‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 3)Chapitre 3 sur 16 · ON GENTILHOMME · texte numérisé non relu

ON GENTILHOMME

« — (Suivait le détail des faits que je viens de vous raconter, — interrompit M. d'Angennes).

« — Puis le billet reprenait, — dit-il :

« A Dieu ne plaise que je songe à vous « priver d'une parure à laquelle vous atta- « chez un souvenir qui , pour une unie « comme la vôtre, doit être bien cher.

« Quand aux dix mille livres, madame « la marquise, je croyais en les prenant ne « vous enlever qu'un peu de votre superflu.

« Je sais maintenant à quel usage vous « destiniez cette somme.

« Loin de moi la pensée de détourner « cet argent d'un si noble emploi.

« Je vole souvent les riches, mais jamais « les pauvres.

DE GRAND CHEMIN. ,'}g

« Acceptez donc mon humble restitution et daignez, madame la marquise, m'associer à vos bonnes œuvres.

« Dans cet espoir, j'ai l'honneur de me « dire, avec un respect passionné ,

« Le plus humble et le plus obscur de « vos serviteurs.

« Le Chevalier. »

Madame de Tavannes, stupéfaite, comme bien on pense, de cet étrange billet, se hâta d'ouvrir le petit paquet...

— Que contenait-il? — demanda Denis avec l'apparence d'une vive curiosité.

— Il contenait , — répondit M. d'Angennes, — d'abord la parure, — puis vingt mille livres, — c'est-à-dire juste le double de la somme qui avait été volée !...

a Eh bien! vicomte, qu'en dites-vous?

Le Chevalier,

{Suite).

-— Ma foi , — répliqua Denis , — je dis que si le l'ait est vrai votre voleur nie paraît un homme d'assez bonne eemp&gdtè, et que le procédé est délicat.

— Oh ! — reprit M. d'Antennes, — c air.'dotc n'est pas la seule que je puisse

vous conter au sujet du chevalier, et, si vous n'êtes point lassés de m'entendre...

— Parlez !.. parlez !.. — répondirent en même temps Denis et tous les autres auditeurs.

Monsieur d'Angennes s'inclina, et dit :

— Alors , Messieurs , je suis à vos ordres : — Une nuit, — il y a de cela quelques semaines , un homme jeune et de bonne mine, vêtu avec une irréprochable élégance , était en train de crocheter le coffre-fort de M. Henriot, qui est, comme vous le savez, un de nos plus riches fermiers généraux.

« Un léger bruit trahit la présence du voleur, — il entendit des cris d'appel et un grand mouvement dans l'hôtel , — le

danger était imminent, — il fallait fuir, — notre homme l'essaya, mais la retraite était devenue impossible par la porte, — il se sauva par la fenêtre.

« Avec une adresse de singe et de chat, le voleur, en présence d'une foule de domestiques et de voisins qui se mettaient aux croisées , suivit un cordon de pierre qui régnait à la hauteur du premier étage, atteignit le tuyau d'une gouttière, essuya, sans être atteint, deux ou trois coups de fusil, grimpa sur le toit et disparut.

« On le pourchassa avec des flambeaux.

« Mais ce fut en vain, — il était déjà bien loin.

« Après avoir couru de toits en toits,

pendant plus d'une heure, notre homme, se voyant hors de danger, voulut quitter sa position périlleuse.

« En ce moment il y avait au-dessous de lui, à une distance de douze à quinze pieds, tout au plus, la plate-forme d'une petite terrasse.

« 11 se laissa couler doucement et s'approcha de l'une des fenêtres qui donnaient sur cette terrasse.

a La fenêtre était éclairée.'

« Le voleur regarda et il vit, dans une chambre meublée avec une simplicité qui n'excluait pas l'élégance, un jeune homme assis devant une table chargée de papiers, et écrivant.

de grand chemin, 59

«La pâleur livide de ce jeune homme indiquait clairement qu'il était en proie à une préoccupation profonde et terrible.

« Sa main tremblait, de grosses gouttes de sueur coulaient une à une sur son front.

« Un désordre bizarre et inexplicable régnait dans la chambre, — les tiroirs d'un meuble placé en face de la fenêtre offraient des traces irrécusables d'effraction.

