S UN GENTILHOMME
— Je ne sais s'il y est dans ce moment, mais c'est là, sans aucun cloute, qu'il viendra rejoindre madame la vicomtesse.
Marguerite n'en demanda pas davantage.
Elle entra, et après elle Roncevaux et Simone.
Quinze jours s'étaient écoulés.
Toutes choses avaient eu lieu selon les désirs et les prévisions de Denis.
Le bruit commençait à se répandre dans Paris que madame la vicomtesse de Pessac, voyageant sur la route de Bordeaux pour aller visiter sa famille, venait de périr victime du plus déplorable accident.
Chacun, moins les indifférents et les égoïstes , regrettait la mort prématurée et désolante d'une victime si belle et si jeune.
Chacun plaignait le malheureux Raoul, foudroyé par un si terrible événement, et compatissait de son mieux à son amère et trop juste douleur.
La cour et la ville se firent écrire à l'hôtel des Nèfles.
Pendant ce temps que faisait celui au sujet duquel tout Paris s'apitoyait à qui mieux mieux?
11 attendait qu'un acte authentique, revêtu de toutes lessignatures i sations d'usage, l'eut mis à même de prouver qu'il
était veuf, et bien veuf.
Puis il revêtit le grand deuil.
Il fit atteler les plus beaux chevaux de ses écuries, au plus splendide de ses carrosses, et il donna l'ordre à son cocher de toucher rue des Bourdonnais, à l'enseigne du Grelot d'argent.
Fort grands furent l'étonnement d'Angélique et la stupéfaction de M. Locquard, en voyant descendre de cet équipage princier celui que, jusqu'alors , ils avaient considéré tout simplement comme un bon bourgeois.
Denis fit sa confession amoureuse.
Il avoua les égarements dans lesquels la passion l'avait jeté, et auxquels cette même passion devait servir d'excuse.
Il exhiba la preuve irrécusable de son veuvage.
Il offrit son nom, son titre de vicomte et sa fortune.
Le tout fut, comme bien on pense, accepté avec enthousiasme.
En songeant qu'elle allait être vicomtesse, Angélique éprouva un tel transport, que, dans le délire de sa joie, elle se jeta dans les bras de son futur époux, et qu'elle murmura à son oreille un tendre aveu que le prétendu Desroches n'aurait jamais obtenu.
L'impatience de notre héros n'admettait pas de retard.
Les convenances s'opposaient sans doute à une union précipitée. — Mais qu'importent les convenances à un amoureux bien épris, surtout quand cet amoureux est Jean-Denis Poulailler.
On prit donc jour, séance tenante, pour le mariage, qui, en raison du trop récent veuvage de l'époux, dut être célébré sans grande pompe, quoique publiquement, dans l'église Saint-Eustache, d'où dépendait le quartier des Bourdonnais.
Enfin il arriva, le jour tant désiré par Denis ; — elle sonna l'heure si impatiemment attendue !
Le vicomte Raoul de Pessac et la belle Angélique Locquard, plus belle encore dans sa blanche parure de mariée, s'agenouillèrent ensemble aux pieds du prêtre qui allait consacrer leur union.
Secondes noces.
Au moment où le prêtre prononçait sur Denis et sur Angélique les paroles de la bénédiction nuptiale, un cri aigu, suivi d'un gémissement sourd, se fit entendre dans la partie la plus reculée de l'église.
Il y avait dans ce gémissement et dans
ce cri une expression si plaintive et si douloureuse que tout le monde en fut ému.
Denis tressaillit et se retourna comme les autres.
Mais l'extrémité de l'église était obscure et l'on ne put qu'entrevoir une femme entièrement voilée qui, sans doute, venait de s'évanouir et qu'on emportait.
Cet incident n'eut pas de suites.
La cérémonie s'acheva et les nouveaux époux firent à l'hôtel des Nèfles une entrée triomphale.
Seulement, on remarqua avec étonuernent que, pendant tout le resté de ce jour, les traits du vicomte Raoul de Pessac exprimèrent une préoccupation sombre et profonde, au lieu de s'illuminer de la joyeuse ivresse d'un prochain bonheur.
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Vainement Angélique s'efforça de pénétrer la cause de cette tristesse étrange.
Elle ne put en venir à bout. — Denis se montra complètement impénétrable.
Ce crime de lèze-galanterie conjugale blessa la jeune femme, qui se mit à pleurer un peu et à bouder beaucoup.
Denis, alors, chercba à la calmer et à la consoler.
Mais il le lit en des termes si froids, si contraints, qu'il était bien facile de voir qu'il n'agissait ainsi que parce qu'il lui était impossible défaire autrement.
L'humeur d'Angélique en redoubla.
Enfin ce fut une triste journée de noces.
Vers le soir, cependant, Denis sembla prendre sur lui-mr
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Ses inquiétudes et ses soucis parurent se dissiper, ou du moins il leur imposa silence.
Les plis de son front s'effacèrent, — ses lèvres, contractées jusqu'alors, ébauchèrent un sourire, et ses yeux, mornes et abattus, reprirent leur regard vif et brillant.
En même temps il retrouvait le secret de cette éloquence facile et persuasive, fertile en mots d'amour, qui semblait partir du cœur et qui le rendait si dangereux.
Le courroux d'Angélique ne put tenir bien longtemps contre ce complet retour.
Quelle est la jeune femme qui, le soir de son mariage, ne pardonnerait pas quelque chose à son mari ?
Angélique pardonna.
