‹ Un Genevois d'autrefoisChapitre 6 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Gazette de Genève, 17 79

Les professeurs d'Henri-Albert voyaient en lui un garçon d'avenir. Ils décidèrent son père et son oncle à lui faire suivre à Paris des études d'anatomie et de chimie. Muni de nombreuses recommandations, il part, et restera trois ans à Paris. De 1779 à la fin de 1781, les lettres paternelles, qui se suivent fréquentes, le tiennent au courant de ce qui se passe à Genève. Elles lui sont adressées à l'hôtellerie de la Pucelle d'Orléans, rue des Mathurins, ou « chez M. Brongniart, Célèbre démonstrateur en Chymie et Physique au bas de la rue de La Harpe ».

En 177g, c'était un nommé Borel qui faisait le service de messageries et de voyageurs entre Genève et Paris. Il allait bientôt céder son entreprise à MM. MoUiet et Papillon.

Arrivant par la porte de Cornavin et descendant Coutance, accompagnée du bruit des grelots et des claquements de fouet, la voiture de Borel, avant d'aller remiser « rière le Rhône», traversait le Pont et arrivait sur la place de Bel-Air où déjà stationnaient sous les

arbres, devant l'Hôtel des Balances, ceux qui attendaient des amis ou des paquets de Paris.

Borel se chargeait également des lettres, mais elles devaient être ouvertes pour ne pas faire tort à l'administration des Postes. Pour moins coûteux qu'était le procédé, il pouvait avoir des inconvénients, aussi préférait-on confier ses papiers à des personnes sûres qui les portaient elles-mêmes. C'est ce qu'on faisait souvent dans cette bonne rue de la Cité où, comme au village, chacun se connaissait; quand on pouvait se rendre service entre voisins on n'y manquait guère :

« Madame Dobétaz ayant crié à ta chère mère par la fenêtre que si je voulois t'écrire un mot je pourrois mettre une lettre dans la sienne, qu'elle avoit une occasion ce soir pour te la faire parvenir sans frais, j'en vais profiter, il est vrai que je n'ai pas grand'chose à te dire, mais il n'en faut pas beaucoup pour une demifeuille '.... »

Les lettres de Jean Gosse se composent de deux parties; dans la première, il raconte les faits et gestes de la famille; dans la seconde intitulée tantôt Galette, tantôt : Indications méjnorables à l usage des Patriotes genevois, il met son fils et ses amis : Martin, Pierre Fine, Fontanes et CoUadon, au fait des petits événements du pays. Il y a de tout dans ces gazettes, mais peu de politique, parce que Colladon tenait, par son père, au parti négatif, et que Jean Gosse ne voulait pas susciter de querelles entre les jeunes gens.

* Jean Gosse à son fils.

« N'y cherchez point d'ordre, dit-il, car j'irai par ci, par là, sans me gêner. »

Comme il serait trop long de relever toutes les gazettes, on fera comme Jean Gosse, « on ira par-ci parlà », on prendra et on laissera.

Janvier lyjg.

... « Le 10 a mis tin aux souffrances du pauvre Daniel Mussard qui s'est vu mourir petit à petit et cela à grand regret. Ce caporal grenadier s'étoit depuis longues années potringué à force et avoit par là abîmé son tempéramment. Oh ! quelle bonne chose pour l'humanité si l'on faisoit fermer par ordre des magistrats dans tous les Royaumes et Républiques de l'Europe toutes les boutiques des apoticaires et qu'on substituât à leurs phtisanes et décoctions des bonnes bouteilles de véritable Bourgogne, quelle race robuste seroit la future !...

... « L'on a enterré le 21 M. Desgouttes le père. Il avoit 84 ans. C'est le premier membre du Deux Cent qu'on a rayé sur le placard de 1779 pour décès et il n'en reste que 18 à mourir pour qu'on fasse 5o nouveaux membres de ce Conseil...

« Le 22, le sieur Binet^ a, après 5 mois de prison recouru à la grâce. Le Deux Cent a siégé jusqu'à 10 heures du soir. On y a annulé en plein la sentence du Conseil et il fut libéré le même soir et cela sans dépens.

« Le 23, le Rédacteur de cette véridique gazette l'a eu à son cercle, ou depuis cinq heures et demie jusqu'à huit heures et demie il ne cessa de parler... Alons. Rocca

' emprisonné pour raison politique.

a fait avec approbation plénière son dernier examen et a été reçu avocat. Mons^ l'ancien syndic Bonnet, son cousin, a fait à cette occasion un long et bel éloge du jeune jurisconsulte.

« Mons'" Johannot, intime ami du Récipiendaire, a fait présenter chez lui un très beau plat de collation et les avocats Roux, Bonin, etc., en ont rempli leurs poches d'habit d'où ils avoient ôté jusqu'à leurs mouchoirs.

« Lundi 22, il y a eu grand bal chez M^' l'avocat Prévost à l'occasion de son mariage avec M'^^^ Cabanis. Une jeune demoiselle de 1 1 ans nommée Chandieu, très riche héritière, y a dansé beaucoup et a pris un si violent mal de gorge, que malgré tout le savoir de M^ Cabanis, elle en est morte le 26. La mère âgée de moins de 3o ans en est au désespoir, c'est une jolie veuve qui pourroit cependant encore réparer cette perte...

