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Kergen lui était apparue comme une de ces visions angéliques qu'on ne peut oublier et qu'on garde , ainsi qu'en unsanctuaire, dans quelque recoin caché du cœur.
Instinctivement, il voulait conserver à cette vision sa pureté et son éclat primitifs.
11 sentait bien qu'entre l'ange et le bandit l'abîme était trop profond pour être jamais comblé et que , s'il cherchait à se rapprocher de la chaste enfant , ce ne serait que pour la flétrir.
Aussi sa résolution de ne jamais revoir Marguerite était prise , et d'une façon qui lui semblait irrévocable.
Mais Denis ne s'était point bien rendu compte, dans le premier moment, du sentiment qu'il éprouvait.
Ge sentiments c'était de l'amour.
DE GRANl» CHEMIN. H?)
C'en est dire assez pour que nos lecteurs comprennent combien devait être fragile une résolution prise par un homme aussi peu accoutumé à triompher de ses passions et à se vaincre lui-même.
Denis , cependant, lutta , — mais cette lutte ne fut pas longue , et l'issue ne pouvait être douteuse.
Quelque jours s'étaient à peine écoulés, que Denis n'avait plus qu'une pensée , plus qu'un but, plus qu'un désir, — c'était de courir au château de Kergen et de se retrouver auprès de cette même jeune fille qu'il s'était juré de ne revoir jamais.
Seulement, cette étrange modification dans ses projets pouvait entraîner pour lui des dangers réels.
D'abord, il lui fallait se mettre en vue ,
416 UN GEiNTILHOMME DE GRAND CHEMIN.
d'une manière toujours fâcheuse dans sa position.
Ensuite, pendant son séjour chez le vieux châtelain , mille circonstances fortuites pouvaient venir révéler son identité avec le chef redouté des gentilshommes de grand chemin.
Et alors...
Mais Denis ne voulait pas se préoccuper de tout cela, et il ne cherchait qu'un moyen de se revêtir d'une individualité d'erapruut, assez vraisemblable pour favoriser ses projets naissants.
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Kergen.
Denis se souvint fort à propos que, deux ou trois mois avant cette époque, un jeune gentilhomme français, voyageant à cheval avec son laquais, était tombé entre les mains (l'un détachement de la bande que commandait Roncevaux.
Ce gentilhomme avait été tué dans le
feu de l'action, en se défendant avec un courage désespéré.
Son cheval était par conséquent tombé au pouvoir des bandits, ainsi que sa valise qui renfermait certains papiers, auxquels dans ce temps-là Denis n'avait pas fait grande attention, et qui avaient été jetés dans un coin.
Denis fît chercher ces papiers qu'on reirouva sans peine, et les examina avec soin.
; C'était d'abord un passeport au nom du chevalier Raoul-Hector de Navailles.
L'âge et le signalement s'accordaient d'une façon presque identique avec l'âge et l'apparence de Denis.
Il y avait en outre plusieurs lettres de recommandation, adressées àdes banquiers, à de riches commerçants et à de nobles
personnages des principales villes d'Alleniagne.
D'autres lettres, écrites deFrance au chevalier de Navailles , renfermaient des détails de famille que notre héros étudia avec un soin tout pariicuher et dont il se promit bien de faire son profit en temps et lieu.
Denis, ensuite, rempKt de son plus beau linge et de ses vêtements les plus élégants la valise même de celui dont il allait usurper le nom.
Il mit dans sa poche une bourse pleine d'or.
Il fit seller le meilleur cheval des écuries, — la valise fut ajustée derrière la selle en guise de porte-manteau, et, ces différents préparatifs accomplis, il envoya chercher le lieutenant.
120 m GENTILHOMME
Ce dernier ne se fit point attendre.
— Vous me demandez, capitaine? — fitil en entrant dans la chambre somptueusement meublée, qui avait servi successivement au major et à son assassin.
— Oui, — répliqua Denis.
— J'attends vos ordres.
— lloncevaux, je quitte Falkenhorst.
— Aujourd'hui, capitaine?
— A l'instant même.
— Pour longtemps?
