LES GRANDS DÉBATS
popularité n'avait guère dépassé les limites de l'Illinois. Sa haute stature, sa maigreur, ses traits rugueux inspiraient peu de confiance.
A Ottawa, Douglas parla le premier. Il ridiculisa son rival en lisant grotesquement des fragments de ses discours. Lincoln, comme troublé par une certaine anxiété, répondit avec de la gaucherie dans la voix. Il parla lentement et sans entrain ; son visage était mauvais, ses cheveux ébouriffés; il fît une pénible impression et ses amis désespérés commençaient à douter de lui.
Puis sa voix prit de la force et de l'ampleur; ses yeux s'ouvrirent plus grands, sa face s'anima, ses gestes devinrent plus libres. Moins éclatant que Douglas, sans déclamation, il fut plus éloquent par sa profonde sincérité, sa simple logique, sa claire analyse, son ordre dans la suite des idées et des arguments. A la fin, l'enthousiasme fut irrésistible; Douglas essaya de répondre et de retourner l'opinion : ce fut en vain. Lincoln fut porté en triomphe sur les épaules de ses partisans.
Dans cette première joute, Douglas posa sept questions à Lincoln qui devait répondre à Freeport, lors du deuxième débat. Quand il eut satisfait la curiosité de son adversaire, Abraham lui proposa aussi quatre questions qu'il avait préparées et rédigées avec un soin très particulier et soumises à l'appréciation de ses amis. Ceux-ci conseillèrent à leur chef de ne pas poser la question suivante : „ Le peuple d'un territoire peut-il, par n'importe quel moyen légal et contre le désir de certains citoyens de l'Union, exclure Tesclavage de ses limites ? " Ils lui firent remarquer qu'en demandant à Douglas son opinion sur cette affaire, il perdait toute chance de devenir sénateur, à quoi Lincoln répliqua que Douglas, qu'il répondît oui ou non, ne deviendrait jamais président de l'Union.
Douglas affirma, à Freeport, que le peuple avait le droit d'interdire l'introduction des esclaves. Cet aveu fut appelé „ l'hérésie de Freeport". Le traquenard, bien tendu par Lincoln, avait parfaitement fonctionné. Il allait s'en servir
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comme d'un bélier pour élargir la brèche ouverte dans le parti conservateur. Si Douglas avait répondu négativement, rillinois mécontent ne lui accordait plus sa confiance. Sa déclaration, faite pour plaire à ses électeurs du moment, devait forcément indisposer le Sud. Ce revirement d'humeur ne tarda pas à se produire et les esclavagistes accusèrent Douglas d'être un renégat, un traître.
Quand Douglas eut énoncé son opinion, il reconnut qu'il avait commis une faute et qu'il eût mieux valu, pour sa cause et pour celle de son parti, refuser de répondre. Lincoln s'empressa de montrer à l'assemblée que Douglas venait de se contredire, qu'il s'opposait au verdict de la Cour suprême dans son jugement de l'affaire Dred Scott, et qu'il n'était pas non plus d'accord avec la Constitution qui assurait à chacun le droit de posséder ce qu'il avait acquis, y compris les esclaves.
Dans leurs débats, ces deux hommes ne s'occupèrent que de l'esclavage. Nous savons comment l'un et l'autre interprétaient la question. Ajoutons cependant que Lincoln,, à ce moment, ne songeait point à extirper cette plaie de l'Union entière; il voulait seulement en défendre les Etats et territoires du Nord. Il témoigna même beaucoup de charité aux Sudistes, en disant : „ Si l'esclavage n'existait pas chez eux, ils ne l'introduiraient pas. S'il régnait chez nous, nous ne serions pas disposés à l'abolir subitement... Je ne les blâme pas de ne pas vouloir faire une chose que moimême je ne saurais pas comment accomplir". Il ne prétendait pas fomenter une agitation dans les Etats où l'esclavage était établi sous l'autorité de la constitution; il espérait néanmoins que la traite disparaîtrait partout, peu à peu, par „ pacifique extinction". Il admettait aussi qu'il ne pourrait jamais y avoir égalité politique et sociale parfaite entre les blancs et les noirs.