... « Le sieur Binet passe dans ce moment par la Cité, habillé de neuf et coëffé à la Parisienne, il va avec l'un de ses fils à Marseille. L'on ne sait pas bien pourquoi, mais l'on est très étonné qu'il a trouvé du crédit pour faire tous ces frais.

«Le g"'*^ mars, encore un avocat de reçu, c'est M. Butin de Pleinpalais. Les jurisconsultes ne manqueront pas, ventre Saint-Gris ! pour la prochaine élection du Deux- Cent!... Le 10, M^ et Mad"^^ CoUadon ont fait bénir pour la seconde fois leur hyménée, ayant ce jour au juste 25 ans de mariage. Il y a eu le même soir, dans leur hôtel grand gala où l'eau cordiale ^ mise en punch n'a pas été épargnée...

* Liqueur spiritueuse composée par Turquet de Mayerne; la pharmacie Colladon en possédait la formule aujourd'hui

... « Quel objet frappe ma vue ? C'est le premier professeur sous lequel le S^ H. -A. Gosse neveu a fait ses études qui monte la rue. Je le connois à ses pas chancelans et à ses plantas alpines qu'il a sous le bras. Venez ô Botanistes, vehez admirer ce grand homme, il est dans tout son lustre. Oui autant son savoir est profond, autant son humanité charme. Croiriez-vous que dans ce moment même il sort de la cave de Favre où il n'a pas dédaigné de vider quarteron avec un garçon tailleur de son pays...

... « Il a fait hier le plus magnifique tems qu'on peut voir dans la saison. x\ussi n'a-t-on vu de ce siècle Foire plus brillante sur terre Allobroge. Un monde innombrable étoit dans la plaine où l'on étaloit les productions les plus rares des quatre parties du globe. Les spectacles les plus amusans et qui auroient été goûtés des Grecs et des Romains y étoient en nombre. Des animaux rares, dont un, inconnu même du célèbre Bufton, étoient rassemblés dans une seconde arche, et admirés des naturalistes. Un remède à tous maux s'y débitoit à vil prix. L'Art de la cuisine s'y exerçoit sous des grandes et belles tentes au contentement d'un chacun. Un sexe de tout âge mis élégamment y prodiguoit ses charmes. Enfin c'est un des jours les plus mémorables dans nos fastes par le bon ordre qui y régnoit et par la

perdue. Cette liqueur de table a joui longtemps d'une grande vogue, on ne pouvait suffire aux demandes de l'étranger, et le Conseil tenait à honneur d'en offrir des flacons aux personnages de marque qui visitaient Genève. Nous avons eu la chance l'an dernier, de retrouver les trois derniers flacons authentiques de l'eau cordiale de Colladon, chez M. Marlciewicz, le propriétaire actuel de cette ancienne pharmacie.

cordialité et aménité qu'on avoit les uns pour les autres. Si bien qu'il sembloit que la République entière ne faisoit plus qu'un corps et qu'une âme...

Du 26 mars à la fin d'avril.

... « Malgré une bise forte et froide un maître serrurier demeurant près de l'Eglise luthérienne, s'est jeté dans le Rhône. Le Nigaud a mal choisy son tems, car l'eau étoit froide et ce qui est pis encore, c'est qu'elle étoit, oui elle étoit plus trouble encore que la Seine.

« Nous avons eu la plus belle Pâques possible : les Maris à la vieille mode ont promené leurs chères Epouses en long et en large à Pleinpalais. C'étoit un spectacle pour les Etrangers qui vaut celui de la grande allée des Tuilleries lors d'un beau dimanche d'Aoust.

« Le 5 avril le sieur Géraud a fait distribuer un avis où il dit que pour la commodité du public il fait faire une salle de spectacle en pierre sur le bord du lac au dessous de Chambésy entre la Pierrière et Pregny, que cette salle sera prête pour le 10 de Juin. Il y a en conséquence une souscription ouverte de 200 paquets d'abonnemens chez M^ Choisy notaire à la Grand'Rue. Les paquets seront de 24 billets et coûteront deux Louis d'or neuf. En attendant que cette salle ne se finisse on commencera à jouer à Châtelaine le 1 1 avril, la troupe sera des meilleures y ayant, outre le sieur Patras et quelques autres bons acteurs et actrices de l'année passée, une jolie comédienne dont Paris a à peine la pareille. C'est au moins ce que nous assurent les amateurs de cette honnête récréation, si peu goûtée par M. Deluc Père, etc., etc., etc.

« Le 7 avril. Quels sons lugubres ont frappé mes oreilles ? C'est le convoi funèbre de l'Epouse du célèbre Savetier Rouet qui» vient de passer sur les Parapets. Oui, grand artiste, vos sanglots sont justes, vous perdez la perle des femmes; car elle avoit la douceur en partage et le bon sens étoit sa dot. Combien aussi elle vous secouroit dans vos pénibles travaux et quelle part n'eut-elle pas dans l'entreprise qu'aucun de vos confrères n'osa toucher, la croyant impossible et dont vous vintes si glorieusement à bout. Je veux dire lorsque vous sciâtes les talons des souliers de ce jeune chymiste, qui partit il y a environ trois mois pour Paris, extasié de votre grand savoir et de votre parfaite modestie !...

