‹ Un gentilhomme de grand cheminChapitre 8 sur 11 · DE GF{A\I) CHI-MIX · texte numérisé non relu

DE GF{A\I) CHI-MIX

demandait de quelle façon il s'y prendrait pour lui apprendre ce qui s'était passé et pour lui dire de ne plus compter sur l'exécution de sa promesse.

Or, les ressources d'esprit d'Alaih ne lui fournissaient aucune manière ingénieuse d'entamer ce difficile entretien, ce qui fait qu'il était fort perplexe.

Trois heures sonnèrent.

Alain se serait levé pour sortir, mais c'était son tour de chanter.

— Bah ! — se dit-il, — quelques minutes de plus ou de moins... qu'importe ?.....

Et il resta.

Quand il eut achevé, tous les convives se réunirent pour prier l'abbé Bricord de be faire entendre.

2i8 LN ul:stiijiu.m.mi:

Le jeune prêtre se prêta de bonne grâce au vœu de ses paroissiens et annonça qu'il allait chanter une hymne, traduite par lui en vers français.

Alain ne pouvait quitter la table, sans la plus grossière impolitesse, pendant l'hymne de Tabbé Bricord.

Il le comprit et il attendit encore.

Bref, de prétextes en prétextes, le temps se passa et il était déjà quatre heures qu'Alain n'avait point encore bougé de sa place.

— Maintenant, il est trop tard, — pensa le jeune homme, — à quoi bon me déranger ? — bien certainement je ne trouverais plus personne sur le Perrey... l'inconnu se sera lassé d'attendre...

Et, enchanté de se débarrasser, pour ce

jour-là du moins, d'un entretien désagréable et difficile, — il secoua la tête, comme pour éloigner des préoccupations importunes, — il reprit toute sa gaité et il .s'efforça de ne plus penser à l'hôte de la Tour- Maudite.

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Donné-^u-Diable.

Le repas touchait à sa période d'excessive animation.

— Tout le monde, — excepté cependant l'abbé Bricord, — tout le monde, disonsnous, parlait, chantait, criait et buvait à la fois.

Partout ailleurs cette gaité ultra-bruyan-

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le, cette éJ3riosité qui allait bientôt franchir les premières limites de l'ivresse, auraient amené à leur suite de grossières équivoques, des mots à double sens, des plaisanteries graveleuses.

Mais, soit que le langage reste chaste là où une civilisation raffinée n'a pas encore amené la corruption à sa suite, — soit que la présence du jeune prêtre suffît à contenir les convives dans des bornes honnêtes, rien de tout cela n'arrivait.

La gaité était bruyante, sans doute, et de mauvais goût, — mais honnête.

Les plaisanteries étaient lourdes, mais point obscènes.

Pour cela, comme pour le reste , les mœurs d'Étretat sont bien changées aujourd'hui et les pécheurs, quand, le di-

manche soir, ils forment des rondes à la passée ou s.ur la route du Havre, répètent trop volontiers en chœur les refrains impurs des chansons immondes de certains bouges parisiens. #

Mais c'est l'Ëtretat d'il y a cent quarante ans, et non point celui d'aujourd'hui, qui nous occupe.

Retournons donc à la chaumière d'Alain Poulailler.

Le moment était venu de porter des toasts, — comme disent les.anglomanes.

• On s'en acquittait à merveille.

On avait bu à la santé de l'abbé Bi icord.

A celle du grand-père et de lagrand'mère du nouveau-né.

A celle de Thémise et à celle d'Alain.

Le tour de Denis Coquin arrivait.

Le vieux pêcheur, plus pourpre qu'un coquelicot, tenait amplement la promesse qu'il s'était faite à lui-même de se griser de façon notoire.

Des flots de gros cidre coulaient sans relâche de sa cruche sur ses lèvres et de ses lèvres dans son estomac.

Nous disons : sa cruche, car, pour éviter une perte de temps, il buvait à même le récipient posé devant lui.

Alain rempHt son gobelet, — puis il réleva et le vida d'un trait en criant :

— A la santé du parrain !...

Les convives choquèrent aussitôt et

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bruyamment leurs gobelets d'étain en répétant à tue-tête :

— A la santé du parrain !...

Il ne faut pas croire que les coups de théâtre n'ont lieu qu'au théâtre. ^

• Nous offririons volontiers de prouver

qu'ils sont presque aussi fréquents dans la vie que sur la scène, et, la preuve, c'est qu'à ce* moment précis la porte s'ouvrit et Ton vit apparaître, comme une vision effrayante, un personnage que nul n'attendait.

C'était l'homme à la barbe rousse.

Alain frissonna de la tête aux pieds.

La surprise et l'effroi rendirent muets tous les convives. — On eût entendu voler une mouche. •

256 UN GENTH.HOMME

Jeanne Vatinel murmurait tout bas quelques prières en faisant force signes de croix.

L'inconnu était très sombre.

— Alain Poulailler, — dit-il en s*approchant dJ celui auquel il parlait, — il y a

bien longtemps que je vous attends —

Pourquoi donc ne veniez-vous pas?...

— J'allais sortir pour vous rejoindre... — balbutia Alain excessivement troublé.

L'inconnu fixa sur lui un regard scrutateur.

— Je veux vous croire — dit-il ensuite, — vous qui parliez hier si éloquemment de la reconnaissance, vous ne pouvez avoir oublié déjà aujourd'hui...

Alain quitta la table et fit un mouve- . ment comme pour sortir avec l'inconnu.

DE GRAND CHEMIN. 2lJl

Ce dernier l'arrêta.

