HISTOIRE DE SAINT BENOIT ET DE SA RELIQUE
Saint Benoît naquit en 480 à Nursie, ville du duché de Spolète et fut élevé à Rome où il commença ses études. Vers l'âge de 16 ou 17 ans, il se retira dans le désert de Subiaco, à 40 milles de Rome. Il y passa trois années dans une affreuse caverne où saint Romain, qui seul connaissait sa retraite, lui descendait du pain au moyen d'une corde. Des moines d'un monastère voisin, ayant découvert son refuge, lui demandèrent d'être leur abbé; mais ils ne s'accordèrent point de la discipline sévère qu'il leur imposa et tentèrent même de l'empoisonner. Il se retira de nouveau dans la solitude où de saints personnages vinrent profiter de ses instructions ; c'est ainsi
1 Voir p. 454.
que douze monastères furent peu à peu créés autour de son ermitage. En 629, il s'installa sur le mont Cassin où se trouvait un temple dédié à Apollon; il en renversa l'image et jeta sur cette colline les fondements du couvent, berceau de l'ordre des Bénédictins dont il établit la règle. Il mourut en 5^3.
Comme on sait, il y eut de bonne heure scission entre les Bénédictins d'Italie et ceux de France. La tradition de ceux-ci, appuyée par maints témoignages, veut que le corps de saint Benoît ait été transporté en France vers l'an 660, après un des nombreux pillages que subit le mont Cassin. Il fut déposé à l'abbaye de Fleury, dite depuis St-Benoît-sur-Loire, et située à trente-deux kilomètres au S.-E. d'Orléans. La présence d'une relique aussi vénérée attira sur cette abbaye la faveur des papes et des rois. Longtemps elle fut un séjour de lettrés et possédait de riches manuscrits. Au IX"" siècle, le moine Adrevald écrivit les miracles arrivés au tombeau de saint Benoît et son œuvre fut continuée par un autre moine, Armoin, *
Aujourd'hui, de cette importante abbaye, il ne reste plus que l'église, un des plus beaux monuments de France de l'époque romane. La porte datant du XIIl™« siècle est encore ornée de ses statues de patriarches et de prophètes, sur le tympan est représenté un Christ Triomphant et le linteau est sculpté de scènes relatant la translation du corps de saint Benoît.
Quand vint l'époque des guerres de religion, la bibliothèque de Fleury fut en partie détruite par les calvinistes O^^O» mais le corps du saint fut conservé par le prieur qui le cacha dans sa chambre et le remit à l'église de Saint-Benoît à Paris en i58i, où il resta deux siècles en paix et vénéré.
Cette église de Saint-Benoît de Paris, située près la rue Saint-Jacques, et primitivement consacrée à la Sainte-Trinité, remontait au VII"« siècle et fut reconstruite en i5ij. Durant l'époque de relâchement des croyances religieuses qui précéda la Révolution, elle fut désaffectée comme tant d'autres églises et couvents ; cependant elle servait encore de cimetière à la paroisse.
^ Les miracles de Saint-Benoît publiés par E. Certain. Paris, i858, in-S".
La sainte relique fit, comme nous l'avons dit, partie du cabinet d'histoire naturelle d'H.-A. Gosse jusqu'à la mort de celui-ci, en 1816. De 1816 à 1841 elle fut conservée dans le grenier de la maison de l'Escarcelle.
En 1841, le docteur André Gosse étant à Turin oij il étudiait les améliorations à apporter aux établissements pénitentiaires, se lia avec le ministre des affaires étrangères, le comte Avet. Lui ayant, par hasard, raconté les circonstances singulières qui l'avaient fait propriétaire d'un corps de saint, le comte Avet lui laissa entendre qu'une relique de cette importance, offerte au roi, attirerait sûrement au donateur la bienveillance de Sa Majesté. Dés son retour à Genève, le D"" Gosse qui ne tenait pas autrement au pauvre solitaire du galetas, adressait, en due forme, une offre de la relique au roi de Sardaigne Charles-Albert.