« Pendant quelques minutes le jeune homme continua à écrire, — puis il plia la feuille de papier qu'il avait couverte de lignes pressées et inégales , — il la mit sous enveloppe, — il cacheta de cire noire, — il traça l'adresse, et, après avoir placé

cetie enveloppe bien en évidence sur la table, il fit un geste empreint d'une résolution suprême.

« A côté de lui, il y avait des pistolets. « Il en prit un.

« Il en fit jouer le cbien et il regarda l'amorce.

« Il souleva l'arme fatale, il approcha de sa tempe le bout du canon et il allait serrer la détente...

« Une seconde de plus et tout était fini.

« En ce moment le voleur donna dans la fenêtre un violent coup d'épaule.

« Les carreaux volèrent en éclats, — la

-croisée s'ouvrit, et lui-même s'élança dans la chambre.

« Le jeune homme , stupéfait de cette brusque invasion dans son logis, tourna machinalement son arme contre l'arrivant.

« Mais ce dernier s'écria :

« — Un instant, Monsieur, de grâce!.;, ne me tuez pas et expliquons-nous... — Vous me prenez pour un voleur, je le vois, et vous vous trompez..;

i — Qui êtes-vous, Monsieur?... — demanda le jeune homme sans abaisser le canon menaçant de son pistolet.

-—Qui je suis?— un gentilhomme dans le plus grand embarras...

« — Comment vous trouvez-vous ici?..,

« — Je m'y trouve parce que je ne pouvais pas faire autrement.

* — Pourquoi ètes-vous entré chez moi en brisant la fenêtre ?. . .

« — Ah! pardieu!... la question est bonne!... Je suis entré ainsi parce que je n'avais pas de porte à ma disposition, et que je voulais vous empêcher de faire la plus haute et la plus irréparable de toutes les folies!...

« ■— Laquelle, Monsieur?... — - demanda le jeune homme d'un ton hautain.

« — Celle de vous brûler la cervelle !..,

« — Je trouve au moins étrange, Monsieur, que vous vous permettiez ainsi...

c — De me mêler de ce qui ne me regarde point, n'est-ce pas?... — interrompit le voleur.

« — Précisément.

« — Mon Dieu, Monsieur, mettez-vous à ma place, et vous verrez qu'il n'y a rien au fond de plus naturel...

« — Ah!... par exemple!...

« — Écoutez, — mais, d'abord, je vous dois une explication, la voici : — J'ai l'honneur de vous répéter que je suis gentilhomme, je pourrais ajouter même que je suis grand seigneur... — J'étais tout-àl'heure (entre jeunes gens, cela s'avoue) , j'étais en tête-à-tète avec l'une des plus charmantes femmes de Paris.. Mais mariée, hélas ! pour son malheur et pour le mien !..

6i UN GENTILHOMME

— nous en étions aux plus tendres épanchements , quand une camériste fidèle nous prévint que le mari jaloux, qu'on croyait absent pour deux jours, arrivait à l'improviste... Ceci est le déplorable dénouement des trois quarts des bonnes fortunes... — Je me sauve... — en me sauvant je fais du bruit... — on crie au voleur,— on me poursuit, —je me trompe de chemin, — je ne sais plus oùje vais, — je monte au grenier, — on me poursuit encore, —je m'échappe par une lucarne, je cours sur les toits, on me poursuit toujours, —je risque de me casser cent fois le cou, — enfin j'arrive au-dessus de cette terrasse, — j'y descends, comptant y rester jusqu'au matin pour ne pas causer quelque nouveau scandale, — je regarde par ia fenêtre, — je vous vois au moment de vous brûler la cervelle et je prends la liberté de

vous distraire dans cette occupation, parce qu'il me semble que, quels que soient vos chagrins, il ne doit pas être tout-à-fait impossible d'y trouver des consolations et des remèdes...

« Tout ce qui précède avait été dit d'un ton si franc, — le récit d'ailleurs était si naturel et tellement confirmé par la bonne mine du nouveau venu qui ressemblait bien plus à un amant qu'à un voleur, que le jeune homme mit aussitôt de côté toute défiance.

« Il reposa son pistolet sur la table, et il répondit :

« — Je vous sais bon gré de l'intention, Monsieur, mais à mes chagrins il n'y a pas de remède...

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