HR GP.AM) CHFMIN
aiguilles contre deux douzaines de carrelets, etc.. etc..
Ces transactions commerciales, d'une simplicité primitive, suffisaient à toutes les nécessités de ces gens simples, qui, ayant peu de désirs, avaient peu de besoin.
Si une petite somme d'argent leur devenait indispensable, ils attendaient le jour où le hasard avait jeté dans leurs fdets quelque capture d'une beauté rare et ils allaient vendre au Havre, soit une paire de barbues gigantesques, soit une demidouzaine de homards gros comme des enfants.
Mais ces pérégrinations étaient rares.
l'Ill
Tambours et Cordes.
Les détails dans lesquels nous venons d^entrer au sujet de la façon dont les marins d'Etretat tiraient parti du produit de leur pêche, avaient pour but d'expliquer ce qui va suivre.
Un jour, six semaines environ après Tarrivée dans le pays de l'homme à la barbe rousse, — quelques pêcheurs, assis
^30 UN GKNTILHOMMR
et fumant leurs pipes sur les barres des cabestans qui leur servaient à hisser leurs barques sur la plage, virent l'hôte étrange de la Tom -Maudite mettre son canot à la mer, ainsi qu'il le faisait chaque jour, et procéder à l'appareillage.
Mais, à leur grande surprise, au lieu de gouverner vers le large, il mit la barre sur l'intérieur même de la baie et vint, en quelques minutes, s'échouer sur le galet.
11 sauta hors de la petite embarcation, qu'il tira assez avant sur la grève pour que les lames, en venant mourir au rivage, ne pussent point l'atteindre, — il chargea sur ses épaules une grande manne d'osier, remplie de poissons et de rocaille (I), et il
(1) Les pêcheurs désignent sous le nom collectif de rocaille les homards, les tourleanx. les équilies, les salicoques, ele .. etc.
DE GR4Nn CHEMIN, 131
se dirigea vers le village d'un pas ferme et rapide.
Comme bien on pense, Tétonnement et la curiosité furent au comble.
A ces deux sentiments se joignait un reste de frayeur.
Hommes, femmes, enfants, se mirent sur leurs portes pour voir passer l'inconnu, qui ne semblait nullement embarrassé de se sentir le point de mire de tant de regards.
Chacun put alors confirmer ou modifier à loisir l'idée juste ou fausse qu'il s'était faite de ce personnage.
L'examen attentif, la minutieuse investigation dont il se trouva l'objet, ne lui furent point favorables.
132 UN GENTILHOxMME
Sa haute taille, ses épaules d'Hercule Farnèse, ses sourcils épais, et surtout la longueur et la couleur de sa barbe , lui donnaient l'air d'un géant farouche, de l'un de ces Croque-Mitaines dont on épouvante les petits enfants.
Cependant l'expression de ses yeux était douce et presque bienveillante, et les traits de son visage auraient semblé beaux et réguliers, s'ils n'avaient été accompagnés de cette énorme barbe en désordre, qui, disaient les femmes du pays, avait du être roussie au feu de l'enfer.
L'inconnu, suivant tout droit la rue principale, arriva chez le boulanger.
Il entra,— il mit par terre la manne rempHe de poisson qu'il portait sur son épaule, et, après l'avoir ouverte, il dit :
DE GBAND CHF.MIN. 4 33
— Prenez là-dedans ce que vous voudrez, et donnez-moi un pain.
Le boulanger n'osa refuser.
11 donna le pain demandé et prit dans la manne un bar qui pesait dix à douze livres.
L'inconnu remercia et sortit.
11 pratiqua le même système d'échange pour des légumes et pour du tabac, — il trouva même moyen de se procurer ainsi deux poules maigres, à moitié mortes de vieillesse.
Sans doute il était las de ne manger jamais que du biscuit et du poisson, et il vou. lait goûter un peu de pain frais, de pommes de terre cuites sous la cendre et de volaille bouillie ou rôtie.
Chargé de ses acquisitions il regagna]sa barque dont les pécheurs , pendant son
134 UN GEiNTILHOMME
absence, avaient examiné avec une superstitieuse admiration, les formes élégantes et fines el la surnaturelle légèreté, et la poussant à la mer d'un coup d'épaule, il retourna à la Tour.
