H UN GENTILHOMME
— Tiens ! tiens ! tiens !...
— Tout ça, mon garçon, vois-tu bien, ce sont des bourdes!..
— Allons donc!..
— Plus j'y pense, et plus je reviens à ma première idée!..
— Qu'est-ce que c'est que ta première idée?.. Je ne m'en souviens pas dutout...
— C'est que nous venons de travailler pour des faux monnoyeurs...
— Tu crois?..
— J'en jurerais.
~ Ah! diable!..
— Mais, au fond, ça m'est bien égal...
pourvu, cependant, qu'on ne nous ait pas payé avec de la fausse monnaie !..
— Ah ! diable ! . . ah ! diable !.. — répéta François avec beaucoup plus d'énergie que la première fois.
— Rentrons dans Paris, au plus vite, — tâchons de trouver un cabaret ouvert, et nous verrons bien...
Fort inquiétés par le soupçon qui venait de s'emparer d'eux, les ouvriers se dirigèrent d'un pas rapide vers le centre de Paris.
Une de ces tavernes, mal hantées, qui ne se ferment ni le jour ni la nuit, s'offrit à eux du côté des piliers des Halles.
Ils se firent apporter une bouteille
qu'André paya avec l'une des pièces d'or qu'il venait de recevoir.
Le cabaretier lui rendit sa monnaie sans conteste.
Les louis étaient bons !..
André et François partagèrent leur petit trésor, et, le cœur soulagé d'un fardeau véritable, allèrent se coucher;
Le lendemain, dès le matin, beaucoup de bruit et de mouvement se faisaient dans les cours et les appartements de l'hôtel des Nèfles,
. Des domestiques en grande livrée allaient et venaient.
, Six chevaux d'une merveilleuse beauté prenaient place devant les râteliers bien garnis des écuries.
Deux voitures s'installaient sous les remises.
Un cuisinier et plusieurs marmitons envahissaient les cuisines.
Simone, vêtue de ses plus frais atours, faisait son entrée dans l'hôtel.
L'intendant présidait à tout. «
Enfin, vers les deux heures de l'aprèsmidi, un bruit de grelots vivement agités, un grand fracas de roues et les claquements sonores des fouets des postillons
annoncèrent l'arrivée d'une chaise de poste.
La porte d'honneur tourna sur ses gonds.
Un carrosse couvert de poussière s'arrêta devant le perron.
L'intendant se précipita à la portière qu'il ouvrit.
Une jeune femme et un jeune homme en descendirent.
— Eh! bonjour, Monsieur de Roncevaux!-— dit le jeune homme à l'intendant, — je suis enchanté de vous voir !..
vui
Nouvelles roueries.
Laissons s'écouler, s'il vous plait, un intervalle de plusieurs mois, et contentons-nous de dire sommairement quels changements étaient survenus dans la situation de nos personnages pendant cet espace de temps.
Denis et Marguerite, car on a deviné sans peine que ce sont eux que nous venons de voir arriver à l'hôtel des Nèfles, menaient à Paris une fort grande existence sous le nom du vicomte et de la vicomtesse de Pessac.
Pourquoi ce nom? — demandera-t-on.
Ceci tient à quelques petits faits que nous allons faire connaître.
Nous avons dit, plus haut, que le prétendu Raoul de Navailles devait quitter le château de Falkenhorst avec Marguerite de Kergen, aussitôt après la cérémonie nuptiale.
Ce projet avait reçu des modifications. Denis, jusqu'à la funeste arrivée de Van-
Goèt à Kergen, avait compté sur la dot magnifique que le baron ne pouvait manquer de donner à sa fdle, et s'était promis, nous le savons, de rompre avec sa vie de brigandages, et, n'ayant plus besoind'ètre bandit, de devenir honnête homme.
Combien de franches canailles auxquelles, pour être les plus honnêtes gens de la terre, il ne manque que quarante mille livres de rentes !..
l'argent n'est-il pas le véritable mobile des neuf dixièmes des crimes qui se commettent depuis que le monde existe !..
A force d'être une vérité incontestable, ceci est devenu un lieu commun.
Peintres et portes de toutes les écoles et de tous les temps se sont attachés à pcr-
sonnifier le diable sous les formes les plus étranges et les plus fantastiques.
Pour notre part, si nous avions à tracer, le pinceau à la main, l'image la plus exacte selon nous de ce grand tentateur, nous peindrions une pièce de cinq francs !
La présence inattendue du banquier juif avait fait s'évanouir en fumée les beaux rêves de notre héros.
