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CHAPITRE VII

Lettres de Jean Gosse, suite.

Malgré la grande amitié qui lie le père et le fils, sur bien des points ils ne s'entendent guère. Ils diffèrent complètement d'opinion au sujet de Voltaire et de Rousseau, de là de nombreuses escarmouches. — Chacun est de son temps. Laissons parler Jean Gosse :

... « Sans connoître tes braves gens, je suis assuré que je serois de leurs amis et surtout de M"^^ "*. Ah! que nous metterions ensemble bas les Rousseauistes ; ce ne seroit pas par des contes de moines tels qu'on en débite sur Voltaire, mais par des raisons Ad Homitiem, et par des pièces authentiques qui feroient voir, il faut en convenir, que Jean-Jacques a été un grand écrivain, mais qui prouveroient qu'il a fait plus de mal à la Religion Chrétienne qu'il attaquoit directement, que l'auteur de VHenriade qui n'en vouloit, oui, je le répète, qu'à ceux qui s'en disent les ministres. »

« 17 juillet 1779.

...«Oh qu'il fait chaud! Cependant M^^ Roux fils aîné, Choisy fils, Binet et le suffragant de l'église allemande, avec Mad. Choisy, M^^^ Comparet, M^^^ Alaricet Mme Deluc sont partis ce matin dans la voiture à dix

places de Karouge pour aller au Lac de Joux. Je trouve

qu'ils ont bien pris leur tems. M. Nitsche a fait mettre

son jardin à vendre sur la feuille, il retourne en

Russie.

« Votre serviteur par la chaleur.

Votre valet par le tems qu'il fait. »

« i6 août.

... « J'ai une envie démesurée d'avoir de ton ouvrage; fais donc quelques tablettes d'Epine Vinette ou autres et fais en un petit paquet que tu remettras au prochain voyage de M. Papillon ; j'en aurai toujours dans ma poche dans une boëte que j'achetterai pour cela et quand quelqu'un me demandera de tes nouvelles je lui en offrirai en disant : Voilà de son ouvrage : Que dis-tu de cette idée? Est-elle pas superlicoquentieuse?

« Je viens de lire un ouvrage qu'a fait M. le Comte ■d'Albon sur la Suisse, l'Angleterre, la Hollande. Il m'a fort amusé. Il paraît être le bon ami des Suisses. M'"^ Vernes, de Saussure, Deluc etc. y ont chacun un petit éloge. L'on souscrit ici chez Chirol et Pestre pour un ouvrage de M. de Saussure. Il le fait imprimer chez Fauche à Neuchâtel. Il aura 3 vol. un in /\P avec figures •et coûtera 36 L. de France. Tous les voyages de l'auteur sur les Hautes Alpes y seront, ainsi que ses observations du Baromètre et du Thermomètre. »

Le jeune homme, esprit pratique, désirait pour faire •ses courses dans Paris une paire de guêtres en toile cirée

assortie à celle de son manteau ^ Méthodique comme il l'était, il les voulait de telle nature, de telle façon, et sa bonne mère pour qui ses moindres désirs faisaient loi passa de mauvais moments à leur sujet.

Il en est plusieurs fois question :

« 3i août 1779.

... « Nous n'avons pas pu y joindre c'était un envoi de livres de science^ les guêtres parce que ta mère n'a pu avoir la Barbay pour les faire et qu'outre cela elle n'a pas trouvé chez Mme L'Hospital de la toile cirée comme tu demandes brune ou noire, elle en cherchera ailleurs et si on la trouve on les pourra faire faire pour le premier voyage de M. Molliet, mais en étant neuves n'est-ce pas contrebande ! Ou les droits n'en sont-ils pas bien gros? Il n'y a pas eu de marchand de Schapsieger, autrement j'en aurois joint un paquet.