« Des Pruniaux, des Pruniaux ! sans noyaux, sans noyaux !

« — Ah ! vous voilà, Zausman, revenu dans ce pays, avez-vous cette fois porté du Schapssieger ? — laa Herr. — Combien vendez-vous la livre ? — Zwei florins. — Ah ! vous badinez, j'ai achetté autrefois ce même fromage à un florin, je sais qu'il a augmenté aussi je vous en donnerai 20 creutzers. — Neen Herr. Des Pruniaux, des Pruniaux ! — Ecoutez donc un moment, partez pas si vite, pesez m'en une livre et demi, mais faites bon poids et voilà trois florins.

« Réflexion. Que deviendrons-nous, ô Genevois. Tout augmente du double. Et celui qui vivoit jadis dans ces murs avec 600 L. doit avoir par l'exemple cy-dessus 1200 à ses ordres.

« Amis lecteurs au seul mot de Schapssieger à qui l'eau ne vient-elle pas à la bouche ? Avez-vous tels mets sur vos tables ? Et le bon beurre frais mangé à Monnetier

avec ce fromage en compagnie du Pasteur Chenevière et du Fumeur in Eteryiwn, etc., ne vous teroit-il pas plus de plaisir que toutes vos huitres à l'Ecaillé et vos Esturgeons à la broche...

.... « Le 12. Voilà le beau tems redevenu stable : la neige qui avoit tombé sam.edi sur Salève est déjà devenue invisible et la nouvelle neige des montagnes du Pays de Gex emmène à vue d'oeil le peu d'ancienne qui y restoit. Le campagnard en a été quitte pour la peur et reprend sa gayeté. Oh ! quels délices à chaque pas qu'on fait dans nos dehors ou dans nos promenades pour la vue et l'ouïe. Rendons en grâce à celui qui :

« Ressuscite nos fleurs et dans nos bois ramène Le ramage et l'amour de cent oiseaux divers, Qui de chantres nouveaux repeuplent l'univers.

« Si le campagnard a repris sa gayeté, comme je le disois hier, cette gayeté ne peut être comparée à celle de M. Tingri, dont le mariage avec M'^^ Petit s'est rendu public hier. L'Ecrivain de cette feuille en a félicité, aujourd'hui i3, de grand coeur ce monsieur, mais comme cette nouvelle doit être communiquée à un de mes lecteurs par une des parties contractantes, je me tais sur cet article en souhaitant à ce couple tout le bonheur qu'il mérite....

« Humanité. La servante de Monsieur Moricand lavant hier aux épuisoirs de l'Isle près de la boucherie, tomba Ton ne sait comment dans l'eau et auroit péri misérablement, parce que dans cet endroit le courant est très rapide^ si un homme qui se trouvoit par hasard là ne se fut tout de suite jeté après elle, et qu'au risque de sa vie il ne l'eut ramenée à bord. Les coeurs sensibles

souhaitent que la Société des Arts couronne cette belle action par une médaille comme ils ont fait cy-devant à une personne qui ne risquoit assurément pas autant (vu le courant) que ce brave homme.

« Le II on s'est aperçu à une heure de nuit que la forge de NU^ les frères Chapuis Bijoutiers à Chevelu avoit communiqué le feu à une poutre qui commençoit à flamber. Demi-heure plus tard il y auroit eu considérablement du mal car le secours à cette heure est fort lent. Si cette nuit a été pour M. Chapuis une nuit de deuil, par contre le chant de triomphe se trouvoit dans la maison Colladon car Mad. Dunant a donné le jour à un gros, grand et beau garçon. Voilà donc M. Frédérich Colladon devenu oncle, qu'il me permette ici de le féliciter, car j'espère qu'il lira cet écrit.... Je le prie comme j'ai prié cy-devant un autre lecteur d'avoir pour moi de l'indulgence et de me pardonner les fautes de langue et de style.

« L'on a débuté dimanche au théâtre de Châtelaine, la comédienne tant vantée n'a pour elle que son minois, un de nos cousins dit même qu'elle chante faux dans le Déserteur. Quoi qu'il en soit, ils ont du monde et en auront, c'est le goût du bon ton. Au reste le théâtre en pierre projeté parle Sieur Géraud à Pregny n'aura pas lieu. La Rabotte et quelques autres cabaretiers de Châtelaine ont par une somme qu'ils ont prêtée à l'Entrepreneur fait tomber cette entreprise qui étoit des plus folles vu la distance du lieu et le peu d'emplacement pour les voitures.

« M. Rillet Planta a demandé son divorce en Consistoire lequel a nommé comme à son ordinaire une commission....

« M. Jemming Résident de Genève va être remplacé par M. Du Vivier beau-frère de M. de Vergennes. L'on est ici fort fâché d'avoir perdu le premier et souhaite que le second lui ressemble....

