W GENTILHOMME
« — Qui sait?...
« — Moi, Monsieur, moi, je le sais...
« — Ah! si j'osais...
« —Quoi donc?
« — Vous demander une confidence à laquelle je n'ai aucun droit...
« — A quoi bon?...
« — Je ne puis que vous répéter, qui sait ?
« — Tenez-vous réellement, Monsieur, à savoir pourquoi je veux mourir?
« — Si j'y tiens?... mais j'y tiens énormément, puisque je me suis promis à moimême que je vous déciderais à vivre...
DE GRAND CHEMIN. Gl
« le jeune homme secoua la tète.
« — Enfin, essayez , — reprit le voleur.
t — Je le veux bien, Monsieur, puisque vous le désirez... —D'ailleurs ce récit est court et ne renferme rien dont je doive rougir... — Ce matin encore, j'étais le plus heureux de tous les hommes...
« — Et cette nuit vous voulez mourir !... —interrompit vivement l'inconnu, —alors, c'est qu'il s'agit d'un chagrin d'amour...
« — Vous allez voir, Monsieur : — Mon père habite la province, moi j'ai fait mes études à Paris où j'ai de la famille ; — depuis plusieurs années j'aime une belle jeune fille, — notre union était décidée, et je devais l'épouser dans quinze jours. — Il avait
G 8 UiN GENTILHOMME
été convenu que j'achèterais une petite charge au Châtelet , et, il y a trois jours, mon père m'a envoyé une somme de six mille livres pour le premier paiement de cette charge, — paiement qui doit avoir lieu demain..,
« Cet après-midi, en sortant de chez ma fiancée, je fis la rencontre, dans la rue Saint-Honoré , d'un de mes camarades d'école, un excellent garçon, quoique de mœurs un peu légères, — un hon cœur, mais une tête folle. . .
« 11 m'invita à dîner, —je n'osai pas refuser, et il me conduisit à la taverne du Charriot'cCOr, que vous connaissez sans doute. ~
« — Oui... oui... —répondit l'inconnu,
DE GRAND CHEMIN. fi 9
« Le jeune homme reprit:
« — Je vis d'habitude avec la plus grande sobriété. — Aussi les vins capiteux dont mon ami m'abreuva me portèrent-ils facilement à la tête.
« En sortant de la taverne, j'étais, non pas ivre, mais très-animé.
« Mon ami me demanda si j'avais du bonheur au jeu.
« Je lui répondis que je n'en savais rien, par la raison bien simple que jamais de ma vie je n'avais touché une carte.
« J'ajoutai que je n'aimais pas le jeu, — que je détestais lus joueurs et que je m'é-
tais juré à moi-même de ne jamais rien hasarder sur un tapis vert, fut-ce même une somme complètement insignifiante,
« Mon ami se mit à rire.
Le chevalier.
(Suite.)
«— Tu as juré,— me dit-il ensuite,— c'est fort bien, et tu dois tenir ton serment. — Mais ce serment ne t'engage qu'à ne jamais hasarder ton argent, et te laisse parfaitement le droit de jouer pour le compte d'un autre...
« -* Sans doute ; mais dans quel but le ferais-je?
« — Dans le but de m'obliger.
« — T'obliger? de quelle façon?
« — Ne sais-tu pas que celui qui perd sa virginité de joueur gagne toujours ; — comme si la fortune se plaisait à accabler de ses faveurs l'homme qui les lui demande pour la première fois?
« — Je sais qu'on le dit.
« — Et on a raison de le dire ; — l'expérience a prouvé cent fois, mille fois, que rien n'est plus vrai... — Or, je ne te le cacherai point, je me trouve en ce moment dans un très-grand embarras d'argent. — 11 me faut, ce soir même, une somme assez
importante. — Je ne sais à qui m'adresser pour me la procurer, et c'est le ciel qui m'a fait te rencontrer , car il ne tient qu'à toi, sans te donner la moindre peine, de venir à mon aide.
« — En jouant pour toi, n'est-ce pas?
« — Oui.
i — Demande-moi toute autre chose ,• mais pas cela.
« — Pourquoi?
« —Je t'ai déjà dit quelle répugnance m'inspirait le jeu.
« — Enfant ! — ce n'est pas jouer que de faire ce que tu feras, puisque tu ne courras ni le risque de perdre ni la chance de gagner.
« — 11 me semble que toucher seulement une carte me porterait malheur.
« — Quelle folie !. . . Et c'est pour obéir à un pressentiment aussi absurde que tu refuserais de venir en aide à un ami?
« — Mais, qui te dit qu'au lieu de gagner, comme tu y comptes, je ne perdrai pas, au contraire?
« — Oh ! quant à cela, j'ai une conviction inébranlable. —D'ailleurs, encore une fois, que risques-tu?...
