, sont la réplique d'originaux qui se trouvent dans des familles particulières.
Voir la Notice sur Benjamin Bolomey, de M. A. de MoHn, Lausanne, 1902.
suis à présent le garçon de boutique, je n'ose jamais sorti quand mon cher oncle y est, il faut toujours que je sois sur ma chaise, il va tous les soirs à votre cercle quand même il fait la pluye.
« Il semble que le nom de papa vous fait de la peine, ainsi je ne vous dirai plus que mon très cher Père.
« iMadame Bâtard a mis dans notre société la jeune Chapuis la fille du libraire, c'est une fort charmante fille, fort bien élevée, nous sommes à présent 9 dans notre société et nous goûtons les dimanche tour à tour ches les unes et chez les autres, toutes mes amies vous présentent leurs très humbles respects. Ah ! quand aurai-je le plaisir d'être auprès de vous, que votre absence me paroit longue.
« Je vous prie d'avoir la bonté de présenter mes respectueux salutations atous mes chers oncles et Tantes cousins et cousines.
« Je finis en vous embrassant de tout mon cœur et en vous priens de me croire mon très cher Père Votre très humble et très obéissante servante et fille
« Elisabette Antoinette Gosse. »
Henri- Albei't à son père.
« Je ne sais si je pourrois obtenir pardon auprès de vous, j'ai manqué véritablement en ne répondant pas tout de suitte à votre chère Lettre du 4^ may, mais étant seul avec mon oncle je suis accablé d'affaires et je n'ai presque un moment à moi, j'ai dit adieu à la plupart de mes amusemens, il n'y a plus pour moi de plantes à chercher dans les montagnes et je ne respire plus cet air épuré si salutifère, plus de leçon de splanchnologie ni
autres, j'ai tout abandonné jusqu'à la pêche, je ne puis que parcourir les livres qui me tombent entre les mains sans les méditer. Que mon sort est à plaindre! je me vois obligé de rester toute ma vie ignorant avec un vif désir d'acquérir quelques connoissances. Oh! ambition des richesses pourquoi ne t'es-tu pas plutôt emparée de mon cœur?... »
Il avait précédemment raconté une course à Pommiers et une à Thoiry faite avec ses amis CoUadon et Butini à la recherche de plantes de montagne. Le Résident de France, M. Hennin, passionné pour la botanique, avait formé le projet de fonder à Genève un jardin de plantes alpines '. Il connaissait les trois jeunes gens pour de zélés naturalistes et avait mis à leur service son cabriolet, ses chevaux et son cocher.
Dans le style ampoulé qu'il prend parfois, quand sa lettre lui a nécessité beaucoup de brouillons, le jeune homme fait tout au long le récit de cette herborisation. Dans la même lettre, il raconte encore les fêtes grandioses dont on honorait à Genève les princes qui traversaient le territoire de la République :
.... « Le Prince de Carignan passa ici il y a environ i5 jours pour aller à Lausanne voir la Comtesse de Bryone Grande Ecuyère de France sa Belle-mère, il fut salué
^ Ce projet devait être repris par H. -A. Gosse qui, devenu pharmacien en 1788, loua une partie des fossés près du Bastion bourgeois pour y établir une culture de plantes alpines. De cet embryon de jardin botanique, développé en 1791 par la Société de Physique et d'Histoire naturelle, devait sortir plus tard le Jardin botanique des Bastions.
Voir A. -P. de Candolle : Histoire de la botanique genevoise^ Genève i83o.
à son entrée d'une salve de canon et à sa sortie de même.
« Le duc de Chablais venant d'Annecy passa le même jour à deux heures de Genève pour aller boire les eaux à Amphion, il reçut de même un salut.
« Mercredi passé ce même Duc repassa par Véri puis par Karouge et fut encore salué.