« Le 26 avril un bon Diable de soldat qui étoit en faction aux Halles près d'un panier de vin de Bourgogne a été tenté d'en goûter et l'ayant trouvé plus que meilleur, il s'en est donné à tirelarigot et tant que son chef s'en est ressenti. Si bien que M. le général ou caporal du poste s'en est aperçu et n'en ayant pas eu sa part en a fait son rapport le matin. Il est actuellement en prison : le public le juge à passer par les verges. Et moi, vu la qualité du vin je ne lui fais faire que double faction avec deux fusils. 11 en a été quitte à meilleur marché puisqu'il n'a resté que deux jours en prison....

« Depuis le 12 avril nous avons eu un continuel beau tems et une chaleur comme à la fin de may. Tout est avancé de plus d'un mois et s'il ne vient point de contretems par la pluye qu'il tombe actuellement et qui est froide, nous aurons une des bonnes années. Car l'on dit que les bleds sont beaux, qu'il sort beaucoup de raisins et qu'il y a une quantité de fruits. Ne chantons pourtant pas encore victoire, car, dit le spirituel Montandon, « Il y a encore bien des mauvais jours derrière la montagne ».

« Tu es piilvis et in puherem reverteris. Sentence qu'a subi le 28 de ce mois le Sieur André Bousquet. Ce Monsieur avec double dose d'esprit et suffisantes qualités du cœur semble cependant être peu regretté. Ne seroit-ce pas parce qu'il a osé aller contre des principes reçus et qu'il a heurté en quelques points les opinions de ses semblables. Je ne chercherois pas à faire là dessus son

apologie : Anathème bientôt scroit lancé sur l'écrivain. Mais je soutiendrois et je peux le soutenir ayant souvent entendu l'essentiel de sa croyance qu'elle ne tiroit sur aucun point sur l'athéisme. Est-on donc athée pour ne pas croire à un Dieu tel que les gens le dépeignent? Quoi ? je pourrois penser que cet Etre parfait, ce Dieu de toute bonté a créé l'homme, pour après quelques années qu'il végète sur cette terre (où il a déjà plus grande dose de maux que de biens) pour après dis-je le plonger dans un éternel abime? Loin de moi une croyance aussi injurieuse à l'Eternel que j'adore et que le S'" Bousquet adoroit au fond de l'àme. Aussi la mort ne lui a donné aucune crainte, il l'a vu venir à grand pas, et ses derniers momens ont été aussi sereins que ceux du célèbre Rousseau. Oui. un moment avant que de quitter cette ^allée de misère, il disoit à son Epouze avec une voix tranquille et sûre : Donnez-moi une goutte de vin. — Duquel mon ami veux-tu, dit cette respectable Dame. Est-ce de l'alicante ? — Oui ma chère amie. Et après l'avoir bu il reprit : Donnez-m'en encore un peu, je ne l'ai jamais trouvé aussi bon. Et sur ce que la Dame lui dit qu'il faudroit peut-être attendre un moment : il expire.... Et son front dénote le contentement....

Mai lyyg.

« Jean Durade est mort dans le lit d'honneur, car au moment qu'il devoit samedi sortir de la Jurande des Horlogers, il est tombé en apoplexie et le Cercle des Muets la reçu Membre le 3 du cour^ M. Fol de la Société de la Cruche l'a remplacé dans sa lucrative charge. Le 2 du dit a été aussi le dernier jour du grand, du robuste vieillard Weidmann habile maître tailleur du

siècle de Voltaire. Jamais, disent ses apologistes, cet excellent artiste n'a fait mauvaise coupe.

.... « Nous voilà au 5 de mai, la matinée promet un beau soleil, mais de ces soleils du mois de février d'année ordinaire, car assurément tout ce mois de 1779 a été plus chaud ou pour mieux dire moins froid. S^ Jean Porte Latine n'a pas été cette année un drôle à rouer : jamais on ne l'a cependant dû plus craindre : hier il faisoit un vent des plus froids au point qu'on se chauffoit. Et les Warrons, le Salève et les montagnes de Gex étoient couvertes d'une nouvelle neige tombée par les grosses pluyes. Cependant, prenez-y part mes chers lecteurs, ce matin a été des plus doux quoique le tems a été très serein. Et nous jouissons actuellement à 10 heures d'un beau soleil et d'une véritable température du mois de may. Mme Bocquet et son mari descendent la Cité : cette chanteuse va débuter à Châtelaine dans la Rosière de Valency; qu'elle réussisse ou non, peu nous importe disons-nous.

« Jean-Jacques Rousseau a eu partout des admirateurs, Genève sa patrie en seroit-elle exempte? Je connois plus d'un citoyen qui le pleure encore, et M. Argand, horloger demeurant au Pâquis lui a érigé une statue de grandeur naturelle en gipse, laquelle est entourée de plusieurs figures représentant les idées de son Emile \

« M. Grandnom descend la rue avec l'Epée au côté, nous lui en avons demandé la raison : Il nous a dit qu'il

^ Une reproduction de ce groupe, en biscuit, se trouve au Musée des Arts Décoratifs de Genève, ainsi qu'une estampe gravée à Paris en 1783, par Guttenberg et dédiée à M. Robert Pigott.

venoit de prêter serment au Conseil, qu'on lui avoit fait présent de la Bourgeoisie pour quelques petits services qu'il avoit rendu à l'Etat.