Dans le dernier débat, à Alton, Lincoln résuma sa pensée de la façon suivante: „ L'esclavage est-il une injustice? Tout est là. On en discutera encore en ce pays quand ma pauvre langue et celle du juge Douglas seront devenues
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silencieuses. C'est l'éternelle lutte dans le monde entre ces deux principes : le bien et le mal. Dès le commencement, le bien et le mal se sont fait la guerre, et cela durera sans cesse. L'un est le droit commun de l'humanité; l'autre, le droit divin des rois... C'est le même esprit qui dit : Travaillez, suez : c'est moi qui mangerai le pain que vous aurez fabriqué ! Que cela sorte de la bouche d'un roi qui veut vivre du labeur de son peuple, ou que cela soit la pensée d'une race humaine qui veut en assujettir une autre, nous sommes toujours en présence du même principe tyrannique.
„ Est-il une chose qui ait autant menacé l'existence de l'Union que cette institution de l'esclavage? Qu'avonsnous de plus cher en notre patrie? Notre propre liberté et notre prospérité. Rien n'a jamais menacé notre liberté et notre prospérité que l'institution de l'esclavage. Si vous croyez cela, comment pouvez-vous proposer l'extension de l'esclavage?..."
Douglas et Lincoln, les démocrates et les républicains font penser à la statue du dieu antique Janus aux deux figures opposées. Douglas regardait vers le passé et ses injustices; Lincoln regardait vers l'avenir et. ses nobles espérances.
Pour parvenir à ses fins, Douglas employait tous les moyens. Il dénaturait même les faits historiques. A Charleston, il accusa Lincoln d'avoir refusé, pendant son passage au Congrès, de voter les dépenses nécessaires à l'entretien des soldats pendant la guerre du Mexique. Lincoln exposa quelle avait été sa conduite en cette occasion, désapprouvant cette guerre injuste, mais bien décidé à ne laisser manquer de rien les pauvres soldats qui détendaient le drapeau de l'Union. Puis, apercevant parmi ses auditeurs un certain Ficklin qui avait siégé au Congrès en 1847 avec lui et qui était un ami de Douglas, il le saisit par le col de son habit, l'amena sur l'estrade et s'écria :
— Concitoyens, voici Ficklin qui fut avec moi au Congrès ; il sait que cela est un mensonge.
Après ce discours, Ficklin déclara à Lincoln :
— Aujourd'hui vous avez tué en moi le démocrate !
Ailleurs, Douglas disait que son adversaire était un menteur, un lâche, un scélérat. Lincoln répondait en comparant le fameux juge à une sèche, un petit poisson qui, étant attaqué, ne sait se défendre qu'en vomissant un liquide noir : l'eau devient si trouble que son ennemi ne peut le voir et il en profite pour s'enfuir.
Le langage de Douglas n'était jamais assez offensant; la moindre invective se transformait sur ses lèvres en une grosse insulte. A Galesburg, pour jeter le ridicule sur Lincoln, il énuméra tous ses métiers et ses déboires dans chacun d'eux. Il ajouta que ce n'était pas un honneur pour l'Illinois d'envoyer au Sénat un citoyen qui avait si mal réussi dans ses diverses entreprises. Lincoln s'amusa de cette sortie intempestive; il rit de grand cœur, puis répliqua en remerciant Douglas de la peine qu'il avait prise de faire sa biographie. „ Il ne manque qu'une chose, poursuivit-il. Douglas l'a sans doute oubliée. Il a dit que j'avais vendu des liqueurs, mais il s'est bien gardé de confesser que, si j'étais d'un côté du comptoir, il se trouvait toujours de l'autre ! "
Cette ironique repartie, qui secoua toute l'assemblée d'un rire prolongé, rappelait aux électeurs que l'ivrognerie était l'un des péchés mignons de Douglas, péché plus déshonorant que les échecs de Lincoln.
Douglas avait une grande confiance en lui-même. Sa suffisance formait un contraste marqué avec la modestie de son rival. Avant de commencer son discours, il avait coutume de dire que la plus grande satisfaction qu'on pût lui accorder était de faire silence, parce qu'il désirait être écouté plus qu'applaudi ! Lincoln se contentait de demander de la tranquillité, afin que les deux orateurs pussent se faire comprendre et les auditeurs juger de la valeur de leurs arguments.
En toute occasion, Lincoln s'en tint à la stricte vérité. C'est elle qu'il recherchait, elle qu'il voulait servir et, pour
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rien au monde, il n'eût consenti à lui fausser compagnie. Son intérêt personnel passait même au second plan.
