‹ Un grand Américain, Abraham LincolnChapitre 10 sur 21 · LES GRANDS DEBATS · texte numérisé non relu

LES GRANDS DEBATS

Les débats eurent lieu, du 21 août au 15 octobre, à Ottawa, Freeport, Jonesboro, Charleston, Galesburg, Quincy et Alton, petites villes disséminées dans tout l'Illinois. Chaque débat devait durer trois heures ; l'un des orateurs parlait une heure, l'autre, une heure et demie, et le premier avait trente minutes pour répliquer. Qui avait débuté une fois laissait son rival le faire à la suivante.

Pendant ces deux mois, Douglas et Lincoln ne s'en tinrent pas à ces sept discours ; à côté de leurs débats, ils menèrent leur campagne chacun pour son compte, haranguant les citoyens presque chaque jour.

Douglas était riche et sa fortune lui permettait de voyager avec confort, accomitagné de secrétaires, de domestiques et d'amis. Parfois sa femme, une beauté de Chicago, honorait les meetings de sa présence et, par ses attraits, gagnait certainement plus d'un suffrage à la cause démocratique.

Quand c'était possible, il utilisait le chemin de fer et occupait des wagons-salons ; très souvent même il faisait chauffer un train spécial. Un canon le précédait partout pour annoncer son arrivée et pour le saluer par une salve de 32 coups, un par Etat. On allait le chercher à la gare avec l'équipage le plus brillant de la localité et on lui faisait, à ses dépens, une enthousiaste et tapageuse réception.

Abraham Lincoln se passait de tant de luxe. Son" cheval l'a porté très souvent d'un lieu à l'autre. Quand il prenait le train, il montait parfois dans un wagon de marchandises. Un jour qu'il était exténué par ses voyages et ses discours, il monta dans un wagon bondé de voyageurs qui s'en allaient à la ville prochaine pour assister à un de ses débats ; il trouva une petite place, mais non le repos. Un de ses amis demanda à Mac-Clellan, l'un des directeurs du railway, la permission pour Lincoln d'entrer dans un wagon-salon qui roulait vide en queue du train; Mac- Clellan, ami de Douglas dont il favorisait les voyages, refusa net. On n'avait pas de courtoisie pour les républicains. Il arrivait même souvent que le train qui emmenait

ç8 CHAPITRE X

Lincoln devait attendre dans certaines gares que le convoi spécial de Douglas l'eût dépassé. Abraham ne manquait pas de saluer son adversaire par quelque remarque humoristique.

Lincoln faisait son entrée dans les villes sans équipage reluisant, sans canon, sans fanfare, monté sur un simple char à foin dépourvu de tout ornement. Cette modestie n'était pas de la parade destinée à faire contraste avec le luxe des démocrates. En quelques villages, les femmes venaient au devant de Lincoln avec des couronnes de fleurs qu'elles posaient sur sa tête. Cet hommage devait plutôt l'embarrasser. Ailleurs, on organisait un cortège où les allégories ne manquaient pas ; ainsi, à Charleston, un char symbolisant l'Union transportait trente-deux jeunes filles en robes blanches — les trente-deux Etats — ; une trentetroisième suivait à pied vêtue de noir et figurait le Kansas. Abraham compara cette jeunesse à-une corbeille de fleurs.

Chaque débat était suivi par une foule de dix à quinze mille auditeurs. Les hommes n'étaient pas seuls ; des femmes et des enfants les accompagnaient ; ils avaient voyagé des jours et des nuits, dans des chariots, à cheval, à pied, bivouaquant dans les bois ou sur les prairies. Certains fermiers vinrent même de l'Indiana pour revoir et entendre l'honnête Abraham. Le lieu du meeting se transformait en champ de ioire ou de kermesse ; des marchands y dressaient leurs étalages et des saltimbanques leurs tréteaux.

Tous les citoyens de l'Union s'intéressaient à cette controverse. Aussi toutes les grandes villes étaient-elles représentées par leurs meilleurs journalistes, et les discours des deux rivaux lus et commentés de San-Francisco à Boston.

Douglas était connu dans le pays tout entier; brillant orateur, il savait par des moyens factices créer un enthousiasme de surface. Malgré sa petite taille, il avait une belle prestance; ses larges épaules et sa ronde figure en imposaient à la foule. Lincoln avait moins de célébrité ; sa

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