‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 2)Chapitre 7 sur 16 · M 4 UN GENTILHOMME · texte numérisé non relu

M 4 UN GENTILHOMME

au sujet de notre rançon se trouve complètement confirmé, ■— répondit le jeune homme, — son but est de tirer de nous le plus d'argent possible...

— - C'est là ce qu'il vous a dit?..

— Oui.

— Et, que lui avez-vous répondu?

— Que, puisque nous étions en son pouvoir, nous nous voyons bien forcés d'accepter ses conditions...

— A-t-il fixé le chiffre qu'il exigera?

— Pas encore.

— Pourquoi donc?

— 11 doit, m'a-t-il dit, consulter son lieu-

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tenant et quelques-uns des hommes qui sont sous ses ordres...

— Mais, tout cela sera-t-il bien long?

— Dans quatre jours, nous pourrons être libres.

— Quatre jours!., une éternité!.. — et, jusque-là, allons-nous demeurer dans cette sombre caverne?..

— je ne le crois pas.. . — nous sommes ici trop près du château de Kergen pour que ces misérables s'y croyent en sûreté... — Il m'a semblé, d'ailleurs, voir un mouvement d'hommes et de chevaux qui, san»

doute, annonce un départ,..

— Mais, où irons-nous?

— Je l'ignore absolument, et ne puis le deviner.

— Siluiice!.. silence!.. — dit Marguerite,— nous ne sommes plus seuls... on vient de marcher près de nous...

La jeune fille ne se trompait pas, Hermann venait d'entrer dans la grotte*,

Voyage.

— Monsieur, — dit Hermann brusquement, en s'adressant à Denis, — je crois, — d'après notre conversation de tout à l'heure, — avoir compris que vous étiez gentilhomme* .

rr Oui, Monsieur, — répliqua Denis.

— Permettez-moi de vous demander quels sont votre nom et votre titre?

— Je m'appelle le chevalier Raoul de Navailles.

— Â merveille. — J'ajouterai , — et l'heure avancée à laquelle je vous ai surpris avec mademoiselle dans le parc du château de Kergen, ne me permet guère d'en douter, — qu'il doit y avoir entre elle et vous quelque tendre engagement...' — Ceci est-il vrai, monsieur le chevalier?

— ■ Quoique votre question soit beaucoup plus qu'indiscrète , je veux bien vous répondre que j'ai l'insigne honneur d'être le fiancé de Mademoiselle...

— Je m'en doutais, mais j'avais des rai-

sons pour désirer en acquérir la certitude...

— Ces raisons, puis-je les connaître?..

— Oh! parfaitement. — Nous allons, dans trois ou quatre minutes , monter à cheval et nous éloigner de ce pays...

-Eh! bien?

— Eh ! bien, il dépend de vous de voyager, ainsi que Mademoiselle, en prisonniers, c'est-à-dire les mains attachées derrière le dos et en croupe de deux de mes hommes, ou de jouir d'une liberté relative, c'est-à-dire d'être fort bien montés sur deux de mes chevaux que vous conduirez vous-mêmes...

— Il est évident que, si vous nous laissez

le choix, ce choix ne sera pas douteux... — Vous l'aurez, mais a une condition...

— C'est que vous m'engagerez votre parole de gentilhomme , aussi bien pour Mademoiselle que pour vous, de ne point chercher à fuir, jusqu'à notre arrivée, et même de ne profiter d'aucune occasion favorable, si cette occasion se présentait sur la route...

— Acceptez!... acceptez, Raoul!... — murmura Marguerite qui se souvenait de ce qu'elle avait souffert, dans le trajet du château de Kergen à la grotte.

— J'accepte, —-lit Denis, qui parut céder à la prière de la jeune fille .

— Fort bien ! — ainsi, vous jurez?..

— Je vous engage ma foi de gentilhomme, pour mademoiselle de Kergen et pour moi, de ne point chercher à fuir, d'ici à notre arrivée, et même de ne profiter d'aucune occasion favorable, si cette occasion se présentait sur la route...

