‹ Un grand Américain, Abraham LincolnChapitre 9 sur 21 · LINCOLN RÉPUBLICAIN · texte numérisé non relu

LINCOLN RÉPUBLICAIN

leurs efforts en vue d'empêcher l'introduction de l'esclavage dans les territoires; ils déclaraient que cette institution était une plaie morale, un fléau pour le pays qui n'avait pas même la légalité pour le soutenir. Il importait peu à Douglas que l'esclavage fût bon ou mauvais, conforme ou non au droit des gens ; les démocrates ne faisaient prévaloir qu'un seul argument : dans chaque territoire, dans chaque état, les citoyens devaient être libres d'adopter ou de rejeter l'esclavage ; c'était la fameuse souveraineté populaire si dénigrée par les mêmes politiciens, lorsque ses manifestations étaient contraires à leurs intérêts.

Naturellement Lincoln devint un fervent républicain, et, comme son parti avait besoin d'orateurs pour soutenir la bonne cause, il offrit généreusement ses services.

Le 29 mai 1856, les républicains tenaient à Bloomington leur première convention. En plein air, on avait dressé une estrade. Lincoln y monta et s'y tint à l'arrière-plan, saisi par l'émotion qui trouble une grande âme prête à sacritier sa quiétude pour se lancer dans une noble entreprise. Il parla et, petit à petit, s'avança sur le devant de l'estrade, les mains sur les hanches ; sa voix avait un accent de forte conviction qui abattait toute indifférence parmi les auditeurs et qui les convertissait presque tous à la bonne cause.

Cette foule s'enthousiasmait peu à peu, tenue en haleine par la logique rigoureuse de l'orateur ; elle trépignait, sautait sur place et lançait des chapeaux en l'air.

Les journalistes, saisis comme tout le monde par la fougue de Lincoln, oublièrent leur métier et ne songèrent pas à prendre des notes; ils ne purent que rédiger un résumé de ce discours qu'on appela dès lors le « discours perdu V, parce que l'orateur ne l'avait pas écrit.

Il y parla du « Kansas libre », où il n'était même pas permis de prononcer ces deux mots. Il évoqua la vision des villes détruites, du gouvernement emprisonné, des femmes et des enfants obligés de fuir leurs foyers. Une semblable calamité menaçait l'Illinois; il fallait que le Kan-

sas fût libre; que, comme le disait Madison, le mot esclave ne figurât pas dans la constitution; mieux, que ce pays fût une terre de liberté non pas de nom seulement, mais de fait. Pour finir, il adjura tous ses concit03-ens tant du Nord que du Sud de rester fidèle à la constitution et à l'Union.

La foule exaltée fit une longue ovation à Lincoln. Il avait réussi à transformer ses auditeurs; comme un géant inspiré, il avait fondu leurs masses disparates en un corps homogène ; il avait tracé sa voie au parti républicain qui dès lors travailla avec harmonie et fraternité. On déclara que jamais plus grand discours n'avait été prononcé dans rillinois et qu'il ouvrait à Lincoln les portes de la Maison-Blanche.

Si les républicains étaient dans l'allégresse, les démocrates rageaient. Un vieux partisan de Douglas, qui avait entendu Lincoln, manifesta sa colère en frappant le sol avec sa canne et en s'écriant : « C'est un homme dangereux, un homme diabolique; malgré vous, il vous fait croire tout ce qu'il dit! »

Vingt jours après le « discours perdu », la première convention nationale républicaine se réunit à Philadelphie. Ses candidats furent Frémont pour la présidence et Dayton pour la vice-présidence de l'Union. Ils ne furent pas élus, mais ils recueillirent un million et demi de suffrages, nombre assez grand pour permettre tous les espoirs.

Abraham faillit l'emporter sur Dayton : il obtint i lo voix pour la vice-présidence. A ce moment, il n'était point à Philadelphie, mais à Urbana, dans l'Illinois. L'hôtelier chez qui il logeait avec ses compagnons, les appelait aux repas au moyen d'un gong retentissant dont le bruit les incommodait. Ce jour-là, ils avaient chargé Lincoln d'enlever ce bruyant instrument ; il venait de le cacher sous son habit, lorsque des amis, qui avaient lu la « Tribune » de Chicago, lui annoncèrent son succès partiel à la Convention. Il sourit avec modestie et refusa de croire à la nouvelle, assurant que le citoyen ainsi honoré devait être un Lincoln du Massachusset !

