‹ Un gentilhomme de grand cheminChapitre 7 sur 11 · G UN GENTILHOMME · texte numérisé non relu

G UN GENTILHOMME

p-endre encore un moment et pouvoir le questionner à son aise, mais Alain entra dans la chaumière et courut auprès du lit de la jeune accouchée.

Cette dernière, i^jnorant le terrible et double péril auquel son mari venait d'échapper, n'attribua qu'à ia joie de se voir le père d'un bel entant les transports avec lesquels Alain la serra dans ses bras.

Le jeune pêcheur, lui, éprouvait un redoublement de tendresse, en se retrouvant auprès de celle qu'il avait été si près de ne jamais revoir.

Jeanne Vatinel n'avait rien exagéré.

Le nouveau-né était en effet lyi bel enfant, qui agitait fort gaillardement ses petits bras et qui criait de bonne grâce.

Nous n affirmerions pas qu'il ressem-

blât déjà à son père, mais les yeux d'une grand'mère pouvaient facilement se faire un peu d'illusion à cet égard.

Après avoir longuement carressé son fils, Alain changea de vêtements, — car les siens étaient ruisselants d'eau ; — puis il se diposa à sortir de la chaumière afin d'aller rejoindre l'inconnu qu'il se reprochait d'avoir brusquement quitté, sans seulement le remercier de l'immense^ervice qu'il venait de lui rendre.

H fut arrêté au passage dans la première pièce par Jeanne Vatinel.

— Alain, — lui dit-elle, — ya-t-en tout de suite chez mon compère Denis Coquin, pour le prévenir que tu n'es pas mort... — Il sera trop content, vois-tu, ce pauvre homrne, -— il avait tant de chagrin que ça

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fendait le cœur de le voir... — Tu conviendras aussi avec lui et avec monsieur le curé de rheure du baptême pour demain, et tu inviteras nos parents et if6s amis au repas... — Ne faut pas manquièr à tout ça, vois-tu...

Alain lit nu muette adhésion et

sortit. j;

im

Sa position coniiuen; ait à lui sembler extrêmement embarrassante.

Il n'avait pas osé parler à sa bellemère de rengagement solennel pris par lui vis-à-vis de Finconnu.

Il n'avait certes nullement l'idée de manquer à la parole donnée à ce dernier, mais il ne se dissimulait pas qu'en faisant honneur à cette parole il allait soulever contre lui des orages sans nombre.

i>E GRAND CIIEMIX. 189

Jeanne Vatinel, nous le savons, devait être la marraine de son petit-fils.

Elle avait choisi pour son conipère Denis Coquin, le doyen des pêcheurs d'Etretat.

Quel ne serait pas le désappointement de Tun et de l'autre, qttand ils verraient leurs plans bouleversas, — quand le père Coquin serait obhgé de céder la place à un étranger, — et quel étranger!... celui-là même que chacun fuyait à l'égal de la peste !...

Alain savait à merveille qu'on ne tiendrait nul compte des circonstances exceptionnelles dans lesquelles il s'était engagé.

Il savait aussi qu'un toile général allait s'élever contre lui dans le pays et qu'on

regarderait la naissance de son fils comme entourée de sinistres présages.

Mais^encore une fois, il ne songeait point à retirer sa parole, — tout au plus, peut-être, pensait-il à la dégager si faire se pouvait, d'un commun accord, et sans blesser cet inconnu auquel il devait la vie.

Absorbé par les réflexions et par les préoccupations dont nous venons d'indiquer la cause, il se dirigea lentement vers le galet.

L'inconnu se trouvait toujours à la même place.

En voyant Alain s'approcher, il se leva et il fit quelques pas au-devant de lui.

r- Eh bien?... ^^ demanda-t-il avec une

DE GRAND CHÇMIN. 191

vivacité qui ne lui était pas habituelle, — — pas de malheur, j'espère?.,.

— Non, — répondit Alain, — grâce à Dieu!...

— Ah ! tant mieux!... — votre femme est accouchée?...

— Oui.

— D'un garçon ou d'une fdle?...

— D'un garçon.

— Eh bien, je vous en fais mon compliment. — Ce sera un hardi marin de plus, s'il ressemble à son père...

— Oh ! — dit Alain, — j'y tâcherai...

— A quand le baptême ?...

Le jeune pécheur hésita.

192 UN r.KiNTILlIOMxME

Mais, comme il voulait gap,ner un peu de temps, afin de chercher à tout concilier, il répondit :

— A après demain.

— A quelle heure?...

— Je ne le sais pas encore, — il faut que je m'entende à cet égard avec monsieur le curév-^ .

— Et.^ quand le verrez-vous, votre Guré.?... '

— Aujourd'hui même dans un instant...

— C'est bien, — demain, à cette heureci, vous me trouverez sur le galet et vous me direz ce qui aura été convenu.