« Si M. Paulet veut souscrire pour toutes les œuvres de Rousseau, nous l'inscrirons et quant à l'ouvrage de M. de Harsu Ton le fait chez MM^^ Duvillard et Nouffer en payant six francs de France d'avance et quand il y aura assez de souscrivans pour en payer les frais, ces messieurs l'imprimeront et alors on payera encore 6 francs.

« CoUadon l'aîné doit bientôt partir de Berlin. Son père m'a demandé pour lui quelques instructions quand il sera en Hollande et voici ce que j'ai mis sur un quart de feuille de papier de poste qui lui a été envoyé :

* Ce manteau « en toile cirée de Genève » avait eu tant de succès que le marquis d'Aoust et Al. de Bellegarde à Paris, Bolomey en Hollande, voulurent s'en commander.

« Jean Gosse serviteur de M. Colladon fils aîné lui « souhaite un heureux et agréable voyage et prend la « liberté de lui conseiller que quand il sera arrivé à « Amsterdam de faire remettre sa malle à la barque mar- « chande de la Haye en y mettant l'adresse de M. Jean « Maritz fondeur de leurs Hautes Puissances; par ce « moyen il évitera toutes les tracasseries qu'il auroit à « Harlem, Leyde et La Haye, même s'il prenoit la malle « avec lui par la barque ordinaire qu'on nomme en lan- « gage du pays Trekschuyien K

« Une fois arrivé à La Haye on lui dira en françois ou « allemand ce qu'il conviendra de faire quand il voudra « partir de là pour Paris. Mais avant cela il est prié ins- « tamment, par le libraire cy-dessus nommé, de voir, «outre M. Maritz chez qui sera sa malle, MM. Pierre « Gosse, Nicolas Van Daalen et Bolomey et de vouloir « assurer de sa part ces chers parens ainsi que leurs « épouses et famille de son affectueux dévouement.

« Autre conseil à donner à tout voyageur dans la Hol- « lande à qui ses moyens le permettent, c'est de prendre « s'il le peut, dans les barques une place dans le Roef, «cela coûte, il est vrai quelque chose de plus, mais on « en est amplement dédommagé par la bonne compa- « gnie et les agréments qu'on a dans cette petite cham- « bre. Un Teuscher, tel que M. Colladon, fera très bien « de se servir de la langue allemande quand il aura affaire « à ce qu'on appelle Peuple dans ce pays, car outre que « ces gens n'aiment pas trop les François, il pourra plus « facilement s'en faire entendre. L'on croit qu'il n'est pas

* Coche d'eau.

« besoin de dire que l'argent de France n'est que mar- « chandise en Hollande et que la meilleure espèce dont « un voyageur doit se charger sont des bons ducats coor- « donnez et cela en quantité suffisante parce que, disent « Messieurs les Genevois, les Bataves aiment extraordi- « nairement cette denrée.

« En échange de tous ces conseils, l'Ecrivain de ce « billet prie M. Colladon de vouloir voir ce qui en vaut « la peine dans sa Patrie, et surtout d'aller à Schevenin- « gue, d'y manger des garnaleîi * et du scharretjets ^ chez « l'hôte nommé le Brave Man. C'est pour en pouvoir « parler avec ce voyageur quand il aura le plaisir de l'em- « brasser dans cette ville. »

« Pour le détail du voyage des Glacières de M. Deluc le cadet, tu t'en passeras. Il y a bien d'autres choses à faire. C'est demain la 14"^^ séance du Conseil des 200 pour le Code et l'on ne sait quand ce sera fini. Au surplus M. Butini fils en me parlant de ce voyage ma dit qu'il n'avoit rien eu de remarquable dans cette course et que ces voyageurs avoient suivi la même route du 2^ voyage de M. Bourrit.

« Le coup de cloche du méridien n'est que pour les jours de soleil. Les autres on s'en passera Liron Lirette. Tu n'es pas mal en appartement, y auroit-il dans la maison une chambre pour Colladon, car il me semble que la boutique de M. Quinquet doit lui convenir, il seroit là en pays de connoissance.»

* Crevettes.

