IN GENTILHOMME
il doit arriver aujourd'hui même, dans quelques heures...
— Ah ! que Dieu permette qu'il se hâte, car je souffre cruellement ici, et j'ai bien besoin d'air, de soleil et de liberté...
Marguerite n'avait pas achevé ces mots, quand on frappa légèrement à la porte, qui du reste était entr'ouverte et restait toujours ainsi lorsque Denis se trouvait auprès de la jeune fille.
— Entrez, — dit cette dernière.
Hermann parut.
Il ne portait pas de masque, et il tenait, dans sa main droite, une lettre dépliée.
— Mademoiselle de Kemen, — dit-il d'an air sombre, — le messager est revenu...
DE GRAiND CHEMIN. 1 Od
— Eh bien?.. — demanda d'une voix tremblante Marguerite qui sentait son cœur se serrer.
— - Eh bien ! Mademoiselle, voilà la réponse à votre lettre...
Et il tendit à la jeune fille le papier qu'il tenait à la main.
Marguerite y jeta un rapide coup d'œil.
— Ce n'est pas l'écriture de mon père !.. — s'écria-t-elle.
— Lisez, — dit Hermann.
Les yeux de la jeune fille cherchèrent la signature.
Cette signature était celle-ci :
« Yan-Goet, b
Elle lut rapidement, mais en pâlissant à
156 Ui\ GENTILHOMME
chaque ligne, et avec un tremblement convulsif qui secouait violemment son corps frêle et ses mains charmantes.
Nous reproduisons textuellement :
« Mademoiselle,
isieur le baron Réginald de Ker- « gen, qui veut bien m'honorer de toute « sa confiance, me charge de répondre « pour lui à la lettre que vous venez de lui « adresser,
« Une bien légitime indignation l'empê- « che de s'acquitter lui-même de cette pé- « nible tâche.
réponse sera courte, car, en pre- « sence d'une perversité si étrange et si « précoce, il n'est besoin ni de phrases, « ni de beaucoup de lignes, pour dire fran-
DE GRAND CHEMIN. f5l
« chemcnt et brutalement sa pensée en- « tière...
« Monsieur le baron de Kergen, Made- « moiselle, n'est pas et ne pouvait pas être « la dupe de la triste et odieuse comédie ce qui vient d'être jouée à son intention.
« Il ne croit point que vous aviez été ence levée de vive force et à main armée par « des bandits que le hasard aurait conduit « là tout exprès pour vous surprendre dans « votre tête à tèie avec cet honorable in- « connu que vous vous obstinez, malgré « l'évidence, à nommer Raoul de Navailles.
« Non, Mademoiselle.
« Heureusement, ou, plutôt, malheu- « reusement pour lui, monsieur le baron
« Réginakl de Kergen est plus clair- « voyant. !
« Ce noble vieillard ne peut se faire au- « cune illusion.
« Votre conduite lui donne la preuve « manifeste que vous aviez entendu les fu- « nestes révélations que je croyais ne faire « qu'à lui seul.
« Vous saviez caquetait cet homme qui « n'avait pas rougi de s'introduire dans « une famille comme la vôtre sous un nom « d'emprunt, sous un titre volé !..
« Vous le saviez, et, au lieu d'arracher « de votre cœur un honteux amour, un « amour infâme et déshonorant, vous avez « rompu sans hésitation tous les liens de
« famille, vous avez sacrifié sans remords « votre vieux père et votre jeune sœur !... « et, à qui?., à un homme perdu de vices « et de crimes!..
« Aujourd'hui, sans doute à l'instigation « de ce misérable, vous inventez une sorte « de roman invraisemblable pour vous i procurer une somme d'argent que ce « prétendu chevalier de Navailles dévore- « rait h coup sur en débauches viles!..
« A tout ceci, il n'y a qu'une réponse « possible, Mademoiselle.