— Est-ce que vous songez à retourner à la Tour?

— Sans doute.

— Malgré le temps?...

— Vous voyez que la tempête s'est appaisée ; — la mer se calme, — dans une heure , à marée descendante , elle sera peut-être encore un peu dure, mais nullement dangereuse.

— Mais, d'ici là, qu'allez-vous faire?...

— Attendre.

-Où?

— Eh bien, je vais attendre avec vous, — je ne vous laisserai certainement pas seul...

— Mais je croyais que vous aviez votre curé à visiter...

— Pourvu que je le voye avant ce soir, c'est tout ce qu'il faut.

— Alors, au lieu de rester en cet endroit où je suis le point de mire de tous ces curieux qui me regardent comme si j'étais un animal étrange venu d'un autre monde, montons ensemble sur la falaise...

— Soit, - répondit Alain.

Et tous deux, prenant sur leur droite, gravirent un sentier très étroit, tracé sur la tourbe verte par les pieds des bestiaux allant au pâturage.

Du haut des falaises d'Amont, la vue qui se déployé sous les yeux de l'observateur est d'une beauté presque effrayante.

De là on domine les espaces infinis de la mer, qui, dans un lointain vaporeux, semble se confondre avec le ciel.

DE GRAxND CHEMIN. 195

Rien ne borne la vue.

En face de la sublimité de la création, on comprend mieux l'immensité de la toute-puissance du Créateur.

L'homme se sent bien petit, au milieu de cette éternelle solitude dont le silence n'est troublé que par le cri monotone des mouettes et des corneilles, — le bêlement des troupeaux tondant l'herbe courte, — les sifflements du vent, — et les plaintes de la mer, tantôt léchant doucement la base des falaises, tantôt se brisant avec le bruit du tonnerre contre leurs murailles séculaires.

Jacques.

Le spectacle que nous venons de décrire et qui s'offrait aux regards des deux hommes, laissait Alain parfaitement froid et indifférent.

L'inconnu, au contraire, le (contemplait avec une admiration manifeste.

— Quand on pense, cependant, — dit

tout à coup le jeune pêcheur, — que sans vous, à l'heure qu'il est, mon pauvre corps roulerait Dieu sait où, là-bas, au milieu des varechs coupés par la tempête... — C'est terrible et effrayant, savez-vous?...

— A quoi bon penser à des choses aussi lugubres? — répondit l'inconnu.

— Croyez-vous donc que je puisse et que je veuille oublier ce que vous avez fait pour moi?...

— Vous le pourrez [et vous le voudrez bientôt... — la reconnaissance est rare en ce monde... — du moins, pour ma part, je ne l'ai jamais rencontrée...

— Parce que, probablement, vous n'aviez jamais, comme aujourd'hui, risqué votre vie deux fois de suite pour sauver

DE GRAND CHEMID. 499

.celle de quelqu'un que vous connaissiez à peine...

L'inconnu ne répondit pas.

Alain reprit :

— Je ne sais si vous avez raison de juger durement les hommes et de ne guère ajouter foi à la reconnaissance ; — mais je vous jure que vous auriez tort de douter delà mienne...

L'inconnu secoua la tète.

Puis il répliqua :

— On ne doit de reconnaissance qu'autantque le service rendu est gratuit... — or, je vous fais payer le mien, — donc nous sommes quittes...

— Vous me le faites payer?.., — répéta le pécheur avec étonnement.

— Sans doute... — ne vous ai-je pas demandé d'être le parrain de votre fils et n'y avez-vous pas consenti?...

— Oui, certes ! — dit Alain ; — mais nous ne sommes pas quittes pour cela, — le service que vous m'avez rendu est immense, tandis que vous n'aviez pas le moindre intérêt à être le parrain de mon enfant...

— Peut-être vous trompez-vous?...

— Comment cela?

— Peut-être, au contraire, avais-je un intérêt beaucoup plus grand que vous ne le supposez à obtenir ce que je demandais...

— Ah! — murmura le jeune pêcheur, si je n'avais point peur que ma question vous déplaise...

— Eh bien?...

— Je vous prierais de satisfaire ma curiosité et de m'expliquer ce que je cherciie vainement à comprendre, c'est-à-dire le but du désir que vous m'avez manifesté...

—Oh ! — dit Tinconnu, — c'est bien simple et je le ferai volontiers... — Vous savez mieux que moi quelle opinion les habitants d'Etretat se sont formée sur mou compte... — quoique je ne leur aie jamais fait le moindre mal, ils me considèrent comme un être funeste, — comme une créature mauvaise, — et, qui sait, peut-être comme quelque chose d'encore pis... — lejouroùj'ai paru pour la première fois, n'ont-ils pas été chercher leur curé pour m'exorciser, pensant que j'étais le diable en personne...