'^ Carrelet séché.

- gX

« 12 septembre 1779.

... « Ah ! pour le coup j'ai été capot, je t'avois dit que Bolomev m'avoit écrit qu'il m'envoyoit douze livres de tabac par un envoy que son beau-frère Gosse devoit faire à Genève, mais il ne m'a pas dit à qui. Or quand j'ai appris par Boissier qu'il avoit un envoy en chemin et qu'il V avoit un paquet pour moi dans la balle, j'ai cru et cela sans en douter que mes douze livres étoient comme dans le sac. mais, ô instabillité des choses humaines, ce tabac s'est changé en deux saucisses fumées que mon bon Van Daalen m'a envoyées et que ta mère, ta sœur et M"'^ Jeannoton trouvent trop poivrées et qu'elles disent faire trop boire. Et moi j'en suis bien content. Mais mon tabac où est-il, j'allois jurer que je n'en sais rien, mais tu veux qu'on n'affirme que par oui et non; et bien je me tiens à cela.

.... « Oh nous verrons ces tablettes! Fais les bien suivant l'art, car j'en ferai assurément goûter à MM'"^ Colladon et Tingry et gare la critique....

« Voilà plus de matière que je croyois de te donner, car que dire, j'aurois bien pour 6 ou 7 pages de politique. mais cela est si ennuyeux pour moi qu'en vérité je la laisse de grand cœur; je donnerois cependant bien le quart de mon excellent tabac qui me vient je crois cette fois tout de bon par une balle de M. Decombaz de Lausanne, pour qu'on fut d'accord sur le Code. Car mon cher ami je reviens toujours à la devise : « Concordia res parvae cî'escuni». Adieu mon cher ami, prends garde à tes chaudières afin que le vert de gris ne s'y mette.

« 6 novembj^e i/jg.

« Ah ! (^ue ces guctrcs ont coûté de soupirs et presque de larmes ! « La toile cirée n'est-elle pas faite ? Jeannoton avez-vous été chez la Barbay? Oh ! ceci c'est comme un deuil, il faut qu'elle quitte tout. Mon fils ne peut s'en passer. » \'oilà Monsieur ce que j'entends depuis six jours tous les matins. La belle musique!...

... «Je ferai inscrire Monsieur Pauletpour le Rousseau sans figures. Ton oncle est beaucoup mieux, il est tous les jours à la boutique. Il est vrai qu'il ne fait encore nullement froid, nous tenons encore la porte ouverte et la bassine autour de quoi nous faisons la belle conversation n'a pas encore été tirée du fond du magasin. Ta sœur devient tous les jours plus bijou, avant-hier elle étoit levée avant ta mère, sa langue s'aiguise par le joli babil de M"<^ Huaut qui couche depuis quelques nuits avec elle. Ta morale a fait quelqu'cflet. Elle ne met plus que deux fausses boucles et elle n'a pas encore le nouveau vertugadin à la mode qui a une très jolie circonférence.

... « Quoi Déona ' ne t'a donné que deux jours. Oui mon cher les vrais amis sont des Phénix, je n'en doute plus un moment. Ah ! si tu avois été à écouter ce que ta mère lui disoit avant de partir tu aurois pleuré : O elle veut avoir une ample relation de ta personne à son retour et peut être l'aura-t-elle depuis la Hollande par lettre. « Remarquez bien disait-elle, s'il a grossi, s'il s'est fait mettre les dents qui lui manquoient; s'il ne boite plus tant. Regardez je vous prie un peu ses habits s'il a tou-

' Son ami Déona se rendait en Hollande.

jours un goût particulier pour les faire faire. Et si vous le voyez manger, observez s'il a toujours cet appétit que je lui connois. En un mot mon ami, cela alloit à Tinfini et trop long à décrire....

... «J'ai enfin reçu mes douze livres de tabac, il est excellent et ils en sont fous dans mon Cercle... Cy-joint un billet de M. CoUadon Père, si tu as le tems, réponds lui mais point de phrases sur la Politique de Genève car il est extraordinairement... aussi n'en parle pas avec le fils quand il sera à Paris...

