‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · IV. t · texte numérisé non relu

IV. t

— Y a-t-il donc de Forage dans l'air? — demanda-t-elle , — j'ai la tête lourde et brûlante, et ce que j'éprouve est étrange ! ...

En ce moment, dix heures sonnèrent à l'horloge du château.

C'était, on s'en souvient, l'heure du rendez-vous de Marguerite avec le faux Hector de Navailles.

La jeune fille tressaillit et porta la main à son front.

— Déjà!... — murmura-t-elle.

Et elle se dirigea vers la porte.

— Où vas-tu?— -demanda Mina d'une voix suppliante.

— Je sors.

— Mais, où vas tu? où vas tu donc?

— Dans le parc... —J'ai besoin de respirer un peu le grand air... cela, je crois, me calmera et me fera du bien... •

— Sortir ainsi!... ma sœur, il est bien tard !...

— Dix heures à peine... et, d'ailleurs, quel danger peut-il y avoir.. .

— Je ne sais, mais j'ai peur...

— Enfant!...

— Au moins, veux tu-que je t'accompagne?

— Non.

— Pourquoi donc, ma sœur?

— Je préfère être seule... Dans un instant je vais rentrer...

— Est-ce sûr?

— Mais sans doute...

— Et, alors, tu me diras pourquoi tu pleures et pourquoi tu souffres ?

— Je te le promets.

—Va donc. .. mais reviens vite, car, je ne sais pourquoi, mais jusqu'à ton retour je vais mourir d'inquiétude,..

— Enfant ! — répéta Marguerite.

Elle mit un dernier baiser sur le front de Mina, et, libre enfin, s'élança hors de la chambre.

La prisonnière,

A peine la porte de la chambre des deux jeunes filles venait elle de se refermer sur Marguerite que Mina courut à la fenêtre.

Elle vit sa sœur sortir du château et se diriger vers l'intérieur du parc, d'un pas rapide, mais inégal.

Pendant quelques minutes la robe blanche de MaEguerite trancha comme un brouillard vaporeux sur la sombre verdure du gazon et des massifs.

Puis, cette vision à peine distincte s'effaça peu à peu dans les ténèbres et finit par disparaître derrière un massif d'arbustes.

Alors, une sorte de désespoir instinctif s'empara du cœur et de la pensée de Mina.

Il lui sembla qu'un malheur irréparable venait de s'accomplir, — « sans, toutefois, se rendre compte à elle-même de ce que pouvait être ce malheur

Elle se reprocha amèrement de n'avoir point tenté d'assez grands efforts pour empêcher Marguerite de sortir, — ou, au

moins, de ne l'avoir point suivie malgré sa volonté expresse.

Mais il était trop tard! — Marguerite, nous le répétons, avait disparu, — et comment la retrouver au milieu des mille détours du parc et dans l'obscurité ?

Mina essaya de se démontrer que ses terreurs étaient folles et chimériques , et ne reposaient sur rien de sérieux.

Mais ses raisonnements échouaient contre cette angoisse vague, contre ce pressentiment funeste qui lui serraient le cœur.

— Elle va revenir... — s'efforçait-elle de se dire, — elle va revenir... dans un instant elle sera ici...

Mais la voix intérieure lui répondait

obstinément: — Vain espoir!... Marguerite ne reviendra pas!...

Cependant elle attendait !

Elle attendait, brisée, fiévreuse, les tempes baignées d'une ardente sueur.

Ses regards, fixés sans cesse vers ce point ténébreux où la robe blanche de sa sœur avait disparu, s'efforçaient de percer l'impénétrable obscurité.

Par instant, il lui semblait apercevoir une forme indistincte...

Alors une joie surhumaine faisait battre son cœur à briser sa poitrine.

Mais ces espoirs ne duraient qu'une seconde .

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À chaque bruit qu'elle entendait ou qu'elle croyait entendre, elle tressaillait et un tremblement convulsif s'emparait de tous ses membres.

Mais le bruit s'éteignait... et ce n'était pas Marguerite- Un temps bien long s'écoula ainsi.