20Î UN GENTILFÏOMME

Alain ne pût retenir un sourire.

L'inconnu reprit : |^

— Depuis longtemps déjà, des circonstances que je vous ferai peut-être connaître plus tard m'avaient imposé la loi de vivre dans l'isolement et sans presque entretenir de commerce avec les autres hommes... — lorsque je vins habiter la Tour- Maudite, je crus qu'il me serait facile de persévérer dans mes projets de retraite et de sohtude, —je vis bientôt que je m'étais trompé, — la sohtude est lourde, quand elle est éternelle, - l'oreihe humaine a besoin d'entendre parfois les accents d'une voix humaine... — C'est alors que je vins de temps a autre au viUaj^e, faire des échanges.... — je m'aperçus de la répulsion que j'inspirais, — j'étais pour tout le monde un objet d'épouvante..,^.

— Excepté pour moi... ■— interrompit Alain.

— C'est vrai , — répondit l'inconnu, — plus d'une fois je remarquai la bienveillance que vous me témoigniez et, si Je semblai ne point y répondre, c'est que j'étais profondément aigri par cette méfiance et cette exclusion générales auxquelles je me voyais en but, et qui me blessaient douloureusement et profondement.

c Ce matin, quand je compris que les coups de mer allaient briser un canot sur le banc de récifs, et quand je reconnus que c'était vous qui montiez ce canot, je n'hésitai pas à me jeter a la nage afin de chercher à vous sauver.

« Je ne répète point cela pour vous pousser à la reconnaissance.

« Ce que j'ai fait pour vous, peut-être l'aurais-je fait également pour un autre.— Cependant je n'en répondrais pas.

« Lorsqu'un peu après, je sus que votre femme allait accoucher aujourd'hui, je me dis que, si vous consentiez à m'accepter pour parrain de cet enfant, l'opinion que se sont formée sur mon compte les pécheurs et les paysans, changerait aussitôt, et qu'ils ne pourraient plus me considérer ni me traiter comme un ennemi, puisque je ferais en quelque sorte partie de votre famille... — Vous voyez donc bien qu'en accédant à ma demande, vous avez fait pour moi beaucoup plus que vous ne le pensiez vous-même.

L'embarras d'Alain avait augmenté, à mesure qu'il éèoutait ce qui précède.

DE f.RANI) CHEMIN. 205

Il s'était figuré d'abord que son sauveur devait fort peu tenir à ce parrainage, et qu'il y renoncerait sans conteste au premier mot.

Mais, maintenant que l'inconnu basait snr ce fait l'une des espérances de sa vie, comment en arriver à lui dire :

— J'ai promis, maïs je voudrais ne pas accomplir ma promesse... — tenez m'en donc quitte, je vous prie...

Alain comprenait à merveille qu'il n'oserait jamais agir ainsi, vis-à-vis de celui à qui il devait la vie.

— Allons, — se dit-il, — n'y songeons plus, — ma mère s'arrangera avec Denis Coquin comme elle l'entendra, et moi je ferai ce que je dois...

Et, comme rien ne tranquillise l'esprit

autant que d'avoir pris une décision irrévocable, Alain se sentit fort soulagé.

— Quel nom donnerez-vous à votre filleul?.. — demanda-t-il a l'inconnu.

— Le mien, — répondit ce dernier,*je m'appelle Jacques,

— Va pour Jacques, — c'est un fort joli nom!. — Jacques Poulailler, cela sonne à merveille...

La conversation continua quelque temps sur ce ton, puis, comme la mer en descendant avait en effet perdu presqtie toute sa violence, l'inconnu se dirigea vers le Perrey, afin de retourner à la Tour, et il se sépara du jeune homme en lui répétant :

— Je vous attendrai sur la plage, demain, à trois heures.

— J'y serai, — répondit Alain.

Et il reprit le chemin de la maison de l'abbé Bricord.

— Mon enfant, — lui dit le prêtre, —je suis d'autant plus heureux de vous voir que j'ai pleuré et prié ce matin à votre intention.

— Vous me croyiez mort, n'est-ce pas, monsieur le curé?..

— On me l'avait dit, et la tempête était malheureusement assez violente pour ne rendre cette nouvelle que trop vraisemblable...

— Vous voyez, cependant, que j'en ai réchappé...

— Grâce à un miracle, peut-être...

WS UN GENTILHOMME

— Oui, monsieur le curé, grâce à un miracle et à un brave homme... — nous parlerons de ça tout à l'heure, ainsi que d'un vœu que j'ai fait, — mais, pour le quart d'heure , laissez-moi vous expliquer la chose au sujet de laquelle je suis venu...

— Dites, mon enfant, je vous écoute..

— Monsieur le curé, Thémise est accouchée, il y a deux heures...

