‹ Un gentilhomme de grand chemin (volume 3)Chapitre 7 sur 16 · M 8 UN GENTILHOMME · texte numérisé non relu

M 8 UN GENTILHOMME

« — Parfaitement sûr.

« — Alors j'aurai l'honneur de revenir un autre jour.

« — Un autre jour , ce sera comme aujourd'hui.

« — Monseigneur est donc toujours occupé?

« — Toujours.

« — Il faudra cependant bien que je le voie, pour toucher les vingt-cinq mille livres...

« — De quelles vingt-cinq mille livres parlez-vous?

« — Eh ! pardieu , de celles qui sont promises à qui fera trouver le fameux chevalier.,.

« Le secrétaire fit un brusque haut le corps.

« — Est-ce donc au sujet du Chevalier que vous désirez entretenir monseigneur?

— s'écria-t-il.

« — Vraisemblablement.

« -^ Et, qu'avez-vous à lui apprendre?

« — J'ai le plaisir de vous répéter que j'aurais l'honneur de le lui dire à lui-même. Mais , s'il est occupé, ainsi que vous me l'affirmiez tout-à-1'heure, je serais désespéré de le déranger , et je reviendrai...

« Le secrétaire s'était levé.

« — Attendez un instant, je vous en prie, Monsieur, — dit-il au vieillard.

« Et il. sortit de son cabinet.

c Le vieillard) ausaitôJ qu'il se trouva

seul, fit un mouvement d'épaules qui signifiait :

« — Allons donc !.. j 'en étais bien sur ! . .

« Au bout de trois ou quatre minutes, le secrétaire revint.

« — Monseigneur vous attend, — dit-il au vieillard, — voulez-vous venir avec moi.

« Le secrétaire et le vieillard traversèrent deux ou trois pièces , somptueusement meublées , mais désertes.

« Puis le jeune homme frappa à une porte.

« — Entrez , — « répondit une voix.

« Le secrétaire s'effaça pour laisser passer celui auquel il servait de guide.

« Tous deux pénétrèrent dans le cabinet particulier du lieutenant de police.

Le Chevalier.

(Suite),

— Je ne vous ferai pas le portrait de ce magistrat, Messieurs, — poursuivit le marquis d'Angennes, — vous le connaissez tous.

« Mais, peut-être, n'avez-vous pas eu tous l'occasion de visiter son cabinet, et une courte description devient nécessaire pour l'intelligence de ce qui va suivie.

« Ce cabinet est une grande pièce, entièrement garnie de tablettes d'ébène, qui supportent une innombrable quantité de manuscrits reliés en chagrin noir.

« Ces manuscrits renferment les notes les plus secrètes et les plus intéressantes que la police ait pu recueillir. —Beaucoup d'entre elles ont un rapport direct avec l'honneur des premières familles du royaume.

« Quelques tableaux de l'école italienne et des bustes en marbre blanc sur des gaines de boule, font seuls diversion avec l'uniformité un peu triste des reliures noires.

« Le bureau du lieutenant de police, bureau immense, en bois d'ébène, encom-

bré de papiers et de parchemins, fait face à la cheminée.

« À côté du bureau, et à portée de la main de monseigneur, se trouvent cinq ou six cordons, communiquant à autant de sonnettes dont l'une est destinée a appeler le secrétaire, l'autre le chef de service, et dont le reste donne dans les salles du rez-de-chaussée où se trouvent les employés et commis de toute sorte.

« A gauche est la caisse, véritable forteresse d'acier massif, toujours bourrée de sacs pleins d'or et de paquets de billets de caisse.

« Ceci est indispensable.

« De tout temps, et surtout à notre épo-

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que, l'espionnage et la délation se sont payés cher.

« Au moment où le vieillard et son guide entrèrent dans le cabinet que je viens de vous décrire, le lieutenant de police, vêtu de noir, coiffé de sa plus belle perruque et l'épée au côté, se tenait à demi renversé dans le large fauteuil placé en face de son bureau et semblait examiner avec attention un volumineux dossier.

« — Monseigneur, — dit le secrétaire en désignant le vieillard, — Monsieur est la personne de qui je viens d'avoir l'honneur de parler à Votre Excellence.

« Le lieutenant de police leva la tête et examina le nouveau venu pendant une ou deux secondes.

« Le vieillard resta impassible sous ce

regard qui , d'habitude , déconcerte les plus hardis.

c — Ah ! ah î — fit le lieutenant de police; — c'est Monsieur... fort bien...