— Je ne le pense pas. — Vraisemblablement mon absence ne durera que quelques jours.
— Et puis-je, sans indiscrétion, capitaine, vous demander où vous allez ?
— Je ne le sais pas moi-même ; — j'ai h
I)K GKANO CHEMIN. 421
fantaisie de courir un peu le pays... de marcher fout droit devant moi, et de chercher des aventures pour mon propre compte...
— Comme un véritable chevalier errant des temps passés?
— Précisément.
— Et, qui emmenez-vous avec vous, capitaine?
— Personne.
— Quoi ! vous partez seul ?
— Oui.
— Est-ce bien prudent?
— Je n'ai pas l'habitude de craindre le danger. — D'ailleurs, seul, je serai plus libre.
i,%% UN GENTILHOMME
Roncevaux s'inclina en signe d'adhésion.
Puis il reprit : »
— En votre absence, capitaine, que ferons-nous ?
— C'estde cela, précisément, que je veux vous parler.
— J'écoute, capitaine.
— En mon absence, Roncevaux, je remets entre vos mains mon autorité tout entière...
— Je tâcherai de me montrer digne de cette confiance.
— Donnez-moi le parchemin qui est sur cette table, Roncevaux.
— Le voici, capitaine.
Denis prit une plume et écrivit les lignes suivantes :
« Au moment de m' éloigner du château de « Falkenhorst pour quelques jours, je déclare « que j'investis mon lieutenant Roncevaux de >i toutes les prérogatives de mon titre de capi- < taine^
€ Celui qui ne lui obéirait point et qui se li- « vrerait à son égard à quelque acte d'insubor- « dination, serait puni comme s il me désobéis- « sait à moi-même.
Fait et donné au château de Falkenhorst, 4 le onzième jour du mois d'août de l'année <i mil sept cent'*'
€ Jean Denis, chevalier de poulailler»
« capitaine des gentilslioramesde grand chemin.
Lorqiie Denis eût achevé d'écrire, il tendit le parchemin w Roncevaux.
^24 UN GEKTILIIOMME
— Voici de pleins pouvoirs en bonne forme, — lui dit-il ; — muni de cette pièce, vous pouvez tenter toutes les expéditions dont le résultat vous semblera devoir être favorable... — En un mot, jusqu'à mon retour, vous êtes le maître et le capitaine.
Honcevaux protesta de nouveau du bon emploi qu'il ferait de son autorité passagère.
Puis, Denis, allant rejoindre son cheval qu'on avait conduit à l'issue extérieure du souterrain, s'élança légèrement en selle, et, comme la jument mécklembourgeoise qu'il montait était une trotteuse hors Hgne, il partit à une allure assez rapide pour faire au moins cinq lieues à l'heure. — Son épagneul Fido le suivait gaîment.
Nous ne l'accompagnerons pas dans son
voyage, — quant à présent du moins, — et nous demanderons à nos lecteurs lapermission de les conduire au château de Kergen, vers lequel il se dirigeait.
Le baron de Kergen était le dernier rejeton, enligne masculine, d'une de ces vieilles souches de l'aristocratie allemande , dont les racines se perdent dans les ténèbres du moyen-âge.
A une époque plus reculée, le château de Kergen s'élevait comme un nid d'aigle au sommet d'une montagne abrupte et rocheuse, dont les flancs nus ne souffraient d'autres végétation que celle de maigres bruyères.
C'était aux jours lointains où les barons pillards s'élançaient de leurs castels, com-
me de véritables oiseaux de proie, pour s'emparer de ce qui passait à leur portée et se trouvait à leur convenance.
Mais, peu à peu, l'inexorable faulx du temps avait découronné la montagne de son diadème de tourelles féodales.
L'ancien château était devenu un monceau de débris que recouvrait de son manteau verdoyant le lierre, ce fidèle courtisan de toutes les ruines.
De cette humiliation du manoir antique il ne faudrait pas conclure que la maison de Kergen se fût amoindrie ou qu'elle eût perdu de son importance dans la contrée.
Non pas !
Elle s'était seulement transformée avec son époque.