... « Qu'est-ce qu'il y a Jeannoton ? Qu'est-il arrivé à la maison?

« — O Monsieur, montez vite, Madame pleure comme tout. » Et je monte ; je trouve effectivement Madame en larmes. En voici le sujet : N'ayant point trouvé de toile cirée noire ni brune chez Madame L'Hospital, on a couru la Ville, Archinard et les autres quincaillers en avoient, mais c'étoit de la toile cirée ordinaire, bien fine mais qui n'étoit pas de la composition comme tu la voulois. Enfin l'on a trouvé la fabrique par excellence de M. Salladet et Gando son gendre qui en travaillent à Pleinpalais. On y est couru. « O le dernier morceau en a été vendu à M. De Harsu qui en avoit fait des caleçons et un broustock pour ses douleurs. — Mais M. Gando ne pourriez-vous pas nous en faire d'autre? — Oui ma fille, vous en aurez dans peu, et je vous en apporterai vendredi sans faute.

« L'on vient rapporter cela à Madame qui renvoie la Jeannoton le mardi pour voir si elle est faite. Mécredi et jeudi la même promenade et toujours M. Gando dit qu'elle sera faite que vendredi. La Barbay est donc renvoyée pour ce jour. Mais de tous les malheurs, assem-

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blage effroyable, le vendredi à 4 heures sonnées, le bon Gando entre dans la chambre; à peine est-il sous le portrait de la demoiselle Gosse costumée à la plumache, qu'il sort sa marchandise. La dame Gosse i^^oùtoit dans ce moment, la tasse est renversée et le caffé coule par la chambre! Devinez mon ami le sujet?... La toile cirée noire est changée en taffetas. « O mon Dieu dit la dame, que je suis malheureuse. Jeannoton courez chez i\|mc L'Hospital, qu'elle en donne de la grise. O Monsieur Gando vous m'en faites là une terrible ! Comment voulez-vous que mon fils puisse aller à ses leçons de chymie ? O Jeannoton, allez vite, je n'en puis plus. »

« Jeannoton part et me le vint dire en descendant, et moi à monter et à lui faire entendre raison en disant que tu m'as dit expressément que tu n'en voulois pas de la grise, qu'elle étoit trop salissante pour l'usage que tu en voulois. Enfin je vins à bout de tout calmer. Voilà la raison pourquoi tu ne trouveras pas tes demi-guêtres dans le paquet et le tout n'a coûté qu'une tasse de fayence.

« 14 décembre 1779.

« AL Molliet est arrivé samedi et hier j'ai reçu la boëte des pastilles, des élixirs et des opiats. Et j'ai commencé le même jour à mettre les pastilles cordiales dans une jolie petite bergamotte que ta Sœur m'a donnée et elles me font le même effet que les tablettes, et je les trouve très bonnes et actuellement j'en ai une dans la bouche. J'en donne aussi à ceux qui me demandent de tes nouvelles et hier au soir IVlesdames Le Royer, Roman et Matthieu ainsi que Messieurs leurs époux en goûtèrent quelques-unes et elles les trouvent de leur goût. Pour ce

qui regarde les élixirs, je Tes laisserai là et ce sera bon quand je ne me porterai pas bien, mais pour quel mal sont-ils? Et ces douze gouttes qu'il faut prendre, dans quoi faut-il les mettre?

« Ta mère a commencé ce matin un pot d'opiat. Oh ! elle y a foi et souvent cela fait tout. Que de grands mots pour des élixirs : « Des maladies atroces, des morts mille fois plus cruelles que les plus affreux supplices! » M. Roux en a ri de tout son cœur.... »

En juillet 1779, l'oncle Henri était tombé malade et son état bientôt s'aggrava. Outre ses attaques de goutte, il avait des accès d'hypocondrie. Son caractère, déjà difficile, le devint encore davantage. Madame Gosse et Babi qui le soignaient, eurent beaucoup à souffrir. Devenu soupçonneux à l'excès, il allait même jusqu'à accuser la jeune fille de lui voler ses couvertes et de prendre son argent dans sa poche.