« Mon ami s'aperçut bien que je faiblissais et que je ne trouvais pas grand chose à répondre à ses raisonnements captieux.
« Il redoubla ses instances.
« Je résistai encore pendant quelques instants, mais seulement pour la forme.
« Puis je cédai.
« — Eh bien, soit! — lui dis -je, —je ferai ce que tu me demandes ; mais, je t'en préviens, à huit heures précises je serai obligé de quitter le jeu,
« Il était en ce moment sept heures.
« A huit j'étais attendu chez ma fiancée.
« — Nous avons une heure devant nous, — répondit mon ami,— c'est plus de temps qu'il ne nous en faut. — Seulement, ne perdons pas une minute.
« — Où donc allons-nous?
« — Tout près d'ici.
« Et mon ami m'entraîna.
« Il me fit faire une centaine de pas , toujours dans la rue Saint-Honoré, et, me prenant par le bras, me fit entrer avec lui dans une maison d'assez belle apparence.
« Nous montâmes au premier étage.
« Dans plusieurs salles brillamment éclairées, une foule de gens se pressaient autour des tapis verts.
« Les uns avaient des visages pâles et bouleversés ; les autres, des yeux étincelants d'une joie avide.
« Ces figures de joueurs m'épouvantèrent.
« L'ardente atmosphère de ce tripot m'étouffait.
« Je vous le jure, Monsieur, ces monceaux d'or que je voyais ruisseler et étinceler devant moi, ne m'inspiraient pas le moindre sentiment de convoitise.
« J'aurais donné beaucoup pour pouvoir m'enfuir; mais mon ami me tenait toujours par le bras, et je n'osais pas, après lui avoir cédé, le quitter ainsi brusquement.
« Ah ! pourquoi n'ai-je pas eu ce courage?...
« Mais maintenant il est trop tard, et les regrets ne servent à rien !..
« Je me laissai donc aller, bien résolu seulement à abréger l'épreuve autant que possible.
« Mon ami me dit de m'asseoir à une table.
« Je m'assis.
« Il mit de l'argent devant moi, et me dit de tourner des cartes.
« Je ne connaissais rien à la marche du jeu ; —je ne savais même pas quel était ce jeu. — J'obéis machinalement.
« — Gagné !... — s'écria mon ami.
« — Et maintenant, — demandai-je, — que faut-il faire ?
« — Continue.
« Je continuai à tourner des cartes.
« — Gagné !.. — s'écria-t-il de nouveau.
« J'ignorais complètement 'pourquoi nous avions gagné : — j'agissais comme un automate.
« Je faisais tomber des cartes les unes
sur les autres, ou bien à droite ou à gauche, selon les indications de mon ami , et nous gagnions toujours.
« Bientôt tout l'or qui se trouvait sur la table était devant moi.
«Il devait y avoir là, ce me semble, vingt ou vingt-cinq mille livres tout au moins.
« Il n'était bruit, dans les salles du tripot, que de ce bonheur inouï, constant, phénoménal.
« Les autres parties se trouvaient abandonnées ; on s'entassait autour de la table à laquelle j'étais assis.
« Je regardai ma montre.
« Il était huit heures inoins quelques minutes.
« Je me levai.
« — Prends tout ceci, — dis-je à mon
ami en lui montrant le tas d'or ; — moi, je m'en vais.
« De pourpres qu'elles étaient, ses joues devinrent pâles.
« — Tu pars ! — s'écria-t-il , — tu pars en ce moment !... Au plus fort de ta veine !
« — Je t'ai prévenu d'avance.
« — Mais, malheureux ! c'est ta fortune que tu refuses !... Ta chance ne se démentirait pas!... A minuit nous aurions cent mille écus!...
« — C'est possible ; mais, maintenant que je t'ai rendu le service que tu me demandais, n'exige point que je reste plus longtemps, car, je t'en préviens, je ne céderais pas.
« Mon ami me prit les mains et me les serra convulsivement.
« — Au nom du ciel ! — me dit-il, — reste encore une demi -heure... — un quartd'heure... — cinq minutes. — La moitié de cet or t'appartient ; — prends-la ; — ne la risque pas si tu veux , mais continue avec le reste.
« Tout mon sangfroid m'était revenu;— j'avais pris un parti irrévocable.
« — Je ne veux pas un écu de cet argent, — répondis-je, — et je pars.
« — Pauvre fou ! — murmura mon ami en me lâchant les mains et en haussant les épaules; — pauvre fou!... puisque tu le veux, va donc!...
« Et il me laissa le passage libre.
82 Urj GENTILHOMME
« Je m'éloignai aussitôt, mais pas assez vite pour ne pas le voir s'asseoir à cette même place que je venais de quitter.
