‹ Un Genevois d'autrefoisChapitre 7 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Séjour à Paris, 17 79-1781

H. -A. Gosse avait donc quitté sa famille en janvier 1779. La diligence mettait alors 10 jours pour aller de Genève à Paris.

Grand amusement tout le long de la route pour le jeune homme dont c'est le premier voyage. Il raconte aux siens les particularités des contrées qu'il traverse, tout lui est chose nouvelle. Sa verve s'e.xerce aussi sur ses compagnons de route. Comme pour la plupart des gens de son époque le côté utilitaire des choses le frappe avant tout, le sens du pittoresque lui fait défaut. A Paris il a retrouvé d'anciens camarades d'études: Martin, qui bientôt, malgré les objurgations de sa famille, partira pour la Perse, avec François-Xavier Rousseau \ le cousin de Jean- Jacques, qui y retourne; l'étudiant en chirurgie Pierre Fine; Fontanes. parent du futur grand-maître de l'Université; CoUadon l'aîné, qui, après un séjour à Kempden

' J.-Fr.-X. Rousseau, fils d'un joaillier de Genève, né en lySS, à Ispahan, où son père était établi, fit fortune dans le commerce et fut Consul de France et de Perse dans le Pachalik de Bagdad. 11 a laissé des mémoires intéressants sur l'histoire et le commerce de la Perse.

et un voyage scientifique à Berlin, arrive à Paris pour suivre des cours de botanique.

Quel plaisir à la rue de la Cité de lire aux amis, à l'oncle de Martin, les lettres du « Parisien », où il parle de son installation, de ses impressions, des détails de mœurs qu'il observe, des connaissances qu'il fait dans le monde savant.

Adressé par M. de Sellon à Thouin ', le jardinier chef du Jardin du Roy (le Jardin des Plantes), par Tingry à Bertholet d'Annecy, il rencontre Lamarck qui venait d'éditer sa Flore française — il a même avec lui une discussion dont il se tire à son honneur.

Il parle avec admiration du professeur Rouelle le Jeune '^, son démonstrateur en chimie, et éprouve le premier grand chagrin de sa vie en voyant mourir cet homme distingué qui l'avait particulièrement bien accueilli. Rouelle est remplacé par Brongniart ^; et c'est un nouvel enthousiasme.

Bientôt Gosse connaîtra Parmentier, de Jussieu, Lacépède, les Roland et plusieurs de leurs amis : Bosc, Louvet, Lanthenas, Bancal des Issards. Au cours de chimie, il fait la connaissance deQuinquet qui va être reçu maître en pharmacie et, sous son influence, sa vocation

» André Thouin, né à Paris en 1747, professeur de culture au Jardin du Roi, a contribué avec son frère Jean à l'enrichir des plus belles productions des deux hémisphères.

"2 Rouelle, Hilaire-Marie, dit le jeune, s'est occupé un des premiers de chimie organique. 1718-1779.

3 Brongniart, apothicaire de Louis XVI, a donné des cours de physique et de chimie. Pharmacien militaire sous la Révolution, il fut plus tard professeur au Muséum d'Histoire naturelle.

s'affirmera. Lui aussi veut être pharmacien, mais un pharmacien modèle : un pharmacien humanitaire.

La fréquentation de tant d'esprits actifs dans des genres différents l'entraîne de divers côtés, il veut tout apprendre, non seulement la chimie, la botanique, l'anatomie, la géologie, toutes sciences alors en plein essor, mais en bon disciple des Deluc et des Lesage, il va s'occuper de questions de physique. C'est en faisant des expériences eudyométriques dans les caveaux d'une église voisine de sa demeure qu'il acquerra une relique insigne : le corps entier de S^ Benoît*. Mais il ne s'en tient pas à la seule science, sa curiosité se porte sur tout. Par exemple, ayant vu sur le Pont-Neuf une brodeuse faisant des parements et des boutons de passementerie d'une manière très ingénieuse, son besoin de savoir le pousse à s'approcher d'elle, et il finit par surprendre son secret qu'il communique ensuite à sa mère.

