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— Non, en vérité...
— C'est bizarre! Dans les villes
comme dans les villages, dans les châteaux comme dans les chaumières , on ne parle cependant que de cette troupe de bandits , dont le repaire reste inconnu , dont l'audace s'accroît chaque jour par l'impunité, ci qui, comme s'ils étaient protégés par quelque puissance infernale, semblent être partout à la fois et commettront un crime, demain, à une distance fabuleuse de celui qu'ils auront commis aujourd'hui...
Denis sut commander assez à l'expression de son visage pour amener sur ses lèvres un sourire légèrement moqueur.
Le baron remarqua ce sourire , et il en demanda la cause.
— Que voulez-vous, cher baron — ré-
pondit le jeune homme — en France, nous ne pouvons pas nous décider à ajouter foi aux voleurs de grand chemin... et nous avons la mauvaise habitude de faire toutes sortes de mauvaises plaisanteries sur les troupes de bandits qui peuplent les forêts noires de votre brumeuse Allemagne...
— Ainsi, vous doutez?...— fitRéginald.
— Malheureusement je ne puis pas douter du crime, — le sang et le feu ne parlent que trop haut. — Je ne doute que de ces troupes si bien organisées dont vous me parliez tout; à l'heure... Il me semble que. malgré vous, vous vous faites l'écho des poétiques exagérations de votre pays.
— Eh bien ! si je vous disais qu'une personne de ma connaissance très intime, mon banquier, qui est en même temps l'un des plus riches commerçants de l'Ai-
lemagne, a failli, il y a un an, périr victime d'une trame ourdie avec une habileté merveilleuse par les affidés de cette même bande dont vous semblez contester l'existence?..
— Mais, — interrompit le jeune homme — - si je comprends bien vos paroles, la personne de qui vous me parlez a échappé au danger qui la menaçait?..
— Oui, mais presque par un miracle...
pendant plusieurs mois, d'ailleurs, la vie de cette personne a été gravement compromise par les suites d'ime blessure terrible, et elle a perdu des sommes immenses*.*
— Puis-je savoir son nom ?
— Oh ! sans doute... — ce nom est bien connu, et vous devez l'avoir entendu pro-
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noDcer plus d'une fois... c'est celui du fameux Van-Goët, de Cologne, et le drame dont je vais vous raconter les péripéties se passait dans l'auberge du Faucon blanc, ^u village de Goldner, sur les bords du Rhin...
En entendant prononcer ainsi à l'improviste le nom du juif qu'il avait frappé d'un coup de couteau, Denis, malgré tout son aplomb, devint extrêmement pâle.
Mais il ne tarda pas à reprendre son sang-froid.
Réginald n'avait point remarqué l'émotion passagère de son hôte.
Vf
Amour.
Réginald reprit la parole et raconta à Denis toutes les péripéties de ce drame nocturne que celui auquel il s'adressait connaissait mieux que lui.
- Quand il eut achevé, il ajouta :
— Maintenant, mon cher chevaher, si vous doutiez encore de l'existence de cette
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sinistre association de bandits, J'ajouterai qu'il ne se passe presque pas un jour sans qu'ils accomplissent quelque nouvel et sanglant exploit. . . — Le crime de cette nuit est un de leurs actes habituels, seulement ils ne s'étaient pas encore autant approchés de cette partie de l'Allemagne... — Me voici prévenu, je me tiendrai sur mes gardes, et, si les misérables s'attaquaient au château de Kergen, ils y trouveraient une résistance à laquelle, sans doute, ils sont loin de s'attendre...
— S'attaquer au château de Kergen...
— répéta Denis — ils n'oseraient...
— Ah ! — répondit Réginald — je souhaiterais presque qu'ils le fissent !..
— Pourquoi donc ?
^ Pour voir face à face cette poignée de
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bandits qui font trembler l'Allemagne, et devant lesquels, je vous jure, le vieux gentilhomme qui vous parle ne reculerait pas.
— Baron — s'écria Denis — vous pouvez, le cas éciiéant, compter sur un bon coup d'épaule de ma part !
— Et pardieu, j'y compte aussi ! à nous deux, chevalier, je crois que nous aurions raison, sans trop de peine, de ces mystérieux héros du crime et de la nuit...