— A partir de ce moment, vous êtes tous deux libres sur parole, — répliqua Her* mann, — j'ai trop de confiance en votre loyauté pour ne pas croire que vous tiendrez un serment, même si ce serment est fait à des hommes que vous nommez des bandits!..

Et le prétendu capitaine détacha immédiatement les liens qui retenaient captives les mains de Marguerite et celles de Denis.

— Capitaine, les chevaux sont prêts, et

nos gens sont en selle, — dit en ce moment un homme qui se présenta sur le seuil de la grotte.

— Monsieur le chevalier, ■*- reprit Hermann, — offrez, je vous prie, votre bras à Mademoiselle pour la conduire jusqu'à sa monture... Nous partons...

Denis obéit et soutint jusqu'au dehors la

jeune fille, qui, brisée de fatigue et d'émotion, n'aurait pu faire un seul pas sans son

appui.

îîermann et Denis soulevèrent made* moiselle de Kergen et l'assirent sur un cheval dont la selle avait été disposée à la hâte et d'une façon assez ingénieuse.

Denis s'élança sur le sien, et la cavalcade se mit en marche.

Les deux jeunes gens formaient le centre de la petite troupe.

Quoiqu'ils fussent prisonniers sur parole, deux bandits, le pistolet au poingt, marchaient à leur droite et à leur gauche, et fendaient par leur présence toute tentative d'évasion impossible.

Nous devons ajouter d'ailleurs que Marguerite ne songeait nullement à fuir, et que depuis qu'elle savait que Ton n'exigerait d'elle qu'une rançon et depuis surtout que son fiancé était à côté d'elle, elle avait pris à peu près son parti d'une captivité passagère, et elle ne se tourmentait guère que de l'inquiétude de son père et de sa sœur.

Hermann, qui se tenait à la tète de la co-

lonne, ne tarda guère à mettre son cheval au grand trot»

Le reste de la troupe l'imita.

Marguerite, comme la plupart des jeunes filles de son époque, montait admirablement bien à cheval ; — cette rapide allure ne lui causa donc aucune gêne.

Elle profitait des montées ardues, où le trot des chevaux se ralentissait forcément, pour échanger quelques mots avec Denis qui l'encourageait de son mieux.

On marcha ainsi durant quatre heures.

Au bout de ce temps on atteignit la lisière d'un grand bois, dans lequel la cavalcade s'engagea.

C'était la forêt d'iiischtal, où Ton devait passer {ajournée.

En ce moment, les premières lueurs de l'aube blanchissaient le ciel à l'orient.

On passa d'abord sous la voûte épaisse formée par l'entrelacement des rameaux d'arbres séculaires.

On pénétra ensuite par des chemins à peine tracés et que les gentilshommes de grand chemin connaissaient seuls, au mi* lieu d'un fourré inextriquable.

Là, se trouvait une étroite clairière, et, au milieu de cette clairière , deux ou trois huttes abandonnées, pareilles à celles dans l'une desquelles Denis avait été initié jadis aux mystères de l'association malfaisante dont il était maintenant le chef*

La moins écroulée de ces cabanes fut mise en état de recevoir Marguerite, c'est-

à-dire qu'on amoncela à la hâte des mousses et des feuillages pour former une couche sur laquelle il lui fut possible de se reposer.

Les chevaux, dessellés et débridés, eurent la liberté de paître jusqu'au soir l'herbe fine et touffue de la clairière.

Quant aux hommes , ils se livrèrent au sommeil ou s'occupèrent à divers jeux de hasard, selon leurs caractères, leurs goûts, et, surtout, leur fatigue.

Denis , écrasé de lassitude , s'était endormi presqu'aussitôt dans une cabane voisine de celle de Marguerite.

La journée s'écoula sans amener le moindre incident qui mérite d'être rapporté.

La nuit vint.

Vers onze heures du soir, la cavalcade se remit en marche.

De la forêt d'Eischtal au château de Falkenhorst il n'y avait guère que six lieues.

Cet espace fut franchi rapidement, et il n'était p3s deux heures du matin quand un éclaireur de la bande alla se faire reconnaître à l'entrée des souterrains et annonça la venue du capitaine et de ses hommes.