A rencontre de Douglas, il tenait ses concitoyens en très grand respect. Il savait que le peuple possédait assez d'intelligence pour le suivre et le comprendre et qu'il suffisait de lui parler franchement et sérieusement. Ce peuple n'était pas pour lui, comme pour Douglas, un grand enfant qu'il faut amuser et tromper. A ce propos, on attribue à Lincoln la sentence suivante : „ Vous pouvez tromper tout le peuple pendant un certain temps et une partie du peuple tout le temps, mais vous ne pouvez pas abuser tout le peuple indéfiniment. "
Dans ses satires et ses répliques, Lincoln évita la vulgarité; jamais il ne fut grossier et outrageant comme Douglas; sa fine humour montrait à tous que dans son bon cœur il considérait son adversaire comme un ami.
Douglas avait dit, un jour, que tous les whigs étaient morts. „ Si c'est vrai, repartit Lincoln, vous serez les témoins d'une expérience nouvelle : vous allez entendre un discours prononcé par un mort ! "
Tous ces discours, tous ces voyages, toutes ces fatigues aboutirent à la réélection de Douglas au Sénat. Comme celui-ci l'avait pressenti, sa victoire fut mince et, sans certaines bizarreries de la géographie électorale de l'Illinois, il eût échoué. En eftet, les républicains obtinrent 126 084 suffrages et les démocrates 121 940, cela dans l'ensemble de l'Etat; mais la majorité des districts fut favorable à Douglas. L'avance républicaine était néanmoins un fait acquis. Le jeune parti avait vu grossir ses rangs depuis 1856, mais il n'était pas organisé solidement comme le parti opposé.
D'aucuns, peut-être des démocrates, ont affirmé que l'échec désappointa fortement Lincoln. Ils dirent qu'il eut trop mal pour rire et qu'il était trop grand pour pleurer. D'autres déclarent qu'il accepta le résultat avec une sérénité inexplicable. Cette dernière assertion est sans doute la bonne, car elle est plus conforme à ce que nous savons
du caractère de Lincoln. Lui et ses amis avaient prévu l'échec possible. D'ailleurs, Lincoln tenait plus au résultat moral de la campagne qu'à la charge de sénateur, or il avait le sentiment d'avoir posé dans l'esprit du peuple quelques jalons qui, longtemps après lui, marqueraient la route à suivre pour parvenir à la liberté civile.
On raconte que, lorsqu'il rentra chez lui, à Springfield, par une pluvieuse journée d'automne, Abraham glissa et tomba dans la boue de la rue. Superstition, présage ! Il avait bien succombé sous la fange dont Douglas avait cherché à le couvrir. Mais il allait se relever.
Cette campagne fut désastreuse pour les finances de Lincoln. Elle lui coûta un millier de dollars — Douglas en avait dépensé 80 000 ! — sans compter son temps et ses gains perdus, sa cotisation de membre de parti qui s'élevait à cinq cents dollars et que l'on eut l'ingratitude de lui réclamer; il la paya en disant qu'il avait occupé le poste d'honneur et que c'était là son salaire. Ce fut une injustice que les riches républicains de Chicago eussent pu lui épargner.
Une fois de plus, il retomba dans la misère. Il avoua à l'un de ses amis, dans une lettre, qu'il n'avait pas même de l'argent pour couvrir les dépenses de son ménage. Il retourna donc à la pratique du barreau, tandis que Douglas rentrait à Washington.
Elu.
Le pays ne laissa pas longtemps Lincoln à sa besogne. De toutes parts, on l'appelait : on voulait entendre sa voix s'élever contre l'esclavage. En avril 1859, il déclina cependant une invitation venue de Boston : il avait trop à faire. Mais en automne il parla dans le Kansas et le Wisconsin et suivit Douglas dans l'Ohio pour répondre à ses discours, ce qu'il fit avec plus d'entrain que dans l'Illinois.
Durant l'hiver, un groupe de citoyens de New- York désirèrent entendre un grand orateur. Ils s'adressèrent à Abraham Lincoln. Il hésita; modeste avocat de province, d'éducation imparfaite, il ne se croyait pas capable d'apporter quelque idée nouvelle aux hommes très civilisés des grandes villes atlantiques. Il accepta néanmoins et fut à New- York à la date du 27 février 1860. Il devait parler pendant l'après-midi ; le matin, en se promenant à travers la ville, entendant les chants d'une école du dimanche, il entra dans la salle où avait lieu la réunion. On ne le connaissait pas, mais on devina sa douceur, sa bonté et son intelligence. Il s'assit et suivit avec grand intérêt les lectures, les explications des maîtres et les réponses des élèves. Quand la leçon fut terminée, l'un des moniteurs demanda à l'inconnu s'il ne voulait pas dire quelque chose aux enfants. Il se leva et parla à ses petits auditeurs avec tant de simplicité et d'à propos que, lorsqu'il voulut conclure, les enfants le prièrent de continuer. Cette petite démonstration se renouvela une seconde fois, puis il se disposa à sortir. Le moniteur alors lui demanda son nom La réponse fut modeste: „ Abraham Lincoln, de l'Illinois",
Il prononça son grand discours dans la salle du Cooper
Institute. La foule était nombreuse; un grand nombre d'auditeurs restèrent devant la porte ou s'assirent aux fenêtres.