7 2 mai ijjg.

Il vient de sortir de la presse de IVUs Boin, Divernois et Bassompierre un projet de souscription pour toutes les œuvres de Rousseau. Ils l'imprimeront in 4° à lo L. de France le volume, in 8^ à 3 L. le volume, in 12 a 2 L. le volume. Il y aura quantité de nouvelles pièces, je ne te nommerai qu'une partie des principales comme les Confessions de J. J. Rousseau 8 L. 2 vol., Les Rêveries du Promeneur solitaire^ L. 2 vol.. Lettres, mémoires et pièces fugitives sur divers sujets parmi lesquels se trouvent entre autre Des Lettres sur la botanique M^^ dans le but de rendre plus agréable et plus facile l'étude de cette partie de l'histoire naturelle. Les aventures de Milord Edouard et une très longue Lettre sur l'Existence de Dieu. Ils nous ont envoyé un paquet de projets en nous offrant le 25 7o cle rabais sur les souscriptions que nous pourrions procurer avec le iS"^'^ exemplaire gratis (c'est fort honette) mais jusqu'à présent je n'en ai pas encore pu placer aucun, parce que tous ceux qui ont déjà ses premiers ouvrages ne les veulent pas à double. Je crois donc qu'ils seront obligez, parce que cela arrivera aussi dans d'autres Pays, de donner les ouvrages nouveaux seuls et alors ils en débiteront beaucoup s'ils savent les placer à propos. J'oubliois de te dire que la Collection des Estampes faisoit un objet séparé pour lequel on souscrit actuellement à raison de 3o L. pour l'in 40 et pour l'in 8^ 24 L. Au reste ils ne feront graver les planches que quand ils seront assurés d'un nombre

de souscrivans. Ainsi ce que M. Divernois vous a dit touchant les planches peut être regardé comme gasconnade.

« Le beau sexe de la Cité est en grand deuil à cause du départ du chevalier de Saint-Aubin. Ce charmant cavalier part à la fin de la semaine pour Londres.

« Le 9 may a été un heureux jour pour un Démonstrateur en chymie ^ ; l'éloquent, le pratique Bourdaloue des Genevois l'ayant rendu par quelques paroles maître des appas de sa charmante Angélique. Décrire les extases réitérées de ces deux Epoux est au dessus de ma plume ; je le laisse au bouillant, à l'énergique fils de M. le professeur Fontanes, en le priant de m'en envoyer copie.

« Quel bruit frappe l'air! Seroit-ce le signal d'un combat naval ? Non heureux Genevois, votre marine ne craint ni les Corsaires insurgens, ni les flottes des D'Estaings, des Keppels : ces coups de canons que vous venez d'entendre sont une suite des noces d'hier. Oui, ce brigantin orné de toutes ces flammes et banderolles contient une compagnie choisie parmi laquelle brillent deux Epoux qui sont enivrés de jouissance et de bonheur....

« Une barque de Rolle venant de Meillerie chargée de pierres a fait mercredi passé 12 mai capot. Deux bateliers y sont péris dont un est Genevois fils du boucher Mathys. C'étoit pour la taille le plus grand homme de Genève. Les deux autres bateliers se sont sauvés dans le petit bateau.

... « Depuis lundi jusqu'à aujourd'hui 27 may pas la moindre nouvelle n'est venue à ma connoissance. J'en suis fâché, mais, messieurs ne vaut-il pas mieux rester

* M. Tingry

dans le silence que d'imiter un nouvelliste François qui sait créer des généralissimes et nomme même leur conseil, et qui d'un coup de plume met sur pied une milice formidable et leur fait gagner deux grandes villes jadis imprenables.

« Voici encore 14 jours de beau tems de suite et cela avec une chaleur de mois de juillet; aussi vend-on depuis longtemps des cerises et bien des foins sont déjà coupés.

« Aujourd'hui 28, une douce pluye arrose nos jardins et nos jardinières s'en trouvent bien. Vers le soir l'éclair s'élance, la foudre gronde et fait rentrer en ville à la précipitée nos militaires qui s etoient çà et là délassés avec leurs subalternes des fatigues du matin en visitant les armes d'un peuple de héros.

« Grandes clameurs dans la République ! Deux de nos Patriciens ont mis hier 29 l'Epée à la main : La scène étoit sur terre de France près de la campagne de M. Rigaud au Bouchet. Ils sont tous les deux blessés. M. Sales cy-devant Epoux de Mad. Pallard l'est plus que M. De la Rive officier des Dragons. L'on jase beaucoup sur le sujet de la querelle et chacun dit la sienne. Mais pour ne pas être obligé de me rétracter, j'attendrai pour la mettre sur le papier que la chose soit éclaircie.

« Hier 11 juin le M. C. a mandé M'"'^ de la Rive et Sales dont on a déjà parlé cy devant. Ils se sont trouvés avec quelques amis dans la Chambre de la Reine où ils se sont embrassés et sincèrement, à ce qu'il parut, pardonnés. Le Conseil les a interrogés séparément et les a jugés ensuite à demander, comme de coutume pardon à Dieu et à la Justice, à avoir quatre mois leur maison pour prison, et défense de porter armes pendant une

année. On ne peut raisonnablement tabler sur la cause de leur duel, cette affaire se comptant trop diversement.