Au pied de la montagne qui supportait
DE GPAND CHEMIN. 12*7
les ruines moussues dont nous venons de parler, s'étendait un parc de quatre cents arpents, magnifiquement boisé de chênes, d'ormes et de sapins séculaires.
Au milieu de ce parc s'élevait un château moderne, c'est - à- dire dont la construction était contemporaine du règne de Louis XIII.
Ce château, bâti par un architecte venu de France, était construit en briques rouges, que les années avaient brunies.
Les angles , les cordons, les- encadrements des portes et des fenêtres, ainsi que les couronnements des mansardes étaient en pierre de taille vermiculée.
Bref, ce grandiose édifice, à toits pointus et à girouettes armoriées, rappelait vaguement le palais de Fontainebleau.
128 UN 6ENTILHOMM1:
Les jardins qui entouraient immédiatement le château, et qu'il fallait traverser pour arriver aux futaies du parc, ne laissaient rien à désirer sous le rapport du style rococo le plus exquis.
Ce n'étaient partout que charmilles taillées en voûtes, en parasols, en murailles» — formant des quinconces et des labyrinthes.
Partout des ifs aflPectant les formes les plus bizarres ; — partout des bassins d'où s'échappaient des jets d'eau qui pouvaient rivaliser avec ceux de Versailles.
A l'angle de chaque allée , sur des piédestaux de granit , s'élevaient des statues mythologiques , qui , dans leur classique nudité , semblaient grelotter sous le ciel souvent brumeux de la froide Allemagne.
Les domaines dépendant du château de Kergen rapportaient, bon an, mal an, quarante mille livres de rentes , — ce qui en représente au moins soixante-dix ou quatre-vingt d'aujourd'hui.
Les barons de Kergen, propriétaires successifs de ces beaux domaines, étaient, nous le répétons, des gens de très vieille et très noble souche.
Plusieurs avaient rempli, à différentes époques , de grandes charges dans l'État.
Tous avaient tiré l'épée avec honneur au service de leur pays.
L'un des plus amers chagrins du baron Réginald de Kergen , alors vivant , était de penser que son illustre race allait s'éteindre en lui.
Nous disons s'éieindre, car le baron
n'ayant que deux filles le nom et les armoiries de Kergen allaient, après lui, se trouver effacées du grand livre d'or de la noblesse d'Allemagne.
Mais le mal était sans remède.
Hâtons-nous d'ajouter que ce vif chagrin n'empêchait point le vieux baron d'aimer ses deux filles avec la plus touchante tendresse, et de concentrer en elles et sur elles toutes les affections et tous les espoirs de sa vieillesse.
Nos lecteurs connaissent déjà Marguerite et Mina. — Ils savent , par conséquent , que toutes deux étaient de ravissantes jeunes fdles.
Réginald les avait eues à un âge déjà très avancé, et alors qu'il avait à peu près perdu tout espoir de devenir père.
De plus , la baronne de Kergen , la douce compagne de sa vie, était morte un an après avoir donné naissance à sa seconde fdle.
Toutes les facultés aimantes du baron s'étaient donc trouvées concentrées sur ces deux petites créatures qui lui souriaient dans leur berceau.
Aussi, nous le répétons, la tendresse que lui inspiraient Marguerite et Mina était de l'adoration.
Sans doute , pour avoir un héritier de son nom et de ses armes , il aurait donné la moitié de sa fortune et les dernières années qui lui restaient à vivre.
Mais cependant , si on lui avait pu proposer de voir une de ses filles se transformer en un fils, — nous n'affirmerions point qu'il y eût consenti.
L'Arrivée.
Les soirées d'automne étaient fraîches.
Le baron de Kergen , assis auprès d'un grand feu qui flamboyait dans l'àtre d'une haute cheminée armoriée , Hsait avec recueillement un énorme volume in-quarto , relié en maroquin vert , avec des coins et des fermoirs en argent.
Ce volume n'était autre que le célèbre Traité de Vénerie d'un écrivain français , messire Jacques du Fouilloux, gentilhomme Poitevin.