A partir de ce jour, - une fois »par semaine et souvent plus, — Tinconnu venait au village, afin de s'y munir des objets dont il avait besoin.
Peu à peu, on commença à se familiariser, sinon avec lui, du moins avec son aspect.
Personne ne lui adressait la parole , il est vrai, mais aussi personne ne se détournait plus pour éviter de lé'rencontrer sur son passage.
Il produisait à peu près l'impression d'un reptile qui a causé d'abord une profonde terreur, et qui n'inspire qu'une sorte de ré^.
DE GKAiND CHExMIN. 1 8o
puynance instinctive quand on a cru s'apercevoir qu'il n'avait pas de venin.
L'inconnu comprenait à merveille quel était à son égard le sentiment général.
Peut-être souftrait-il de cette muette réprobation, — dans tous les cas il ne faisait quoique ce soit pour s'y- soustraire et pour se gagner la confiance et la sympathie.
Extrêmement taciturne, il n'avait de rapports qu'avec les gens auxquels il proposait quelque échange, etencore ne disait-il alors que Je nombre de paroles strictement nécessaire, ne discutant jamaiset laissant toujours celui avec qui il traitait, libre de terminer l'affaire à sa guise.
Une seule personne dans tout le village, ne ressentait, au fond du cœur, aucun éloignement pour l'incopnu.
'36 UN gi:ntii.H')MMp.
C'était Alain Poulailler.
Le mariage du jeune pécheur avec sa bien-aimée Théniise avait été célébré aux fêtes de Noël, ainsi que nous avons entendu Julien Vatinel en décider.
Alain , complètement heureux de ce bonheur infini des premières lunes de miel, n'oubhait point que c'était à l'évanouissement de Thémise sur le galet qu'il devait d'avoir su combien il était aimé, et d'avoir trouvé en lui-même la résolution nécessaire pour faire, le soir même, sa demande en mariage.
Or, l'inconnu de la Tour-Maudite avait été la cause de cet évanouissement dont nous connaissons les résultats, et Alain lui savait bon gré d'avoir coopéré à son bonheur, quoique d'une manière indirecte et involontaire.
DE GRAND CIIKMIV. 13";
Le jeune pécheur lit donc quelques avances à Tliomme à la barbe rousse, mais CCS avances ne furent accueillies qu'avec une réserve et une froideur qui empêchèrent Alain d'aller plus avant.
excepté lui, nous le répétons, chacun dans le pays nourissait à l'endroit de l'inconnu un sentiment de répugnance malveillante qu'un reste de crainte, seul, empêchait de se traduire en actes hostiles.
Les uns voyaient en lui quelque grand coupable qui, sans aucun doute, avait vendu son âme au démon.
Les autres allaient plus loin et affirmaient encore qu'il devait être, sinon le diable luimême, du moins quelqu'un de ses très proches parents.
Avons-nous besoin d'ajouter que tel était l'avis de Denis (,oquin.
— - Espérez un peu — disait-il espérez un peu...(l) — Vous verrez bien comment tout ça finira... — Ah ! si notre monsieur le curé avait voulu !... - Mais il n'a pas voulu... aussi, n'en parlons plus !...
Et il hochait la tète d'une façon significative — et son silence expressif en disait plus long que ses paroles.
Quant à l'abbé Bricord, quand on lui parlait de l'inconnu, il ne manquait jamais de répondre, avec son évangélique charité :
— C'est une pauvre créature, égarée et peut-être aveugle, qui offense Dieu en ne
(*) Espérez- — attendez.
1 emplissantaucun de ses devoirs religieux, et qui perd son âme !.. plaignons-le, mes enfants, — plaignons-le, et prions pour lui!.. '
Laissons s'écouler un intervalle de quelques mois pendant lesquels il ne se passa rien qui mérite de tixer notre attention et de trouver place en ces pages.
L'union d'Alain et de Thémise s'était montrée féconde.