« Je descendis lentement l'escalier.
« Au moment de poser le pied dans la rue, je rabattis mon chapeau sur mes yeux.
« J'avais honte que l'on me vit sortir de cette maison, il me semblait que je quittais un mauvais lieu.
« Jugez, Monsieur, de ce que j'éprouvai lorsque, à peine après avoir franchi le seuil, je sentis une main se poser sur mon épaule.
« Je me retournai vivement, auae troublé qu'un coupable surpris en flagrant délit.
« J'étais en l'ace du père de ma fiancée i...
« Dieu m'en est témoin, j'aurais mieux aimé braver la pointe acérée d'une épée nue.
« Mon futur beau-père me regarda sévèrement.
« — Henry, — me dit-il, — d'où venezvous?
c Je baissai la tête sans répondre, et toute présence d'esprit me manqua.
« — Au moins je le vois, — reprit-il, — vous avez encore une sorte de pudeur et vous ne descendez pas au mensonge!...
Mais est-il bien possible que j'aie promis ma fille à un joueur!...
« — Monsieur!... — m'écriais-je.
« Il m'interrompit.
Ne cherchez point à vous justifier,
— dit-il, — on ne sait le chemin des tripots que quand on est joueur !... — Toute ma confiance , hélas ! est perdue, et je tremble pour l'avenir de ma fille !...
« J'avais eu le temps de me remettre un peu de ma première émotion ; je parlai de ma rencontre avec mon ami et du service que je n'avais pu refuser de lui rendre.
« Mon futur beau-père m'écouta d'un air de doute manifeste.
« Évidemment il ne me croyait pas, et la défense que j'entreprenais, et qui lui paraissait mensongère, lui pesait beaucoup.
« il rompit brusquement l'entretien.
« — C'est demain, je crois, —me dit-il, — que vous devez faire le premier versement sur le prix de votre charge?...
DE GIIAM) CHEMIN, 85
« — Oui, Monsieur.
« — De combien est ce versement?
« — De six mille livres.
« — Vous avez l'argent?
« — Oui, Monsieur, mon père me l'a envoyé il y a quelques jours.
« — Le portez-vous sur vous?
t — Non , Monsieur, il est chez moi , bien en sûreté, dans une cachette introuvable.
« — J'ai affaire demain au Châtelet, si vous voulez venir me prendre nous irons ensemble, — me dit-il alors d'un ton quelque peu radouci.
« — A midi je serai à vos ordres.
« — Je vous attendrai.
• Nous étions arrivés à la porte de la maison de mon futur beau-père.
« Nous entrâmes.
Le Chevalier.
{Suite),
-— Je vous ai déjà dit, Monsieur, — reprit le jeune homme qui parlait à notre inconnu, — je vous ai déjà dit que j'adorais ma fiancée...
« Cependant la soirée que je passai auprès d'elle fui l'une des plus tristes dont je
me souvienne.
88 UiN GENTILHOMME
« Au lieu de la gaieté vive, — de la cordialité franche , — de la tendresse affectueuse qui régnait d'habitude entre nous, il n'y avait que trouble, embarras, hésitation.
« Nous étions tous froids et contraints.
« On eût dit que la défiance, — le soupçon, — le doute, — s'étaient glissés entre moi et ce vieillard qui jusqu'alors m'avait traité comme un fils, et cette jeune fille que déjà je regardais comme ma femme.
« Mon cœur se serrait involontairement.
« L'avenir m'apparaissait couvert d'un crêpe; — j'avais comme le pressentiment d'un malheur!...
« Quelle faute avais-je donc commise?
« Si un tel état de souffrance était la pu-
nition du service que je n'avais pas osé refuser à mon ami, cette punition n'étaitelle pas bien cruelle?
« Depuis mon arrivée, la conversation avait été languissante.
« Elle s'éteignit tout-à-fait , et je fis de vains efforts pour la ranimer.
« Alors, n'y pouvant plus tenir, je pris congé beaucoup plus tôt que d'habitude, et, profondément triste et découragé, je me mis en devoir de regagner ma demeure.
« Comme de coutume , en passant devant la loge du concierge, je me munis de la lumière qui devait me guider dans l'escalier.
« Je montai.
« En ouvrant ma porte, je sentis un fris-
son passer dans tous mes membres et descendre jusqu'à mon cœur.
«J'avais la fièvre, et cependant une sueur froide mouillait mon front.
« J'avais peur!...
« De quoi?
« Je l'ignorais moi-même, mais, je vous le répète, j'avais peur!...
« Une seconde de réflexion me prouva que j'étais fou !
« J'allais rire de moi-même et je promenais autour de cette même pièce où nous sommes, un regard vague et distrait, lorsque je vis...