— Ah ! tant mieux, — et, comment vat-elle?

— Elle va comme un charme... et l'enfant aussi, — un gros garçon, monsieur le curé, — qui servira votre messe dans une dizaine d'années d'ici...

L'abbé Bricord sourit.

— Eh bien, — demanda-t-il, — quand

en ferons-nous un petit chrétien , de ce gros garçon?..

— Quand vous voudrez, monsieur le curé.

— Demain, alors...

— Si ça vous était égal de remettre à après demain, j'ai promis au parrain...

— Après demain, soit. — Le parrain n'est-il pas Denis Coquin ? — il me semble que Jeanne Vatinel me l'a dit il y a quelque temps....

— Sans doute, monsieur le curé...,*c'est-à-dire , il devait l'être , mais il ne l'est plus...

— Ah ! et pourquoi donc ?.

— Voilà... ça demande une explica-

8i0 UN GENTILHOJMME

tion, — remontons au naufrage , au miracle, et au brave homme , dont je vous parlais tout à l'heure.

Et Alain raconta à l'abbé Bricord tous les détails que nous avons déjà mis sous les yeux de nos lecteurs , trop longuement peut-être.

— Eh bien , monsieur le curé, — demanda-t-il en terminant, — est-ce que je pouvais refuser?.

— Non, sans doute.

— Vous ne voyez aucun mal , alors , à accepter ce parrain là?

— Aucun, — pourvu toutefois qu'il appartienne à réghse catholique romaine.

— Comment le saurez-vous?

— Je le lui demanderai et il me ré-

pondra la vérité... — j'espère même que la cérémonie de ce baptême ramènera cette pauvre âme égarée à des sentiments plus religieux, ou, au moins, d'une religion plus pratique... — il doit y avoir beaucoup de bon chez un homme capable d'un aussi grand dévouement que celui dont il a fait preuve aujourd'hui...

— Que me conseillez-vous de faire , monsieur le curé, relativement à Denis Coquin et à ma belle-mère ?

— Le conseil est facile à donner, car vous n'avez qu'un seul parti à prendre...

-Et c'est?..

— C'est de dire nettement les choses telles qu'elles sont, — si grand que puisse être le chagrin de Denis Coquin de ne point tenir votre enfant sur les fonts bap-

tismaux, il est impossible qu'il ne comprenne pas votre position...

•— J'espère, monsieur le curé, que vous nous ferez l'honneur et le plaisir de venir vous asseoir à notre table pour le repas du baptême?...

— Oui, mon enfant, j'irai, et j'appellerai le bonheur sur votre maison, de toutes les forces de ma faible voix...

Alain remercia le jeune prêtre , avec une sincère reconnaissance, puis il s'en alla dans le village, faisant toutes les invitations de parents et d'amis pour le dîner du baptême.

Il passa chez Denis Coquin comme chez les autres.

Le vieux pêcheur était absent.

— Alain, — lui dit une voisine, — je crois bien qu'il est chez vous, le père Coquin, — va-t-en-z'y voir... — on est venu tout à l'heure lui répéter que tu n'étais point neyé, comme on l'avait dit d'abord,' et ça l'a rendu quasiment fou de joie, cet homme... —-Pour sûr je lui ai entendu dire qu'il allait chez la Thémise...

Alain ne se pressa point beaucoup de regagner sa chaumière.

Il voulait, avant d'y rentrer, laisser à Denis Coquin le temps d'en être parti.

Il ne se souciait que médiocrement d'avoir à la fois deux adversaires à combattre dans la lutte qui, bien certainement, allait s'engager entre Jeanne Vatinel et lui, au sujet du baptême et du parrain.

Le Baptême.

Alain, prenant le chemin le plus longf pour retournera sa chaumière ets'arrêtani en route pour échanger quelques paroles avec tous ceux qu'il rencontrait, atteignit sans peine le but qu'il se proposait et arriva un peu après le moment où Denis (>oquin, lassé d'attendre, venait de s'en aller.

Le jeune pêcheur se trouvant seul avec

sa belle-mère, suivit le conseil de l'abbé Bricord.

Il raconta dans les plus grands détails à Jeanne Vatinel tout ce qu'elle ne connaissait pas encore des événements de la journée.

A plus d'une reprise la vieille paysanne leva les mains vers le ciel et poussa des exclamations entrecoupées.

Puis, quand elle eut bien compris qu'Alain avait pris l'engagement de laisser l'inconnu tenir le nouveau né sur les fonts baptismaux, elle poussa un ori d'efifroi et de colère, et l'orage que redoutait Alain éclata dans toute sa furie.

Jeanne Vatinel déclara qu'il fallait que son gendre fut devenu fou !.. et que, bien certaiilement, la frayeur qu'il avait éprouvé

DK GRAMD CHEMIN. 21*7

lui tournait encore la tête et le faisait rêver tout éveillé !..