La jeune femme était devenue grosse aussitôt après son mariage, et, au moment où nous reprenons notre récit, on attendait non plus de jour en jour, mais d'heure en heure, l'instant de la déHvrance.
La Venue au monde de ce premier-né,
1 iO UN GK.NTILIIOMME
devait être une grande joie pour Alain et pour la famille de sa femme.
Le repas du baptême serait si splendide qu'on en parlerait certes longtemps dans Etretat, et Denis Coquin,— le parrain choisi par la mère de ïhémise, Jeanne Yatinel, qui devait être la marraine, — et Denis Coquin, disons-nous, se promettait de se griser ce jour-là, plus qu'il ne Tavait fait depuis le jour de ses noces, c'est-à-dire depuis une trentaine d'années.
C'était un vendredi matin.
La sage femme, arrivée des Loges tout exprès, venait de déclarer que la journée ne se passerait pas sans amener un heureux accouchement.
— Alors,— dit Alain,— à demain le baptême et le repas... —je vais cueillir mes
DE GhAND CHEMIN. 14 I
cordes et lever mes tambours, car il faut que nous ayons du poisson.
Et, après avoir embrassé la jeune femme, qui bientôt serait une jeune mère, il se dirifjea vers le Perrey.
Quand il arriva sur la plage, il ventait frais, la mer houleuse et dure commençait à monter.
— Je n'ai pas de temps à perdre, —pensa le pêcheur, en jetant dans sa barque une gaffe et des avirons, et en la mettant à flot, avec Taide de deux ou trois autres marins qui se trouvaient là, — Heureusement, sitôt que j'aurai doublé la pointe, le vent sera pour moi et me mènera en moins d'une demi-heure au cap d'Antifer.
— Alain, — dit Tranquille Dragon à noire personnage, au moment où il s'ap-
1 i2 UiN GENTILHOMME
prêtait à sauter dans le canot — à ta place, moi, je ne sortirais pas aujourd'hui...
— Et, pourquoi ça ?..
— Parce qu'il commence à venter dur, et que, tout à l'heure, la mer deviendra méchante...
— Bah ! — répondit Alain, -n'y a point de risque !.. — la mer, vois-tu, ça me connaît....elle ne voudrait pas me faire de mal... — surtout aujourd'hui... — ajoutat-il mentalement.
Et, poussant un joyeux éclat de rire, il s'élança dans la barque , que , d'un vigoureux coup de gaffe, il éloigna ensuite du rivage.
Puis il saisit les avirons et se mit à nager
DE GRAND CHExMIN. 143
vigoureusement ( i ) atin de sortir de la baie où Taction du vent, contrariée par les falaises, ne lui permettait point de mettre à la voile.
Une fois qu'il eut doubléla pointede fÂù guille, il dressa son mât, hissa ses trois petites voiles et, saisissant le gouvernail, il vit sa barque bondir et voler en avant, se cabrant sur la crête des lames comme un cheval effaré.
En moins d'une demi-heur«[e cette course furieuse, Alain arriva dans Tendroit où flottaient les bouées de ses cordes et de ses tambours.
Il abattit sa voile et il retira de l'eau ses outils de pêche, mais non sans peine, car son canot, n'étant plus gouverné , se trou-
[\) Nager — ramer.
144 L'N GENTIUIOMMi: OK CHAND CIIKMIN.
vait pris en travers par de grosses vagues, et dansait et tournoyait de façon à donner le vertige à tout autre qu'à un marin aussi parfaitement aguerri qu'Alain Poulailler.
La pêche, d'ailleurs, était bonne.
Les tambours regorgeaient de tourteaux pesants, aux larges pattes dures comme du marbre, et de homards aux carapaces bleuâtres et fauves (1).
Plusi^s belles soles, des pHes, des carrelets, 5^ limandes, etc.. avaient mordu aux hameçons des cordes.
— Allons,— se dit Alain joyeusement, — je crois que le poisson ne manquera pas demain au repas du baptême...
(I) A celte époque, M.;JulesJanin,le/>ro^%;cM.rfeuil- Iplonnisle, n'avait pas encore inventé le homard écarlale, CQ cardinal (le la mer 1...
lÎL
La mer si belle.
