KM GENTILHOMME
Un grand Christ en pierre sculptée avait subi des mutilations sacrilèges; — la têle et les mains étaient brisées.
On avait recouvert le reste du corps d'une couche de peinture qui cherchait à être grotesque, et qui n'était qu'ignoble et révoltante.
Les dalles seules avaient résisté, à cause de leur solidité granitique.
Des toiles d'araignées centenaires pen- « daient à la voûte humide, et ressemblaient
à des oriflames de haillons.
Pour un amateur forcené du pittoresque dans l'horrible, tout ceci n'aurait pas manqué d'une sorte de poésie étrange et satanique.
C'est dans cet épouvantable cahos qu'il
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«'agissait rie mettre de l'ordre en quelques heures.
Il avait été décidé que le mariage de Marguerite et de M. de Navailles serait célébré à minuit.
Immédiatement après la cérémonie, les jeunes époux devaient monter à cheval, et, les yeux bandés, sous la conduite d'un bandit, se rendre en une petite ville où il leur serait possible de trouver des moyens de communication avec la France.
Cinq ou six hommes se mirent à l'œuvre aussitôt.
D'abord on enleva cet amas de barriques et de futailles pourries qui encombraient le chapelle.
Des balais attachés an bout de longues
perches servirent à faire disparaître les toiles d'araignées suspendues aux voûtes.
Les murailles furent lavées avec soin ainsi que les dalles. — La statue du Christ fut grattée de façon à effacer les traces du badigeonnage infâme qui la recouvrait.
On rajusta, tant bien que mal, la tête mutilée qu'on avait trouvée gisant dans un coin.
Une nappe immense recouvrit l'autel et ne permit pas de s'apercevoir de sa vétusté et de sa dégradation.
Enfin deux candélabres qui, d'habitude, éclairaient les orgies du capitaine, furent placés sur cette nappe.
Devant l'autel on installa deux fauteuils
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en vieux chêne, recouverts d'une tapisserie armoriée.
Tout cela était peu de chose, — la chapelle était bien triste, bien froide, bien pauvre et bien nue, et pourtant ces murailles sans ornements et ces voûtes humides avaient repris je ne sais quelle solemnité imposante qui ne manque jamais aux monuments du culte catholique.
Il pouvait être sept heures du soir et Ton achevait ces travaux lorsque Denis parut sur le seuil de la chapelle qui n'était éclairée en ce moment que par la faible lueur d'une misérable petite lampe de cuivre.
— Allumez les candélabres! — dit le jeune homme, — je veux juger de l'effet.
Cet ordre fut exécuté aussitôt.
Les seize bougies des deux candélabres étincelèrent.
— Mes enfants, — s'écria Denis, — je suis content de vous ! vous avez fait de la bonne besogne !.. — maintenant, à table !.. venez porter avec moi un toast à la santé du gentilhomme français Raoul de Navailles, qui se marie cette nuit !..
Deux tableaux,
11 était près de minuit.
A ce moment précis, deux scènes d'urt ordre bien différent, quoiqu'elles tendissent malheureusement à un but commun, se passaient au château de Falkenhorst.
C'était, d'abord, dans la chambre du capitaine , devenue depuis deux ou trois jours celle de Marguerite.
La jeune fille n'avait pu changer de vé-
tements, puisqu'elle ne possédait que la robe qu'elle portait sur elle au moment où elle était tombée aux mains des gentilshommes de grand chemin.
Mais cette robe blanche pouvait servir de parure à la fiancée, à l'heure solennelle de la bénédiction nuptiale.
Pour être belle et charmante, Marguerite n'avait besoin d'aucune ressource de coquetterie.
Cependant elle s'était parée de son mieux, c'est-à-dire qu'elle avait natté avec un soin tout particulier ses longs et magnifiques cheveux noirs.
Leurs tresses épaisses et brillantes et d'une incroyable opulence, faisaient deux
fois le tour de sa jolie tête et formaient
comme un divin diadème au-dessus de son front si virginal et si pur.
La douce inquiétude de l'heure solennelle qui se faisait proche, jointe aux émotions trop fortes des jours précédents, avait un peu pâli les couleurs si fraîches des joues veloutées de la jeune fille.
Une sorte de fièvre, facilement explicable, faisait battre plus vite le sang dans ses artères et donnait aux prunelles de ses grands yeux un éclat et un rayonnement inaccoutumés.