« Puis il ajouta, en s'adressant au vieillard :

< — Comment vous appelez-vous Monsieur?

« — Le baron Stanislas-Louis-Aymer- Frédéric-Guillaume de Ghandos.

« — Vous avez, m'assure-t-on, des communications importantes à me faire, monsieur le baron?

« — Oui, Monseigneur.

« — Au sujet de ce fameux voleur qu'on surnomme le chevalier?

« — Oui, Monseigneur.

— Eh bien ! parlez, Monsieur, je vous écoute.

« — Je désirerais, Monseigneur, ne parler qu'à Votre Excellence.

t — C'est-à-dire que la présence de mon secrétaire vous gêne?...

« Le vieillard fit un geste qui équivalait à une affirmation.

« — Monsieur Escoublac, — dit le lieutenant de police au jeune homme, — laissez-nous, je vous prie... si j'ai besoin de vous tout-à-1'heure, je sonnerai...

« Le secrétaire s'inclina et sortit.

. « — Maintenant que nous voila seuls, monsieur le baron, — reprit le haut personnage, — j'attends...

« — .le suis aux ordres de Monseigneur.

« — Que savez-vous et qu'avez-vous à me dire?

« — Je demanderai d'abord à Votre Excellence la permission de lui adresser une question.

« — Faites, Monsieur.

« — Est-il vrai que vous ayez promis une somme de vingt-cinq mille livres à celui qui rendrait possible la capture du chevalier?...

« — Cela est parfaitement vrai.

* — Et, cette somme serait payée?...

« — En échange du renseignement, — pourvu, bien entendu, que ce renseignement fut sérieux et d'une utilité réelle et incontestable.

« —Oh! c'est bien ainsi que je l'entends, Monseigneur.

« — Sans doute, Monsieur, vous désirez gagner cette somme?

« — Je l'avoue, Monseigneur... vingtcinq mille livres sont un joli denier... Je suis àjpeu près ruiné, et, avec vingt-cinq mille livres, à mon âge, on se procure bien des petites jouissances..,

« — Eh bien ! Monsieur, l'argent est tout prêt, — il ne tient qu'à vous de le faire passer de ma caisse dans votre poche...

« — J'y fâcherai, Monseigneur.

« — Et maintenant que j'ai répondu à votre question, je vous répète : — qu'avezvous à me dire ?

« — J'ai à vous dire, Monseigneur, que je connais l'homme...

« — Le chevalier?... — s'écria vivement le lieutenant de police.

« — Lui-même, Monseigneur.

« — Et vous pouvez me le livrer?

« — A peu près.

« — Comment cela ?

< — Dam ! je peux vous le faire voir, — il ne tiendra qu'à vous de le prendre... Mais ce dernier point vous regarde

« L'œil du lieutenant de police étincela.

« — Ah ! que je le voie seulement, — fit-il, — et je réponds du reste... Mais, nie le ferez-vous voir de près ?

« — D'aussi près que nous sommes l'un de l'autre en ce moment, Monseigneur...

« — Vous en êtes oien sûr?...

« — J'en réponds sur ma tête.

« — Ce sera un service immense, Monsieur, et que je saurai reconnaître de plus d'une manière... — Et, quand pouvez vous faire ce que vous promettez?...

« — Ce sera quand il plaira à Monseigneur,

« — Le plus tôt sera le mieux.

« — Que Monseigneur me donne ses ordres.

« — Ah ça! vous approchez donc le chevalier continuellement ?

« — Oui, Monseigneur.

« — Vous vivez dans son intimité?...

« ■* Il est convaincu qu'il n'a pas d'ami plus dévoué que moi...

« Le lieutenant de police ne put s'empêcher de jeter sur son interlocuteur un regard méprisant.

i — Judas !... — murmura-t-il entre ses dents.

« Mais il était de son intérêt de ne rien

laisser paraître des sentiments qui l'agitaient, et il reprit :

« — Pouvez-vous, aujourd'hui même ?

t — Parfaitement, Monseigneur.

« — Vous savez où trouver notre homme dans une heure ?

« — Je sais où il est, au moment où j'ai l'honneur de parler à Votre Excellence.

« — Et il restera dans cet endroit?

« — Oui, Monseigneur, tant que je ne sortirai pas d'ici.

« — Il vous attend donc ?

« Le vieillard hocha la tête d'une façon qui signifiait clairement :

« — Oui.

« — Eh bien ! allons à l'instant même.

« — Comme vous voudrez , Monseigneur.

« Le lieutenant de police fit un mouvement pour se lever.