« Lundi 14 juin jour des Promotions : la brillante Jeunesse genevoise ayant à leur tête une bonne musique a eu heureusement le tems de pouvoir entrer dans la cathédrale sans pluye. Le fils de M. le Conseiller de Rochemont a fait l'harangue. Elle étoit contre la coutume en langue françoise de la composition de Monsieur le Professeur en Belles-Lettres. Elle a fort amusé les Auditeurs-connoisseurs par les saillies multipliées et quelques sorties sur le coeffage de nos dames. Le jeune Ecolier s'en est aussi tiré au mieux au point qu'on dit que ses gestes étoient d'un orateur consommé.

« Plus je vis dans cette ville, plus je connois les Genevois, et plus je dis que cette nation est capable de tout en bien. Oui on ne peut le nier Genève a produit de tous tems des grands hommes. Et un de nos voisins va marcher sur leurs traces : car les Grétry, les Zwvindel et les premiers virtuoses de l'Italie vont être effacés par la marche qu'a composé le fils Lorrain. Hier déjà on en fit l'Essai dans le cy-devant appartement de M. Bordier, accompagné des tambours et du tambourin et on ne pouvoit passer facilement par la Cité vu la multitude des auditeurs. Et que sera-ce vendredi prochain que les Dragons feront leur revue à Pleinpalais?....

« Deux places lucratives vacantes savoir celle de commis sur le charbon, et poids etc. blé. Le S^ Dentand et Gaudy-Terroux ayant été mis dans leur repos, qui seront les heureux qui auront les Lots? Il y en a pour le commis du charbon trente-huit, sur un de bon.

...«Les Dragons ont aujourd'hui 18 juin fait leur revue

par un beau tems. On dit qu'ils ont bien fait et que leur marche a extraordinairement brillé. Ils dînent en bonne partie au Pré lEvesque. Et le soir nous les verrons gravement promener avec leurs seize musiciens si la pluye ne s'en mêle comme il paroît.

...«Lundi 21 fera époque dans l'histoire de Genève. Dès le bon matin les grenadiers ayant à leur tête 3o sapeurs et seize musiciens ont fait une brillante revue et ont tous diné à 17 tables sous les abris de la Coulouvrinière. Chaque table étoit de 18 couverts savoir 16 grenadiers et leur sergent et caporal. Les officiers majors avec 6 membres du Conseil et quelques militaires étrangers qui dévoient être à la table du milieu furent obligez vu une forte bize de diner dans la salle au grand mécontentement de la troupe.

« Pendant qu'on exerçoit à force à Pleinpalais une scène moins réjouissante se passoit au Bureau du Pain de S^ Gervais : mais comme ceci tient à la politique et en outre seroit trop long et peut n'être pas véridiquement circonstancié, nous dirons simplement que la Chambre des bleds avoit donné aux deux Bureaux un pain de belle farine qui leur avoit coûté beaucoup plus que le Bled ordinaire et que ce pain se devoit vendre 8 sols la livre, qui faisoit deux sols de plus que le pain ordinaire. Si ceci avoit été mis sur la feuille d'avis et qu'on y eut expliqué que ce seroit uniquement que pour ceux qui aimoit le bon, et que le pain ordinaire seroit toujours au même prix, peut être cela n'auroit fait sensation. iMais un S^ Gervaisien ayant demandé un pain de demi-livre et la Demoiselle du Bureau ayant voulu un sol de plus qu'à l'ordinaire et cela à ce qu'on assure fort impoliment, ce bon homme en fut surpris et au moment en informa

énergiquement quelques uns de ses collègues, qui s'attroupèrent devant la boutique. Mais l'émeute fut tout de suitte apaisée et une vingtaine de bourgeois qui furent à cette occasion à Monsieur le premier svndic finirent cette affaire, car l'on n'en a plus vendu.

« Ce jour sembloit être déjà assez mémorable sans le triste événement que j'ai encore à mettre sur le papier. A quatre heures et demi environ que nos militaires commençoient à s'amuser et qu'ils dansoient à la manière prescrite par l'Immortel auteur de VEmile : une fumée noire et bientôt après les flammes sortirent des quatre coins du toit de la discipline. L'Alarme fut bientôt générale et fit rentrer en Ville à la précipitée et grenadiers et un innombrable peuple qui avoient diné dans nos cercles du dehors. On avoit d'autant plus à craindre que le feu seroit terrible à cause dé la grosse bize qui empêchoit dans des endroits à faire bien jouer les seringues et par qui les flammes étoient poussées vers les maisons voisines, cependant par le bon ordre et par le travail de charpentier, et par le secours d'eau porté par nos braves Suissesses etc., on en a été quitte pour la perte du toit dont on fait monter la réparation à 4 ou 5 mille Livres. Et en outre ce qui est encore plus fâcheux, c'est qu'il y avoit à ces greniers environ un millier de coupes de bled appartenant à l'Hôpital qui a été fort endommagé par les flammes et par l'eau. L'on est actuellement après à le laver mais l'on craint qu'outre un certain nombre de coupes absolument perdues, le reste aura un très mauvais goût et que le pain en sera fort désagréable. L'on est au reste d'accord que le feu y a été mis accidentellement par la faute des ferblantiers qui le matin y avoient soudé et pas pris garde aux étincelles que la bize avoit