Aussitôt arrivée , Marguerite fut conduite à cette chambre luxueuse qui, après avoir été celle du major, était devenue la demeure de notre héros.

Malgré elle , elle ne put s'empêcher, après un examen long et minutieux, d'admirer l'incroyable coquetterie et le su-

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prême bon goût de ce nid de brigands, qui ressemblait (sauf les armes étalées le long des murs) au féerique boudoir de quelque nonchalante odalisque.

Marguerite prit à l'un des trophées un petit poignard , au manche d'ivoire curieusement ciselé.

Elle assujétit cette arme élégante dans sa main droite , afin de pouvoir s'en servir au besoin, et , après avoir poussé avec soin les verrous intérieurs de la porte , elle se jeta toute habillée sur le lit recouvert d'une étoffe d'Orient , et elle s'endormit jusqu'au matin, d'un sommeil sinon bien calme du moins profond.

Volontiers dirions-nous que les premiers rayons du soleil interrompirent ce repos réparateur.

Mais nous savons déjà que le soleil ne pénétrait jamais dans la demeure souterraine des gentilshommes de grand chemin.

Le fait est qu'un coup léger, frappé à la porte , éveilla Marguerite.

Elle se leva précipitamment, et, étonnée devoir les ténèbres régner encore autour d'elle , elle demanda :

— Qui est là, et que me veut-on?

— C'est moi, mademoiselle... — répondit une voix bien connue, — moi, Raoul...

— Je vais ouvrir, mais quelle heure estil donc, je vous prie?...

— Dix heures du matin.

— Dix heures !...

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— Tout autant..

— Comment se fait-il, alors, que la nuit soit profonde?..

— Rien n'est plus simple , nous sommes dans des souterrains...

Marguerite frémit de tous ses membres.

Vainement elle se rappela ce luxe oriental dont l'éclat l'avait éblouie la veille, — il lui fut impossible, à ce mot de souterrain, de se représenter autre chose, que la voûte humide et les murailles humides d'une prison.

— Avez-vous une lumière , au moins ?

— demanda-t-elle, tout en cherchant les verrous pour les tirer.

— Oui, Mademoiselle , — ■ répondit le

jeune homme, — - je porte une lampe...

Cependant Marguerite venait de trouver, à tâtons, les verrous d'acier poli.

Elle les fit jouer vivement dans leurs gâches.

La porte s'ouvrit.

Denis entra, une lumière à la main.

Les reflets de cette clarté vive illuminèrent les tentures aux couleurs éclatantes.

Marguerite se sentit un peu ranimée.

La rançon.

•-M'apportez-vous une bonne nouvelle?

— demanda la jeune fille en tendant la main à Denis , qui prit cette main et la porta à ses lèvres avec un respect plein de tendresse.

-» Je viens à vous, — répondit-il,—

comme ambassadeur du chef de ces misérables... c'est un triste rôle , mais je ne l'ai accepté que pour vous éviter un contact pénible...

— Merci , mon ami... — murmura simplement Marguerite.

Puis elle ajouta :

— Eh bien ! cet homme, que veut-il?

— Il a préparé un modèle de lettre pour le noble baron de Kergen, et il attend de vous une copie de cette lettre, écrite et signée de votre main...

— Et qu'en fera-t-il?

— Il l'enverra au château par un des brigands qui sont sous ses ordres , et il vous rendra, à la liberté, en échange de la

rançon qui, sans aucun doute, voire père remettra immédiatement au messager...

— Mais, croyez-vous, au moins, qu'il soit possible de compter sur la parole de cet homme?... croyez-vous qu'une fois en possession de l'or qu'il convoite, il ne me gardera pas prisonnière?...

— Il rne semble que j'oserais en répondre... — Cet homme est un bandit, c'est vrai, mais il appartient par plus d'un point à la race de ces brigands presque poétiques, immortalisés par les vieilles chroniques de votre pays... tenez pour certain qu'il reste en lui je ne sais quelle loyauté

, bizarre, et que ce qu'il promet, il le tient.

— D'ailleurs, — reprit Marguerite, — je n'ai pas le choix des moyens , et, captive, il faut obéir !.. — Avez-vous lu cette lettre?