Vingt fois Mina fut au moment de quitter sa chambre , de courir auprès du baron et de verser dans son sein ses. dévorantes inquiétudes.

Mais, chaque fois, elle s'arrêta.

Elle ne pouvait pas douter que Marguerite lui cachât quelque chose.

Malgré sa candeur enfantine et virginale, un vague instinct de jeune fille lui ré-

vêlait qu'il devait y avoir là-dessous un secret d'amour.

La pensée de trahir ce secret l'épouvantait.

Des minutes, — des quarts-d'heure, — presque des heures se passèrent ainsi.

Enfin le supplice devint trop cruel pour être plus longtemps tolérable.

Mina sentit qu'elle allait mourir ou devenir folle.

Elle saisit une bougie et elle quitta la petite chambre qui lui semblait , en ce moment, lugubre comme un tombeau.

Elle descendit chez son père.

Réginald n'était point couché.

Assis auprès d'une grande table d'ébène à pieds contournés, — son coude appuyé sur cette table et son front reposant sur sa main, il repassait dans son esprit les terribles révélations de Van-Goët et il contemplait l'avenir avec épouvante.

Mina frappa à la porte.

En entendant ce bruit inattendu, Réginald tressaillit et releva la tête.

— Entrez! — dit-il.

Mina franchit le seuil.

Réginald pâlit en la voyant si pâle.

— Mon Dieu ! — bulbutia-t-il d'une voix émue et en pressentantun malheur,— qu'y a-t-il ?.. Où est Marguerite?...

La pensée de ce pauvre père allait droit à l'enfant qu'il ne voyait pas.

En quelques mots entrecoupés Mina lui raconta tout.

Réginald poussa un cri sourd et agita violemment le cordon des sonnettes qui pouvaient réveiller les domestiques.

Au bout de quelques secondes tout le monde était sur pied dans le château.

Nous savons le reste.

Nous avons quitté Denis au moment où il venait d'arriver, avec Roncevaux

blessé, à l'entrée de la grotte perdue dans les bois.

A peine les deux chevaux venaient-ils de s'arrêter que Roncevaux perdit complètement connaissance pour la seconde fois.

— Mon Dieu , capitaine , — demanda la sentinelle en le voyant glisser de sa selle et tomber lourdement sur le gazon de la clairière, — qu'a donc le lieutenant?

— Il est blessé à l'épaule, — répliqua Denis, — qu'on le relève et qu'on panse avec soin sa blessure qui d'ailleurs n'offre je le crois aucune gravité, quoiqu'elle soit très-douloureuse....

Puis presqu aussitôt il ajouta :

— Que fait la prisonnière?

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— Elle pleure , capitaine , et se débat autant que le lui permettent les liens dont nous avons été obligés de la charger...

— Comment, — s'écria Denis, — vous l'avez attachée!...

— Hélas, oui, capitaine, puisqu'il le fallait!., mais avec toutes sortes d'égards!., seulement nous avons été obligés de serrer un peu fort...

Denis frappa du pied la terre, mais ne répondit pas.

— Avez-vous là une corde?— demandat-il au bout d'un instant.

— Nous en avons toujours, capitaine...

— Allez la chercher et apportez-la ici.

— A l'instant, capitaine.

La sentinelle s'éloigna et revint au bout d'un instant avec un bout de corde d'une fort raisonnable longueur.

— Capitaine, — dit-il, — voilà l'objet.

— Bien. — Vous allez m'attacher les mains derrière le dos...

— Comment avez-vous dit, capitaine ?...

— s'écria le bandit qui croyait avoir mal entendu.

Denis répéta son ordre.

Le gentilhomme de grand chemin obéit aussitôt, mais sans s'expliquer l'étrange caprice de son chef.

— Dites à Hermann de venir me parler,

—reprit Denis quand l'opération fut faite.

Hermann commandait en troisième et remplissait les fonctions de lieutenant quand Roncevaux faisait celles de capitaine.

Il accourut.

— Hermann, — lui dit notre héros, — vous allez me conduire auprès de la prisonnière dont vous détacherez les liens, — puis vous nous laisserez seuls ensemble pendant cinq minutes, — rien que cinq minutes, vous m'entendez ? — Au bout de ce temps vous viendrez me reprendre et je vousdonnerai mes ordres...