« Cette réponse, la voici :
« — Vous avez renié et repoussé votre « famille, — votre famille, à son tour, vous « renie et vous repousse.
« Vous n'avez plus de père!., vous n'a- « vez plus de sœur!..
c 11 y a mieux, vous n'êtes plus du nom- « bredes vivants!..
« Au moment où je vous écris, des pré-' « très de votre religion, en vêtements de « deuil, dans la chapelle du château, s'ap- « prêtent à chanter l'hymne des morts au- « tour d'un cercueil vide que, votre père et « moi, nous avons cloué nous-mêmes cette « nuit..
« Dans une heure on descendra ce cer- « cueil dans îe caveau mortuaire où dor- « ment vos ancêtres.
« Dans une heure, un ouvrier viendra « et gravera sur la pierre d'une tombe ces « mots :
« Cy gît Marguerite de Kergen. » ,
« Vous voyez que vous êtes morte, et « bien morte!..
« Vous voyez qu'il n'y a plus, aujour- « d'hui, qu'une fille de la maison de Ker- € gen, et que cette fille s'appelle Mina.
« Mais, que vous importe? — n'avez- « vous pas pour vous consoler la tendresse c de votre amant?
« N'allez-vous pas, en vous unissant à la « noble maison de Navailles, devenir l'une c des premières dames du beau royaume « de France?.. — N'allez-vous pas tenir à « la cour le rang que la naissance de votre « mari vous y assigne !..
« Et, croyez-moi, ce rang sera beau !... « — je connais les Navailles, Mademoiselle,
iv. 41
4 62 tfN GENTILHOMME
« et ce sont de fort grands seigneurs !..
« Cet avenir éblouissant vous empêf ehera, certes, de regretter le passé !..
« Seulement , quoiqu'il arrive (et c'est « votre père qui parle par ma voix), ne ve- « nez jamais frapper à la porte du châc teaudeKergen.
« Cette porte vous serait fermée , — « quand bien même vous auriez faim, — t quand bien même vous auriez froid, — « et les valets du baron de Kergen chasse- « raient l'aventurière.
« Ne doutez point, cependant, Made- « moiselle, du profond respect et de l'inalc térable dévouement,
« Avec lesquels j'ai l'honneur d'être, le
« plus humble et le plus obéissant de vos « serviteurs.
« Van Goet. »
Marguerite acheva cette lettre infâme.
De minute en minute, de seconde en seconde, sa pâleur était devenue plus livide,
Enfin, quand elle eut avalé le calice jusqu'à la lie, — quand ses yeux eurent déchiffré le dernier mot de la dernière ligne, elle poussa un faible cri.
Ses yeux se fermèrent, — ses bras se raidirent, ses lèvres devinrent aussi blanches que celles d'une morte.
Son corps oscilla en avant et en arrière, et elle tomba sans connaissance.
Cependant, à cette même heure, on venait d'ensevelir, dans les caveaux de Kergen, le corps de Van Goët assassiné , et Réginald et Mina, prosternés devant l'autel, après avoir prié le Dieu des chrétiens pour le repos de l'âme du juif, murmuraient, les yeux baignés de larmes et les mains levées vers le ciel :
— Dieu tout-puissant... Seigneur mon Dieu... Dieu bon et Dieu juste... ne nous frappez pas si cruellement... — rendeznous plus que la vie ! ..— rendez-nous notre bien-aimée Marguerite!
Le Prêtre.
Au moment où la jeune fille reprit connaissance , elle était étendue sur le lit.
Deux hommes se tenaient debout auprès de ce lit. — C'étaient Denis et un prêtre.
Hermann avait quitté la chambre.
— Oh! mon Dieu!,, mon Dieu!,, —
murmura Marguerite qui se sentit brisée de corps et d'âme, comme on l'est en s'éveillant au sortir d'un horrible rêve , — que je souffre!., que je souffre!., que se passe-t-il donc, et pourquoi souffrir ainsi ?. .