Réginald de Kergen atteignait sa soixante et onzième année.
Sa taille haute et droite, son allure ferme, annonçaient d'une façon irrécusable qu'il supportait gaillardement le fardeau de l'âge , et bien des jeunes gens lui auraient envié les restes de sa vigueur d'autrefois.
Grand chasseur et écuyer intrépide , le barpïi passait des journées entières à la chasse et à cheval sans éprouver la moindre fatigue, et c'est sans doute à l'habitude de ces exercices violents qu'il fallait attribuer en grande partie sa verdeur singulière et son admirable conservation.
Rien ne se pouvait voir de plus vénérable que la tête de ce beau vieillard.
Ses traits, fortement prononcés et d'une incontestable distinction , offraient une expression douce , bienveillante , et , si nous osons ainsi parler, véritablement ;t?<ztriarcale.
Ses cheveux , épais encore , et qu'il portait longs, étaient d'une blancheur sans mélange. — Leurs masses argentées encadraient son front haut et fier et ses joues hâlées par le grand air.
Ses grands yeux bleus avaient un regard vif et profond, qui devenait facilement aussi doux que le sourire de ses lèvres un peu épaisses.
Iiéginald portait habituellement un ha-
4 36 UN GENTIF.IIOMME
bit de chasse en drap gris , sur une veste de même étoffe et de même couleur.
Ses jambes , nerveuses et robustes , s'enfermaient tantôt dans de longues guêtres en cuir souple, tantôt dans des bottes à l'écuyère armées d'éperons d'acier.
Au moment où nous introduisons nos lecteurs auprès de lui , il venait , en arrivant de la chasse , d'échanger ses hautes bottes contre des bas drapés et des souliers à boucles d'argent.
Deux grands lévriers , au poil rude , accoutumés à forcer le sanglier dans ses bauges les plus impénétrables , étaient couchés à ses pieds sur le parquet de bois de chêne , à compartiments curieusement travaillés.
De temps en temps ces nobles compa-
gnons levaient vers le vieux gentilhomme leur tête intelligente et semblaient la mettre à portée de sa main pour solliciter une caresse qu'il leur accordait sans conteste.
Peu à peu , si intéressante que fût la lec* ture à laquelle Réginald se livrait , il sembla cependant s'assoupir.
Ses yeux se fermèrent à demi, — sa tête, s'appuyant sur le dossier du fauteuil , se pencha lentement d'une épaule à l'autre , — Ses doigts ne tournèrent plus les feuillets du Traité de Vénerie.
Cet état de somnolence aurait pu durer longtemps, s'il n'avait été interrompu tout à coup d'une façon brusque et imprévue.
L'une des portes du salon s'ouvrit vivement, et Marguerite entra, ou plutôt s'é-
lança dans cette pièce en s'écriant d'une voix que rendait haletante une joyeuse émotion :
— Mon père.... mon père....
Les deux chiens bondirent jusqu'à leur jeune maîtresse dont ils se mirent à lécher les mains.
Le baron, réveillé en sursaut, ouvrit les yeux et releva la tête avec une précipitation pleine de trouble.
— Mon père... oh ! mon père, — répéta Marguerite.
— Eh bien ! chère fille?... eh bien! qu'y a-t-il?... —demanda vivement Réginald.
— Bonne nouvelle!... bonnç nouvelle!...
il vient!...
— 11 vient, dis-tu?...
— Oui, mon père.
— Qui donc?
— Lui !... lui!...
-Qui, lui?
— Vous ne devinez pas?
— Non, en vérité, pas le moins du monde...
. — Eh bien ! celui que vous aviez tant envie de connaître et d'embrasser !... — l'inconnu dont chaque jour vous bénissez le souvenir!... ~ lui, enfin, lui, notre sauveur du mont Elster...
A ces mots, l'exaltation de Réginald sembla presque aussi vive que celle de Marguerite.
— Il vient!... — répéta-t-il, — il vient!... où est-il?... où est-il?...
La jeune iiile saisit son père par la main et l'entraîna jusqu'auprès de l'une des fenêtres.