(Romance.)
En ce moment commençait pour le jeune pêcheur la véritable difficulté de sa tâche.
Ce n'était rien que d'être venu, — il fallait maintenant retourner au point de dédépart, et Alain avait le vent contraire, ce qui devait le forcer à courir des bordées pendant un temps indéterminé.
Alain sembla d'abord être protégé d'une façon toute spéciale par le hasard.
A peine avait-il louvoyé pendant quelques minutes, que soudain le vent tourna, comme s'il eût compris avec quelle impatience lejeuriehomme souhaitait se retrouver dans sa chaumière auprès de Thémise.
Alain commença par bénir son heureuse chance,— son canot ne marchait pas, il volait.
Mais bientôt le pêcheur , regardant en arrière, comprit qu'il venait d'échanger une fatigue contre un péril.
1/horizon, dans la direction du Havre, était devenu noir comme de l'encre.
On voyait, dans le lointain, moutonner la crête de vagues éiKjrmes, non plus trans-
DE GKAM> CHEML\. 147
parentes, mais d'un vert sale, ce qui indiquait que la mer était remuée et troublée jusque dans la profondeur de ses plus incommensurables abîmes.
En outre du fracas des flots qui se heurtaient, on entendait retentir des sifflements de mauvais augure.
Les grands goélands aux ailes blanches, et les mouettes grises, quittaient par bandes les trous qu'ils habitaient dans l^fissures des falaises, et venaient tournoyei<^.au-dessus des lames, en poussant leur cri aigu et joyeux.
~ Voici la tempête !.. —se dit Alain,— Tranquille Dragon avait raison, j'aurais mieux fait de rester là-bas !..
Mais, quoiqu'il ne se dissimulât point que sa position allait sans aucun 4oute devenir
critique, son visage ne pâlit point et il n'en tint pas la barre du gouvernail cVune main moins habile et moins assurée.
Cependant le vent arrivait par rafl'ales impétueuses.
Les voiles trop tendues menaçaient de se déchirer, — le mat craquait — le canot tremblaitsous les piedsd'Alain, comme s'il eût conipris le danger.
Parfois Tavant tout entier plongeait dans la mer par un violent coup de tangage, et, alors, pendant la vingtième partie d'une seconde, aucune prévision humaine n'aurait pu décider si le canot allait se relever ou disparaître.
Dans cette extrémité , que faire et quel parti prendre ?.
DE GRAND CHKMIN. 1 iO
Il ne fallaitpointsonger n abattre les voiles. — • La frêle embarcation, n'étant plus chassée en avant, se trouverait le jouet des vaguesqui l'auraient démolie en un instant.
Alain se décida à risquer le tout pour le tout, et à continuer à courir devant le vent comme il le faisait.
Cette manœuvre seule offrait au j^ècheur une chance de salut.
Pendant dix minutes qui lui sebiblèrent dix siècles, Alain put espérer que son étoile veillerait sur lui jusqu'au bout.
Il arrivait à la hauteur de l'Aiguille.
Encore quelques secondes et un coup de barre, donné à gauche, allait le lancer dans l'enceinte de la baie où les souffles de la tempête, brisés parle sommet des falaises,
ne pouvaient le poursuivre avec leur impétuosité farouche et mortelle.
Mais le mauvais génie de la mer s'irritait sans doute de lâcher ainsi sa proie.
Une dernière raffale de vent, plus terrible que toutes les autres, brisa le mat comme une allumette et l'emporta avec la grande voile.
En même temps une vague énorme, s'écroulant à l'arrière du canot , démonta le gouvernail.
C'est alors qu'Alain se sentit perdu.
II se trouvait Uvré, sans aucun moyen de défense ou de sauvetage, à la merci de la mer furibonde !
11 allait mourir !
pE GlUND CHEMIN. 151
Mourir à vingt-deux ans!... mourir, abandonnant sur la terre une veuve de vingt ans et un pauvre petit entant qui ne connaîtrait pas son père !...
('/était triste ! — le cœur d'Alain se gonfla dans sa poitrine, — de grosses larmes coulèrent une à une le long de ses joues.