Mais aussitôt la mémoire lui revint.
Alors elle se rejeta en arrière avec des sanglots et dans un effrayant paroxisme de désespoir.
— Du courage... mon enfant, — lui dit le prêtre, d'une voix tout à la fois douce et sonore, en se penchant sur elle.
— Du courage... — balbutia-t-elle à travers ses gémissements, — ai-je la force d'en avoir?..
— Cette force, Dieu vous la donnera...
Il y a des gens en ce monde bien plus à plaindre que vous... — Vous êtes malheureuse, mais, au moins, vous n'êtes pas coupable...
Marguerite se souleva vivement, et s'ap« puyant sur son coude, elle dit :
— Quoi, mon père, vous savez?..
— Je sais tout, mon enfant... — Votre évanouissement a été long , et, tandis que vous étiez sans connaissance, M. de Navailles s'est confié à moi, et m'a tout dit... J'ai même lu cette lettre qui vous désespère, et je bénis Dieu, qui, dans sa bonté, a permis que ma présence en cette maison maudite servit, non-seulement à arracher au démon les âmes coupables de deux pauvres mourants, mais encore à consoler et
à soutenir une âme pure et noble comme la vôtre...
Ces quelques mots expliquaient tout.
Marguerite comprit que ce prêtre était celui dont les bandits s'étaient emparé pour confesser et administrer deux des leurs , et dont M. de Navailles lui avait dit quelques mots.
— Oh ! mon père , — balbutia-t-elle , — quelle consolation puis-je accueillir?., ne vaudrait-il pas mieux, cent fois, être morte que de me voir plongée en une situation aussi désespérée que celle où me voici?..
— Cette situation est affreuse , mais non désespérée, mon enfant!., ce que Dieu a fait, Dieu peu le défaire... ne doutez pas de lui et de son infinie bonté...
— Mais mon père me maudit, — me chasse, — me renie, — pour lui je n'existe plus ! — vous l'avez lu, celle de ses filles qui s'appelait Marguerite est morte, morte pour toujours!..
— Eh bien ! n'a-t-on pas vu, à la voix de Dieu, des morts ressusciter et sortir de leurs tombeaux?..
— Mais, pour cela, il fallait un miracle!..
— Et, qui vous dit que ce miracle ne se fera pas ? — Dieu tient dans sa main les cœurs et les âmes. — Il peut, s'il le veut, ouvrir les yeux de votre père, changer ses dispositions, et , de cette dure épreuve , faire sortir votre bonheur. . .
Marguerite secoua la tête.
— Douteriez-vous de la puissance de Dieu? — demanda vivement le prêtre.
— Je ne doute pas de sa puissance, — je doute de sa volonté...
Le prêtre se tourna vers Denis.
— Monsieur de Navailles, — lui dit-il, — laissez-moi je vous prie pour un instant avec Mademoiselle, sans assister à notre entretien... j'ai à lui dire des paroles que, seule, elle doit entendre...
Denis s'inclina et sortit.
— Mon enfant, — reprit le prêtre en s'adressant à Marguerite , — peut-être, en ce moment. Dieu vous donne-t-il une preuve éclatante et lumineuse de cette bienveil-
lante volonté dont vous semblez vous défier...
— Comment cela , mon père?..
— Vous allez le comprendre ; mais d'abord permettez-moi de vous adresser quelques questions , et promettez-moi d'y répondre comme on doit le faire quand on parle au ministre du Très-Haut...
— Je vous le promets de tout mon cœur... —je n'ai rien àcacher à personne, et surtout à vous...
— Vous éprouvez, n'est-ce pas, un profond attachement pour M. de Navailles?..
— Après mon père et ma sœur , Raoul est la personne que j'aime le plus en ce monde...
— Votre père approuvait cet amour?
— Lui-même m'avait fiancée à M. de Nav ailles. — Sans cesse il l'appelait son fils, et il faisait de notre union le rêve et l'espoir de sa vieillesse.
