‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 2)Chapitre 12 sur 16 · T UN GENTILHOMME · texte numérisé non relu

T UN GENTILHOMME

en remplissant de nouveau son verre, en Je viciant une fois de plus, et en s'adressant à Denis, — que pensez-vous de moi ?. . avais-je trop vanté mes talents, et suis-je, oui ou non, passé maître?..

— Tu es un grand homme, mon compère Lustmann, — répliqua Denis, — et je te proclame bien haut un prodige de fourberie et d'hypocrisie, mais, prends garde !...

— A quoi, capitaine?.-

— À ce bon vin, mon garçon, auquel tu fais trop grande fête...

— Et pourquoi donc prendre garde, capitaine? — que voulez-vous qu'il me fasse, ce bon vin?.. — D'abord, le vin,

c'est mon ami!... doit-on se défier d'un ami?...

— Non, sans doute, mais ton ami te jouera quelque mauvais tour?., il t'empêchera de conserver jusqu'au bout l'esprit de ton rôle...

— Allons donc, capitaine !.. vous ne me connaissez pas!., plus je boirai, au contraire, plus j'aurai d'éloquence et d'onction !.. Use pourrait môme que ce liquide bienfaisant arrachât de mes yeux, juste au bon moment, quelques larmes paternelles, ce qui serait d'un superbe effet !..

Denis se mit à rire.

— Décidément, — fit-il, — tu as réponse

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à toutî.% bois donc tant que tu voudras, puisque tu es si sûr de toi !..

Lustmann ne répondit qu'en portant à sa bouche et en appuyant à ses lèvres le goulot d'une énorme bouteille.

Quand il la replaçasur la table, elle était vide.

Ce Lustmann, nos lecteurs l'ont deviné depuis longtemps sans doute, n'était autre chose qu'un des gentilshommes de grand chemin , chargé de jouer le rôle principal dans la comédie sacrilège qu'il avait préparée.

Ce misérable , jadis étudiant en théologie, avait été chassé honteusement des rangs de ses condisciples pour lesquels il était devenu un objet d'horreur et de scandale*

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L'ex-théologieft avait donc jeté la soutane aux orties, pour prendre la jacquette du bandit.

Nous l'avons vu déjà à l'œuvre à l'auberge du Faucon blanc.

Cependant, minuit sonna.

C'était, on s'en souvient , l'heure fixée pour la célébration du mariage.

Depuis quelques minutes, Denis, — ou plutôt le chevalier Raoul Hector de Navailles, — avait rejoint sa fiancée.

Nous avons déjà décrit le simple costume de Marguerite.

Denis , qui avait une immense garderobe à sa* disposition, s'était habillé avec une recherche el un luxe extrêmes.

1] étincelaii d'or et de pierreries.

Les broderies éclatantes de son habit et de sa veste, et les bijoux dont il était chargé, contrastaient d'une façon bizarre avec la robe tout unie et sans aucun ornement de la jeune fille.

Nous ne savons si cette dernière remarqua la toilette éclatante de son fiancé. — Dans tous les cas, elle ne songea point à s'en étonner.

Qu'avait à faire en ce moment son âme, avec d'aussi misérables détails?..

— Chère Marguerite, — dit le jeune homme, — tout est prêt... venez...

Et il présenta à Marguerite sa main droite, sur laquelle elle s'appuya, émue et tremblante...

Denis ouvrit la porte.

Au dehors, tous les gentilshommes de grand chemin, le visage masqué de velours noir, portaient des torches et faisaient la haie.

La plupart chancelaient sous le double poids de l'ivresse et du sommeil.

Au milieu de cet étrange escorte, les deuxjeunes gens marchèrent ainsi jusqu'à la chapelle.

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Marguurite tremblait de plus en plus, à chaque pas.

Enfin, on arriva.

Le faux prêtre, agenouillé devant l'autel, dans une attitude de piété menteuse, semblait pxier avec recueillement.

Au bruit des pas des nouveaux venus, il quitta cet humble posture et se retourna.

Son visage, un instant auparavant rougi et défiguré par l'ivresse, n'exprimait plus qu'une onction pieuse et sereine.

11 adressa aux deux fiancés une sorte de petit discours fort évangélique et tout paternel.

Ensuite il monta à l'autel et il eut l'au-

dace cynique de commencer et de poursuivre jusqu'à la fin une étrange et infâme parodie de la célébration des saints mystères.

Malgré lui, Denis se sentait presqu'épouvanté tandis que s'accomplissait sous ses yeux ce monstrueux sacrilège qu'il avait ordonné.

Par instants il lui semblait que la colère de Dieu allait s'éveiller enfin et foudroyer les misérables qui profanaient ainsi un autel consacré.

Plus d'une fois il fut au moment de crier à son complice obéissant :

— Arrête!..

Mais Dieu fut clément jusqu'au bout.

Le tonnerre ne gronda point.

Denis rit en lui-même de ses terreurs involontaires.

Enfin le faux prêtre descendit de l'autel et s'approcha de Marguerite et de Denis.

— Raoul de Navailles, — demanda-t-il d'un ton grave , — prenez-vous cette femme pour épouse?

— Oui, — répondit vivement Denis.

— Marguerite de Kergen, — continua le misérable, — acceptez-vous cet homme pour époux?

— Oui, — murmura la jeune fille.

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— Vous êtes unis devant Dieu. . * — allez,

et soyez bénis!..

De douces larmes coulaient des grands yeux de la douce Marguerite.

Un feu sombre et presqu'infernal étincelait dans ceux de Denis.

— Ah ! — se disait-il à lui-même avec une joie sinistre, en prenant la main de Mademoiselle de Kergen pour la conduire hors de la chapelle, — de par l'enfer, cet ange m'appartient maintenant!., nulle puissance humaine ne pourrait désormais me la ravir !.. elle est, comme moi, donnée au diable!..

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