Marguerite lui restait, à la vérité, mais Marguerite sans- argent.
Il devenait donc indispensable de resserrer plus que jamais les nœuds de l'association des gentilshommes de grand chemin , et de tirer de cette association les plus larges résultats possibles.
En conséquence, une nouvelle assemblée eut lieu le lendemain de la nuit pendant laquelle avait été célébrée l'infâme parodie du mariage.
Dans cette assemblée, il fut décidé que les gentilshommes de grand chemin allaient abandonner l'Allemagne et le château de Falkenhorst, pour aller exploiter le paradis terrestre des aventuriers de tous les étages.
On devine que nous parlons de Paris.
Un plan rapide fut tracé par Denis, mis aux voix et accepté sans discussion.
Sous un nom supposé le jeune homme mènerait grand train, — aurait un état de maison brillant, — recevrait la cour et la ville, et, gra< v l'ombre protectricede celle
position inattaquable, préparerait de magnifiques coups de filets.
Il fut décidé que Roncevaux partirait le premier et organiserait la mise en scène de cette pièce étrange, tantôt comédie et tantôt mélodrame, — que nos terribles acteurs se proposaient de jouer aux dépens des bons Parisiens.
Donc, aussitôt que la blessure de son épaule serait complètement guérie, ce qui ne tarderait guère, Roncevaux se mettrait en route, muni de tout l'argent nécessaire pour la réalisation de ces grands projets.
La caisse de réserve de l'association et la cassette particulière du capitaine fourniraient les fonds indispensables.
Restait pour Denis une difficulté des plus graves.
C'était d'avouer à Marguerite qu'il l'avait trompée, et que ce nom de Raoul de Navailles n'était pas le sien.
Cette difficulté, Denis la tourna avec une grande habileté, à laquelle vint encore en- aide la crédulité confiante de la jeune femme.
Voici de quelle façon il procéda.
D'abord, avec un passeport de fantaisie et des papiers fort adroitement fabriqués, Denis et Marguerite rentrèrent en France.
Tous deux s'installèrent dans une petite ville qui se trouvait à peu près à mi-chemin entre la frontière et Paris.
Denis prit pour prétexte de ce temps d'arrêt la nécessité d'écrire à son père, le vicomte de Navailles , pour lui faire part de son mariage et lui demander l'autorisation de lui amener sa jeune femme.
Au bout de quinze jours, arriva par la poste une réponse à cette lettre.
Cette réponse, portant le timbre de Paris et scellée de l'écusson des Navailles, était foudroyante.
Le père, irrité, reprochait à son fils en des termes amers d'avoir contracté à son insu et sans son consentement une union que des raisons de famille ne lui permetmettaient ni d'approuver ni de reconnaître.
Il lui rappelait que, depuis bien des an-
nées , son mariage était décidé avec sa cousine , du côté maternel , mademoiselle Odille de Bellegarde , — que les paroles des deux familles étaient échangées, et que le père d'Odille, le vieux marquis de Bellegarde, regarderait avec raison cet incompréhensible manque de foi, comme un affront sanglant.
Cette lettre se terminait ainsi :
« Pour la première fois, depuis des siè- « des, depuis que Dieu et nos rois nous c ont fait nobles, un Navailles manque à c sa parole, — un Navailles foule aux pieds « l'autorité paternelle et la religion du c serment.
« C'est félonie et déloyauté!...
« Je ne regarde plus comme mon fils
« celui qui a donné son nom et disposé de « sa main, sans me demander mon agré- « ment et sachant bien que je le luirefuse- « rais.
« Jamais je n'appellerai ma fille cette « étrangère entrée furtivement dans ma « famille.
« Jamais une parcelle de ma fortune « n'ira à ce fils qui a méconnu tous ses de- « voirs envers moi, — ni aux enfants de « ce fils.
« Ceci, Monsieur, je le sais , vous im- « porte peu, — vous êtes riche du chef de « votre mère et vous n'avez pas besoin de « moi.
« Seulement, comme dès à présent vous
« n'êtes plus mon fils , je vous défends , « non-seulement de paraître devant moi » à l'avenir, mais encore de porter mon « nom.
« Vous possédez la vicomte de Pessac , « prenez-en le titre et le nom, et quittez « celui de Na vailles.