A un quart de lieue, à peine, il apercevait le rivage, — là était le bonheur, — la ramiile, — sa femme, — son enfant !...
Et son pied ne toucherait plus ce blanc galet de la plage d'Etretat, — il n'embrasserait plus Thémise !... — il ne verrait pas son enfant. !...
Alain, saisissant de ses deux bras le tronçon du mat, afin de n'être pas renversé, se mit à genoux daas la barque.
152 u.\ r.KMiuiOMMi:
L'une de ces prières courtes et ferventes, admirables de foi, sublimes d'espérance, que les marins trouvent dans leur âme à l'heure des suprêmes dangers, s'échappa de ses lèvres pour demander à Dieu de lui accorder la vie.
— O Vierge sainte, — murmura- t-il ensuite, — si, grâce à votre intercession , j'échappe à ce péril de mort, je fais vœu de suspendre dans votre chapelle un petit canot, fait de ma main, et tout pareil à celui que je monte...
<r Je promets de brûler en votre honneur, l'un après l'autre et pendant chacun des mois de l'année, douze cierges du poids de deux livres...
« Je m'engage en outre à faire, pieds nus et la corde au cou, un pèlerinage, depuis
le galet d'Etretat jusqu'au chœur de Tabbayede Fécamp...
Tandis qu'Alain priait ainsi, la barque, emportée par les vagues , continuait à avancer rapidement, et c'était déjà un miracle qu'elle ne fût point chavirée à chaque seconde.
Malheureusement, la force du vent et de la mer, au Heu de pousser l'esquif au rivage, l'entraînait dans la direction de la roche d'Amont et des écueils qui l'entourent.
Déjà il n'en était plus qu'à deux portées de fusil...
Alain vit alors l'inconnu sortir de la Tour-Maudite, — s'avancer jusqu'au bord
de la plateforme et élever ses mains en signe de compassion et d'épouvante.
\/d barque marchait toujom^s.
Soudain la mer s'entr'ouvrit devant elle et découvrit, à travers des nappes d'écume, le noir squelette d'une roche aigiie.
Cette roche était le centre d'un entonnoir dans lequel l'esquif se précipita comme la foudre.
Alain fut renversé du choc.
11 entendit un craquement terrible, — puis le canot, brisé dans su membrure et soulevé par une nouvelle lame, se renversa sur le pécheur qui roula dans les abîmes entr'ouverts et perdit connaissance.
Au moment où le canot touchait sur l'é-
DE GRAND ^:HEMI^.
cueil, l'homiiie à la longue barbe avait poussé un cri terrible.
Puis, se dépouillant rapidement du peu de vêtements qu'il portait, il s'était précipité, avec un héroïsme surhumain, au milieu de ces tourbillons qui venaient d'engloutir le pêcheur.
Quand Alain reprit connaissance, il lui fut impossible d'abord de se rendre compte de ce qui s'était passé et de l'endroit dans lequel il se trouvait.
Couché sur deux bottes de paille devant unfeu vif et pétillant qui séchait ses vêtements mouillés et le réchauffait jusque dans la moelle de ses os, il voyait, comme à travers un songe, les murailles sombres d'une grande pièce qui lui était inconnue.
156 UN GE:'nTILHO.MME
Peu à peu la mémoire lui revint.
Jl se souvint des moindres particularités de son naufrage , et, comme il connaissait l'intérieur de toutes les chaumières d'Etretat et qu'il avait la certitude de n'être dans aucune d'elles, il conclut de là qu'il devait se trouver dans l'intérieur de la Tour-Maudite.
Afin de s'en assurer mieux, il se souleva bur son coude et il regarda autour de lui.
Il aperçut alors, assis auprès de l'une de ces meurtrières qui laissaient pénétrer dans la Tour une lumière pale, l'homme à la barbe rousse, tranquillement occupé à raccommoder un filet dont quelques mailles s'étaient déchirées.
— Ah ! ah ! — dit ce dernier en voyant le mouvement d'Alain et en laissant son
Di: CKAiNU CIlEiMIN. 151
travail pour s'approcher du jeune pécheur, — il paraît que ça va mieux...