« A la fin du même jour le Prince de Carignan revint de Lausanne avec la Comtesse de Bryone et toute leur suitte. Il logea chez M. de Vincy et la Comtesse chez M. le Résident. Ce n'a été que réjouissances durant les deux jours qu'ils ont resté dans notre ville : Nos Magistrats leur ont donné une brillante partie sur le lac; lorsque la Barque fut du côté de la Belotte il parut deux petites Barques (qu'on avait préparées d'avance) se chassant à pleines voiles, des Maures occupoient la première, des Salins la seconde, il se livra un combat près de la Barque et à la vue de 35 petits bateaux ou environ, on en vint à un abordage le pistolet à la main, les Maures furent vainqueurs et les Salins faits prisonniers; la clémence du Prince de Carignan les délivra de l'Esclavage, mais deux d'entr'eux furent réservés pour rester vers ce Prince, c'étoient Messieurs Papillon et Rey de la Calende. ces deux Messieurs d'une humeur fort enjouée amusèrent beaucoup cette brillante compagnie. La nuit approchant les Barques et les Bateaux vinrent au port qu'un peuple innombrable, que la curiosité avoit attirée, bordoit de toute part.
« Hors des Barques les Princes et Princesses furent reçus dans des carosses qui les conduisirent à la maison de Ville où un bal de nuit superbe les attendoit; la salle du Deux Cent servoit de salle à danser, l'antichambre étoit
le lieu où on avoit mis un magnifique Ambigu. On avoit dressé dans la chambre du Conseil des Tables de jeux et la Salle des pas perdus servoit d'entrée, tout resplendissoit des glaces de M. Lorrain et de quelques particuliers, les bougies étoient sans nombre.
« Le lendemain à midi le Prince s'en retourna à Lausanne avec toute sa suitte et est repassé incognito un des premiers jours de la semaine.
« Heureux si cet accueil poùvoit nous procurer l'abondance du bled qu'on vend à ff. 48 la coupe, quoique la récolte ait été des plus belles. >^
Au cours de l'automne de lyyS, Jean Gosse revient à Genève. La situation maintenant est plus nette entre les deux frères, le cadet s'est affirmé et de plus se sent appuyé par la famille de Hollande ; sa gaîté, sa bonté naturelle, son esprit, l'ont fait aimer de tous.
Le père étant de retour, Babi va pouvoir quitter la boutique, faire un séjour à Gingins, reprendre sa broderie au tambour et sa canetille en compagnie de ses petites amies, Henri-Albert se remettre à ses études.
De 1773 à 1778 pour Genève, comme pour la famille Gosse, les années coulent assez doucement.
On travaille au Code, l'activité intellectuelle prend un essor nouveau, elle se porte surtout du côté des sciences naturelles. C'est le moment où se fonde la Société pour l'Avancetnent des Arts qui dirige plus particulièrement ses travaux du côté des arts industriels auxquels on applique les découvertes nouvelles. Artisans et savants, bourgeois et aristocrates travaillent en commun, le désaccord semble apaisé.
C'est aussi le moment des expéditions dans les Alpes, des études sur les glacières, des travaux des Deluc sur le baromètre et le thermomètre, de Lesage sur la pesanteur, de Jalabert sur l'électricité ; on édite Newton à Genève, chez le libraire Cramer. Les docteurs Odier et Vignier demandent à enseigner la pharmacie et l'anatomie aux compagnons pharmaciens et chirurgiens ^ H. -A. Gosse, sans doute, suivit leurs leçons.
Elisabeth dite « Babi > .
Rien ne peut mieux montrer les intérêts divers qui remplissent à cette époque la vie du jeune homme que cette lettre adressée à sa sœur, lettre dans laquelle il parle aussi des modes du temps, qu'il a l'air de très bien connaître. C'est ce genre de badinage que son père appelle « son goût pour le faviolisme ».
^ Voir : La Médecine à Genève jusqu'à la fin du XVIII^ siècle. D"" L. Gautier, îqoô.
« A M^'c Gosse, à Gingins,
« Ce 3 septembre 1777.
« Tu désires ma chère Betsy que je t'écrive : Et sur quoi veux-tu que roule ma lettre ; pour qu'une plume puisse raisonnablement tracer des caractères sur le papier il faut que la personne qui la dirige ave une suitte d'idées... Car te demander uniquement des nouvelles de ta santé ainsi que de celles des chères personnes qui t'environnent, ce seroit tomber dans des lieux communs que j'abhorre, puisque je sais que vous jouissez tous de la santé la plus parfaite.