« A ces conditions seulement, je puis « vous oublier et vous faire la grâce de ne « pas vous maudire
Denis, qui avait su pâlir son visage et mettre dans ses yeux les larmes de la colère, présenta d'une main tremblante cette lettre à Marguerite, en lui disant :
— Chère bien-aimée , vous le vovez ,
notre destinée est commune !... une semblable fatalité nous poursuit tous les deux!... la lettre infâme que votre t'père vous fit adresser par Van-Goët trouve ici son pendant!...
Marguerite lut, et fondit en larmes amè- I res.
Elle était doublement désespérée.
D'abord parce qu'il lui semblait voir quelque chose de fatal en cette union si cruellement repoussée par les deux familles.
Ensuite, et surtout, parce qu'elle avait compté sur l'intervention [du vicomte de Navailles auprès du baron de Kergen pour lui rouvrir le cœur et les bras paternels ,
et parce que cet espoir s'évanouissait pour toujours...
Mais Marguerite aimait Denis. — Elle l'aimait d'un amour ardent, exclusif, exalté , — elle reçut ses consolations et ses caresses, — elle l'entendit lui dire d'une voix douce et tendre qu'il se sentait presqu'heureux de penser qu'il serait tout pour elle, au milieu de ce grand isolement qui se faisait autour d'eux.
Bientôt le sourire remplaça les pleurs, et elle oublia le reste du monde pour ne plus entendre que cette voix bien-aimée.
En même temps que la lettre dont nous venons de citer la dernière partie, — lettre
écrite et mise à la poste par Roncevaux, à Paris, — Denis en avait reçu une autre de son fidèle lieutenant.
Roncevaux lui rendait compte de ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour.
Il lui parlait de la location de VHôiel-des- Nèfles, location à laquelle il avait été déterminé par un plan très-ancien, tombé par hasard entre ses mains, et lui révélant l'existence de souterrains inconnus des propriétaires actuels de l'hôtel.
Il lui donnait des détails sur les travaux qu'il faisait exécuter, et il terminait en annonçant qu'une prochaine lettre lui annoncerait le jour où tout serait disposé pour le recevoir.
Cette lettre ne se fit pas attendre.
Denis et Marguerite partirent.
Nous les avons vus descendre de chaise de poste devant le perron de leur hôtel , et nous avons entendu le capitaine des gentilshommes de grand chemin dire à son lieutenant, devenu son intendant :
— Eh ! bonjour, monsieur de Roncevaux!... je suis enchanté de vous revoir!...
A l'époque où se passent les faits que
nous racontons, tout comme aujourd'hui,
les Parisiens devenaient volontiers les
hôtes assidus d'une maison brillante, dont
une jeune et jolie femme leur faisait les
honneurs.
34 UH GENTILHOMME
Il leur suffisait, et il leur suffit encore, que ceux dont les salons les amusent semblent nobles et paraissent riches.
Ils ne vont au fond ni des papiers de famille, ni des titres de fortune.
Aussi, chaque jour, l'Hôtel-des-Nèfles était-il le théâtre de fêtes brillantes auxquelles affluait ce qu'on est convenu d'appeler tout Paris.
Madame la vicomtesse de Pessac faisait les honneurs de la maison avec une grâce infinie et avec les apparences de la gaieté la plus franche et la plus inépuisable.
Et cependant, bien souvent, cette gaieté n'était qu'un masque.
Bien souvent Marguerite pleurait en ca-
chette, lorsqu'elle pensait à son père et à sa sœur.
Combien de fois n'avait-elle pas écrit en cachette à sa bien-aimée Mina ?
Mais l'ex-ravaudeuse devenue camériste, la gentille Simone, obéissant à des ordres exprès, n'avait jamais manqué de remettre à Denis les lettres que Marguerite la chargeait de porter à la poste.
On devine que ces lettres ne partaient point.
Aussi nulle réponse n'arrivait.
— Oh ! — murmurait tristement alors la pauvre Marguerite, —je suis oubliée!... bien oubliée!... mon père m'a maudit!... ma sœur ne se souvient plus de moi !... ou
s'en souvient pour me mépriser et me haïr!... — qu'ai-je donc fait, mon Dieu, qu'ai-je donc fait pour mériter cela?...
Et Marguerite cachait sa charmante tête dans ses deux petites mains.
Ses larmes coulaient, plus douloureuses, et elle aurait voulu mourir !...
Mais le soir il y avait bal à l'hôtel.
Et comme Marguerite n'avait pas encore dix-huit ans, elle oubliait, en dansant, ses chagrins et ses tristesses.
Le chevalier.
Donc, ainsi que nous le disions au commencement du précédent chapitre , six mois s'étaient écoulés.