— Oui... — répondit Alain d'une voix
faible.
— Comment vous trouvez-vous?
— Bien...
~ Qu'éprouvez-vous?..*
— La tête me tourne et le cœur me manque...
— C'est que vous avez bu beaucoup d'eau de mer... attendez, je vais vous guérir...
L'inconnu prit un petit pot de terre qui chauffait sur les charbons ardents et il en versa le contenu dans un gobelet d'étain qu'il présenta au jeune homme.
158 UN r.EiNTH.HOMME
— Buvez... — dit-il.
Alain obéit et se trouva, tout aussitôt, soulagé et ranimé.
La potion de l'inconnu n'avait pourtant rien que de bien simple. - elle consistait en un mélange d'eau-de-vie, de genièvre et de sucre.
A mesure que la vie et la force revenaient au jeune homme, il sentait son cœur se remplir d'une reconnaissance infinie pour celui qui venait de l'arracher à J^ lïiort, au péril de sa propre vie.
— Ah ! vous m'avez sauvé !... - s'écriat-il en quittant la paille sur laquelle il était couché et en serrant les deux rtfiains de l'inconnu.
— Oui, — répondit froidement ce dernier, — oui, je vous ai sauvé, et, si je vous ai rendu un mauvais service — ce qui est
UE ORAM) CHEMIN. 159
possible, — il faut au moins me savoir gré de rintention...
— Un mauvais service?... — demanda Alain, — que voulez-vous dire ?...
— Je veux dire qu'il y a des gens pour qui la vie est un pesant fardeau, et qui regarderaient comme leur ennemi Thomme qui les aurait condamnés à porter encore ce fardeau.
— Oh ! je ne suis point de ceux-là !... — dit le pêcheur avec effusion.
— Ainsi, vous vous trouvez heureux en ce monde ?
— Autant qu'on puisse l'être.
— Tant mieux pour vous ; — mais alors, puisque vous tenez tant à la vie, comment l'aventurez-vous en allant à la mer par un temps pareil ?... - C'est plus que de la folie, cela!...
100 U.N GENTILHOMME DE CKAND ClIEMIiN.
— Je ne prévoyais pas la tempête, — répondit Alain, — - et j'avais besoin de poisson et de rocaille pour le repas du baptême de demain...
— Le baptême d'un enfant à vous ? — demanda rincon nu...
— Oui, — répondit le jeune pêcheur avec l'expression d'un légitime orgueil.
— Votre premier enfant, sans doute, car vous êtes bien jeune?
•— Oui, mon premier enfant.
— Votre femme est-elle accouchée depuis plusieurs jours?...
— Elle ne l'était pas encore quand j'ai quitté Etretat... — peut-être, maintenant, tout est-il fini...
La Promesse.
Après avoir prononcé ces dernières paroles, Alain pâlit.
Tout son corps trembla, — ses yeux devinrent fixes et son regard prit l'expression d'une terreur profonde.
— Oh ! mon Dieu ! — s'écria-t-il ; — mais il y avait du monde sur le galet, tout à
l'heure... — il y avait Tranquille !... il y avait les autres...
— Eh ! bien, — demanda Tinconnu, — que vous importe?...
— Ils ont vu les coups de mer emporter mon canot, — reprit Alain avec une sorte de délire, -— ils Font vu se briser sur les roches... ils me croient perdu...
— Sans doute, mais, encore une fois, que vous importe, puisque vous êtes sauvé, puisque vous êtes vivant?...
— Ah ! vous ne comprenez donc pas !
ils vont aller dans tout le village raconter ce qu'ils ont vu... — on va le répéter à Thémise, et, dans un pareil moment, lui dire que je suis mort, c'est la tuer... oh ! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu !...
L'inconnu parut attéré.
Sans doute il comprenait toute la justesse de ces réflexions déchirantes, car il né répondit pas.
— Il faut que je retourne au village, — poursuivit Alain, •— il faut que j'arrive en même temps qu'eux. . . —je ne veux pas que Thémise meure et mon enfant avec elle... je l'aime, ma Thémise !... je l'aime... et je serais cause de sa mort.