— Et, jusqu'à quand cela a-t-il duré ?
— Jusqu'aux prétendues révélations, ou plutôt jusqu'aux calomnies infâmes de ce banquier juif, Van Goët. — Et encore , quand j'assistai, inaperçue, à l'entrevue mystérieuse de cet homme et de mon père, je vis bien que le bon et noble vieillard ne pouvait ajouter foi à de semblables monstruosités... — Malheureusement je ne pus combattre ces odieuses attaques si lâchement dirigées contre mon fiancé... le soir même j'étais enlevée par ces bandits dont je suis maintenant prisonnière.,.
— Hélas ! — répliqua le prêtre, — cette disparution subite ne devait que trop confirmer, pour un esprit prévenu, les malveillantes dénonciations, du banquier juif. — Le hasard qui a présidé à tout ceci est tellement étrange que ses résultats, quoique vrais, sont invraisemblable jusqu'à l'impossibilité...
— Mais, en admettant que je sois coupable, — aussi coupable que le croit mon père... n'était-il pas bien dur de me traiter comme on le fait... comme on menace de le faire dans cette horrible lettre ?...
— Oui, certes, mais il faut pardonner beaucoup au premier mouvement de la colère d'un père , qui se croit mortellement blessé, tout à la fois, dans son affection et
Mt UM GENTILHOMME
dans son honneur... — ■ D'ailleurs, en ce moment, M. de Kergen est à coup sûr absolument dominé par ce Yan Goët. — Connaissiez-vous cette excessive influence du banquier juif sur l'esprit de votre père?
— Je l'ignorais, au contraire, et rien n'avait pu jusqu'alors me la faire soupçonner...
— Cette influence, nous la combattrons.
— Mais, par quels moyens ?
— Dieu nous inspirera... il m'inspire déjà. ..j'entrevois un avenir bien autrement facile que vous ne le supposez...
~ Est-ce possible ? — s'écria Marguerite avec un commencement d'espoir, car le
prélre parlait d'un ton ferme et décidé, et avec une sorte d'exaltation qui lui imposait la confiance à elle-même.
— Ecoutez : — Votre père voyait avec bonheur une union prochaine entre vous et le chevalier Raoul de Navailles...
— Oui, certes !..
— Comme père et comme gentilhomme, il avait raison de se réjouir ; — mais le jour où il crût que le prétendu grand seigneur français n'était autre chose qu'un aventurier sans famille et sans nom , tranchons le mot, un voleur et un assassin, — ce jour-là, en se voyant abandonné pour un tel misérable , il s'est dit :
— « Qu'entre elle et moi tout soit fini!,. — je n'ai plus qu'une fille!.. »
— Oh ! mon père !.. mon père !.. — murmura la pauvre Marguerite, — pouviezvous me juger ainsi
— Eh bien ! — poursuivit le prêtre, — à ce malheur qui vous semble irréparable , il y a cependant un remède...
— Lequel?., lequel?.. — demanda avidement la jeune fille.
— Il faut que madame de Navailles soit accueillie dans sa nouvelle famille, comme doit l'être une femme de sa race et de son mérite !.. — Il faut que la maison de Navailles écrive à la maison de Kergen : — « Nous avons reçu le trésor que vous nous avez donné /. .
Votre fille est devenue la nôtre , et la France remercie l'Allemagne de lui avoir ainsi cédé l'un de ses plus précieux joyaux. » — Alors, votre père comprendra qu'il s'est trompé lui-même et qu'on Ta cruellement abusé... Les larmes de douleur deviendront des larmes de joie, et deux familles auront retrouvé leur enfant !..
— Quel beau rêve !.. — murmura Marguerite avec un demi-sourire à travers ses larmes, — seulement la réalisation en estelle possible?..
— Et qui donc l'empêcherait ?
— Oh ! bien des choses...
