U.N GENTILHOMME
« — Sans doute.
« — Vous me prêteriez six mille livres?
« — Pourquoi non?
« — Mais, Monsieur, vous ne me connaissez pas...
« — Je vous connais assez pour vous obliger... — d'ailleurs, en me recevant chez vous tout-à-Pheure , vous m'avez rendu un fort grand service, je ne fais donc que m'acquitter...
« — Est-ce possible?... — murmura le jeune homme, — est-ce bien possible?..
— ah ! Monsieur, Dieu vous a envoyé vers moi ! . .
i — Dieu ou le Diable, peu importe !..
— l'essentiel est que je sois venu. — Pour quand vous faut-il cet argent?
« — Mais, pour demain matin, à midi...
« — Vous l'aurez dans une heure... — vous plaît-il de venir avec moi ?
« — Quoi , vous voulez , cette nuit même?..
« — Mieux vaut en finir tout de suite, et, si cela ne vous dérange pas trop de sortir...
« — Me voilà, Monsieur, me voilà...
« Les deux jeunes gens quittèrent ensemble la maison.
« Us marchèrent longtemps, dans la direction du Marais.
« Enfin, à l'angle d'une rue, l'inconnu s'arrêta :
« — Attendez-moi la, Monsieur, je vous
en prie, — dit-il, -■ et n'en bougez pas avant mon retour. . .
* Et il s'éloigna.
« Le jeune homme s'appuya contre une borne et attendit en effet.
« Une demi heure se passa.
« Puis une heure.
« Le pauvre garçon ne tenait plus en place, — la fièvre revenait brûler le sang dans ses veines.
« Il tremblait d'avoir été le jouet d'une cruelle mystification.
« Cependant un reste d'espoir le soutenait encore.
« — Il reviendra! — se disait-il à lui-
même, — pourquoi m'aurait -il ainsi trompé, moi qui ne lui ai pas fait de mal?..
Le Chevalier.
(Suite).
« Enfin, à quelques pas de lui, se fit entendre un léger bruit.
« Il regarda.
c C'était l'inconnu.
c — Me voilà , — dit ce dernier , — je
vous demande mille pardons , Monsieur, de vous avoir fait si longtemps attendre , mais je vous jure qu'il n'y a pas de ma faute... — Voulez-vous avoir la bonté de prendre ceci...
« Et , tout en parlant, il lui mettait entre les mains une boîte assez lourde.
* Puis il ajouta :
« — Maintenant que vous voici tiré d'embarras, permettez que je vous quitte... j'ai peu l'habitude des excursions sur les toits et j'éprouve le besoin, je vous l'avoue, de prendre un peu de repos...
« —Comment, Monsieur, — s'écria le jeune homme , — nous nous séparons ainsi...
« — Dam ! à moins que nous ne pas-
sions le reste de la nuit à nous promener de long en. large dans la rue...
« — Mais , Monsieur , comment reconnaître cet immense service que vous me rendez si généreusement?..
« — Ah ! de grâce , ne parlez pas do cela...
« — Cette somme que vous mettez à ma disposition , je ne l'accepte qu'à titre de prêt!..
« - Oh! bien entendu...
« — Quand voulez-vous que je vous la rende?..
« — Quand vous voudrez... quand vous pourrez... ne vous préoccupez pas de cela...
« — Je tiendrais beaucoup & vous rlnn-
ner un titre en règle , une reconnaissance écrite...
« — A quoi bon?..
« — Mais, ce me semble, à assurer le recouvrement de cette créance...
« — Est-ce que vous me prenez pour un créancier, par hasard ?..
« — Oh ! pas le moins du monde...
« —Eh bien?..
« — Seulement je pense que je puis venir à mourir avant de m'être acquitté...
« — Oh ! dans ce cas, le regret que j'aurais de votre mort me ferait complètement oublier la bagatelle en question...
« — Au moins , je l'espère , nous nous reverrons encore?..
« —.le n'en sais rien, mais c'est possible...
« — Me permettez-vous de me présenter chez vous ?
« — Je le voudrais, mais des raisons impérieuses me défendent de vous y engager.
« — Mais, votre nom, Monsieur, votre nom, il faut au moins que je le sache... pour bénir mon bienfaiteur et pour acquitter ma dette...
« —Mon nom?., vous le saurez...
« — Quand?
« — Aussitôt que vous serez rentré chez vous...
« — Et, de quelle façon , Monsieur?..
« — En ouvrant cette petite boîte que je vous ai remise... vous y trouverez quel-
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ques lignes qui vous apprendront ce que vous désirez savoir...
« — Bien vrai?..
« — Je vous en donne ma parole d'honneur... et sur ce, Monsieur, bonsoir.
« Après avoir prononcé ces derniers mots , le voleur s'éloigna rapidement et disparut, comme la première fois , au détour de la rue.