Et il se précipita du côté de la porte...
L'inconnu l'arrêta.
— Retourner au village, — dit-il ; — mais comment?...
-- A la nage...
— Vous n'arriverez pas !
— J'essaierai du moins...
— Malheureux! — * regardez!... — s'écria l'inconnu en conduisant le jeune homme auprès de Tune des meurtrières.
La tempête grandissait d'instant en instant, — les vagues, soulevées comme des montagnes, venaient battre les flancs de la Tour, — et les murailles massives, formées de blocs entassés, semblaient trembler sous leurs chocs.
— Dieu qui a fait pour moi un premier miracle, en fera peut-être un second... — murmura le jeune homme.
— Avant que vous ayez fait dix brasses , votre corps sera broyé sur les écueils et vous serez perdu... Bien perdu, cette fois...
— Si je dois finir ainsi, tant mieux!..— Je serai mort, au moins, pour Thémise et pour mon enfant...
Et, comme il vit l'inconnu faire un nouveau mouvement , il ajouta d'une voix presque menaçante :
— Oli ! ne me retenez pas !.. — Je vous dis que je dois partir... — Je vous dis que je veux partir...
En parlant ainsi, Alain s'élança dans l'étroit escalier tournant qui conduisait à la salle du rez-de-chaussée.
L'inconnu le suivit.
Alain atteignit la porte, ouverte sur la plate-forme. ^
Des lames gigantesques balayaient sans cesse cette plate-forme. — Tout à l'entour la mer, brisée par mille récifs, était blanche d'écume.
— Vous voyez... — fit l'inconnu.
— Eh bien ! — répliqua le jeune homme, — je vous réponds ce que vous me répondiez tout à l'heure: — Qu'importe?..
Et il se mit en devoir de quitter ses vêtements, afin de se jeter à la nage.
L'inconnu l'arrêta de nouveau, en se plaçant entre lui et la porte.
— Que voulez-vous encore?.. — Cria le pêcheur , à qui l'horrible situation dans laquelle il se trouvait faisait perdre tout sentiment de raison et de reconnaissance.
— Attendez...
— Pas ijn instant... — Il n'est déjà que trop tard ! . — Je veux passer !.. — Laissez donc la porte libre, ou. prenez garde !..
Alain accompagna ces mots d'un ^este furieux.
L'inconnu redressa sa grande taille, — déploya ses bras athlétiques et répondit avec calme :
— Si je voulais vous retenir ici par la force, vous ne me résisteriez pas plus, à moi, qu'un enfant au berceau ne pourrait vous résister, à vous... —Écoutez donc ce que j'ai à vous dire, et, ensuite, vous serez libre, je vous le jure...
— Parlez, alors, puisqu'il le faut!. — Mais, au nom de Dieu, parlez vite!.. -— balbutia Alain qui comprit son impuissance et ne voulut pas s'engager dans une lutte inégale contre ce géant.
■— Je vous ai sauvé tctut à l'heure une première fois , au péril de ma vie , —
reprit l'inconnu , — par conséquent je pourrais dire que votre vie m'appartient...
— Elle sera à vous, demain, toujours... — interrompit Alain, — et je ne vous la disputerai pas... — Mais, par pitié, laissezmoi le maître d'en disposer aujourd'hui...
— Je veux, continua l'inconnu, — je veux jouer ma vie de nouveau, pour essayer de sauver une seconde fois la vôtre...
— Comment ?.. — demanda le pécheur étonné.
— En vous conduisant dans mon canot jusqu'à la plage, — il y a quatre-vingt-dixneuf chances sur cent que nous n'arriverons pas et que nous périrons avant d être seulement à moitié chemin, mais, si vous
VOUS jetiez à la nage, il ne vous resterait pas une seule chance....
— Vous feriez cela, vous!. — s'écria Alain, ne croyant qu'à grand'peine ce qu'il entendait.
— Oui, je le ferai, mais à une condition.
— Laquelle?...
— J'ai quelque chose à vous demander..
— Oh ! — répondit le pécheur, —je ne suis pas bien riche, mais, si Dieu me laisse vivre, tout ce que je possède au monde est à vous..
