S UN GENTILHOMME
chat dans Etretat, à Theure qu'il est, qui en ignore...
— Et Thémise?.. — Demanda Alain à qui le cœur commençait à manquer.
— Pardieu, Thémise, elle doit le savoir comme les autres...
Alain, — sans en écouter davantage, — sans même songer à remercier Tinconnu , qui, brisé de fatigue malgré sa force herculéenne, s'était assis sur le galet à côté de son canot. — Alain, disons-nous, prit sa course dans la direction de sa chaumière.
Chemin faisant il ne répondait pas un mot à tous ceux qui poussaient des cris de surprise à sa vue et qui Tinterrogeaieiit avec une avide curiosité.
DE GRAND CHEMIN. lit
Il arriva.
Jeanne Vatinel, tout en pleurs, se tenait debout, comme une sentinelle vigilante, sur la porte de la chaumière.
Plus prudente que ne le sont ordinairement les commères villageoises, elle ne voulait laisser pénétrer personne auprès , de Thémise afin de cacher à sa fille, — en ce moment du moins, — TefFroyable malheur qui, disait-on, venait d'arriver.
Jeanne Vatinel.
Alain se méprit d'abord sur la cause des larmes que versait la paysanne.
Il èe figura que le malheur qu'il redoutait venait d'arriver, — il crut qu'il allait trouver la chambre nuptiale changée en chambre mortuaire.
11 sentit ses jambes tlécbir et ses yeux se voiler.
— Oh ! — murmura-i-il , — j'arrive trop tard !...
Mais, à cette exclamation désespérée, répondit un cri joyeux.
En même temps, Jeanne Vatinel jeta ses deux bras autour de son cou et, l'embrassant avec transport, elle lui dit d'une voix entrecoupée :
— Alain... c'est toi! — C'est donc
bien toi ! — Ah ! mon enfant !... mon pauvre enfant'...
Et, dans l'impuissance de trouver des mots pour exprimer tous les sentiments qui l'agitaient, elle ne pouvait que répéter encore :
— Ah ! mon enfant mon pauvre enfant!...
UE ORAiNU CHEMIN. 181
lies terreurs d'Alain redoublaient. •
Il ne savait si l'excessive émotion de la vieille femme provenait du délire de la joie ou du paroxisme de la douleur.
— Mère... — demanda-t-il en tremblant, — mère, pourquoi donc pleuriez-vous?...
— Pourquoi que je pleurais?... — Eh !
seigneur mon Dieu !... parce qu'on te croyait perdu, mon pauvre Alain.
-EtThémise?...
— C'est fini... — et tout est bien allé. — Et moi qui ne te le disais pas !... — C'est un garçon, Alain, un beau gros garçon, qui te ressemble déjà... — on jurerait ta portraicture,,, en plus petit...
— Ainsi Thémise n'a rien su?...
— ^Rien au monde!..: ah ! faandDieu
la pauvre dière fille, il aurait suffi de ça pour la tuer raide...
— Voilà ce qui m'épouvantait!... voilà ce qui me rendait fou !...
— Et il y avait bien de quoi, mon pauvre Alain...
— Comment avez-vous fait pour lui cacher ce mauvais bruit?...
— Je vas te dire... Tenfant venait devenir au monde, la sage-femme le tenait, ce cher petiot, et Thémise te réclamait à cor|s et à cris pour te le faire embrasser, quand voilà que j'entends ouvrir la porte de la maison. — Je vas voir qui c'était, bien vite, et je trouve mon compère Denis Coquin... — il avait la figure renversée, cet homme, il avait les yeux tout rouges et il pleurait comme une Madelaine...
DE GRAND CHtMlN. 183
~ « Ah ! mon Dieu ! — que je lui dis, -— qu'est-ce qu'il y a donc, Denis Coquin ?
— « Un grand malheur !... — qu'il me répond.
— « Ah ! mon Dieu !... et qu'est-ce que c'est?
— u Alain...
-- « Eh bien?...
— « Eh bien, faut avoir du courage, ma pauvre Jeanne... il est neyé.,.
a l'en restai d'abord comme morte... — Je ne pouvais ni remuer, ni ouvrir la bouche.
— « Ah ! mais, — que je dis enfin, — Denis Coquin, ça ne se peut pas...
— € Ça ne se peut que trop, ma pauvre Jeanne...
18i UN GEMIIHOMME
— c Neyé... mon fils Alain... le mari de
ma Thémise ! Le bon Dieu ne peut
point avoir permis ça, Denis Coquin...
« Et c'est un fait, qu'il avait beau dire, et que je ne le croyais point.
— « Ma commère, — qu'il me répond, — on Ta vu... — Ils étaient plus de dix sur le Perrey qui ont vu arriver le malheur... — rien n'est plus sur... - Son canot s'est brisé sur les roches de la Tourmaudite et il s'est neyé !... — Ah ! je savais bien, moi, que ça ne porterait pas bonheur au pays, de laisser le diable s'y installer tranquillement.
« Alors je commençai à croire que ce qu'il disait pouvait bien être la vérité, et je me mis a pleurer toutes les larmes de mon corps...
— Enfin, — interrompit Alain qui trouvait que le récit de sa belle-mère se prolongeait outre mesure, — vous avez empêché que Thémise vienne à savoir quelque chose?...
— Oui, puisque je n'ai plus bougé de la porte et que je n'ai laissé entrer personne dans la maison... — Sans ça, tu comprends , Alain , ceux qui seraient venus n'auraient jamais pu retenir leur langue. .. — Mais dis-moi donc, mon pauvre enfant, dis-moi donc ce qui s'est passé, et comment ça se fait que te voilà si bien portant, quand on t'avait tant cru perdu?...
— Mère, je vous dirai tout cela, mais plus tard. — Maintenant je veux voir Thémise et embrasser mon garçon...
Jeanne aurait bien voulu retenir son