Elle ajouta qu'il était bien malheureux pour elle d'avoir donné sa fdle à un pauvre insensé abandonné de Dieu !.

Elle affirma qu'elle tordrait le cou à son petit-fils de sa propre main, plutôt que de consentir à lui voir donner le diable pour parrain !...

Etcœtera, etc,..-— Nous nous dispensons de reproduire mille autres récriminations et divagations de cette force.

Alain répondit qu'il était de notoriété publique que le diable avait une horreur invincible pour l'eau bén'ite, les signes de croix, et généralement toutes les cérémonies de l'église, -- que, par conséquent, puisque l'inconnu s offrait pour être par-

218 UN GEiNTILHOMME

rain, c'était une preuve irrécusable et lumineuse qu'il n'y avait en lui rien de diabolique.

Il ajouta qu'il avait consulté a ce sujet l'abbé Bricord et que ce dernier n'avait vu aucun inconvénient à ce qui scandalisait si fort la vieille paysanne.

Entin, il eut réponse à tout.

Mais comment convaincre Jçanne Vatinel?...

D'abord, elle n'écoutait pas.

Ensuite, elle ne voulait point, être convaincue.

Elle reprit domî ses criailleries de plus belle, et sur un ton. de plus en plus haut.

Alain, impatienté, cessa alors de cherchef à obtenir par la conviction ce qu'il

se sentait parfaitement en droit d'imposer par sa volonté.

irdéclara qu'il était le maître,— que son enfant lui appartenait, — qu'il avait pris un engagement sacré vis-à-vis d'un homme sans lequel, à l'heure qu'il était, il n'existerait plus, et que, certes, il n'irait point se parjurer, pour procurer à sa belle-mère le plaisir d'avoir Denis Coquin pour compère.

* Jeanne Vatinel éclata en sanglots et

courut dans la chambre de Thémise où

elle entra en s'écriant :

— Nous sommes tous perdus !... Alain veut donner ton fils au diable !..

La jeune mère, épouvantée, se dressa sur son séant, attachant ses regards inter-

220 UiN GEnïILllOMME

rogateurs, tour-à-tour sur sa mère et sur son mari.

Alain, ainsi mis en demeure par ToiDstination insensée de la vieille femme, se vit donc forcé, (au risque de tout le mal qu'une émotion trop vive pouvait faire à Thémise) de recommencer son récit et d'entrer dans les détails du péril mortel qu'il avait couru, de lafaçon dont il avait échappé à ce péril, et de ce qui en était résulté.

Thémise, dans tout cela, ne comprit qu'une seule chose, c'est que son Alain bien-aimé avait failU périr et qu'il avait dû deux fois la vie au courage du généreux inconnu.

Elle ne s'inquiéta point de ce qu'au fond pouvait être ce dernier,— elle ne vit en lui que le sauveur de son mari, — quelqu'un,

par conséquent, à qui elle devait toute son affection, toute sa reconnaissance, et elle donna hautement raison à Alain.

Jeanne Yatinel, voyant sa cause ainsi abandonnée par l'auxiliaire sur lequel elle pensait pouvoir compter le mieux, devait, selon toute prévision, se livrer à un nouvel accès de colère.

Il n'en fut rien.

Elle sembla, bien au contraire, se calmer aussitôt, — elle parla des préparatifs du repas du surlendemain et elle poussa l'obligeance jusqu'à se charger d'arranger toute chose avec Denis Coquin, qui ne pouvait guère se voir ainsi évincé, sans ressentir au fond de l'âme une grande mortification,

—Seulement, mon garçon,— dit Jeanne,

— il faudra fen aller demain à Yport chercher du poisson et de la rocaille. — Il y a mon cousin Valin qui en a toujours au réservoir, et qui t'en donnera autant qu'il t'en faudra, pour t'obliger...

Alain réfléchit qu'il avait rendez-vous à trois heures, sur le Perrey,avecrinconnu, et qu'il fallait qu'il fût de retour pour ce moment-là.

Il répondit donc à sa belle mère qu'il partirait pour Yport dès la pointe du jour; —résolution que Jeanne Vatinel approuva chaudement.

Ensuite, comme Alain était épuisé de fatigue, il embrassa sa femme et son fils et il alla se jeter sur les bottes de trèfle sec qui devaient lui servir de lit jusqu'aux relevailles de Thémise.

DE GRAND CHEMLN. 223

Trois minutes après, il dormait.

Le lendemain matin, dès le premier rayon de l'aube, Alain, sans éveiller personne, sortit de la chaumière et, tenant au bras un grand panier vide, formé de branches d'osier grossièrement entrelacés, il se mit en marche dans la direction d'Yport, petit village situé auprès de Fécamp, à peu près àquatre Heues d'Etretat.