enlevés de leur chautîbir. Dans ce feu il y a eu plusieurs personnes qui y ont fait de belles actions et qui mériteroient d'être transmises à la postérité. Entr'autres l'humanité d'un nommé Journe qui ayant vu tomber un charpentier qui s'étoit trop exposé dans le grenier enflammé, traversa au risque d'être brûlé lui-même par une des fenêtres et en le mettant sur les épaules se glissa (^autre danger éminent) avec ce fardeau sur deux perches qui communiquaient avec la maison Favre et par ce moyen le tira de l'incendie. Cependant ce pauvre charpentier a expiré après avoir souffert cruellement pendant deux jours, et a été enseveli avec grand honneur. M. le Syndic de l'Hôpital et tous les Directeurs de la dite maison ayant assisté à son enterrement. On parle que Journe sera gratifié par une médaille de la Société des Arts. Le Sieur Porra grenadier a aussi fait merveille et l'on dit que pour cela et pour quelques autres services rendus cy-devant à la Seigneurie on lui donnera la bourgeoisie. Enfin, pour finir cet article l'on recevra (encore un dit-on) habitans deux autres braves gens qui ont aussi fait tout ce qu'ils pouvoient pour éteindre cet incendie... « Dès lundi 19 juillet nous entendrons tous les jours une cloche qui sonnera un seul coup lorsque le soleil passera sur la raye du méridien de S^ Pierre *. C'est encore l'ouvrage de la Société des Arts qui fera plaisir à Messieurs nos horlogers.

' Bourrit, dans son Itinéraire de Genève à Lausanne, parle de ce coup de midi sonné à l'usage des horlogers. « Le méridien, dit-il, est placé au pied du mur du temple près de la tour de Roche; la personne chargée d'observer le passage du soleil lâche une détente par le moyen d'un fil de fer, et le coup frappe. Au clocher du milieu est placé un carillon qui fait en-

« i8 juillet.

« Demain c'est le dimanche du renfort et on ne peut avoir de plus beau temps. Allez tous, bons Patriotes genevois, courez à l'Hôtel d'Hollande et rendez grâces à celui qui fait germer le froment de la continuation de sa protection sur cet Etat.

« Amen. »

« 10 août 1779.

.... « Le 19 juillet il y a eu une morte qui a fait beaucoup de bruit, c'est Mad^'^ Pernette Mussard qui tenoit boutique de modes avec sa sœur aux Rues-Basses. Elle avoit ouvert ce même matin son magasin, et le soir à 7 heures elle n'existoit déjà plus. On a causé différemment sur cette maladie, mais actuellement on est d'accord que c'est le Trousse galand ou le Choléra morbus décrit très bien par M. Tissot dans son Avis au Peuple. et l'on prétend qu'elle s'étoit beaucoup échauffée cet hyver soit en jouant la comédie, soit en dansant. Quoiqu'il en soit, elle a laissé sa famille dans la désolation ainsi qu'un jeune Monsieur Vaucher qui la voyoit depuis quelque tems et avec lequel elle devoit se marier.

« Le 26 un coup de tonnerre qui paroissoit être loin d'ici a tué un domestique de INL Picot au Plan lévoite. Il gardoit les vaches et étoit à goûter. L'on prétend que son couteau qu'il avoit à la main a attiré la foudre. Nouvelle raison d'avoir des conducteurs.

tendre des airs italiens aux heures, aux demies et aux quarts. » Une cloche sonne à 4 heures du matin; utile aux ouvriers, « elle l'est aux malades qui ont la douceur de compter une journée de plus à leur existence. »

« S'il falloit absolument remplir des feuilles, je serois obligé de prendre la méthode du messager boiteux ou en inventant maladroitement quelques faits, je me tirerai d'affaire. Mais j'aime mieux Messieurs vous laisser dans la disette de nouvelles que de me servir de ces moyens et j'ose espérer que vous m'en saurez gré.

« L'on a vendu le 7 aoust sous les halles de la Maison de Ville au plus offrant et dernier enchérisseur la grande maison Thuillier à 226,000 florins outre les lots : C'est M. Choisy le cadet qui l'a eu. mais l'on ne sait pas encore pour qui il a misé.

« L'on m'a dit hier i5 aoust que M. Germain a acheté la Seigneurie de Fernex. Je ne sais si ce bruit est fondé. L'on avoit ces deux samedis mis sur la feuille d'avis pour chercher à l'amodier, car M. Villette et Mme Denis qui y sont ne peuvent pas y faire leur séjour.

« 17 sept. 1779.

« Jeudi 19 aoust la Société des Arts s'est assemblée pour donner deux médailles. Tune au Sieur Journe et l'autre au S^ ... ces deux braves gens s'étoient distingués par des actes d'humanité dans le feu de la Discipline. M. Cramer de Long a fait à ce sujet un très beau discours qui mériteroit cent fois mieux l'impression que tant de morceaux qui se trouvent dans les mémoires de l'Académie françoise.