— Pourquoi donc vous lever?... — domanda-t-il, — est-ce que je vous dérange?...

— Non certes...

— Eh bien, ce que vous avez à me dire, vous pouvez me le dire ici...

— Sans doute... — balbutia Alain.

' — Comme vous êtes pâle !... — fit l'inconnu, — que signifie ce trouble ? — Qu'y a-t-ildonc?...

— Ce qu'il y a?... mais... rien...

— Bien vrai ?

— Oui, — bien vrai.

— . Tant mieux, alors. — Qu'avez-vous I. <7

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décidé ?... — à quelle heure a lieu le baptême?...

Alain ne répondit pas.

Les convives se regardèrent avec stupeur.

— De quel baptême parlez -vous?...

— demanda Denis Coquin à qui sa naissante ivresse donnait une audace inaccoutumée.

— Je parle du baptême de Tenfant dont je dois être le parrain... — Du fils d'Alain Poulailler.

Denis Coquin se mit à rire/ de ce rire lourd et abruti des ivrognes.

— Ah ! ah !... ah !... — fit-il ensuite, —

vous le parrain ! vous !... ah ! ah .y...

ah!...

DE GRAND CHEMIN. 2o9

L'inconnu pâlit à son tour.

— Et, pourquoi non?... — s'écria- t-il.

— Pour la meilleure... la meilleure raison du monde...

— Et, laquelle, je vous prie?...

— C'est que le baptême est fait... et que le parrain, c'est moi... c'est moi... qui le suis...

L'inconnu se tourna brusquement vers Alain.

Son regard lança des flammes, et il prononça, d'une voix gutturale qui semblait sortir des plus profondes cavités de sa poitrine, ces trois mots :

— Est-ce vrai?...

.Main courba la této et garda le silence.

•2(i0 UN GENTILHOMME

L'inconnu comprit que malgré son ivresse le vieux Denis Coquin disait la vérité.

11 releva la tête, — un feu sombre jaillit de ses prunelles, — il secoua sa longue barbe fauve, comme le lion secoue sa crinière au moment où il va s'élancer sur sa proie pour la dévorer.

Tout son être prit une expression de grandeur sauvage et de majesté bizarre.

Pendant quelques secondes il ressembla à Satan foudroyé, mais toujours roi, malgré sa chute.

Un frisson courut parmi les convives.

L'abbé Bricord, lui-même, se demanda s'il n'y avait pas dans cet homme quelque chose de surnarturel.

11 fallait, covtes, que le mystéi-ieux in-

DE uI'.AND CliLMLN. 2<i I

connu fùl doué d'une force de volonté bien étrange, car, après une ou deux minutes de lutte intérieure, il vint à bout de dompter la colère qui bouillonnait en lui et dont il comprima les éclats impétueux.

— Alain Poulailler, — dit-il de cette même voix rauque et profonde dont nous avons déjà parlé, — vous venez de détruire le dernier sentiment humain qui restait en moi... — vous venez de rallumer au fond de mon cœur, cette haine contre les hommes, qui s'éteignait peut-être... — Hier, j'ai cru en vous... — Je vous voyais si jeune et si reconnaissant... — comment douter?... — qui sait si la confiance et Taffection, ces fleurs divines, n'allaient pas refleurir en moi... — Vous avez tout détruit!...

« Et. cependant, — reprit l'inconnu

après un instant de silence rempli d'amertume,— et, cependant, je devais être pour vous plus que votre père... car votre père ne vous a donné la vie qu'une fois et moi, en un même jour, je vous l'ai donné deux! — Et, en échange de cette vie que vous teniez de moi, que vous demandais-je?..— Le droit de protéger votre enfant... le droit de l'aimer comme s'il avait été le mien... — et, croyez-le, Alain Poulailler, ni ma protection ni ma tendresse ne lui auraient fait défaut ! . . .

« Vous aviez promis!... — vous aviez juré!... — C'était hier, — et, aujourd'hui, vous vous hâtiez de fouler aux pieds votre serment, et vous me placiez assez bas dans votre esprit pour choisir à ma place ce vieillard ivre et stupide !...

Alain, que cette parole sévère et juste

flagellait douloureusement, se leva et voulut s'écrier :

— Ce n'est pas moi qui ai fait cela !... Mais l'inconnu l'arrêta dès le premier

mot.

— Taisez-vous, — lui dit-il, — celui qui a menti urie fois, ment toujours!... — Vous allez mentir... — Taisez-vous !...

« Alain Poulailler , vous avez commis une de ces actions honteuses que rien n'efface, que rien ne lave!...

« Vous en serez puni !...

« Vous n'avez pas voulu de moi pour parrain de votre fils... eh bien, moi, je maudis votre fils et je Jp voue au diable !...

Un frémisserpent d'horreur circula parmi tous ceux qui venaient d'entendre cette horrible parole.

2G4 UN tjEMiMioMMi: \)h c,i{A:sb cm. min.

Alain, fou de douleur et de colère, et ne se souvenant plus de ce qui s'était passé la veille, saisit un couteau sur la table et voulut s'élancer sur Tinconnu.

Heureusement l'abbé Bricord eut le temps de se jeter entre les deux hommes.

Il contint le jeune pêcheur, et, moitié par la force, moitié par la persuasion, il lui fit abandonner l'arme dont il avait été au moment de faire un si terrible usage.

Pendant ce temps, Imconnu avait quitté la chaumière, après un nouveau geste de défi et de menace.

Le soir de ce même jour, aucune fumée ne s'échappait du toit de la Tour-Maudite.

L'homme à la barbe rousse avait disparu.

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