— Je ne souhaite qu'une chose..
— Et, c'est?..
170 Urv GENTILHOMME
— C'est d'être le parrain de Tenfant qui va naître aujourd'hui...
Alain demeura stupéfait.
De la part de l'inconnu, toute demande, excepté celle-là, lui aurait semblé vraisemblable.
Malgré lui, l'idée de donner pour parrain à son premier né cet homme étrange, ce mystérieux personnage que quelquesuns croyaient être le démon lui-même, troublait Alain et lui causait une secrète terreur.
Quoiqu'il ne partageât point*, à son endroit , les idées superstitieuses de la plupart des habitants du village, l'inconnu était bien loin de lui sembler un être comme un autre.
— Quoi ! — murmura diin air de triste
reproche l'habitant de la Tour-Maudite, — vous hésitez?..
Alain comprit que son seul espoir de salut était désormais aux mains de l'inconnu , et qu'il ne pouvait marchander la reconnaissance à cet homme qui ne lui marchandait pas sa vie.
— Non, —répondit-il, — je n'hésite pas.
— Vous acceptez?..
— J'accepte.
— Ainsi , je serai le parrain de votre enfant ?
— Oui.
— Vous meje promettez?
— Je vous le promets...
— Vous mêle jurez?
172 'UN GENTILHOMMi:
— Je vous le jure.
— Votre main?..
Alain lui tendit sa main que l'inconnu serra dans les siennes,
— Maintenant, — reprit-il, — à Tœuvre.... et recommandez votre âme à Dieu, car, dans moins d'une minute, vous serez en péril de mort..
Tout en parlant ainsi , l'homme à la barbe rousse soulevait son canot qui se trouvait dans un coin de la salle basse, — et, après Tavoir lesté de quelques lourdes pierres afin qu'il chavirât moins facilement, il le fit glisser jusqu'auprès du seuil de la porte.
Dans les plus terribles tempêtes , il arrive, de temps à autre, un instant où la mer semble se calmer comme par en-
cliantement et se reposer de ses fureurs.
Cet instant dure quelques secondes et s'appelle une embellie.
L'inconnu fit signe à Alain de monter dans le canot, puis, profitant d'une de ces embellies, il lança à la mer Tesquif dans lequel il sauta lui-même.
— - Gouvernez droit vers ce point noir que vous voyez là-bas sur le galet, — cria-t-il au jeune pêcheur.
Et, en même temps, saisissant les deux avirons, il se mit à nager avec une vigueur surhumaine.
Le canot, léger comme une mouette, glissa, aussi horizontalement que s'il allait se renverser , sur le flanc d'une vague immense, et, plus rapide qu'une flèche, redescendit de l'autre côté, dans l'abîme creusé par cette vague.
11 était temps.
Une seconde plus tard, la frèle embarcation aurait été rejetée en arrière et broyée contre les lianes de la roche d'Amont.
Nous ne décrirons point la courte traversée d'Alain et de l'inconnu.
Disons seulement qu'après un quart d'heure d'une de ces luttes inouïes , qui suffiraient à blanchir les cheveux sur une tête de vingt ans, les deux hommes et le canot furent rudement jetés par une lame énorme sur le galet d'Etretat.
Une seconde lame allait les reprendre et les remporter, mais l'inconnu s'était déjà précipité hors de la barque, et, pesant sur la corde qui se trouvait amarrée à l'avant de l'embarcation, il la tirait assez
loin pour qu'elle se trouvât à Tabri des coups de mer.
Alain fut à l'instant même entouré de tous les marins qui se trouvaient sur le Perrey,
Ils avaient vu son canot se briser sur les écueils de la Tour-Maudite.
Ils avaient vu le courageux sauvetage opéré par Tinconnu , mais ils croyaient que ce dernier n'avait retiré des flots qu'un cadavre.
Pour eux la présence d'Alain était donc une résurrection.
— Ah ben ! par exemple, — s'écria Tranquille Dragon. — - Tu peux dire que tu en reviens de loin!.. — Tout le pays te croyait joliment mort... Il n'y a pas un