‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 2)Chapitre 4 sur 16 · U.N GENTILHOMME · texte numérisé non relu

U.N GENTILHOMME

Il lui fallut plus d'une heure pour y arriver, à cause de la lenteur de sa marche.

A peu de distance se voyait la lisière du bois qui recelait la grotte mystérieuse.

Mais, comment arriver à cette grotte dont il ignorait le chemin ?

Sans les indications de Roncevaux c'était une chose complètement impossible.

Or, le mouvement du cheval n'avait point dissipé le profond évanouissement de Roncevaux.

Cependant le temps pressait.

Réginald, sans nul doute, allait organiser une poursuite immédiate, et la trai-

née sanglante que le lieutenant blessé laissait derrière lui rendait les traces bien faciles à suivre.

Dans cette extrémité, Denis eut recours à un expédient d'une énergie féroce.

Avec la pointe de son couteau il fouilla les chairs meurtries et sanglantes de l'épaule de Roncevaux.

La douleur fut atroce, car le lieutenant ouvrit aussitôt les yeux en poussant un gémissement déchirant.

— Si tu tiens à notre vie, — lui cria Denis, — redeviens un homme et commande à ta souffrance... Sans cela nous sommes perdus!...

Et, en peu de mots, il le mit au courant

de la situation où ils se trouvaient.

Roncevaux reprit à l'instant même toute son énergie et ne répondit que ce seul mot :

— Venez.

Et, poussant son cheval pour le faire passer le premier, il s'engagea dans le bois dont, malgré l'obscurité, les sentiers étroits lui semblaient parfaitement familiers.

Bientôt une voix rude, étouffée à dessein, murmura tout près des cavaliers :

~~ Halte-là !

En même temps la faible clarté que les étoiles tamisaient à travers le feuillage

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mit une lueur fugitive sur le canon d'une carabine.

— Capitaine et lieutenant, — répliqua Roncevaux.

— Passez.

Roncevaux se tourna vers Denis.

— Nous sommes arrivés, — dit-il, — et il était temps, pardieu!... car je sens que je m'évanouis de nouveau...

Nous devons à nos lecteurs une brève explication.

Nous allons payer cette dette.

Comment avait-il pu se faire que l'alarme eût été donnée au château, précisément au momont où Denis et Roncevaux allaient tenter leur coup de main, même avant le premier acte d'hostilité de leur part.

C'est bien simple.

Nos lecteurs savent déjà qu'après ce souper si triste auquel nous les avons fait assister à la fin du précédent volume de ce livre, Réginald s'était retiré dans son appartement.

Marguerite et Mina avaient regagné leur chambre commune.

Marguerite était en proie à une sombre et profonde préoccupation, qui ne pouvait

échapper à la tendresse clairvoyante quoiqu'un peu enfantine de Mina.

— Chère sœur, qu'as-tu donc? — demandait cette dernière avec inquiétude.

— Rien... je n'ai rien... que veux-tu que j'aie? — répondait cette dernière d'un ton qui décelait toute l'agitation de son âme.

— Tu me caches quelque chose...

— Moi?

— Oui, toi... je le vois... j'en suis sûre...

—-Ah! quelle idée!... —balbutia Marguerite avec un sourire contraint et douloureux qui faisait mal à voir.

— Tu as du chagrin... — insista tendrement Mina.

— Eh ! quel chagrin veux tu que j'aie?

— Je l'ignore, puisque je le le demande.

— Chère Mina, tu es folle...

— Oh ! non !... tu es pâle, tes. yeux sont rouges... — Est-ce naturel, cela?

— En effet, je suis un peu souffrante, mais je t'assure que cela ne sera rien,..

— Tu souffres!... mais d'où souffrestu?...

— Je ne sais... de la tête, je crois...

— Marguerite... Marguerite... ne m'aimes-tu donc plus?... ne suis-je plus ta sœur chérie, et n'ais-je pas le droit de partager tes peines?...

— Encore une fois, — répondit Marguerite avec un peu d'irritation et d'impatience ; —je te répète que je n'ai ni cha-

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grin ni peines... je te répète que je ne te cache rien et que ton insistance me blesse et me fatigue...

La pauvre Mina n'ajouta pas un mot.

Elle se laissa tomber sur un siège, cacha son visage dans ses deux petites mains et se mit à pleurer silencieusement.

Malgré le trouble de ses pensées, Marguerite s'aperçut bientôt de cette douleur muette et profonde.

Une révolution se fit dans son cœur.

Elle comprit combien elle venait d'être dure et injuste envers cette chère enfant qui l'aimait.

Elle courut à elle, — elle releva sa jolie

tête blonde, — • elle essuva ses larmes avec des baisers, en balbutiant :

— Oh ! bonne Mina, chère petite sœur... pardonne-moi, pardonne-moi... Je ne sais ce soir, ni ce que je dis, ni ce que je fais... je suis comme folle... mais c'est que, voistu.,, je souffre... je souffre horriblement...

Et cachant son visage, inondé des flots de ses beaux cheveux bruns, dans le sein palpitant de Mina, elle se mit, à son tour, à pleurer amèrement.

Pendant quelques minutes, dans cette petite chambre, dans ce nid virginal si frais et si parfumé, on n'entendit que le bruit de ses sanglots convulsifs.

Peu à peu ces sanglots s'éteignirent.

Les larmes de Marguerite se séchèrent sur ses joues brûlantes, son front se releva, elle se mit à rire, d'un rire nerveux et saccadé, et elle dit :

— En vérité, mon Dieu, je crois que je deviens folle!... Pourquoi pleurer ainsi que je viens de le faire, je te le demande un peu, car, enfin, ne suis-je pas la jeune fille la plus heureuse que je connaisse ?

Ces paroles furent prononcées d'un ton si bizarre et d'une voix tellement étrange, que Mina s'écria :

— Marguerite!... Marguerite!... tu me fais peur en parlant ainsi !... j'aime mieux tes larmes que ce rire !

Marguerite ne répondit pas.

Elle alla à la fenêtre qu'elle ouvrit.

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