Il se met aussi à l'étude de l'anglais et de l'allemand afin de pouvoir lire dans l'original les ouvrages scientifiques de premier ordre qui paraissent à cette époque.

Bientôt son père est obligé de modérer son ardeur :

... « Je fus très bien reçu dimanche chez M^^ Claparède etVernet et eus une assez longue conversation avec le premier : Ce M^" me disoit très bien qu'il ne te convient pas de trop entreprendre. Qu'il falloit t'en tenir à la pharmacie et ce qui en dépend et c'est l'idée de bien d'autres de tes bons amis et entr'autres de M. le Docteur Butini avec qui j'en ai aussi parlé. M. Claparède me disoit encore : « Il ne faut pas que quand xM. votre fils

Voir Chap. XXIII,

« reviendra il fasse un examen et soit reçu comme tant « d'autres apothicaires. Il faut qu'on puisse dire : Voilà un « examen comme il n'y en a jamais eu à Genève. » Or pour cela mon ami, il faut laisser là la Physique expérimentale, le verre, le gypse, les truffes, les champignons etc. et ne point faire le commentateur. Quand tu seras une fois reçu et en faculté de te passer des étrangers : Travaille alors sur ce que tu voudras et sois auteur ; mais à présent il faut l'essentiel et pas de travail au-dessus de tes forces, car la santé s'en ressentiroit et alors tu es perdu. »

Jean Gosse avait plus de bon sens que son fils. Toute sa vie, Henri-Albert eut le tort de vouloir faire le « commentateur». Après tout c'était sa destinée...

Malgré ses nombreuses occupations, il n'oublie pas la boutique paternelle ; il trouve du temps pour voir les libraires et tient son oncle au courant des choses de son commerce.

... « J'ai été voir un grand nombre de libraires. Je me suis annoncé à eux comme étant le neveu d'Henri-Albert et le fils de Jean : J'ai trouvé que les Livres étoient excessivement chers et que l'on pourroit faire très peu de changes.

« Cependant je désirerois beaucoup que vous voulussiez avoir la bonté de m'envoyer la note des Livres non contrefaits sur les éditions françoises que vous pouvez donner en change, parce qu'alors je les offrirai. Mons. Lamy libraire quai des Augustins prendroit des Lannoii Opéra, mais il les voudroit avoir à loo L. de France

contre les* Livres de sortes, je lui ai dit qu'on ne pouvoit les lui donner qu'à i66 L. environ.

« Les libraires de Paris me paraissent extrêmement méfians; ils n'accordent en général que le 20 7o sur leur prix, payable comptant ou à la fin de l'année.

« S'il étoit possible de se procurer des commissions je pourrois aisément les effectuer parce que je suis dans le quartier des Libraires, près de la rue SUacques, de la rue des Mathurins, des Cordeliers, du quai des Augustins; en donnant les livres au même prix qu'on les vend aux particuliers ici, en augmentant le prix des frais de voiture, on auroit toujours du 20 °/„ net de bénéfice. On seroit assuri d'avoir les Livres à chaque voyage de Borel, et par ce moyen les acheteurs qui ne se verroient pas joués comme cela leur arrive chez Monsieur Chirol etc. pourroient s'adresser à la maison pour d'autres ou-

vrages. »

Le jeune homme habite à la rue des Mathurins (actuellement rue du Sommerard) :

... «J'ai changé d'appartement et me suis mis avec l'excellent Martin. La chambre que nous avons prise n'est qu'à un 4"^^^ étage seulement, à une 50^^"^ de pieds de distance du clocher des Mathurins, elle n'est pas bien grande mais commode, d'une io*>"^ de pieds en quarré, avec une belle alcôve à 2 lits. Nos meubles ne sont pas trop nombreux mais sufïisans, deux commodes, une bibliothèque, une jolie cheminée passée en gris et surmontée d'une fort jolie glace et d'une peinture en huile, 3 chaises et deux fauteuils ornent nos alentours et nous servent en tems et lieu, une seule table est employée pour notre travail et pour nos repas. Je ne vois plus Martin

que le matin et le soir, mais aussi le soir nous ne pouvons nous endormir et quelquefois il est deux heures de la nuit avant que nous ayons cessé de babiller. J'oubliois de vous dire que toute cette chambre est tapissée d'un fort joli papier à figures rouges (des Chinois) sur fond gris....