L'assemblée, patronnée par un comité d'hommes d'Etat, ne connaissait pas Lincoln, et, lorsqu'il se présenta sur l'estrade, long et maigre, échevelé, dans son habit trop vaste aux manches trop courtes, on ne voulut pas voir en lui celui que le président leur annonça en ces termes : „ Messieurs de New- York, c'est pour moi un très grand honneur que de vous présenter le futur président des Etats-Unis, Abraham Lincoln. "
Ce futur président ne payait pas de mine et l'impression première qu'il fit à tous fut mauvaise. Lui-même semblait avoir perdu toute assurance, vivant symbole de la gêne, il ressentit douloureusement combien sa tenue un peu négligée d'homme de l'Ouest contrastait avec la mise très correcte de ses concitoyens new-yorkais.
Lincoln avait écrit tout son discours. Il lut les trois premières pages, puis il se troubla, jeta son manuscrit sur la table et continua sans avoir même des notes pour repérer sa pensée. La foule fut bientôt subjugée par la puissance de ses arguments et par l'ampleur de son éloquence.
Il avait pris comme texte une parole de Douglas : „ Les hommes qui ont organisé la nation et la constitution comprenaient mieux que nous la question de l'esclavage. Ils avaient déclaré que le gouvernement central n'avait pas le droit de surveiller l'esclavage dans les territoires. " Par une documentation patiente et rigoureuse dans les archives des législatures et du Congrès, Lincoln prouva que les pères de l'Union n'avaient pas eu de semblables desseins ; ils pensaient que l'esclavage devait être protégé dans les états qui l'avaient adopté et où il paraissait nécessaire, que c'était un mal et qu'il ne fallait pas en favoriser l'extension. C'était le programme républicain. „ Laisseznous croire que le droit fait la force, et, dans cette croyance, laissez-nous accomplir notre devoir jusqu'à la fin et comme nous l'entendons. " Il rappela une parole prophétique
d'un auteur contemporain : „ Il est écrit au ciel d'Amérique que les esclaves seront un jour affranchis. "
Des applaudissements frénétiques — „ terrifiants " dit un témoin — accueillirent sa péroraison. Ce même témoin qui avait pensé que Lincoln, avec ses manières et sa prononciation de l'Ouest, ne réussirait pas à New-York, oublia sa première opinion pour admirer l'orateur qui s'était transformé, transfiguré et pour affirmer qu'il était le plus grand homme depuis saint Paul.
Le lendemain, tous les grands journaux publièrent le discours complet de Lincoln et l'accompagnèrent de commentaires élogieux. Il avait conquis la métropole et était de plus convaincu d'avoir désormais le pouvoir de conduire la nation vers l'avenir qu'il rêvait.
De New-York, il alla dans la Nouvelle-Angleterre et visita, à Exeter, une académie où son fils Robert faisait ses études. Il parcourut les Etats de l'Est, Connecticut, Rhodes-Island, New-Hampshire y prononçant quelques discours.
Dans la Nouvelle-Angleterre, comme partout, Lincoln rappelait et lisait certains passages de la Déclaration d'Indépendance qui établit que tous les hommes sont égaux, donc les nègres autant que les blancs, et qu'ils ont tous droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. II disait que dans une société libre quiconque naît pauvre doit avoir la possibilité d'améliorer sa condition, sans être par sa naissance attaché à tel travail déterminé,
A New-Haven, il compara l'esclavage à une méchante vipère. „ Si je vois une venimeuse vipère traverser la route, chacun dira que j'ai le droit de saisir un bâton et de la tuer; mais si je trouve cette vipère avec mes enfants dans leur lit, c'est une autre question. Je ferais plus de mal à mes enfants qu'à la bête qui peut d'ailleurs les mordre. Si je découvre le serpent dans le lit des enfants de mon voisin et si j'ai solennellement promis de ne pas m'occuper d'eux, je devrais laisser à mon voisin le soin d'éloigner le danger. Enfin, si dans un lit que l'on viendrait de dresser
pour y coucher des enfants, on avait l'intention de déposer un couple de jeunes vipères, je n'aurais pas besoin que personne me dicte mon devoir. C'est exactement le cas qui nous préoccupe. Les nouveaux territoires sont des lits neufs pour nos enfants ; c'est à la nation de dire s'ils doivent s'y reposer au milieu d'un nid de vipères ou non. Je ne crois pas que nous puissions avoir la moindre hésitation quant à la façon de nous conduire."