Ce soir là, il y avait à l'Hôtel des Nèfles une de ces fêtes somptueuses dont nous parlions tout à l'heure.
Les salons regorgeaient de monde.
Ici, l'ivresse du bal et de la danse atteignait] presque jusqu'au délire et mettait une sueur ardente au front velouté des plus jolies femmes de Paris.
Là le jeu avait ses fidèles, ses héros et ses martyrs.
L'or et les billets de caisse ruisselaient sur les tables de Pharaon, de Bassette et de Lansquenet.
Ailleurs, une armée de valets s'occupaient des préparatifs d'une médianoche dont Lucullus, soupant chez Lucullus, aurait avoué le menu.
Enfin, quelques hôtes de la fête, — mais c'était la bien petite minorité , — préfé-
raient à tant de joies bruyantes le plaisir d'une causerie spirituelle et médisante.
Dans ces aimables entretiens où des esprits d'élite tenaient le dé de la conversation, on passait en revue la cour et la ville, on s'occupait de tout, des ducs et pairs , des poètes et des comédiens , des grandes dames et des grisettes, et de ces demoiselles de l'Opéra;
Chacun apportait son bon mot, sa vive épigramme, ou son anecdote leste et piquante.
Or, ce soir là, les causeurs étaient plus nombreux que de coutume dans le boudoir des tapisseries que nous avons, plus haut, décrit minutieusement, et dont ils avaient fait leurs galeries.
Le marquis d'Angennes, appuyé à la cheminée, parlait depuis longtemps déjà, et ses paroles suscitaient de grands éclats de rire, des marques d'étonnement, et parfois des exclamations d'incrédulité.
A propos d'un fait qu'il venait de citer, une discussion s'engagea et devint bientôt assez vive, quoique sans sortir des bornes d'une parfaite urbanité.
Au plus fort de cette discussion, Denis, ou plutôt le vicomte Raoul de Pessac entra dans le boudoir.
— Eh ! mon Dieu ! Messieurs, — s'écriat-il en riant, — quel grave sujet vous anime ainsi, et n'y aurait-il pas urgence à vous mettre d'accord ?
— Si... si...
— Non non — répondirent une
douzaine de voix à la fois.
— Voulez-vous m'accepter pour arbitre?— continua, toujours en riant, le maître de la maison.
— Oui... oui...
— Eh bien ! alors, de quoi s'agit-il?
— Il s'agit du chevalier,., répondit le marquis d'Angennes.
— Le chevalier? — répéta Denis, — qu'est-ce que c'est que le chevalier?.,.
— Comment, vous ne savez pas?...
— Ma foi, non.
— Vous n'avez jamais entendu parler du chevalier?...
— Je ne crois pas.
— Mais, c'est impossible!... tout-à-fait impossible!... A Paris, à Versailles, à la cour, à la halle et à l'Opéra, on ne parle que du chevalier.
— Raison de plus pour que je désire en entendre parler... — répliqua Denis en souriant.
— Eh bien ! mon cher vicomte, le chevalier, c'est un voleur !...
— Un voleur!...
— Mon Dieu, oui ! — mais un voleur comme on n'en a jamais vu , — • un voleur
de bonne compagnie, spirituel et galant, enfin un voleur gentilhomme...
— Gentilhomme, dites-vous? — on connaît sa famille ?
— Pas le moins du monde ; mais ses façons de procéder sont quelquefois tellement aristocratiques qu'elles lui ont valu le surnom de chevalier.
— Mais enfin, ce prétendu gentilhomme, il vole?
— Assurément, et beaucoup , mais je vous le répète, il vole d'une façon tellement spirituelle qu'on n'a vraiment pas le courage de lui en vouloir...
— Les amateurs d'esprit, peut-être, — mais les gens volés?..
— Eux comme les autres.
— Mais la police ?
— La police!., il s'en moque pas mal, de la police !.. Jamais le chevalier ne sera pris, — il est invisible, — introuvable, — insaisissable, — il est , en même temps , partout et nulle part , — il voit tout , — il sait tout, et, dans le peuple , on affirme % mais tout bas , que ce gentil voleur a le diable pour allié.
— Oh ! oh !.. — murmura Denis, — voici qui me paraît un peu fort !..
— Ah ! dam ! mon cher, vous savez le proverbe : « La voix du peuple est la voix de Dieu!.. — Voxpopuli, vox Dei!.. »
— Ainsi , vous croyez ces bruits absurdes ?
— Quand au traité avec messire Satan, non pas, — mais quant au reste, cela ne fait pas l'ombre d'un doute.