— Regardez là-bas, — dit-elle.
Cette fenêtre donnait sur l'avenue, longue d'une demi-lieue , qui , depuis la grande route , conduisait au château.
A mi-chemin , à peu près , on voyait un cavalier qui s'avançait, au pas de son cheval , dans la direction du château.
La distance ne permettait point de se rendre compte des traits de ce cavalier.
Iléginald secoua doucement la tête.
— (^hère tille , — dit-il , — es-tu bien sûre de ne point te tromper? es-tu bien sûre que ce soit là ce brave jeune homme?
— Ah! — s'écria Marguerite, avec une
indéfinissable expression , — si j'en suis sûre!...
— Mais, il est impossible que, d'ici, tu distingues le visage de ce cavalier...
— N'importe, je le reconnais...
— Tu le reconnais ? . . .
— Oui.
— Mais, à quoi ?...
— Je ne pourrais le dire... car je ne le sais pas... mais je le reconnais...
— Enfin... — murmura Réginald avec un peu d'incrédulité, — tout à rbeure, nous verrons bien...
— Oui , mon père , — répondit Marguerite, — vous verrez... vous verrez, si je me trompe...
— Voilà qui est singulier, — poursuivit
\i<Z UN GENTILHOMME
le vieillard , — car enfin , moi , dont les yeux distinguent dans la nuée le faucon ou l'épervier, alors qu'ils ne paraissent encore qn'un point noir presque imperceptible, je vois au milieu de l'avenue un homme à cheval, sans doute, mais, quand bien même ce serait mon frère ou mon fils , je ne pourrais me vanter de le reconnaître...
Réginald et Marguerite avaient raison tous deux.
Marguerite était dans le vrai.
Le vieillard ne se trompait point.
A une semblable distance les yeux du corps étaient insuffisants, mais c'était avec ceux du cœur que Marguerite reconnaissait le nouveau-venu.
DE GRAND CHEMIN, i 43
La jeune fille n'avait point quitté la main de son père.
Elle l'entraîna hors du salon et le conduisit en haut de cet escalier formant terrasse qui dominait la cour d'honneur.
En ce moment, Denis, dont le regard perçant distingua deux êtres animés sur la plus haute marche du perron , mit son cheval au galop.
Cette allure rapide grandit le cavalier comme par enchantement.
Bientôt ses traits , et les détails de son costume, devinrent parfaitement distincts.
Alors Marguerite , qui sentait battre violemment son cœur dans sa poitrine émue , s'écria, avec un accent de joie et de triomphe :
— Eh bien , mon père ! ... eh bien ! vous voyez !...
— C'est donc bien lui? — demanda Réginald.
— Oui, c'est lui, mon père!... c'est bien lui!...
Cependant Denis avait franchi le reste delà distance qui le séparait des premières marches du perron.
Il arrêta son cheval avec toute la grâce d'un cavalier accompli, il sauta légèrement à terre , et , jetant la bride sur le cou de sa monture , il mit le chapeau à la main et s'incUna profondément devant le baron qui , de son côté , venait à sa rencontre.
— Monsieur le baron, — dit-il, —-j'espère que vous excuserez la liberté que je prends de me présenter ainsi chez vous , sans avoir l'honneur d'être connu de vous, mais...
DF, GRAM) chf:min-. i 45
Denis ne put en dire davantage.
Réginald l'interrompit vivement.
— Vous excuser!... — s'écria le vieillard , — vous excuser d'être ici , chez celui qui vous doit plus que la vie!... Ah! mon enfant... mon fils... vous voyez bien que mes bras vous sont ouverts et que mon plus ardent désir est de pouvoir vous presser contre mon cœur...
Et, en effet, le baron s'avançait vers Denis , les bras étendus.
Le vieillard et le jeune homme s'unirent dans une étreinte affectueuse.
Le prétendu chevalier de Na vailles s'inclina ensuite devant Marguerite dont une vive rougeur vint colorer le front et les joues.