... « Il étoit 5 heures du soir, je venois de visiter et hôpital et amis lorsque j'entrai dans ma chambre gardée par plus de 600 Chinois ; j'y trouve deux grivois attablés ; un plat de 2 1. de groseilles saupoudrées d'un quarteron de cassonnade et nageant dans une chopine de vin fumeux formoit seul le couvert; une cuillère en main ils s'appfêtoient à plonger dans le liquide. Ah ! Messieurs, leur dis-je avec surprise. Oh ! Voilà qui va bien. Comme vous y allez M. Martin vous ne vous contentez pas d'avoir mangé à votre déjeuné un pain mollet de 2 sols, 3 œufs frais et une once de beurre et bu plusieurs verres de la limpide eau de la Seine; d'avoir dîné avec une bonne portion de bœuf bouilli entrelardé de plusieurs morceaux de foye de veau et de la moitié de l'excellent melon que je me suis donné la peine d'acheter vers S^ Yves à 4 sols, il vous faut encore des groseilles pour votre goûter. Voici que là dessus Monsieur le fils cadet des 3 Galland Père et fils, le chapeau sur l'oreille me dit en bégayant : Monsieur c'es... c'est... à... votre service. Voici que là dessus Mons. Martin me fait le même compliment, voilà qui va bien; on m'en lance sur une assiette. Voilà qui va au mieux et je me mis à manger aussi. Voici que là-dessus les voix tonnantes de Mess. les Mathurins de concert avec leur Serpent nous écorchent les oreilles; Oh! voilà qui va mal; les cloches commencent à faire entendre leur épouvantable trin.

trerin tin tin, nous ne nous entendons plus; oh voilà qui va encore plus mal. Mons. Galland s'en va, nous le saluons et je m'apprête à répondre à votre chère lettre.... »

La vie nouvelle du jeune homme à Paris ne transforme en rien son individualité :

« Mon caractère est toujours le même, écrit-il, j'aime le moins possible me mettre sous le joug. Je suis né Genevois, mon cœur sent plus le prix de la liberté qu'aucun individu d'une autre nation. »

Il est aussi à son aise chez ses amis où sa gaieté est proverbiale comme son couteau de corne et son bâton de montagnard, qu'avec des gentilshommes savants, comme le marquis d'Aoust * qui s'est engoué de lui si bien qu'il voudrait l'emmener passer les vacances dans ses domaines près de Lille.

Malgré sa simplicité voulue, Henri-Albert voit bien vite que dans la capitale la mise démocratique est insuffisante. Il est obligé, pour porter les lettres de recommandation dont il est chargé, de se faire faire un habit de cérémonie. Sa mère lui envoie par M. De la Rive des manchettes brodées :

« Les compagnies dans lesquelles je suis admis, écritil, m'ôtent la liberté de me costumer à ma volonté, il faut que malgré moi je suive les modes des gens du

* Le marquis Jean-Marie d'Aoust, né en 1740 dans la Flandre française, se retira de bonne heure du service militaire et vécut dans ses terres. Nommé en 1789 député de la noblesse du baillage de Douai aux Etats-Généraux, il fut un des premiers nobles qui se rallièrent au tiers-état.

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monde, je ne puis plus en conséquence porter décemment des bas de fil ou de laine, les seuls bas de soye sont admis. »

A sa sœur qui l'accuse de devenir un petit maître, il répond :

« Que mon ergoteuse de sœur sache au reste que la poudre ne me touche la tête que lorsque je m'aperçois que mes cheveux se graissent, que les bourses à cheveux que j'employe ne sont que de 12 sols, que ma canne d'Epine n'a plus de pommeau ayant trouvé et une inutilité et une folle dépense dans ce vain ornement; que je porte dans la semaine mes bonnes culottes de futaine d'hyver ainsi que des bas de galette noire, mon habit et ma veste verte et des souliers avec des petits clous aux talons ; un chapeau rond sur la tête pas des plus brillants finit mon équipage. »

Il travaille pendant les vacances chez son ami Quinquet le pharmacien.