— Ce sera fait, capitaine.

— En présence de mademoiselle de Kergen, vous me traiterez commesi j'étais

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votre prisonnier... avec quelques égards, cependant, mais que votre politesse soit rude et comme contrainte...

Hermann s'inclina en signe d'adhésion, — Allons... — fit Denis.

Quelques secondes de marche suffirent pour amener nos deux personnages à l'entrée d'une grotte spacieuse, pratiquée par

la nature dans un amoncellement de rochers, assez semblables à ceux qui ne sont pas une des moins pittoresques beautés de la forêt de Fontainebleau.

L'issue de cette grotte était presqu'entièrement masquée par les pousses vigoureuses de jeunes arbres et par un épais rideau de plantes grimpantes.

iv. 7

98 UN GENTfLHOMME

Denis et Hermann entrèrent.

Sous les voûtes de la grotte, l'obscurité était plus profonde encore que dans la forêt, — l'œil ne pouvait donc rien distinguer, mais on entendait le bruit de gémissements étouffés et plaintifs.

C'étaient les sanglots de Marguerite, comprimés par le bâillon qui couvrait sa bouche et une partie de son visage.

La jeune fille, assise, ou plutôt à demicouchée sur un gros tas de mousses et de feuilles sèches, n'avait pas cessé de pleurer amèrement depuis qu'elle s'était vue séparée violemment de Raoul de Navailles, et livrée aux mains des bandits.

Denis, on s'en souvient, accablé en apparence par le nombre, et vaincu, avait été

renversé en sa présence et garotté étroitement.

Elle ignorait si, dans cette lutte désespérée, il n'avait pas reçu quelque blessure grave et peut-être mortelle.

Son inquiétude en était doublée et elle pleurait sur lui aussi bien que sur ellemême.

Une heure auparavant, elle avait trouvé moyen de desserrer les nœuds qui retenaient une de ses mains.

Cette main, une fois libre, elle avait dérangé son bâillon et appelé à son secours, de toute la force de son épouvante et de son désespoir.

Mais cet appel suprême n'avait eu d'au-

tre résultat que de donner l'éveil aux bandits.

L'un d'eux, nous le savons déjà, avait pris soin d'attacher plus solidement et plus étroitement les liens qui chargeaient la prisonnière.

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Denis et Marguerite.

Voilà où en étaient les choses au moment où Denis et Hermann entrèrent dans la grotte.

Hermann s'approcha de la prisonnière.

— Mademoiselle, — lui dit-il, —je viens

vous affirmer de nouveau que nous n'avons aucune mauvaise intention à votre égard, et, la preuve, c'est que nous ne refusons point de vous laisser communiquer avec votre compagnon de captivité (captivité passagère, du reste...) — Nous espérons que sa présence vous consolera mieux que tout ce que je pourrais ajouter...

En entendant ces paroles qui lui rendaient la vie et l'espoir, Marguerite fit un effort pour se soulever, mais ne pût en venir à bout.

Hermann desserra les liens qui la retenaient captive, et dénoua le mouchoir qui lui servait de bâillon.

— Où est-il?— s'écria vivement Marguerite, profitant ainsi de la parole qui lui était rendue.

— Le voilà... — répondit lïermann en poussant Denis par les épaules, — vous pouvez rester ensemble pendant quelques instants — seulement (et c'est un bon avis que je vous donne), ne cherchez à fuir ni l'un ni l'autre... nos sentinelles sont violentes et vous perdriez, par une tentative d'évasion, tout droit à cette bienveillance dont nous vous donnons une preuve...

Ceci dit, Hermann tourna sur ses talons et sortit de la grotte, laissant Denis et Marguerite en face l'un de l'autre.

Marguerite, dont les yeux, accoutumés déjà à l'obscurité, apercevaient un homme debout en face d'elle, mais ne pouvaient distinguer les traits de cet homme, brûlait d'entendre la voix de celui qu'elle aimait, afin de voir son espérance se changer en certitude.

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