Il mourait le 7 février 1780. Les parents de Hollande, cohéritiers de Jean Gosse et de ses enfants, firent tout pour leur faciliter la succession. Il n'y eut de difficulté que pour trouver les fonds dont hériteraient les filleuls de l'oncle, et bientôt Jean se vit à la tête du commerce et s'installa dans un appartement plus grand avec le mobilier que son frère lui avait légué.

Le voilà maître chez lui — et lors même que la vente ne va pas fort, il est heureux et n'a plus guère de castilles qu'avec Perret, le garçon de boutique, et Jeannoton, la vieille servante, qui, très dévouée à ses maîtres, pour ne plus les quitter, avait fait le curieux arrangement de se mettre en viager chez eux.

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Jean Gosse à son fils.

« xMon bon ami

« C'est en robe de chambre rouf^e, une bonnette blanche avec une bordure de mousseline sur la tête, la vue des Voirons éclipsée par des nuages, le buste de Voltaire en face, des habits gisant ça et là, les rideaux du lit à demi découverts, personne dans ma chambre à

Jean Gosse.

coucher, que je vais commencer à répondre à ta charmante lettre du 9 du cour^ O Ecrivain sublime et immortel qui me semble sourire ! prête-moi pour ce moment une millième partie de ton génie afin que je puisse mettre sur ce papier avec cette clarté et simplicité suivie que tu possédois tout ce que mon cœur sent pour le plus vertueux des fils.

« Oui mon cher ami, tout ce que j'apprends de toi me va directement au cœur. Suis toujours ce que tu traces dans l'éloge de M. Deluc et si l'on ne te dresse pas des statues, tu auras assurément l'amitié des hommes vertueux et c'est le tout, car l'éloge des libertins n'est que vanité.

« Et pourquoi en suivant cette route ne pourroit-on pas laisser palpiter son cœur pour un objet aimable? O Mademoiselle Félicité ^ que je vous sais gré de vouloir donner quelques momens à polir mon cher Ex libraire. Ce que j'apprends par lui et par quelques amis qui ont eu le plaisir de vous connoître, vous est si avantageux que j'espère que vous ferez de celui qui jadis ne fréquentoit que les montagnes et les forêts et qui avoit un penchant en dernier lieu de suivre les idées extravagantes du spirituel Jean-Jacques, oui que vous lui inspirerez pour votre sexe aimable ce qui lui est si raisonnablement dû et que l'Etre des Etres a gravé profondément dans nos cœurs.

« Que tes craintes s'évanouissent sur ma santé. Depuis que la tranquillité de l'âme a pris la place de l'avilissement où elle étoit, tout va bien chez moi mon cher. Je me lève les matins à 6 ou 7 heures le plus tard, et d'abord je jouis en fumant ma pipe avec quelque voisin, tout le reste de la matinée est employé au travail, je dîne avec appétit et d'abord après, une petite promenade aux Bastions redonne l'envie du travail. A quatre heures je bois avec plaisir la liqueur si précieuse pour ceux dont l'estomac est faible et à quoi le mien est accoutumé. Et à 6 heures ou 6 heures et demie actuellement, je dirige mes

^ Une des voisines d'Henri-Albert à la rue des Mathurins.

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pas vers les T?'ois Maïu'es où je suis dans mon centre et où, ô exemple à imiter, le Négatif et le Représentant mettent en oubli les points de politique qui les divisent pour se faire caresse, et où le Natif, l'habitant honnête homme est autant respecté que le laboureur l'est peu de l'homme parvenu. De cette charmante insolitude je pars vers les huit heures et demie huit heures trois quart et je retrouve une épouse vertueuse, une fille gentille mais babillarde qui cherchent à faire continuer ma gaieté, et c'est après un repas encore assaisonné par l'appétit que je vais reprendre le doux sommeil qui est si nécessaire, si agréable pour l'homme qui a fait son devoir et qui n'a rien à se reprocher. »

Madame Gosse-Tandon.