Jeanne Vatinel guettait son départ.

Aussitôt qu'elle se fut assurée qu'il était déjà loin, elle courut au presbytère.

La vieille servante dormait encore, — ce fut Tabbé Bricord qui ouvrit la porte^

— Monsieur le curé, — lui dit Jeanne, — je viens de la part d'i^lain...

— Que désire-t-il ? — demanda le prêtre.

— C'est au sujet du baptême.

— Eh bien?..

— Eh bien ! monsieur le curé, si ça ne vous dérangeait pas de baptiser le petit aujourd'hui, au lieu de demain, ça lui ferait bien plaisir, et à la mère aussi, et à moi aussi...

-— Mais, — fit Tabbé, — c'est lui qui m'avait demandé de remettre la cérémonie à demain... <«

— Je sais bien, monsieur le curé, je sais bien... Mais, voyez-vous, un petit enfant comme ça, c'est si sussettible,.. mieux vaut se dépêcher d'en faire un angelot du bon Dieu... •

DE GRAND GHEMIM. ^f")

— Vous avez complètement raison.

— Ainsi, monsieur le curé, vous le baptiserez aujourd'hui ?..

— Sans doute.

— Et, à quelle heure ?.

— Immédiatement après ma messe, si vousle voulez, c'est-à-dire entre huit heures et huit heures et demie...

— Grand merci, monsieur le curé.

— C'est vous, je crois, qui êtes la marraine, madame Vatinel ?...

— Oui, monsieur le curé.

— Et, quel est décidément votre compère ?

—C'est Denis Coquin, monsieur le curé, i 15

— Ah !.. — fit le prêtre étonné.

Puis, après un silence il reprit :

— Mais, je pensais... Alain m'avait dit hier...

— Que ça serait l'homme de la Tour- Maudite, n'est-ce pas?..

— En effet.

— C'est que, voyez-vous, ça contrariait beaucoup ïhémise... alors Alain a changé d'idée... — il a revu l'homme dont vous parlez, monsieur le curé, et ils se sont arrangés ensemble... *

— Alors, tout est pour le mieux.

— Oui monsieur le curé... —Je m'en retourne , — nous serons à l'église à huit heures et quart , avec l'enfant et le par-

DE GRAND CHEMIN. iîâl

rain... — n'oubliez pas, monsieur le curé, que le repas est pour deux heures...

Jeanne Vatinel, après avoir menti, ainsi que nous venons de le voir, avec un aplomb consommé, sortit du presbytère sans que Tabbé Bricord ait pu se douter le moins du monde qu'elle n'y était point venue de la part d'Alain.

La vieille paysanne alla prévenir Denis Coquin de se tenir prêt.

Puis elle passa chez tous les invités de la veille et leur annonça que le repas baptismal était avancé de vingt-quatre heures, et que la table serait mise, ce même jour, à deux heures de l'après-midi.

Au moment où l'abbé Bricord sortait de

h sacristie où il avait déposé, après la messe, ses ornements sacerdotaux, Jeanne Vatinel, Denis Coquin, la sage-femme portant rhéritier présomptif du nom de Poulailler, et enfin trois ou quatre parents et amis qui devaient servir de témoins, entraient dans l'église.

Le parrain et les témoins s'étonnaient bien un peu de l'absence d'Alain, car la vieille paysanne n'avait rien expliqué à qui

que ce fût.

Elle avait même poussé le désir de garder son secret jusqu'à ne point dire à Thémise pourquoi on lui enlevait momentanément son enfant.

I^'abbé Bricord commença la cérémonie, et l'eau sainte, qui lave de génération en génération la tache du péché originel,

coula sur le front du fils d'Alain et de Thémise.

Le petit garçon reçut au baptême les noms de Denis et de Jean.

Il devait leur donner plus tard une illustration que, certes, Denis Coquin et Jeanne Vatinel ne soupçonnaient guère !...

Aussitôt rentrée dans la chaumière d'Alain, la vieille femme s'occupa avec une ardeur et une activité prodigieuses des préparatifs du repas.

Elle avait fait tuer la veille un mouton gras, à cette intention.

Les deux gigots furent mis au four, dans de grands plats de terre, à demi pleins de petites pommes de terre rondes qui devaient cuire et se rissoler dans le jus de la viande.

Une broche, chargée de quatre poulets, s'apprêtait à tourner devant un grand feu.

Enfin une chaudière, rempKe d'eau de mer bouillante, pendait à la crémaillère, prête à recevoir le poisson qu'Alain allait rapporter d'Yport.

Il s'agissait ensuite de dresser la table.

Des planches de sapinSj mises bout à bout sur quatre trétaux, en tinrent lieu.

Plusieurs draps de ht, posés sur ces planches, remplacèrent la nappe qui manquait.