Marguerite, pendant quelques secondes, se regarda dans une grande glace de Venise et se trouva belle.
Mais, presqu'aussitôt, elle se reprocha cette coquetterie vaniteuse, si en désac-
cord avec sa nature simple et modeste, et qui lui semblait surtout singulièrement déplacée en un moment si grave.
11 n'y avait, dans la pièce que nous avons décrite, ni un crucifix, ni une statue ou une image de la vierge, ni même un rameau de buis bénit, touchants symboles qui parlent à l'âme et sur lesquels le regard aime à s'attacher quand la prière s'échappe du cœur pour monter vers le ciel.
Marguerite tira de son sein une petite croix d'argent, suspendue à un ruban noir, et que, depuis son enfance, elle avait toujours portée.
Cette petite croix venait de sa mère.
Elle appuya longuement contre ses lèvres cette pieuse relique, puis elle s'age-
nouilla au pied du lit et cacha sa tète dans ses mains :
— Mon Dieu, — murmura-t-elle, — vous que je crains et que je bénis, vous lisez dans les cœurs et vous voyez dans le mien que je ne crois pas mal faire en m'unissant à l'homme que j'aime et dont je suis aimée...
« Vous savez, mon Dieu, que j'aurais préféré souffrir et mourir, plutôt que de désobéir à la volonté de mon père... mais mon père lui-même approuvait et désirait cette union... si ses sentiments ont paru changés, c'est qu'il a été trompé par de mensongères apparences...
c Mais vous, mon Dieu , vous ne me blâmez point de donner ma vie entière à l'homme par qui la vie m'a été conservée...
« Elle sera bien triste, cette union, célébrée la nuit, furtivement, dans une sombre chapelle, dans un château qui est un repaire de démons à figures humaines !..
« Elle eut été si belle, si mon père, ce noble vieillard, le visage radieux d'espérance et de bonheur, m'avait, de sa main chérie, conduit lui-même à l'autel...
« Oh ! quel bonheur eut été le mien si j'avais senti la bénédiction sainte et paternelle descendre sur mon front, avant d'échanger mon nom de fille contre un autre nom plus doux...
« Vous ne l'avez pas permis, mon Dieu!., ce suprême bonheur m'a été refusé !..
« Sans doute je ne le méritais pas !.. «m Mais j'espère en vous, mon Dieu, —
, j'obéis h votre voix qui m'a parlé par la Louche d'un de vos ministres. — Je crois fermement que, malgré les funèbres auspices sous lesquels elle est contractée, vous permettrez que cette union soit heureuse, vous permettrez que mon père, enfin éclairé, m'ouvre de nouveau ses bras et son cœur, et vous ne me refuserez pas d'être une épouse chaste et une mère heureuse. . . .
Marguerite continua de prier ainsi.
Comme un doux parfum s'exhale du sein des fleurs à demi brisées par l'orage, de même sa prière si mélancolique et si touchante s'échappait de son cœur et s'envolait vers Dieu, ainsi qu'une bouffée d'encens , dans le sanctuaire , aux jours de l'êtes.
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Pénétrons maintenant dans la grande salle souterraine qui servait de réfectoire aux gentilshommes de grand chemin.
Le festin tournait à l'orgie.
De tous les acteurs de ce repas nocturne, Denis était peut-être le seul qui eut conservé son sang-froid.
Une effrayante quantité de bouteilles vides, gisant sur la table et sur les dalles, prouvait que la raison de ces vaillants athlètes n'avait succombé que sous le poids de libations prodigieuses.
Tous parlaient, — ou plutôt criaient et hurlaient à la fois.
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Les vociférations et les blasphèmes se croisaient avec les éclats de rire et les couplets de chansons obscènes.
Chose étrange!., inouïe!., et qui aurait semblé fantastique au spectateur transporté tout-à-coup dans cet enfer , — l'homme qui semblait dominer cette monstrueuse bacchanale, l'homme qui riait le plus haut et chantait le plus fort dans ce pandœmonium satanique, — cet homme était revêtu d'une robe de prêtre !..
• Cet homme était celui que nous avons entendu soutenir, exhorter, conseiller Marguerite!..
Y avait-il donc là monstrueuse profanation ou déguisement sacrilège?..
— Eh bien ! capitaine, — cria cet homme