Il faut dire ici que le docteur genevois avait profité de son séjour à Turin pour une affaire personnelle. Depuis de longues années il était ennuyé par ses voisins de campagne de Mornex. Ceux-ci profitaient de la loi sarde interdisant aux protestants étrangers d'acquérir des terrains dans la contrée, pour lui créer des difficultés et l'obliger à vendre la petite propriété que son père avait achetée en 1802, alors que la Savoie faisait partie du prem.ier empire français. Le dénouement de l'histoire du saint ne fut pas étranger au succès ultérieur de ses démarches. Il réussit à faire lever l'interdiction en sa faveur et put conserver et agrandir la propriété du Mont-Gosse.
Pour revenir à saint Benoît, voici la lettre que répondit le ministre du roi à l'offre du docteur :
G. Cancelleria di S. M. Turin, le 3o janvier 1841.
Cabinetto Particolare.
Monsieur le Chevalier,
« J'avais déjà informé S. M. de l'intention où vous étiez de lui faire hommage des dépouilles mortelles de saint Benoît recueillies par Monsieur votre père. La lettre officielle que vous avez adressée à ce sujet à S. M. et que j'ai eu l'honneur de lui
remettre de votre part est venue fort à propos confirmer ma relation. Le roi a daigné la recevoir avec sa bonté ordinaire et après avoir pris lecture de tous les documents qui y sont joints, et principalement de la note intéressante de Monsieur votre père, il m'a déclaré qu'il agréait avec le plus grand plaisir le corps précieux que vous offrez de lui faire parvenir et m'a chargé de vous exprim.er combien il est sensible au souvenir que vous gardez de l'accueil dont vous avez été l'objet en cette ville et que vos talents distingués méritaient si bien. S. M. a même daigné ajouter qu'elle se réservait de vous donner ultérieurement des marques spéciales de sa bienveillance et de sa haute estime et que j'aurais à prendre ses ordres à cet égard.
« Quoique la note historique annexée à votre lettre soit de nature à rendre bien vraisemblable l'identité du corps de saint Benoît, et que cette identité se trouve puissamment fortifiée par vos traditions de famille et surtout par la sincérité et la loyauté de votre caractère, S. M. a cru toutefois convenable de ne rien négliger pour réunir tous les éléments de conviction possibles, dans une matière qui touche de si près à la pureté de ses sentiments religieux. En conséquence, Elle a chargé Monseigneur l'archevêque de Chambéry de députer vers vous un chanoine de sa cathédrale à l'effet de procéder à la reconnaissance du corps et de réunir, au moyen d'une enquête ecclésiastique, tous les documents relatifs à l'objet de sa mission.
« J'ose faire un appel à toute votre obligeance. Monsieur le Chevalier, pour que vous veuillez bien fournir au chanoine délégué tous les renseignements qui seront en votre pouvoir et de le mettre même en rapport avec les personnes qui peuvent procurer quelques notions utiles concernant l'objet dont il s'agit. Soyez assez bon pour m'annoncer le jour de l'arrivée et celui du départ du dit commissaire délégué.
« Agréez, je vous prie. Monsieur le Chevalier, l'assurance de la haute considération et du dévouement affectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
« Monsieur le Chevalier,
« Votre très humble et très obéissant serviteur.