Les assiettes de faïence à fleurs, — les services de fer et d'étain, furent placés symétriquement.

Enfin Ja table se chargea de petites cruches remplies de cidre.

Jeanne Vatinel venait d'achever ces préparatifs, quand Alain parut sur le seuil.

Il était, en ce moment, une heure et quelques minutes.

Le Repas.

La porte s'ouvrit, avons-nous dit, et Alain entra.

Son grand panier était rempli jusqu'aux bords de poissons encore palpitants.

A l'aspect des préparatifs qui s'offraient à sa vue son visage exprima le plus complet étonrxement.

23 t UN GENTILHOMME

— Ah ! par exemple, — s'écria-t-il, -— faut croire, mère Jeanne, que vous avez

joliment peur d'être en retard! — Ça

n'a pas de bon sens !... — Â-t-on jamais vu une femme raisonnable mettre le couvert la veille pour le lendemain !...

Jeanne Vatinel dédaigna de se retrancher derrière les ambages dont la tactique féminine est ordinairement si prodigue.

Elle aborda nettement la question et prit, — comme on dit, — le bœuf par les cornes.

— Tu as raison, Alain, — répliqua-

t-elle, — ça ne se serait jamais vu —

C'est qu'aussi ça n'est pas demain qu'a lieu le repas, c'est aujourd'hui..,

— Avant le baptême!...

— Non, après.

— Mère Jeanne . . . mère J eanne . . . qu'es tce que vous dites?... — Vous savez bien qu'on ne baptisera pas l'enfant aujourd'hui!...

— C'est toi, mon garçon, qui ne sait pas qu'il est baptisé depuis ce matin.

— Mais, le parrain?... le parrain?...

— Eh bien ! le parrain, il a récité les prières et dit ce qu'il fallait dire, comme un bon chrétien qu'il est...

— Vous l'aviez donc fait prévenir ?...

— 11 était tout prévenu.

— C'est impossible puisque je ne dois le voir que dans deux heures et que vous n'avez pu le rencontrer hier au soir...

— Tu perds la tête... — Est-ce qu'il ne sortait pas d'ici, quand tu es revenu de chez monsieur le curé?...

— Mère, de qui parlez-vous donc?...

— Ah! d'un bien brave homme de

mon compère... de Denis Coquin...

— Denis Coquin !... — répéta Alain avec stupeur.

— Pardine !... — il y avait assez longtemps que c'était convenu...

— Vous avez fait cela?...

— Mon Dieu, oui.

— Mais vous savez bien que j'avais promis... que j'avais juré...

— Une promesse [faite au diable, croismoi, mon garçon, ça n'engage pas...

DE GRAND CHEMTN. 237

— Mais, celui dont vous parlez, vous le savez aussi, m'avait sauvé la vie !...

— Pour te prendre ton âme et celle de ton enfant !... un beau service qu'il te rendait-là, ma foi!...

— Et, maintenant... — murmura Alain, — maintenant, que vais-je lui dire?... et croira- t-il ce que je lui dirai?...

— Le mieux, — vois-tu, — c'est de ne rien lui dire du tout...

— Ah ! mère, qu'avez-vous fait là?...

— Ce que je devais, mon garçon. — Faut toujours, quand on le peut, empêcher un fou de faire sa folie !...

— Eh ! — cria Alain, exaspéré par le sangfroid de sa belle-mère, et le calme de ses réponses, — pourquoi vous mêliez-

VOUS de ce qui ne vous regardait pas !.... ne suis-je donc plus le maître ici?...

— Non, tu n'es pas le maître de donner mon petit-fils au diable !... je l'ai empêché, et j'ai eu raison...

Le jeune pêcheur, pâle de colère, prit sur la table une cruche remplie de cidre et la brisa contre la muraille.

Ensuite, avec une attitude menaçante, il fit deux pas vers Jeanne Vatinel.

— Ah ! — dit cette dernière, — je n'ai pas peur... — tu es un brave garçon et tu ne porterais pas la main sur la mère de ta femme...

Cette parole rappela Alain à lui-même.

Sa colère s'éteignit aussitôt , — il se laissa tomber sur une chaise et il cacha son visage dans ses mains.

— Oh ! — - murmura-t-il d'une voix à peine distincte, — que va-t-il penser de moi?... — Il croira que je lui ai menti^ hier !... — il croira que je lui ments aujourd'hui !... — il m'accablera de son mépris, et, certes, j'aurai bien l'air de l'avoir mérité!...

Cependant, Jeanne Vatinel, fort enchantée de ce que la crise avait été moins orageuse qu'elle ne croyait d'abord, laissait Alain se livrer à ses tristes rétiexions.