■ Lesquelles?..
iv. * 4*
i i& UN GENTILHOMME
La jeune fille rougit beaucoup, et finit par balbutier, tout en cachant à demi son charmant visage dans ses deux petites mains :
— D'abord, je ne suis pas la femme de M. deNavailles...
—N'est-ce que cela ?..
— Mais, il me semble...
Marguerite s'interrompit.
f — Que c'est beaucoup , n'est-ce pas ? — acheva le prêtre.
La jeune fille fit signe que oui.
— n C'est là où je voulais en arriver, — continua le prêtre , — c'est Jà où je voulais
vous montrer la main de Dieu et sa volonté toute puissante ! — afin de rendre cette union possible , ne vous envoya-t-il pas un de ses ministres tout exprès pour la bénir !
— Quoi !.. — s'écria la jeune fille en proie à une surprise singulière et à un trouble inexprimable : — quoi, mon père, vous célébreriez mon mariage avec M. de Navailles ?
— N'est-ce pas mon devoir, si vous me le demandez ?
— Oh ! — » pensa Marguerite , déjà presque consolée et rendue forte par cette assurance: — c'est vrai, Dieu est bon ! Dieu est grand ! Dieu n'abandonne jamais ses enfants !..
t'N GENTI.HûMME
Après un instant de silence, le prêtre
reprit :
— Il me semble, ma chère fille, que je viens de détruire votre principale objection contre ce que vous appelez , vous, un beau rêve, et que je regarde . moi. comme une heureuse realite. — Mais, sans doute, cette objection n'est pas la seule, voyons les autres...
— Comment sortir d'ici? — demanda Marguerite, — puisque cette rançon de cinquante mille livres que demandaient les bandits pour me rendre à la liberté . mon père refuse de la payer...
— Ceci, je ne puis vous le dire, mon enfant, car je l'ignore ; mais, soyez-en sûre.
Dieu ne laissera pas son œuvre imparfaite et inachevée... sa volonté s'est manifestée déjà... elle se manifestera encore...
— Je sens que vous avez raison , mon père , — répondit la jeune fille, — aussi , mon cœur est changé. — Vous le voyez, je ne pleure plus, —j'ai oublié mon désespoir, — j'attends, et j'ai confiance...
Le prêtre mit un genou en terre.
Il leva les yeux et les mains vers le ciel , puis il s'écria :
— Soyez béni, mon Dieu , pour vous être servi de moi, ainsi que vous l'avez fait aujourd'hui!.. .
Ensuite il alla à la porte qu'il ouvrit.
— Monsieur de Navailles, — dit-il, — si vous êtes là, venez; !.. on a besoin de vous ici !..
mm
La chapelle.
Denis, comme bien on pense, était là tout près : — il semblait s'attendre à cet appel. — Il entra.
En peu de mots, le prêtre le mit au courant de ce qui venait de se passer entre mademoiselle deKergen et lui.
— Oh ! — s'écria Denis quand ce court récit fut achevé, — Dieu se montre manifestement pour nous, mon père, et plus encore que vous ne le pensez...
— Comment cela? — demandèrent à la fois le prêtre et Marguerite.
' — Je venais, — reprit Denis, — je venais d'avoir un entretien avec le capitaine des bandits ; je lui avais payé la rançon qu'il exigeait de moi, car ma valise et ce qu'elle contenait m'a été renvoyée du château de Kergen. — Donc j'étais libre, mais bien décidé à ne pas profiter de ma liberté s'il me fallait laisser ici ma fiancée prisonnière. — Mais cet homme, ce chef qui, lui aussi avait lu, et même avant nous, l'abominable lettre de ce misérable Van-Goët, me témoigna la pitié profonde que lui in-
DE GÎUND CHEMIN. 185
spirait la position de mademoiselle de Kergen et l'aveugle injustice de son père.