Les grands débats.

En 1858, Douglas, élu sénateur six ans plus tôt, allait de nouveau se présenter devant ses électeurs. Il revint dans rillinois pour solliciter leur confiance, mais il les trouva moins bien disposés qu'auparavant. Le parti républicain avait gagné du terrain et, dans sa convention du 16 juin, avait déclaré, par acclamation unanime, que Abraham Lincoln était le seul citoyen qu'ils désiraient voir entrer au Sénat américain à la place de Douglas.

Dès ce moment, les regards du peuple entier, d'un océan à l'autre, se tournèrent vers ces deux hommes qui incarnaient le Sud et le Nord : ils allaient disputer leur mandat et défendre leurs opinions en de célèbres tournois oratoires et décider du sort de la nation tout entière.

Abraham inaugura sa campagne électorale en prononçant à Springfield, le 17 juin, le lendemain de la convention, un discours très puissant. Il développa le thème qui lui était familier : l'Union ne peut pas continuer à être moitié libre, moitié esclave. Il rappela cette parole biblique : „ Une maison divisée contre elle-même ne peut subsister ". Et il ajouta: « Je n'entends pas que l'Union soit dissoute; je ne crois pas que la maison tombe en ruine, mais je compte qu'elle cessera d'être divisée. Elle sera ou toute libre ou toute esclave. »

Un incident, très discuté par tout le monde à cette époque, décupla l'ardeur combattive de Lincoln. Un nègre, Dred Scott, avait été amené, par son maître, du Missouri dans rillinois, puis dans le territoire du Wisconsin, deux contrées libres. Puis son maître était revenu au Missouri

g6 CHAPITRE X

et, avant son départ, avait vendu Scott. Celui-ci, victime d'une injustice, recourut au tribunal en basant sa plainte sur le fait que les lois accordaient la liberté à tout esclave dont le propriétaire s'établissait dans un état libre. Le premier tribunal local lui donna raison et cassa la vente ; mais l'acquéreur lésé en appela à un autre tribunal qui annula le premier jugement. De recours en recours, l'affaire vint devant la Cour Suprême de l'Union dont les juges se montrèrent les esclaves des esclavagistes : Dred Scott perdit sa cause. Cette sentence inique exaspéra les populations du Nord. Elle donnait aux planteurs du Sud le droit de s'établir dans les Etats libres en conservant leurs esclaves. Ainsi les lois abolitionnistes de ces Etats étaient annulées par le verdict de la Cour Suprême ; ainsi cette nouvelle fourberie des démocrates donnait au premier tribunal de l'Union le droit de réintroduire partout l'esclavage, alors que ces mêmes démocrates déniaient au Congrès le droit de l'abolir partout.

Il y avait là pour Lincoln une belle matière à exploiter. Il y mit tout son cœur et dénonça vigoureusement l'erreur que l'on venait de commettre. Douglas essaya de convaincre Lincoln de rébellion envers l'autorité judiciaire du pays ; il l'accusa de fomenter la révolution en refusant de respecter la chose jugée. Mais Lincoln, en se plaçant à un point de vue plus élevé, plus humain, n'eut pas de peine à prouver sa bonne foi et à convaincre ses auditeurs.

Ayant parlé tous deux à Chicago devant leurs électeurs, l'idée vint à Lincoln que ses discours perdaient de leur efficacité en étant prononcés devant des républicains, partisans de l'abolition ; désirant parler aussi à des foules conservatrices, il proposa à Douglas une série de sept débats contradictoires qu'ils tiendraient le même jour devant le même auditoire, en sept localités de l'Illinois.

Douglas hésita. Il tenait Lincoln pour le plus honnête et le plus capable de ses adversaires. Tout autre républicain lui eût rendu la tâche plus aisée. Il savait que, s'il l'emportait, ce ne serait que de peu. Il accepta néanmoins.

Page 1