* Mais, sans achever ce mouvement, il se tourna de nouveau vers le vieillard et lui demanda :

« — Késistera-t-il?

« — Dam ! Monseigneur, tout ce que je puis vous dire c'est que le gaillard est jeune, fort et résolu...

c — Mais, sera-t-il seul r

« — Absolument seul.

« — Dans ce cas, combien croyez Vous

qu'il nous faudra d'hommes pour nous emparer de lui?...

« — Ma foi, Monseigneur, vous devez savoir mieux que moi combien il faut d'agents de police pour venir à bout d'un homme de courage.

« A cette réponse le haut personnage se mordit légèrement les lèvres.

« — Je prendrai quatre hommes sûrs, — fit-il.

« Et il se leva.

« — Et les vingt-cinq mille livres, Monseigneur, — murmura le vieillard.

t — Je vais les emporter dans ma poche ; — elles vous seront remises aussitôt que notre expédition sera heureusement terminée.

UE GRANU CHEMIN. 137

c En parlant ainsi, le lieutenant de police se dirigea vers le coffre-fort qu'il ouvrit.

c II prit un paquet de billets de caisse de mille livres chacun.

« Il en compta vingt-cinq qu'il glissa dans son gousset.

« — C'est bien la somme, — fît-il en se retournant, — et...

< Mais il n'acheva pas.

c Le prétendu baron de Chandos s'était complètement transfiguré.

« Il semblait avoir grandi de trois pouces.

« Sa perruque poudrée, jetée sur un coin du bureau, laissait voir ses cheveux épais et bruns.

t Le vieillard était un jeune homme.

« Ce jeune homme se tenait debout, à deux pas du lieutenant de police-

« Sur son bras gauche il portait un mouchoir de soie, plié en forme de cravate, et une longue et forte cordelette.

« Sa main droite dirigeait vers le magistrat le canon d'un fort joli pistolet de poche, tout armé.

c Le lieutenant de police ouvrit la bouche pour appeler à l'aide.

« L'inconnu ne lui en laissa point le temps.

« — Pas un cri , pas un mot , Monseigneur, — dit-il, — ou vous êies un homme mort !...— Votre vie, comme vous voyez, est entre mes mains. — Mais, si vous ne m'opposez aucune résistance, si vous

ne faites seulement pas le geste de vous approcher de ces cordons de sonnette que vous caressez du coin de l'œil, je vous jure que je ne vous ferai pas le moindre mal.

« — Enfin, — balbutia le magistrat d'une voix étranglée par la peur, — que voulezvous de moi ? -

« — Prenez d'abord la peine de vous asseoir, et je vais avoir l'honneur de vous l'expliquer.

« Le lieutenant de police se laissa tomber, tremblant, dans son fauteuil.

« L'inconnu le bâillonna solidement.

« Avec la cordelette il l'attacha au dossier et aux bras du fauteuil, de manière à ce qu'il lui fût complètement impossible de faire le moindre mouvement ( * ).

« Ensuite il lui dit :

* Ce fait et ceux qui précèdent sont rigoureusement

historiques

« — Je vous avais promis, Monseigneur, de vous montrer le Chevalier.., je tiens ma promesse : — Le Chevalier, c'est moi. — A vous maintenant de tenir la vôtre et de me payer la prime convenue. — Je l'ai bien gagnée, n'est-ce pas?

« Le lieutenant de police ne répondait pas, et pour cause.

« — Soyez tranquille, Monseigneur, — reprit le hardi voleur, — - je vous éviterai la peine de vous déranger... Je sais où est l'argent.

« Tout en parlant ainsi, il fouillait le magistrat et prenait le vingt-cinq mille livres.

« Puis il ajouta :

<r — J'ai fait plus que je n'avais promis, Monseigneur; non -seulement je vous ai

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fait voir le Chevalier, mais encore je l'ai amené dans votre hôtel... dans votre cabinet... Vous trouverez parfaitement juste, je n'en doute pas, d'augmenter un peu la récompense promise.

« Et le Chevalier, ouvrant le coffre-fort, bourra les larges poches de sa houppelande de tout l'or et de tous les billets qu'elles purent contenir.

« Ensuite il revint au lieutenant de police.

« — Monseigneur, — lui dit-il, — il est de bonne administration d'exiger un reçu des sommes payées. — Au diable ne plaise que je vous refuse ce titre, indispensable pour votre comptabilité.

a Et, prenant sur le bureau une feuille

de papier, en tête de laquelle se voyaient ces mots imprimés :

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