« Avet. »
Là-dessus suivit l'enquête, que le roi avait prié de tenir aussi secrète que possible. M. le chanoine Rendu, né à Meyrin en 1789, ancien professeur de littérature et de physique au Collège royal de Chambéry, en fut chargé par l'archevêque de Chambéry. Il fit constater l'état du corps de saint Benoît par 1 deux médecins catholiques instruits : M. le D"" Dufrêne de la j Tour et M. le D*" Bouquet de Carouge; puis il compara l'écri- j ture des lettres d'Henri-Albert Gosse avec des manuscrits de j celui-ci. Des témoins furent appelés pour constater que la | momie qu'on allait remettre au chanoine était bien celle qui leur avait été montrée du vivant d'Henri-Albert Gosse, | c'étaient M. le D' Prévost, M. Le Royer, pharmacien, M. Charles Audéoud. On conduisit ensuite le chanoine chez trois vieilles dames, anciennes amies de la famille, l'une desquelles ' était M"° Agasse, la sœur du peintre, cousine du D^ Gosse. Il reçut leurs dépositions, toutes conformes aux précédentes ! attestations. Une de ces dames qui vivait depuis quarante-huit ans dans la maison fit mention des ecclésiastiques catholiques qui étaient venus rendre au saint les signes extérieurs de la ' religion, c'étaient les curés de La Mure et de Confignon, et , MM. les quêteurs du Grand-Saint-Bernard, ainsi que le chanoine Bavras de Martigny, encore vivant à cette époque. Il vit \ des lettres et des papiers signés et contre-signes, confirmant ! tout ce qu'il avait déjà entendu, le tout prouvant la bonne foi ; d'Henri-Albert Gosse et montrant qu'il n'y avait pas eu substi- 1 tution du corps transporté du cloître de Saint-Benoît à Genève. ;
Nous avons entendu dire plusieurs fois au D»" Hippolyte Gosse que M. le chanoine Rendu avait apporté avec lui le | moulage d'un des orteils de saint Benoît conservé comme reli- \ que dans une église de la région d'Orléans, et que le moulage s'adapta exactement à la surface de section de la partie du pied du saint qui manquait. Cette épreuve parut concluante au chanoine enquêteur.
« Tout étant terminé, — écrivait le surlendemain le D' André !
Gosse au comte Avet, — le chanoine est venu hier matin arran- 1 ger lui-même le corps dans le cercueil de manière à ce qu'il
puisse supporter le voyage sans accident. » !
Madame Gosse avait pris soin à ce que tout fût fait pour le mieux. On avait déposé la momie dans une caisse de noyer, doublée à l'intérieur de taftetas violet et on l'avait enveloppée dans un linceul de satin blanc.
« Le cercueil a été ensuite fermé à clef, scellé avec le cachet de Monseigneur l'archevêque de Chambéry et j'en ai remis la clef à Monsieur le chanoine. Il ne restait plus qu'à l'emballer, et c'est ce que j'ai fait faire avec soin hier après midi pour déguiser la forme du cercueil. »
Une des raisons du secret que l'on observait, était qu'une relique ne peut être transportée hors d'un diocèse sans l'autorisation de l'évêque gouvernant; on préférait ne pas la demander à l'évêque de Fribourg qui ne l'aurait peut-être pas octroyée.
Le chanoine partit donc avec le corps du saint, le 19 février 1841, à 10 heures du matin, et le 27 février, arrivé à Turin, il en avisait le docteur en ces termes :
« Me voilà arrivé àTurin avec mon précieux dépôt, nous avons l'un et l'autre passé les monts et les neiges sans accidents »*.
Le comte Avet lui écrivait aussi pour le remercier au nom du roi son maître, ajoutant :
« Quelques pages manquent encore à l'histoire des dépouilles mortelles recueillies par M. votre Père ; il peut même paraître douteux si, en l'état, c'est la religion ou la science qui est appelée à en accepter le dépôt, » • — réflexion prudente, dictée sans doute par la crainte des contestations probables des moines du mont Cassin, — « mais, quoiqu'il puisse être, S. M. apprécie infiniment le don que vous lui avez fait d'un objet aussi précieux par son antiquité. C'est pour vous donner un témoignage de sa bienveillance toute particulière qu'elle me
1 Dans la Vie de Mgr Louis Rendu, évêque d'Annecy {?zy\s, Douniol 1867), notre concitoyen, M. l'abbé Ouillermin, ne mentionne pas cet épisode qui paraît cependant avoir eu une certaine importance pour l'avenir du chanoine, puisque c'ebt l'année suivante que le ministre Avet lui annonçait que le roi Charles-Albert avait fixé son choix sur lui pour l'évêché d'Annecy ; Mgr Rendu mourut ei> 1859.
charge de vous offrir en son nom une boîte ornée de son chiffre en brillants. Elle désire que vous l'acceptiez comme un gage de la haute estime que votre mérite distingué et votre caractère honorable ont su lui inspirer »...