— • La voici.

— Donnez.

Denis tendit à la jeune fiile une large feuille de parchemin, sur laquelle les lignes suivantes étaient tracées d'une écriture longue et incorrecte, mais parfaitement lisible :

« Mon père ,

« Je suis prisonnière ; — ceux qui se « sont emparés de moi me respectent et <r n'ont à mon égard, quant à présent, au- « cune mauvaise intention. — Seulement, « comme ils sont pauvres et que vous êtes « riche, et que cette inégalité des faveurs « de la fortune leur paraît injuste , ils ont « résolu de profiter de l'occasion qui se « présente pour rétablir l'équilibre. — En « conséquence, ils pensent que ce n'est pas

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« trop exiger de vous que de vous demanc der une somme de cinquante mille livres « en bonnes espèces d'or ou d'argent.

« Moyennant le paiement de cette somme, « fait entre les mains de l'homme qui vous c porte cette lettre, je serai remise immé- « diatement en liberté et je retournerai « aussitôt au château de Kergen. — Il faut « que ce paiement soit fait sans retard. — « On ne peut vous accorder plus de vingt- « quatre heures pour compléter la somme « qui vous est nécessaire. — Ce temps « vous suffira, et au-delà.

« Si, au bout du temps fixé, les cin- « quante mille livres n'avaient pas été re- « mises à qui de droit, mon honneur et ma « vie courraient les plus grands dangers , « et rien ne pourrait sauver ni l'un ni « l'autre.

« Que le messager chargé de cette lettre « vous soit sacré. — Songez que je suis pri- « sonnière, et que, si ce messager était en « but à quelque mauvais traitement, les c mains entre lesquelles je me trouve sau- « raient le venger et qu'on exercerait sur c moi de terribles représailles.

« Je ne doute point que vous ne me tiriez « à l'instant même d'une situation aussi «cruelle, et j'attends avec impatience, « mais avec confiance , les effets de votre « tendresse pour moi.

« Votre fille, a Marguerite de Kergen. »

En parcourant l'étrange épître que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, la jeune fille avait pâli.

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— Aviez-vous lu cette lettre ? — demanda-t-elle à Denis après avoir achevé.

— Hélas , oui ! — répondit ce dernier.

— Et, qu'en pensez-vous?..

— Je pense que vous devez vous borner à en conserver le sens, mais qu'il est im* possible, complètement impossible, de la copier et de l'envoyer telle qu'elle est...

— C'est aussi mon avis, mais ces changements seront-ils acceptés par ces bandits ?

— Sans aucun doute, — pourvu que la demande d'argent soit nettement formulée, et pourvu que vous insistiez sur l'urgence d'un envoi immédiat, c'est tout ce qu'ils demanderont.

— Alors , je vais me mettre à l'œuvre..;

le plus tôt sera le mieux. — Si ces misérables sont pressés d'en finir, je le suis encore plus qu'eux...

— Le capitaine m'a dit qu'il y avait dans la chambre où nous sommes, des plumes, de l'encre, du papier et du parchemin... Voulez-vous que nous cherchions ensem^ ble tout cela ?

— Oui , — répondit Marguerite, — car ma pauvre tête est dans un tel état de désordre que, seule, il me serait impossible de rien trouver,

Denis chercha en effet et découvrit bientôt (ce qui, par parenthèse, ne doit nullement étonner nos lecteurs) tout ce qu'il fallait pour écrire.

— Chère Marguerite, - dit-il, —je vous

laisse.,, vous avez sans doute besoin de rester ^seule pour vous recueillir et méditer les expressions de votre lettre... -— dans une heure je reviendrai...

Et le jeune homme s'éloigna, laissant h Marguerite la lampe qu'il avait apportée.

Mademoiselle de Kergen s'enferma et se mit à écrire.

Quand Denis revint, elle avait achevé depuis quelques instants.

11 nous paraît complètement inutile de rapporter ici sa lettre, dont nous connaissons le sens.

Disons seulement que cette lettre était un chef-d'œuvre de grâce touchante, et que, malgré tout le désir de Marguerite de ne point trop alarmer son père sur sa

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