CHAPITHK Mil

Nouveaux troubles à Genève.

S'il reste parmi vous le moindre germe d'aigreur ou de défiance, hâtez-vous de le détruire comme un levain funeste d'où résulteroient tôt ou tard vos malheurs et la ruine de l'Etat.

J.-J. Rousseau.

Genève, après quelques années de tranquillité apparente, approchait d'une nouvelle crise. On travaillait au Code. Les Négatifs émigrés n'avaient pas perdu de vue l'idée d'amener un conflit qui, en obligeant à une nouvelle intervention de la France, écraserait définitivement le parti des Représentants. Ils espéraient faire naître ce conflit en excitant les Natifs cornualistes à demander d'autres droits que ceux qui leur avaient déjà été accordés.

Le 19 décembre 1779, Du Roveray avait été nommé Procureur-Général. Cet homme d'action ayant deviné les menées des aristocrates, allait tout faire pour les entraver. A deux reprises, il prononça au Conseil des remontrances dans lesquelles il visait l'ingérence intempestive de la France.

La Cour de Versailles en fut informée et demanda réparation, menaçant de rappeler son résident. Le Conseil s'émut. Du Roveray dut garder les arrêts dans sa maison de Bel-Air et fut destitué de sa charge.

Du Roveray était le grand homme du parti représen-

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tant; autant il était aimé de ses partisans, autant son nom soulevait de colère et d'attaques du côté des adversaires.

Dans son enthousiasme pour lui, Jean Gosse composa le quatrain suivant :

« De la nation dont il fut le soutien Il devint magistrat, mais resta citoyen, En exerçant sa charge, il excita l'envie 11 fut destitué pour l'avoir bien remplie. »

La force était restée aux Négatifs, mais les Représentants ne se tinrent pas pour battus, et, dans la nuit du 5 au 6 février 1781, il y eut une prise d'armes qui mit la ville en émoi.

Le quartier de la Cité fut particulièrement agité parce qu'un cercle de Natifs installé sous les auspices de Cornuaud, au coin de la rue, au tournant de la Tour de Boël, se trouvait juste en face d'un cercle de Représentants. Un Natif, ayant écouté par le trou de la serrure ce qui se disait dans le cercle voisin, reçut en réponse une boufîee de tabac. Il s'ensuivit une rixe qui dégénéra en bagarre, puis en émeute, les Négatifs étant venus soutenir leurs partisans du moment.

Le lendemain, Babi Gosse informe son frère de l'affaire et lui dit que la bourgeoisie est maîtresse des portes, qu'il ny a que deux grimauds de tués.

Jean Gosse termine ainsi la lettre de sa fille :

« La sagesse des Représentants a été poussée au plus haut période, on est maître de toutes les portes sans avoir tiré un seul coup. Ceux que ta sœur a dit être tués, ne sont que fortement blessés, mais eux-mêmes ont convenu que c'étoit de leurs gens qui étoient à l'Arsenal qui leur

ont par méprise tiré dessus. Je ne peux te dire mon ami les suites de cette levée de boucliers. Ce qu'il y a d'assuré c'est qu'on s'y est vu forcé par les insolences des Cornualistes qui ont ensuite agi comme des lâches. N'ayez aucune crainte sur nous. Et au reste Si Deus est pro nobis quis cojitra nos? »

« Adieu mon ami je te répondrai au premier jour et j'espère qu'alors je te pourrai communiquer la paix. Rien de plus facile si le parti du haut le veut. »

A la suite de cette échauffourée, le Gouvernement, pour se consolider, accorda VEdit Blanc ou Edit bienfaisant (lo février) dans lequel il cherchait à s'attacher les Natifs, en leur facilitant l'entrée dans la bourgeoisie.