« — Monsieur de Navailles, me dit-il enfin , — je vais vous prouver que ces paroles que vous venez d'entendre sont bien la véritable expression de mes sentiments, et qu'au fond de l'âme d'un bandit tel que moi on peut trouver encore une sorte de générosité...— Vous êtes un gentilhomme, vous êtes un homme d'honneur... Donnezmoi votre parole de me faire parvenir les cinquante mille livres de la rançon de mademoiselle de Kergen aussitôt que cela vous sera possible , et je me contenterai de cet engagement, et mademoiselle de Kergen sera libre à l'instant même, ainsi que vous..,
« Et comme j'allais le remercier avec les
expressions d'une reconnaissance passion* née, il ajouta : '.
« — Seulement, je mets à l'accomplissement de ma promesse une condition...»
« — Laquelle ?
« — Une condition sine quâ non. — Si vous ne l'accomplissez point, il n'y aura rien de fait.
« —Je l'accepte d'avance, à moins qu'elle ne renferme une impossibilité absolue...— Mais, je vous en supplie, parlez vite.
« — Eh bien ! mademoiselle de Kergen et vous, vous vous aimez, et vous avez été fiancés par le vieux baron lui-même.
DE GHANU CHEMIN. 4 81
« — C'est vrai... — Mais à quoi voulezvous en venir?
* — A ceci : — L'engagement que vous prendrez avec moi, relativement aux cinquante mille livres, ne me paraîtra sérieux et satisfaisant que si vous la prenez pour votre femme. — Il faut donc que mademoiselle de Kergen devienne, dans le plus bref délai, madame de Navailles, — il faut que le mariage soit célébré aujourd'hui même...
« — Aujourd'hui!... — m'écriai-je, au comble de la surprise.
« — Sans doute.
* — Serait-ce possible ?
tf — Non-seulement possible, mais trèsfacile.
« — Comment cela?
« — N'avons-nous pas sous la main tous les éléments constitutifs d'un mariage ? — N'avons-nous pas les époux futurs et le prêtre?... —Il y a même dans ce château une vieille chapelle que je me ferai un plaisir de mettre à votre disposition, afin que rien ne manque à la solennité.
« Je restai muet d'étonnement.
« — Voyons, — me demanda le capi-
taine, — acceptez-vous ?
« — Mais...
« —Mais, quoi?
« — Mon acquiescement est , de toute nécessité], subordonné à celui de made-
moiselle de Kergen.
« — N'est-ce que cela ?
« — Il me semble que c'est bien assez !
« — Sans doute, mais cet acquiescement, vous êtes aussi convaincu de l'obtenir, que je suis convaincu, moi, qu'il ne vous sera pas refusé.
« — Peut-être avez-vous raison ; mais...
« — Encore des mais...
« — En admettant même que vous ayiez entièrement raison, c'est bien le moins que je soumette la chose a ma fiancée.
190 m GENTILHOMME
« -— Soit. — Soumettez-la lui... — - Seulement, faites vite.
* — J'y vais à l'instant.
« — Je vous attends ici dans une demiheure.
« Je me dirigeai donc de ce coté, et j'arrivais quand la porte s'est ouverte, et quand j'ai entendu une voix (la vôtre, mon père,) m'appeler par mon nom.
c< Voilà ce qui s'est passé. — Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que le doigt de Dieu est visible dans tout ceci?..
— Oui, certes !.. — s'écria le prêtre.
Le regard de Marguerite répondit pour elle.
DE GRAND CHEMLN. 491
— Ainsi, chère bien-aimée, — demanda Denis, — vous n'avez aucune objection à faire ?
—•Aucune.
— Vous consentez à partager, dès aujourd'hui, et mon nom et ma vie?
— Oui... — balbutia la jeune fille en rougissant beaucoup.
— Vous entendez, mon père ? — dit le faux Raoul de Navailles, en s'adressant au prêtre.
— Oui, mon enfant, répliqua ce dernier, — et mus alk ns, sans perdre une minute, n3us occuper des préparatifs de la cérémonie.