UNE JEUNESSE ORAGEUSE
Pauvre Alain !
Ainsi que nous le disions dans les quelques lignes d'avant propos qui commencent ce livre, c'est aux chroniques locales, empruntées aux récits des pêcheurs d'Étretat, que nous devons tous les faits retracés dans \e prologue qu'on vient de hre.
Se méle-t-il un peu d'erreur à beaucoup
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de vérité / — nous no saurions ic préciser. — Dans tous les cas la vraisemblance nous parait suffisante et, comme dit le proverbe italien : si non e vero, et bene trovato.
Quoiqu'il ensoit, nous allons maintenant marcher d'un pas plus sur, appuyé sur des documents dont l'authenticité est incontestable.
Certes nous ne sommes rien moins que fatahste, et cependant, il nous faut bien l'avouer, certaines circonstances viennent parfois modifier impérieusement la destinée humaine, et détournent une existence deson cours naturel, comme on le fait pour un ruisseau auquel on creuse un nouveau lit.
D'après tous les calculs des probabilités, le fils d'Alain et de Thémise devait, comme
son père, devenir un hardi marin, un pêcheur habile, et, passant tranquillement sa vie à guider son canot et à jeter ses filets, ne connaître d'autre horizon que celui des falaises d'Etretal.
L'inconnu de la Tour-Maudite, intervenant à la fin du repas de baptême, à la façon de la méchante fée ou du mauvais génie des contes bleus, bouleversa d'un mot l'existence à venir de Denis Poulailler.
# — Je maudis cet enfant !. — dit-il, — et je
le voue au diable !
Et ces paroles, — (de la façon la plus naturelle et sans la moindre intervention infernale),—suffirent pour semer d'orages et de tempêtes une vie qui, sans cela, aurait coulé, calme et inaperçue, dans le vallon natal.
Nous allons bientôt voir comment cette fatale influence devait se manifester.
Si, dans sa colère contre Alain, l'homme à la barbe rousse avait rêvé une vengeance, cette vengeance dût le satisfaire, car elle fut terrible.
La scène du repas, imprudemment racontée à Thémise par Jeanne Vatinel dont les superstitieuses terreurs avaient amené tout le mal, effraya tellement la jeune mère et lui causa une émotion si grande, dans un moment où toutes les émotions sont presque mortelles, qu'une fièvre violente se déclara aussitôt.
Au bout de vingt-quatre heures, le danger était imminent.
Au bout de trois jours, la pauvre Thémise était morte.
Il est plu5 facile de comprendre que de décrire le désespoir d'Alain dont le profond amour e^ les douces espérances se trouvaient brisés d'un seul coup.
Une scène horrible et déplorable eut lieu en présence du corps à peine refroidi de la jeune morte.
Alain, dans les transports d'une douleur poussée jusqu'au délire, reprocha à Jeanne Vatinel, avec une brûlante amertume, d'avoir tué sa fille.
Jeanne répondit que les accointances de son gendre avec le démon étaient la seule cause du malheur qui venait d'arriver.
Alain, poussé à bout par cette réponse et par ces récriminations insensées, oublia que nul n'a le droit de chasser une mère d'auprès du cadavre de sa fille et défendit
à Jeanne de franchir de nouveau le seuil de sa chaumière.
Dans ces déplorables circonstances, l'opinion publique, en masse, se prononça contre Alain.
L'abbé Bricord fut le seul, dans le village, qui, sans approuver la violence du jeune pêcheur vis-à-vis de sa belle-mère, reconnut cependant que les torts de Jeanne Vatinel étaient immenses et que, sans son intervention fatale , les choses eussent tourné bien différemment.
Alain, les yeux secs et le visage morne, suivit à l'église et au cimetière, sans pousser un sanglot, le corps inanimé de celle en qui il avait mis toute sa tendresse, toute sa joie, tout son espoir.
Il entendit retomber lentement la terre,
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avec un bruit lugubre, sur le cercueil qui renfermait cette dépouille adorée.
Puis, sans a\#ir versé une larme, il rentra dans sa chaumière où il s'enferma.
Un concert de malédictions s'éleva contre lui quand il eut disparu.
— Ah ! — disait-on de toutes parts, — mauvais cœur !... mauvais cœur !... il n'a seulement pas pleuré !... — il n'aimait point la pauvre Thémise !..
L'abbé Bricord, lui, voyait clair dans le cœur d'Alain.
Il était épouvanté de ce calme sinistre.
Il avait bien compris que l'apparente insensibilité du malheureux jeune homme ressemblait à ces eaux qu'aucun souffle ne rideetqui, sous leur tranquillité menteuse, cachent des abîmes sans fond.