Jean Gosse à son fils.

« 10 fév. 1781.

« Hier passa en conseil général réditcy-joint(*). Il y eut onze cent et tant de voix pour et 27 contre. Je te l'envoie mon cher ami, parce qi;e c'est un acte de paix et je sais que tu n'aspires qu'à cela. Dieu veuille que la suite en soye comme on l'espère. Je ne t écris pas au long, j'espère de le faire dans peu, en attendant sache que nous

(*) Voir Annexe II. VEdit Blanc, dont nous reproduisons le texte in extenso, comme exposant — par la solution qu'il y donne — les réclamations des Natifs et Habitants. Il ne tarda pas à être abrogé, comme ayant été arraché par la contrainte, d'où la prise d'armes de 1782.

M. Henri Fazy a constaté que, dans cet Edit (art. V}, l'abolition des privilèges féodaux fut décrétée à Genève huit ans avant la Révolution française. Cf. H. Fazy. Les Constitutions de la République de Genève, 1890.

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nous portons tous très bien, qu'aucun des Représcntans n'a versé du sang, que la Bourgeoisie est maître des Postes et qu'elle ne les rendra que quand on sera assuré que nos voisins et Alliés approuvent la sage conduite de la patrie qui n'a demandé que la paix. Deux des exilés sont rentrés hier dans nos murs et ont prêté ce matin, première exécution de l'Edit. serment au Conseil.

« C'est le dimanche, je crois lo du courant, que je t'écris ceci, je suis descendu hier de garde de la Maison de Ville, les Dragons ont aujourd'hui ce poste et les canoniers les portes. Tout va bien jusqu'à présent. »

« 1 1 février 1781 .

«Tu auras reçu M. le Pharmacien une lettre de ta sœur datée du lendemain de notre prise d'armes et une de moi avec l'Edit du 10 courant où je promettois de te répondre au plus tôt. Le Diable m'emporte si ma tête y est encore; cependant il le faut entreprendre car de renvoyer d'un jour à l'autre ne vaut pas un fétus.

« L'on a posé samedi dernier les armes à la prière des deux seigneurs conciliateurs de Berne; du depuis deux députés Zurichois sont arrivés et l'on dit que ces quatre Seigneurs tacheront de rétablir la paix entre tes compatriotes. Par ce moyen il n'y aura aucun médiateur françois, c'est dit-on un Conseil du roi Louis XVI tenu à cette occasion qui la décidé.

« Ne crois pas que j'entrerai en détails sur la grande et mémorable époque de la nuit du 5 au 6 du courant. Il me faudroit des faits bien avérés pour en faire la relation, et je ne les ai pas, car croire tout ce que Ton dit esljichaises et malheureusement je n"ai pas été acteur dans cette presque miraculeuse affaire; ta sœur, ta mère

m'ont laissé dormir et Seippel, l'intrépide Seippel, duquel je croyois d'être assuré, n'est pas venu prendre ses armes, urf ami dans l'Ile lui en ayant procuré.

« C'est fâcheux pour moi, car si je m'étois montré dans cette nuit, je pourrois avoir grande espérance d'être un des 20 habitans à qui l'on donnera la Bourgeoisie gratis. »

Cependant la Cour de Versailles, toujours dans la crainte de nouveaux désordres dans l'Etat de Genève, se targuant de ses privilèges de Puissance Garante, voulait rétablir l'ancien régime aristocratique (*); elle convoqua dans ce but Messieurs de Zurich et de Berne, à Soleure, pour aviser.

A Genève, on veillait.

Jean Gosse à son fils.

« 20 mav 1781 .

« M. Castelnau, notre nouveau Résident est arrivé vendredi passé. Et bientôt dit-on, M^^ de Zurich et de Berne iront à Soleure.