« Pendant que cet excellent orateur se faisoit admirer par son éloquence, M. son frère étoit près de la hn de sa carrière. Il avoit pris le jour précédent chez M. Ami Rilliet une colique néphrétique et malgré les secours de nos plus habiles médecins, le 19 a été son dernier jour. On a perdu en lui un grand génie. Et ce qui mérite d'être

cité, c'est que malgré des douleurs très aiguës, il a conservé jusqu'à son dernier moment cette tranquillité et sereinité d'âme qu'eut jadis le Sage Socrate après avoir bu la ciguë.

« Le Deux Cent a enfin après i8 séances annulé la commission qui avoit travaillé au sujet du Code et qui demandoit une prolongation de terme. Il y a eu de forts débats, mais le parti non représentant a eu le dessus de 1 12 voix contre 45.

... « Quel contraste! le 7 après-midi on a proclamé le Jeune et à 4 heures, passé mille citoyens et Bourgeois ont porté une représentation à Messieurs les Syndics. Elle roule sur les dernières opérations du Deux Cent au sujet du Code...

... « Si Mad. Sellon doit avoir eii de la peine à quitter cette terre, il n'en doit pas avoir été de même du Sieur Ribel ; ce fameux marcheur qui alloit par les glacières en peu de temps à Turin ; car la misère et quelques mois de plat de lit doivent l'avoir fait désirer après la tranquillité qu'il trouvera dans le voisinage de notre jardin où on l'a porté le 14 du cour^

... « Le M. C. a donné la réponse à la représentation de la Bourgeoisie le 17, elle est passablement négative comme on pourra juger la joignant ici.

« Du 24 sept. La nouvelle du jour est la mort de M. Turretin-Boissier ancien officier Dragon qui n'avoit environ que 84 ans et est sans enfant. Il laisse par contre beaucoup de bien et peu de regrets. Le bon mot dit avant-hier par un charretier du port au bois à l'occasion de M. Senebier Père peut fort bien dit-on lui être appli-

pliqué : « On n'a pas besoin de prier Dieu qu'il lui conserve son bien ; il le sait bien conserver lui-même ».

« Le 25 .il a plu à M. Marcinhes, neveu de Mme Patton notre voisine qui demeuroit à la Monoye et étoit habile horloger âgé d'environ 35 ans non marié, de partir pour le pays où l'on n'a pas voulu le fameux chymiste Bucquet. Le Genevois a su mieux faire et a forcé maître Caron de le traverser et cela avec un pistolet à balles.

... « Ardin a fait plaider ce même jour sa cause par l'avocat Rigaud, assisté de maître Choisy. Le Conseil l'a condamné à être fouetté autour de la potence et banni à perpétuité, jugement bien doux pour un vol domestique.

« Le 19 le Conseil des 200 a été assemblé depuis les 9 heures du matin jusqu'à 8 V2 du soir. On a confirmé la sentence du voleur de bled qui en avoit rappelé. Il n'y a eu que 3i voix pour la confirmation contre 28 qui voulaient encore adoucir son jugement. Le système genevois en cause criminelle est actuellement de ne plus faire mourir pour vol. Et en effet si on ôte la vie à un homme pour ce crime, que lui fera-t-on pour un assassinat? J'ai vu passer le cortège du malheureux brasseur de bled. O Dieu que cet homme étoit dans l'humiliation. Comment après avoir vu une telle exécution peut-il y avoir des âmes assez basses pour tomber dans le même crime. L'on dit cependant que IVU^^ Pasteur l'a fort ménagé. Il faut pourtant que cet homme ne fut pas aussi coupable que le public l'a cru. »

« Les vendanges et par conséquent les fériés laissent l'écrivain dans une parfaite tranquillité; il n'y a rien à tracer qui mérite attention, sinon la chute de quelques personnages tels que le père Perraud mort sans tester.

Madame Esquillon Choudent et sa fille qui se sont suivies dans la huitaine de la même maladie, la Comtesse Zénobio qui était venue de Venise en chaise à porteur et dont M. Cabanis avoit heureusement fait l'amputation du sein. Le brave curé Boiteux du Grand Saconex doit dire 20 messes pour le repos de son âme et cela lui vaudra quelques Louis. LuUin le muet n'a pas été reçu dans le grand cercle genevois où il auroit dû briller par son silence, il a fini sa carrière au pays des Vauds et c'est là où il a reçu la sépulture. Le vin sera dit-on bon cette année, mais non en aussi grande abondance comme on espéroit, mais par contre les pommes, poires, etc. sont à donner, l'on a une corbeille de renettes ou courtpendus du poids de 36 livres à 18 sols petite monoye.... ... « Aujourd'hui 28 nov. l'on enterre M. Romilly pasteur du petit Saconex. Il avoit trois ou quatre fois passé pour mort et est heureux d'avoir enfin fini ses souffrances. On pourroit faire un recueil de ses bons mots, dont voici une esquisse. Ce Monsieur n'aimoit pas à se laver les mains, un de ses amis lui dit un jour en badinant : « Vous avez les mains bien sales ». — « Oh, répondit-il si vous voyiez mes pieds, ce seroit bien pis. » — Au reste le compère Laquille perd là un de ses camarades. »

Page 1