« Je ne puis avoir avec toi des entretiens ni sur le système de Botanique de Linneus parce que ce n'est qu'avec ton parrain ^ qui en sent si bien toutes les beautés et toute l'excellence que je puis prendre ce doux plaisir, ni sur les différentes autres parties de l'histoire naturelle parce qu'elles n'ont point d'attraits pour toi, l'animal raisonnable dans sa superficie actuelle faisant seul sensation dans tes fibres cervicales...
« Sur quoi puis-je donc t'entretenir ? Je n'en sais rien ; car de te discourir de politique, tu n'y comprendrois rien et moi pas grand chose. Je ne puis te faire aucune dissertation sur la chimie, cet art si respectable par son ancienneté et par les avantages que les hommes en ont retirés; tes connoissances ne s'étendent pas si loin et ce seroit en vain que je te ferois apercevoir que M. Gellert dans sa chimie métallurgique tome I<^'', pages 4 et 5, fait une mauvaise division des terres argileuses et place, page 7 du même volume chapitre III, paragraphe 16,
' Antoine Seippel.
division III, fort mal à propos le gypse parmi les pierres. Le mot seul d'anatomie est capable de t'entièrement bouleverser et 'de te donner des palpitations de cœur, je ne puis donc te parler des causes de la mort d'un noyé et des moyens découverts pour le rappeler à la vie ; tu ne me comprendrois pas, par exemple, quand je te dirois que l'eau par sa fluidité n'étant plus contrebalancée par l'air qui remplissoit l'air des poumons, s'y précipite à sa place en passant par la glotte, l'épiglotte, les cordes vocales et le larynx et étouffe le noyé...
.... « J'ai beau creuser, comme l'on dit, dans mon cerveau, me tourmenter à chercher quelque chose qui soit de ta compétence et de la mienne, et rien ne se présente, mais... attends... un moment... je crois... oui, oui, oui, j'ai trouvé ton fait ma Betsy et ce ne sera pas inutilement que je remplirai ce papier. Mais quoi puis-je m'entretenir d'une telle chose, ne se moqueroit-on pas de moi si on venoit à le savoir? Gosse le montagnard, cherche à instruire une demoiselle des modes! mais ce Gosse est complaisant et il sçoit que cela plait infiniment à sa sœur, oui, il le fera. Pour mettre de l'ordre dans les grandes choses que je vais te dire, je commencerai parles coëffures, puis continuerai par les chapeaux, puis par les mouchoirs, etc.
« Tu sauras ma charmante (suppose pour un moment que ce soit une de tes amies qui te parle) que nous avons à présent les Coëffes à l hérisson, elles forment une jolie petite tête à nos demoiselles de V4 de pied à 2 pieds de haut sur autant et plus de large; on ressemble alors à une jolie tête de perruque sur laquelle une grosse poule blanche hérisseroit ses plumes.
« La coëffure au chien couchant est encore bien plus
consolois à peine de ton éloignement avec M"cs Bolacre et M'"'^ Aguitton et dimanche prochain il me faudra pour m'éloigner de Genève où tout me fait sentir ton absence surtout dans ces jours solennels, il me faudra dis-je aller à Véry et Bossey dîner chez Mons^ Joly et passer le reste de la journée avec les Demoiselles de Viry, Berger, etc., etc. Tu vois combien je suis malheureux et combien il faut que j'erre pour t'éloigner pour quelques momens de ma mémoire.
« Ma pauvre tête est bien malade depuis ton départ, imagine-toi que M'"^ mes cheveux ont eu une bataille rangée contre M"^*^^ Poudre et Pomade, mais mes braves
i^ens en sont sortis victorieux.
« Si j'avois du tems je te dirois bien autre chose car autant étois-je emprunté au commencement de cette lettre pour t'écrire autant ai-je à te dire de belles choses à présent »