« Le conseil vient de répondre à la réquisition du C Bourgeois où 1800 Natifs, Habitans et Sujets avoient bordé la haye et où je n'étois pas. Cette réquisition étoit pour faire effectuer l'Edit du 10 février. Et la réponse est en abrégé que cet Edit ne peut avoir lieu parce qu'il a été fait par la force, les armes à la main. M'"^ les Suisses avoient donné ces jours passés un écrit à M. le Premier Syndic qui parloit ainsi et c'est sur quoi le Conseil s'appuie.»

(*) \'oir Annexe III, la Lettre de M. de Vergennes du 8 mars 1781.

Du Jiiême au même.

« 9 juin 1781.

... « Tout se sait dans ce monde. Cependant non est Régula sine exceptione car tu ne sais pas (au moins en gagerois-je) que dans notre magasin (celui de S^Gervais) j'ai donné une place au parti représentant pour y faire une chambre. Depuis cette chambre on observe la nuit un signal qui est aux Paquis et qui seroit allumé en cas de besoin. A cet endroit il y a aussi une garde et on fait des Patrouilles jusque près des frontières et cela à cause des troupes françoises que nous avons dans nos environs. On les avoit fait monter d'abord bien haut, mais actuellement on est d'accord qu'il n'y a que 3oo fantassins et 200 dragons. iMais cela n'empêche pas qu'on soit sur ses gardes. Et je crois qu'un bien général est de se mettre à l'abri d'une surprise, car l'on seroit assez mal si ceux du parti cornualiste agissoient dans ce cas avec eux de concert. Les quatre Médiateurs Suisses vont partir pour Soleure. Ils seroient remplacés par un membre du Deux Cent de Zurich et un de Berne. Dieu veuille qu'on fasse un bon ouvrage et qu'il soit accepté, ma non lo credo... »

Malgré les troubles politiques, on est bien joyeux à la rue de la Cité: Henri-Albert va revenir m uni de son diplôme de pharmacien de i^'^ classe. Madame Gosse et Babi font maints projets : On ira au devant du voyageur, on fera avec lui une partie à Monnetier chez la Mère Laurence; en famille, on se rendra à Grange-Canal pourboire du vin bourru et manger du boudin. On se réjouit d'entendre ce que Monsieur le Pharmacien dira de ceci, pensera de cela.

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... « Mais ce n'est pas le tout pourquoi nous te voudrions, lui écrit encore son père : Tu nous aiderois souvent à penser, à décider, à raisonner. Oh ! c'est une belle chose d'avoir un fils savant! Comme je vais dire : Mon fils a dit cela, mon fils croit cela, mon fils a lu cela. Eh ta mère ! je crois, Dieu me pardonne, qu'elle deviendra folle. Si tu voyois seulement quand on lui dit : Vous avez là une bien jolie tabatière. Oh ! c'est risible. »

Le père, lui aussi, ne se sent pas de joie de revoir son grand fils :

« C'est pour la dernière fois Que j'écris à Monsieur Gosse.

C'est pour la dernière fois !

« Oh, quelle terrible métier que celui de versificateur. Nous suons sang et eau ta sœur et moi depuis demiheure pour trouver une diable de rime qui puisse finir le premier couplet de ma charmante chanson....

« Tous ceux de cette maison languissent après ton retour. Et s'ils languissent dans ces ménages comment doit-il en être dans le nôtre ! Il n'y a pas d'heure qu'on ne parle de toi. Tes oreilles doivent être dans un état pitoyable. Ton lit est prêt, deux belles gerbes de paille fraîche font monter des doubles matelas au ciel... Du bon tabac dans des pipes très blanches découpées à la hollandaise seront au pouvoir du Sieur Henri-Albert neveu.

« L'enterrement de M'"*^ Flournoy l'ancienne Hospitalière va revenir de Plainpalais, je veux y aller, c'est pourquoi je te souhaite Bon voyage, bonne compagnie, beau tems et bonne humeur. Je suis toujours le même c'est à dire ton ami et père. Jean Gosse. »

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