« Le jeune homme rentra chez lui.
4 Ses bougies brûlaient encore.
« Il ferma la porte avec soin et ouvrit la petite boîte.
« Elle renfermait deux ou^trois poignées d'or , — un coffret en maroquin , et un papier plié en quatre.
« Avant môme de compter l'or, il déplia le papier et lut ce qui suit :
« Acceptez sans scrupules les six mille livres ci-jointes.
« Ce n'est qu'une restitution.
« Un voleur vous les avait prises — un voleur vous les rend.
« Vous ne devez rien à personne.
« Permettez-moi, seulement, de joindre « à ces quelques louis un collier de peu de « valeur, qui, je l'espère, ne fera pas trop « mal dans la corbeille de mariage de votre « charmante fiancée.
« J'aurais le plus grand plaisir à vous « revoir , vous n'en doutez pas , — mais « une entrevue , vous le comprenez main- « tenant , serait fort embarrassante pour « tous les deux.
« Cependant il est possible que le ha- « sard nous remette un jour en face l'un « de l'autre.
« Dans ce cas, vous pouvez compter sur « l'absolu dévouement
« De votre empressé serviteur ,
« Le Chevalier. >
« Le jeune homme, stupéfait, ouvrit le coffret de maroquin.
« Il contenait un collier de brillants de la plus belle eau, et d'une valeur de quinze mille livres, tout au moins.
« Le lendemain il payait les six mille livres.
« Huit jours après, il épousait sa iiancée.
« Et maintenant , mon cher vicomte ,
pour la seconde fois , je vous répéterai :
— Qu'en dites-vous?
— Ma foi, — répliqua Denis, — je dis que je commence à croire à la véracité de ce proverbe: Généreux comme un voleur!..
— Et vraiment, — poursuivit M. d'Angennes , — ce ne sont pas là les seuls traits que je sache relativement au chevalier, — il en est une foule d'autres, que tout Paris connaît, et qui rendent son nom populaire... — Si je ne craignais d'abuser de votre attention, je vous raconterais une dernière anecdote, d'un genre absolument différent et que tout le monde à peu près ignore, parce que le principal personnage avait le plus grand intérêt à la cacher.
Denis s'unit aux autres auditeurs, pour ?. 8
prier M. d'Angenries de ne point s'arrêter en si beau chemin.
Le marquis ne se fit pas prier, et reprit :
— Vous savez que M. le lieutenant-général de la police du royaume a la prétention, plus où* moins justifiée, d'être le plus habile magistrat du temps passé , présent et à venir.
<' C'est assez vous dire que les exploits de cet introuvable chevalier sont le cauchemar de son existence , et que le plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait voir rouer en place de Grève le hardi et mystérieux voleur.
« Mais vainement il a doublé ses brigades et stimulé, par tous les moyens possibles , le zèle et l'activité de ses ténébreux agents, — ses combinaisons les mieux
ourdies n'amènent pas le plus petit résultat.
a Enfin, le mois passé, en désespoir de cause , il imagina de promettre une récompense de vingt-cinq mille livres à celui qui lui donnerait un renseignement quelconque , propre à lui faire mettre la main sur l'insaisissable voleur.
« Vingt-cinq mille livres?.. — la somme était ronde!., —le chevalier devait avoir des complices, et, pour trouver des Judas, il n'est pas toujours besoin de les payer si cher!
« Je dois ajouter que monsieur le lieutenant de police avait en outre promis grâce pleine et entière au délateur , quel qu'il fut, etde quelques méchantes actions qu'il se fut rendu coupable.
« Peu de jours après que l'annonce de cette prime eut été répandue dans le public, un petit vieillard se présenta à l'hôtel du lieutenant de police, et demanda une audience.
« Ce petit vieillard était vêtu d'une houpelande verte, fourrée de peaux de renard bleu et garnie de galons et de brandebourgs en or quelque peu terni.
« Un petit chapeau lampion couvrait sa perruque soigneusement poudrée.
« Il était chaussé de bas de soie noirs et de souliers à larges boucles d'argent.
« Il marchait avec quelque difficulté et s'appuyait, en marchant, sur une longue canne à pomme d'or,
« Son visage , aussi ridé qu'une pomme de reinette trop mûre ; avait dû être fort
agréable jadis, — ses yeux singulièrement brillants, conservaient, malgré l'âge, une expression spirituelle et animée.
« On le conduisit au premier secrétaire qui lui demanda ce qu'il voulait.
« — Je voudrais , — répondit-il, — parler à monseigneur le lieutenant de police.
« — Pour affaire de service?
« — Précisément.
« — Ne pouvez-vous me dire de quoi il est question?
« — J'aurai l'honneur de le dire à monseigneur lui-même.
> « — C'est que monseigneur est occupe
et ne peut vous recevoir.
« —Vous en êtes sûr?