A Hartford, Lincoln rappela cette comparaison, puis en fit une autre en contant qu'il avait rencontré un citoyen affligé d'un furoncle sur la nuque. „ Chacun me dira que le furoncle est une chose dangereuse qui peut amener la mort de l'homme au bout d'un certain temps. Mais vous ne pouvez enlever le mal sans blesser gravement le patient qui mourra au bout d'une minute. Auriez-vous d'autre part la crauté d'enlever au premier le germe de son furoncle pour l'injecter sur la nuque d'un homme en santé ? Il faut que le premier endure son mal avec résignation dans l'espoir d'une guérison possible. Ce furoncle représente l'esclavage sur le cou de ce peuple. Ceux qui pensent que l'esclavage est chose mauvaise me comprendront. Ceux qui disent qu'il est la justice même considèrent la vipère comme un bijou et le furoncle comme un ornement."
Ces derniers discours révélèrent au peuple un Lincoln qu'il n'avait pas encore soupçonné. A New-York même, chacun des auditeurs s'attendait à rire des bons mots et des gaies histoires dont, on le savait, il avait coutume de fleurir ses harangues. Il n'en fit rien. Il laissa même de côté toute question politique. Son but unique avait été de poser sérieusement devant le peuple un problème moral de la plus haute importance. Au lieu de l'appeler „ l'Esope des prairies ", on le compara à quelque prophète hébreu, Elle ou Jean-Baptiste, appelant la nation à la repentance.
Les citoyens de l'Est comprirent qu'il avait la patience et la prudence qui manquaient à d'autres chefs, qu'il voyait de haut tous les côtés de la grande question et qu'il en parlait en vrai sage et sans aucune aigreur.
A ce moment son nom volait de bouche en bouche. A son retour, l'Illinois l'acclamait comme le seul citoyen digne de présider l'Union. Le pays se préparait en effet à élire un nouveau président et l'année 1860 allait être féconde en événements de la plus haute valeur nationale.
La balance des partis penchait en faveur des républicains. Depuis la fameuse hérésie de Freeport, Lincoln avait divisé les démocrates en deux, ceux du Sud et ceux du Nord. Ils se réunirent néanmoins en convention nationale à Charleston, en avril. Plus de la moitié des délégués vota pour Douglas et sa souveraineté populaire, et les autres soutinrent la candidature de Breckenridge, qui demandait que le gouvernement fédéral assurât aux planteurs le droit de propriété sur les nègres comme sur les autres biens protégés par les lois.
Avant leur grande convention de Chicago, les républicains de rillinois en tinrent une à Decatur, les 9 et 10 mai. Ils devaient tenter un effort suprême pour soutenir la candidature „ d'Honest Abe " contre celle de Seward, de Chase, de Mac Lean et d'autres célébrités républicaines de l'Est.
Abraham assistait à cette assemblée comme simple spectateur; mais le gouverneur Oglesb^y, l'ayant découvert, dit à ses concitoyens qu'un homme distingué et que l'on voulait honorer était présent et qu'il proposait aux électeurs de l'inviter à prendre place sur la tribune avec le comité.
— Qui est cet homme ? criait-on de toutes parts.
— Abraham Lincoln, répondit Oglesby après un moment de silence.
Aussitôt, aux applaudissements de la salle, on enlève Lincoln de son siège et, comme la foule est compacte, on le fait passer par-dessus les têtes et les épaules. Pour une fois, il se sentit vraiment dans les mains de ses amis.
L'excitation produite par cet incident s'était à peine calmée que l'on vint dire au gouverneur qu'un ancien démocrate désirait montrer quelque chose à la Convention.
— Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? Recevez-le! criait la foule.
IIO CHAPITRE XI
La porte de la salle s'ouvrit et un vieillard encore alerte et vigoureux fit son entrée, portant sur ses épaules deux minces pieux surmontés d'un drapeau et de cette inscription :