« Je vis les serrures brisées et les tiroirs ouverts de ce meuble!., de ce meuble qui renfermait mes six mille francs !..
« Je poussai un cri... —je m'élançai... jefouillai, d'une main avide ettremblante, le linge et les vêtements...
« Hélas! Monsieur, le voleur était bien renseigné et bien habile !.. .
« L'argent n'était plus là!..
« Il me sembla que j 'allais devenir fou ! . . il me sembla que ma tête allait éclater !..
« Je comprenais clairement qu'entre moi et le père de ma fiancée tout était fini désormais!..
« Que lui dire, le lendemain, quand il verrait que je n'avais plus les six mille livres?..
i Lui raconter le vol dont je venais d'être victime !..
' Allons donc!..
« Il ne me croirait pas, — et il aurait raison, — car y a-t-il quelque chose au monde de plus invraisemblable que cette complication d'événements qui se réunissent pour me perdre ?..
« ïl me répondrait :
« — La vérité est lumineuse comme le soleil!., non-seulement vous avez joué et vous avez perdu, mais encore vous avez menti !.. — jamais ma fille n'appartiendra à un joueur et à un menteur !..
c Je ne me faisais aucune illusion, — mon malheur m'apparaisait dans toute son étendue!..
« Soudain, une pensée me vint... une pensée consolante , qui , je le crus du moins dans ce premier moment, ne pouvait m'ètre envoyée que par mon ange sauveur.
» Je me souvenais de mon ami que j'avais laissé devant le tapis vert de la maison de jeu, possesseur de sommes énormes gagnées pour lui, par moi, et dont il m'avait offert la moitié...
« Certes, il ne refuserait pas de me prêter, pour quelques jours, ces six mille livres qui allaient me rendre la vie...
« Je me précipitai hors de chez moi, et je courus comme un fou jusqu'au tripot de la rue Saint-ÏIonoré.
« J'y arrivai, tellement défait et si haletant, que ceux qui me rencontrèrent dans l'escalier et dans les premiers salons me regardèrent avec une stupeur manifeste.
'( Mais je ne m'en inquiétai guère.
« Une foule compacte était toujours amassée autour de cette table où j'avais
joué moi-même trois ou quatre heures auparavant.
« Je fendis cette fouie, malgré les murmures qui s'élevaient sur mon passage.
« Mon ami était encore là, — debout, plus pâle que le spectre de la faim, — ses cheveux en désordre ruisselaient sur son front, — sa chemise, déchirée par ses ongles, laissaient voir a demi sa poitrine.
« Dans ses deux mains crispées il tenait deux poignées d'or, mais il n'y avait plus rien devant lui.
c Son regard s'arrêtait, avec une ardente fixité, sur un homme impassible assis en face de lui et qui tournait lentement des cartes.
c —Écoute-moi... — lui dis-je à l'oreille.
« — Plus tard ! — me répondit-il brusquement, en m'écartant du geste.
« — Au nom du ciel !.. — répétais-je, — écoute-moi ..
« — Plus tard... — me dit-il pour la seconde fois et avec un accent farouche.
« — Gagné! — s'écria en ce moment l'homme qui tenait le jeu.
« — Perdu !.. — murmura mon ami, — perdu !.. encore perdu !..
« — Messieurs, — fit l'autre joueur en éparpillant son tas d'or, — il y a six mille livres...
« Je saisis mon ami par les deux bras et etje lui dis i
« __ H faut que tu me prêtes six mille
livres... il le faut, où je suis perdu... il le faut, où je vais me tuer !..
« Il me regarda d'un œil étrange et comme hébété, puis, avec un rire sardonique qui faisait mal à entendre, il s'écria :
« — Six mille livres!., tout à l'heure j'en avais trois cent mille !..
« — Et tu as tout perdu?..
« — Tout, excepte cela...
« Et il me montrait l'or qu'il avait dans ses mains.
« — Eh bien ! — repris-je, — il doit y avoir là au moins six mille livres... prêteles moi, et tu me sauves...
« — Messieurs, — répéta l'homme impassible, — faites votre jeu, — il y a six mille livres à la banque...
« — Donne, — murmurais-je, — au nom du ciel!..
« M'avait-il entendu? M'avait-il écouté?
« Je ne sais.
c — Je tiens tout ! — dit-il.
« Et il jeta ses deux poignées d'or sur la c table.
« Les cartes tombèrent une à une.
« Cela dura longtemps.
« Celui que j'avais appelé mon ami, et qui, dans ce moment, m'envoyait à la mort, labourait sa poitrine avec ses ongles et la dentelle de sa chemise se maculait de taches roses.
« Une dernière carte tomba.
« __ Gagné?— fit l'autre joueur, iv. 7