.... «Que de tromperies ne découvré-je pas tous les jours dans les médicamens préparés par les Epiciers Droguistes, il semble que toutes leurs connoissances ne se doivent porter qu'à falsifier les drogues, il falloit M. Quinquet pour relever toutes ces tricheries. Ce bon apothicaire ne veut distribuer ses adresses qu'avec les drogues préparées par lui-même ou sous ses yeux ; l'autre jour, il eut la délicatesse de ne pas vouloir acheter chez ses confrères les drogues nécessaires pour remplir une commission de mille écus qui lui venoit de S'^ Domingue, qui consistoit en 12 1. de kermès minéral, 12 1. de tartre émétique etc. etc., parce qu'il ne veut débiter en médicaments que ce qu'il fait lui-même. Son laboratoire

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n'étant pas fini, il n'avoit pu les préparer, il veut ne donner qye de bonne marchandise et dont il soit sûr. Où trouvera-t-on une semblable manière d'agir, aussi cette façon franche plaît extrêmement au commetteur.... ... « Oui, mon très cher Père, je suis dans la pharmacie, je passe en vérité bien par tous les 'grades; tantôt mes bras nuds et nerveux écurent et bassines et poêlons ou transportent plusieurs fois dans la journée par des escaliers assez mauvais des fardeaux d'un 5^^ étage dans une cave et de la cave à ce 5^^ étage; tantôt occupé dans le laboratoire, je prépare des sirops, des gelées, des cérats, des huiles composées, des onguents etc., je mets avec le plus d'ordre possible les uns dans des bouteilles, les autres dans des pots, etc. etc., tantôt occupé à la boutique, je manie cent fois les balances, je fais des loks, des médecines, je prépare des lavemens ou je remue des jours entiers un pilon de fer de i5 1. pesant, je tamise, je porphyrise, ou montant vers le haut de la maison,, je m'exerce à éplucher des plantes pour les dessécher proprement en les étendant sur des clayes rangées autour d'une fort jolie étude : tantôt, et c'est par délas-^ sèment, je cause avec mes voisines les jardinières, la mère Picot, la mère La Quitte et la mère La Croix, je prends plaisir à leurs discours énergiques ou à leur entendre appeler les passans par le doux nom de ?nes enfans, ou, me tournant à droite de ma boutique je converse avec d'aimables demoiselles : M^'^ Jourdain a toutes les grâces de corps et d'esprit d'une vraie franccomtoise, je l'appelle ma Payse parce qu'elle n'est née qu'à une lo^»"^ de lieues de Genève. AU^^ Mélanie a l'esprit plus vif que M'^^^ Jourdain, aussi est-elle Parisienne, sa physionomie a plus de finesse mais sa gorge est moins saillante...

... « Qu'il y a de quoi s'amuser dans le quartier où je travaille si l'on n'avoit rien à faire. Tous les jours depuis le matin jusqu'au soir, même dans la nuit, il y a un marché dans la Halle comme le mecredi et le samedi à notre Molard. 4 ou 5 fois par jour le tableau change au son de la cloche. Tantôt ce sont des fripiers, des lingères, tantôt des vendeurs de tripes fraîches, de porc frais, tantôt des fruitiers, tantôt des jardiniers, tantôt des merciers, des ravaudeurs cordonniers; la nuit des marchands de tripes cuites (qui par parenthèses sont à très bas prix) sont à crier à gorge déployée, les unes : qui veut de mon mous, de mon beau mous? d'autres : Aux belles têtes de moutons mes enfans, mes enfans venez tous; ou « A mes langues toutes fraîches, elles sont bien bonnes à manger » bis... »

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