Les nouveaux époux gagnèrent la chambre nuptiale, tout embaumée encore du suave et léger parfum de Marguerite !..
Marguerite !..
Nous venons de prononcer son nom, — allons la retrouver.
Nous savons déjà de quelle façon elle avait été conduite par Ronce vaux à la petite maison voisine de la Bastille.
Pendant quelques heures elle attendit, avec angoisses mais avec patience, l'arrivée de Denis.
Au bout de ce temps, une solitude aussi prolongée commença à lui Sembler suspecte.
— Je n'attendrai pas plus longtemps, — dit-elle à Roncevaux, — je veux aller rejoindre mon mari, ou du moins retourner chez moi...
Roncevaux s'inclina avec l'assurance du plus profond respect.
— Je vous demande mille fois pardon, Madame, — répondit-il, — de manifester quelque opposition à votre désir, mais la volonté formelle de monsieur le vicomte est que vous ne quittiez pas cette maison.
— Sa volonté!.. — répéta Marguerite avec stupeur.
— Oui, Madame.
— Suis-je donc prisonnière?
Roncevaux hésita avant de répondre.
Mais il pensa qu'il valait mieux rendre, dès l'abord, la situation nette, et il dit :
— Hélas, oui, Madame, vous êtes prisonnière, — mais vous pouvez vous assurer par vos propres yeux qu'on s'est efforcé, du moins, de rendre la prison di^ne de vous...
— Prisonnière ! — répéta Marguerite avec une colère méprisante, — ah ! Monsieur, prenez garde à vos paroles!., tôt ou tard mon mari apprendra ce qui se passe, et...
Koncevaux interrompit la jeune femme, et dit en s'inclinant :
— Il n'aura pas besoin de l'apprendre, Madame, il le sait.
— Àvez-vous donc la prétention, Monsieur, d'agir d'après ses ordres?..
— J'ai cette prétention, Madame.
— Ainsi, c'est pour lui obéir que vous comptez me garder ici?..
— Oui, Madame.
— Vous mentez, Monsieur!., —s'écria Marguerite avec indignation.
Roncevaux ne répondit pas un mot.
11 salua et sortit de la chambre.
Pendant quelques minutes Marguerite se trouva en proie à une sorte de crise nerveuse véritablement inquiétante.
Simone la secourut de son mieux, et cette crise eut une fin.
Marguerite, alors, chercha à s'enfuir,
Elle trouva facilement les issues de la maison et elle arriva dans le jardin.
Mais là, ce fut autre chose.
Dix fois elle parcourut ce jardin dans tous les sens ; — les murailles semblaient n'avoir pas déportes, et, parleur hauteur, elles défiaient toute escalade.
Marguerite rentra, elle passa tout le reste de la journée et toute la nuit à pleurer amèrement.
Ici, nous devons l'avouer, notre embarras est grand.
Pour raconter le drame, qui pendant quelques jours, se déroula dans les murs de la petite maison entre ces trois acteurs, Roncevaux, Marguerite et Simone, il nous faudrait plus d'un volume.
Au lieu d'un volume, il ne nous reste que quelques pages.
Nous ne pouvons donc que tracer un scénario excessivement rapide des scènes que nous ne pouvons mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Cela aura précisément l'importance et la couleur d'un de ces faits Paris, dont les journaux abondent quand ils sont à court de matières intéressantes, politiques ou commerciales.
Roncevaux, dès le second jour, s'arma de courage et parla de son amour à Marguerite.
la jeune femme, indignée, le chassa de sa présence et lui défendit de reparaître devant elle.
Pendant vingt-quatre heures, Roncevaux sembla disposé à obéir.
Mais ce n'était pas pour rien qu'il avait placé auprès de la jeune femme Simone, devenue son âme damnée.
Avec les apparences de la plus touchante compassion, du plus affectueux intérêt pour sa maîtresse, la camériste sut plaider habilement la cause de Roncevaux.
Elle fit valoir le profond respect dont ce dernier ne s'était jamais écarté jusqu'alors, et, quant à son amour, était-il donc si coupable en n'ayant pu se défendre de donner son cœur à une jeune femme, belle entre les plus belles, trahie, abandonnée par un mari indigne de la posséder.
Ces mots de trahison et d'abandon firent
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profondément et douloureusement réfléchir Marguerite.
Jusqu'alors elle avait cru que son mari ne devait point être complice du piège dans lequel elle avait été attirée.
Ses yeux se dessillèrent, — le soupçon entra dans son âme.
Une fois ces premiers doutes conçus, elle voulut les éclaircir.
Roncevaux seul pouvait porter la lumière au milieu de ces ténèbres, — elle fit demander Roncevaux.
Ce dernier accourut, et, questionné par Marguerite, il se donna toutes les apparences d'un homme généreux et qui ne veut pas trahir le secret de son ami.
Entre Marguerite et lui, la lutte fut longue et dura plusieurs jours.
Enfin , Ronce vaux , comprenant qu'il fallait avant toute chose tuer Denis par le mépris dans le cœur de Marguerite pour avoir une chance de lui m. céder, et que là était son unique espoir, cevaux,
disons-nous, se résolut à jouer le tout pour le tout.
il céda.
Il mit au jour, devant les yeux épouvantés de la jeune femme, la hideuse vérité, sans en voiler l'horreur.
Il lui montra le prétendu chevalier de Navailles, le prétendu vicomte de Pessac, capitaine de handits et se nommant l'oulailli r.
U le lui montra la trompant par des Jet-