— Ah! monsieur... — mnrmura-t-elle , m. 10
— pourquoi , quand je vous suppliais , m'avoir si longtemps refusé?... mais , enfin, puisque vous êtes venu... puisque vous voilà... je vous pardonne le chagrin que vous m'avez fait...
Denis saisit la petite main de la jeune fille et la porta à ses lèvres avec l'expression d'une émotion passionnée.
— Mon ami... mon enfant... — dit Réginald en s'adressant à Denis , — vous devez avoir besoin de vous reposer... vous avez faim peut-être... venez avec moi dans ce château qui désormais est le vôtre aussi bien que le mien...
Et , tout en parlant ainsi , le vieillard faisait un mouvement pour remonter avec son hôte et avec sa fille les marches du perron.
^ïais voici que, soudain, les deux grands lévriers qui avaient accompagné leur maître et qui se tenaient un peu en arrière , hérissèrent leur poil , firent entendre un sourd grondement et montrèrent au jeune homme une double rangée de dents blanches et menaçantes.
— Arrière Pluton !... arrière Phanos !... — cria Réginald irrité, — qn'avez-vous donc fait de votre instinct , méchants animaux!! Ne voyez-vous donc pas qu'il ne faut point gronder et montrer les dents contre l'ami qui m'accompagne, mais ramper devant lui et lui lécher les mains en signe d'affection et de reconnaissance?..
Pluton et Phanos ne tinrent aucun compte de cette admonestation.
Leur grognement sourd se changea en
hurlement rauque et ils n'adoucirent point l'étincelle de leurs yeux farouches.
— Monsieur le baron , — dit Denis avec un sourire un peu contraint, — décidément je suis suspect à vos beaux lévriers!..
— Ah ! — répliqua monsieur de Kergen, — c'est bien étrange et je n'y comprends rien !... pour la première fois de ma vie , je vois en défaut l'admirable instinct des chiens de cette race!... allons, au chenil, vilaines bêtes!...
Et le baron accompagna ces dernières paroles d'un violent coup de pied envoyé
à chacun des lévriers.
■Si
Pluton et Phanos , ainsi maltraités, s'enfuirent , mais ils continuèrent , de loin , à hurler d'une façon sinistre.
— Ma vieille nourrice dirait que c'est un présage de mauvais augure... — murmura Marguerite , attristée , malgré elle , au milieu de sa joie.
L'Incendie.
Le moment serait arrivé de tracer les lignes riantes d'un tableau doux et frais..
On devine que nous voulons parler des bucoliques amours de Denis Poulailler et de la charmante et naïve Mar^/uerite de Kergen.
Mais, à (|uoi bon?
152 U.N bEMILliOJJ.ME
A peine aurions -nous ébauché les premiers plans de ce tableau gracieux, que nous verrions d'une façon subite les couleurs de notre palette s'assombrir et l'idylle tourner au drame.
Contentons-nous donc d'un précis historique tracé rapidement, et avec toute la sécheresse des classiques petits ouvrages du révérend père Loriquet.
Nous le savons depuis longtemps, Denis aimait ^larguerite.
De son côté la jeune fille avait donné tout son cœur et toute son àme à celui qu'elle croyait être le chevalier Raoul-Hector de Navailles.
Comment ne l'aurait-elie pas aimé?
N'était-il pas jeune et beau, et brave, et
i>E Gi'.AM! ciir,.Mi>:. ni3
dévoué?— Ne lui avait-ii pas sauvé la vie ?
Enfin — et nos lecteurs en conviendront sans peine — Denis Poulailler, sous son éclatant pseudonyme, se présentait dans les meilleures de toutes les conditions requises pour être un véritable héros de roman.
Quant au vieux baron de Kergen, il était le spectateur tranquille et souriant de cette églogue.
Dans son cœur, il appelait déjà son fils celui qui avait été le sauveur de sa fille.
Rien au monde, d'ailleurs, ne pouvait exciter sa méfiance ou faire naître quelques soupçons à l'endroit de Raoul de
Navailles.
Lors d'un voyage en France qui remon-
tait à des années déjà bien éloignées, il s'était trouvé en rapport avec plusieurs membres de la ma maison de Navailles, qu'il savait riche, considérée, et sur un fort bon pied à la cour.