Une nouvelle correspondance au sujet du saint, ouverte en i885 entre la Maison royale d'Italie et le D' Hippolyte Gosse, peut laisser croire que le dossier de la relique vagabonde a dû s'enrichir encore de documents intéressants.
Pour « Ceux de Genève », il ne restera rien du passage du Bienheureux dans leur ville; le logis où pendit pour enseigne l'Escarcelle va disparaître et aucune plaque commémorative n'aura jamais dit au monde la grandeur d'un de ceux qu'il abrita ! *
Annexe XXIX
J.'F. Huber-Lullin à H. -A. Gosse. ^
« Au Bouchet 17 juillet [1807].
Malo esse quam videni
« Mon cher Collègue
« Ma terreur, toute panique qu'elle est peut être, m'a valu une lettre exélente de vous et je ne me repend point du tout d'avoir dit à notre cher Jurine ce que je pensois et craignois des interventions étrangères. Comme Laocoon, timeo, danaos, etc etc.. notre petite réunion était charmante. Je trouvois que c'étoit assez de s'amuser et de s'instruire une fois par mois en très bonne compagnie. Par une correspondance très éten-
1 Semaine Littéraire du 17 sept. 1904.
2 Voir page 455.
due vous aviez procuré l'avantage de communications utiles et agréable. Si elles mettent quelques variétés dans nos séances c'est à votre zèle et à votre infatigable activité que nous en avons l'obligation. Ne pouvions-nous pas en rester là? Comme nous sommes à présent, personne n'a le droit de s'ingérer dans nos affaires.
« Je vous dirois avec la franchise qui nous convient que je ne pense point comme vous, que cela soit indifférent, ne perdons pas de gayeté de cœur ce- peu d'indépendence qui nous reste, elle est perdue croyé moi si nous sommes aperçus, et qui pis est protégés ou encouragés. Qu'avons-nous besoin de tout cela? Si j'ai cherché la vérité et si j'en ai inspiré le goût à mes fils c'est par pur amour pour elle, c'est parce que j'ai toujours cru que le cœur gagnoit autant que l'esprit à l'étude de la nature. Je vous assure de bonne foi que je n'ai pas eu besoin d'autres stimulens. Je savois avant que d'avoir lu Corine et par d'illustres exemples que la passion de la célébrité ne mène pas au bonheur. Ne soyons donc célèbres que si nous ne pouvons faite autrement. Notre cher Jurine, M. de Luc, notre respectable collègue le sont bien et le seront assurément mais leurs travaux avaient un plus noble but et auront un autre prix que des couronnes académiques. Consulté les sur tout ceci et s'ils veulent que notre petite société devienne une académie en perdant la forme originale, je dévorerai mes regrets et me rendrois à leur avis. Je me permet seulement d'insister sur ce que nous ne nous pressions pas de nous constituer et je pense comme vous que nous devons différer d'envoyer des diplômes et des règlements. Jusqu'à nouvel ordre il sera bon de voir comment prendrons les deux grandes sociétés et comment elles s'en tireront si tent est qu'elles s'en tirent.
« Je viens d'achever le Spalanzani de M. Senebier. L'histoire des animaux léthargiques est bien piquante et bien neuve. Qu'aura dit de plus ce M. de Leuze ? Priés Jurine de ma part de me prêter son mémoire quand il n'en aura plus que faire.
« Mon bureau d'adresse est chez Barnier sculpteur au plain pied de notre maison de la Taconerie.
« Receves mes salutations et mes compliments qui ne sont pas des compliments.