Elle s'était emparée du panier apporté par lui et elle jetait dans la marmite, poissons, homards et tourteaux ; — les premiers devant être servis coupés par tronçons et recouverts d'une appétissante sauce à la crème, — les autres mangés au naturel avec un peu de sel et de poivre.

Alain, dont nous connaissons la force physique et la résolution, avait, au fond, une nature morale un peu faible.

11 redoutait les longues discussions et il en arrivait bien vite à accepter les faits accomplis.

11 ne tarda ojuère à se démontrer à luimême, par une foule d'arguments, que la non-exécution de sa promesse ne faisait en réalité aucun tort à Tinconnu de la Tour- Maudite.

— 11 y a plus, — se dit-il, — c'est lui rendre un véritable service, que de manquer à la parole donnée...

€ 11 aurait eu à subir une foule de pehumiliations.

» D'abord, — je connais bien Jeanne

Vatinel, — elle aurait refusé de tenir Tenfant avec lui sur les fonts baptismaux.

« Qui sait même si j'aurais trouvé dans tout le village une femme ou une fille consentant à servir de commère ?...

€ Ensuite, bien certainement, nos parents et nos amis n'auraient point voulu s'asseoir à la même table que lui... C'était donc lui faire sentir d'une manière plus cruelle et plus blessante que jamais l'exclusion dont il est l'objet...

« Allons, décidément et dans son intérêt même, tout est pour le mieux.

A ces ingénieux sophismes, Alain ne pouvait s'empêcher de mêler quelques considérations plus personnelles.

Il se dit qu'il avait pris la veille un en-

tW UN GENTILHOMME

gagemeiit bien téméraire, et sans réfléchir que Tavenir et le bonheur de son enfant en dépendaient peut-être.

L'inconnu de la Tour-Maudite n'aurait-il pas, en effet, transmis à son filleul sa renommée funeste, et le nouveau-né ne se serait-il point vu plus tard en but à une réprobation générale, comme étant invinciblement dominé et dirigé par l'influence infernale de son parrain quasi fantastique.

Lorsque toutes ces réflexions se furent nettement formulées dans l'esprit d'Alain, ce dernier ne se sentit plus, au fond du cœur, le même mécontentement à l'endroit de sa belle-mère.

En effet, Jeanne Vatinel, prenant l'initiative, à son insu et contre son gré, lui

sauvait la honte du parjure, tout en lui en procurant les avantages.

Alain quitta donc son attitude sombre et pensive, et, après être allé embrasser Thémise et le petit Denis, il revint aider la paysanne qui s'occupait des derniers apprêts.

On le vit bientôt tourner la broche avec art et arroser d'un beurre frais et parfumé les quatre volailles qu'elle supportait.

Deux heures sonnèrent.

L'exactitude est de règle, dans les campagnes, surtout quand il s'agit d'un bon repas.

Les convives furent donc ponctuels, et

le curé lui-même ne se fit point attendre un instant.

L'abbé Bricord dit à haute voix le benedicité.

Chacun répondit : — amen, — et le repas commença de la façon la plus joyeuse.

C'était merveille de voir ces braves pécheurs qui ne mangeaient guère de viande que deux ou trois fois par an, à Toccasion des fêtes les plus solennelles, dévorer les gigots jusqu'aux manches et sucer les cô- , telettes et les cuisses de poulets jusqu'aux os.

Les petites cruches de cidre se vidaient, que c'était miracle, — tout le monde parlait haut et parlait à la fois, — on faisait un bruit à ne pas s'entendre.

Il n'y avait pas encore trois quart-d'hen-

res qu'on était à table, lorsque Denis Coquin frappa sur son verre avec son couteau et proposa de commencer les chansons.

Cette motion fut accueillie avec enthousiasme.

Chez les pêcheurs de Normandie, le chant fait partie intégrante d'un dîner ou d'une caudrée.

Sans chansons, le maquereau bouilli n'aurait pas de goût, et le cidre frais semblerait insipide.

C'est chose curieuse , encore aujourd'hui, d'entendre une douzaine de robustes gaillards, beugler d'une voix de stentor, (souvent les uns en même temps que les autres) celui-ci une ronde de matelots, — celui-là un chant d'église, — ce troisiè-

me, enfin, quelque vieille romance sentimentale.

Les femmes accompagnent le tout de leurs voix de fausset sùr-aigrelettes, et les enfants reprennent les refrains avec des piaillements aigus.

Denis Coquin, nous le répétons, donna le signal.

Il entonna de façon à faire trembler les vitres la chanson bien connue : — y avait z'un jour, un paur' mat' lot,.. — et il obtint un succès proportionné à l'ampleur de ses larges poumons.

Au milieu de toute cette joie, Alain Poulailler ne jouissait point d'une satisfaction sans mélange.

Il s'était promis d'aller retrouver Tinconnu sur lePerrey, à trois heures, et il se

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