— Etranges héros !... — répéta k jeune homme — comment donc se fait-il que la police allemande n'en ait pas fini avec eux depuis longtemps ?
— Parce que, je vous le répète, ils sont invisibles et insaisissables comme de véritables esprits de ténèbres... seulement, sur
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leur passage , ils laissent une trace de sang.
Après un instant de silence, Denis demanda :
— Comment m'avez-vous dit, baron, que se nommait ce banquierjuif dont vous me parliez tout à l'heure ?. .
— Van-Goët.
— Est-il de ce pays?
— 11 habite habituellement Cologne, — je croyais vous l'avoir dit aussi ..
— Et vous le connaissez personnellement ?
— Oui, et beaucoup. — Van-Goët est mon banquier, et c'est de sa bouche que je tiens les détails que je vous donnais il n'y a qu'un instant.
— Vient-il quelquefois vous rendre visite en votre château de Kergen ?
— Toutes les fois que ses affaires l'amènent dans ce pays ; — il lui arrive assez souvent de passer deux ou trois jours avec nous.
— L'attendez-vous prochainement?
— Oh! je ne pense pas qu'il vienne de sitôt... — J'ai ouï dire qu'il était en ce moment en France, à Paris.
Denis interrompit ses questions, dont le baron aurait pu s'étonner si elles s'étaient prolongées plus longtemps.
Les deux interlocuteurs venaient de tourner la colline qui se trouvait entre la maison incendiée et le parc du château.
— Ah ! — murmura Réginald — mon cœur se brise quand je pense au désespoir de cette malheureuse Roschen...
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— A-t-elle d'autres parents? — demanda Denis.
— Aucun.
— Quelques ressources?
— Pas la moindre. — Son père n'avait d'autre fortune que la maison qui est brûlée, et l'argent qui a été cause de sa mort et qu'il prêtait, à intérêts, aux paysans des environs...
— Mais, alors, que va donc devenir cette pauvre enfant?
— Ah ! quand à cela, n'en soyez point inquiet — je la garderai au château, où elle deviendra la compagne et la première femme de chambre de mes fdles.
Les chevaux ne tardèrent point à s'arrêter devant le perron du château.
Roschen n'était plus là.
Marguerite et Mina l'avaient fait monter dans leur chambre et s'efforçaient, sinon de la consoler, au moins de lui rendre un peu de calme et de modérer la déchirante expression de son désespoir.
Le baron et Denis regagnèrent leurs appartements et se mirent au lit.
Mais il fut impossible au jeune homme de fermer l'œil pendant bien des heures.
Malgré lui, toutes sortes de prévisions funestes se présentaient à son esprit.
Il ne pouvait douter que les gentilshommes de grand chemin, commandés par Roncevaux, ne fussent les auteurs de l'assassinat de Ritter et de l'incendie de sa maison, et il maudissait la fatalité qui avait amené aussi près de lui ces hommes qu'il
avait un tel intérêt à voir éloignés en ce moment.
— Certes, — ajoutait Denis avec une terreur superstitieuse , — le hasard est contre moi !.. si le malheur veut que les gentilshommes de grand chemin viennent attaquer ce château et me reconnaissent, tout est perdu !.. — Adieu mes beaux rêves!., adieu mes douces espérances !..
« Comment conjurer ce malheur?..
Denis cherchait, et ne trouvait rien.
Cela dura jusqu'au matin.
Enfin , au moment où les premières lueurs de l'aube blanchissaient à l'orient , un sommeil qui se prolongea pendant deux ou trois heures vint fermer les yeux de notre héros.
Quand il se réveilla, la fièvre de son
sang et de ses pensées s'était un peu calmée et il se sentait moins disposé à douter de l'avenir et de sa bonne étoile.
Et, tout en sautant en bas de son lit, il murmurait cette phrase que nous lui avons déjà entendu répéter plus d'une fois:
- Le diable me protégera!., ne suis-je pas donné au diable ?
Ce même jour, le baron de Kergen, ainsi qu'il en avait formé le projet la nuit précédente, entreprit une sorte d'enquête, dont le but était de découvrir la retraite des assassins incendiaires.
Cette enquête n'amena absolument aucun résultat.