— Eh bien , mon cher marquis , permettez-moi d'être d'un avis contraire au vôtre...
— Comment, vous niez que le chevalier existe?..
— Oui, jusqu'à preuve contraire.
— Mais les preuves abondent !
— En êtes-vous bien sûr?
— Pardieu!.. et je puis vous les donner...
— Donnez-les donc , et, si elles me pa-
raissent convaincantes, je me rendrai à l'évidence...
— C'est que je suis forcé de recommencer le récit que je faisais tout à l'heure à ces Messieurs,..
— Cela ne fait rien, — répliquèrent tous les auditeurs, d'une seule voix, — recommencez, marquis, recommencez, nous écoutons...
— Vicomte, — dit alors M. d'Angennes en s'adressant plus spécialement à Denis, — vous connaissez la marquise de Tavannes ?
— Parfaitement , — c'est une des plus jolies femmes de la cour.
— Vous savez qu'elle est aussi charitable que belle?..
— Tout le monde le dit, et je fais comme tout le monde.
— Son hôtel est gardé par une armée de laquais et par un suisse incorruptible , et plusvigilantque le my thologiqueCerbèrus, — ses bijoux et son or sont renfermés dans un coffre-fort d'une parfaite élégance, mais d'un poids énorme et d'une solidité à toute épreuve , — la voler semblait donc la chose impossible, — et 'cependant, on la vola.
— De quelle façon?
— Ecoutez et admirez : — Le chevalier, tandis que le carrosse de la marquise l'attendait à l'Opéra, trouva moyen de se suspendre sous la caisse même de ce carrosse, au moyen de deux lanières de cuir, habilement vissées, et dont l'une soutenait ses
pieds, et l'autre sa tête. — 11 entra donc triomphalement dans l'hôtel et fut conduit sous la remise où, certes , personne ne soupçonnait sa présence. — Là, il quitta sa première position , qui devait être effroyablement incommode, et il se cacha dans une vieille berline dont on ne se servait plus depuis longtemps. — • Pendant deux jours et deux nuits, il attendit, ne vivant que de chocolatqu'ifavait apporté. . .
— Je vous demande pardon si je vous interromps, — dit alors Denis, — mais comment diable a-t-on pu savoir tous ces détails?,..
— Vous le verrez tout-à-1'heure, — répliqua M. d'Angennes.
Puis il reprit :
— Enfin, la troisième nuit, la marquise sortit pour aller au bal chez la princesse de Soubise, sa cousine, — les domestiques se réunirent dans la loge du suisse pour y faire un gala, et le chevalier, trouvant sa belle, pénétra dans l'intérieur de l'hôtel, ouvrit le coffre-fort avec une incompréhensible habileté, y prit un écrin, — une somme de dix mille livres , — retourna sous la remise, et le lendemain quitta l'hôtel en employant le même moyen qu'il avait mis en œuvre pour y entrer.
— C'est fort ingénieux, — répondit le faux vicomte de Pessac, — mais je doute fort que madame de Tavanncs ait trouvé dans le procédé de notre voleur cette galanterie de bon goût dont vous parliez toutà-l'heure.
— Attendez donc!..* je n'ai pas fini, —
Le lendemain la marquise s'aperçut du vol. — Grand émoi dans la maison , — le lieutenant de police envoya ses plus fins limiers , — ils ne comprirent absolument rien à ce qui s'était passé, et toute leur habileté échoua devant les ruses de l'adroit filou.
« Ils conclurent seulement que le voleur devait être un des domestiques. — Mais lequel? — ils ne savaient.
i Le soir même, quelques amies de madame de Tavannes étant venues lui apporter leurs compliments de condoléance, elle leur répondit à peu près ceci :
« — Je suis désolée de ce qui vient d'arriver, pour trois raisons : — la première c'est que je me vois forcé de renvoyer mes gens en qui j'avais toute confiance ; — la
seconde c'est que la parure soustraite me venait de ma mère, et qu'à cause de cela j'y tenais beaucoup ; — la troisième, enfin, c'est que les dix milles livres volées étaient destinées par moi à soulager bien des infortunes et que les pauvres en souffriront...
« Le lendemain, de fort bonne heure, un inconnu apportait pour la marquise un petit paquet, accompagné d'un billet.
« Elle rompit le cachet, et lut ce qui suit :
c Madame|la marquise,
« Ne renvoyez pas vos gens, — ils sont parfaitement innocents.
t Voici comment je me suis introduit dans votre hôtel...