Le baron ne pouvait donc considérer que d'un œil favorable une alliance avec les Navailles.
Sans aucun doute, son premier soin aurait dû être d'écrire à Paris où il avait conservé quelques relations, et de demander des renseignements étendus sur le compte du chevalier Raoul, mais, nous le répétons, le bon vieillard était complètement aveuglé par la reconnaissance qu'il avait vouée au jeune homme et par la sympathie qu'il ressentait pour lui.
Denis, d'ailleurs, n'avait tenté encore aucune démarche officielle, et, depuis deux
semaines, il habitait le château deKergen, sans avoir fait une seule ouverture au baron, relativement à ses désirs et à ses espérances.
Ses espérances, avons-nous dit.
Q*'espérait-il ? que pouvait-il espérer?
Denis, nous l'affirmons, ne le savait pas lui-même d'une façon bien distincte, dans les premiers moments.
Il V avait autour de Marguerite une atmosphère de si angélique chasteté que la pensée d'une séduction honteuse ne se présentait même pas au jeune homme.
Un mariage?...
Denis rejeta d'abord cette idéfe comme inacceptable, mais, peu à peu, il y revint.
Que fallait-il, en effet, pour qu'une union fut possible entre Marguerite et lui ?
Eh ! mon Dieu, soutenir jusqu'au bout ce rôle qu'il avait commencé à jouer. — continuer à porter ce nom et ce titre d'emprunt qu'il avait revêtus.
N'était-ce pas facile ?
Restaient des difficultés matérielles — les papiers de famille — les actes de propriété qu'il lui faudrait produire.
Mais, pour le capitaine des gentilshommes de grand chemin, ceci n'était que bagatelle, et toutes les grandes villes d'Allemagne recelaient des faussaires assez habiles pour lui procurer, à prix d'or, les actes et les parchemins qui lui manquaient.
Lorsque Denis eut calculé les chances bonnes et mauvaises du plan que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteur.^, et quand il eut compris que près-
queloutes ces chances étaient en sa faveur, il eut comme un éblouissement.
Il se vit le mari d'une femme jeune et charmante qu'il aimait, et de laquelle il était aimé. — 11 se vit le maître d'une dot considérable, l'héritier futur d'une magnifique fortune.
Lui, dont nous connaissons les instincts aristocratiques, il allait vivre d'une nouvelle vie (celle qu'il avait toujours rêvée et s'incarner pour ainsi dire en un véritable gentilhomme) .
Adieu à son existence aventurière d'autrefois!... Adieu aux gentilshommes de grand chemin , ses soldats , ses complices!...
Denis Poulailler, le bandit, n'avait jamais existé !... — Raoul de Navaillcs, l'élé-
gant seigneur français, n'avaitjamais cessé de vivre!...
L'essentiel, pour Denis, était de faire perdre complètement sa trace à ses anciens compagnons, afin d'éviter qu'il vinssent un jour réclamer leur part de l'heureuse fortune échue à leur capitaine.
Rien n'était plus simple que d'arriver à ( e résultat.
Une fois son mariage décidé , Denis retournerait pour quelques heures à Falkenhorst, afin de se munir de tout l'or qui composait sa fortune et qu'il avait déposé dans une cachette introuvable.
Ensuite il quitterait de nouveau ses compagnons , en investissant Roncevaux de l'autorité absolue , d'une façon définitive ,
et en annonçant qu'il allait jeter en France les fondements d'une opération gigantesque.
Aussitôt après l'accomplissement du mariage , Denis comptait voyager pendant plusieurs années.
Ajoutons qu'il se promettait bien, avant son départ, de mettre la police allemande sur la voie des gentilshommes de grand chemin , et cela par des avis anonymes , si clairs, si pressants, si détaillés que , vraisemblablement , aucun homme de la bande n'aurait la chance a'échapper aux recherches.
La roue et le gibet en feraient ensuite bonne et prompte justice , et Denis se trouverait ainsi déhvré d'un souci grave.
On voit combien ce petit plan, sagement