‹ Un grand Américain, Abraham LincolnChapitre 13 sur 21 · ÉLU III · texte numérisé non relu

ÉLU III

première place ; Lincoln était au dernier plan. Mary avantura cette réflexion : „ Un coup d'œil sur cette page suffit pour détruire tout espoir. " Elle croyait sans doute la partie perdue.

William H. Seward, qui fut gouverneur de New-York et chef des républicains au Sénat de Washington, était soutenu par un grand nombre d'électeurs de l'Est et du Nord. Cependant il ne ralliait pas tous les suffi-ages, car il avait sur l'esclavage des opinions beaucoup plus avancées et plus radicales que Lincoln. On craignait de plus que Seward ne fût pas assez fort pour évincer Douglas dans le Nord. Aussi, le nom de Lincoln s'imposa peu à peu ; sa prudence à l'égard de Tabolition et sa supériorité sur Douglas le désignèrent plus spécialement à l'attention des délégués indécis.

Ces délégués étaient réunis dans un vaste édifice tout en

• bois qu'on appelait le Wigwam. C'était la première fois

que les républicains de l'Union s'assemblaient à Chicago

et la deuxième fois seulement que leur convention avait

lieu à l'ouest des monts Alleghany.

L'organisation de l'assemblée et les pourparlers électoraux durèrent deux jours. Les pointages ne laissaient pas encore entrevoir la nomination de Lincoln ; les deux tiers des membres de la Convention étaient favorables à Seward qui avait des amis même dans l'Illinois, puisqu'il était appuyé par huit des vingt-deux délégués de cet Etat. Aussi les partisans d'Abraham, et Judd à leur tête, s'ingénièrentils à convaincre le plus grand nombre des représentants des Etats. Deux délégations demeuraient indécises; pour céder elles exigeaient que Lincoln s'engagCcàt à faire entrer, une fois élu, un des leurs dans son cabinet. Judd télégraphia la proposition à Springfield; la réponse ne se fit pas attendre et fut digne du candidat: „ Je n'autorise aucun marchandage et ne veux être lié par personne ".

Au troisième jour, les délégués se trouvèrent prêts à émettre leur vote. Sans discours, les présidents des comités régionaux annoncèrent leurs candidats. Evarts pro-

nonça le nom de William H. Seward de New- York et Judd celui de Abraham Lincoln de l'Illinois. Une tempête de hourras accueillit chacune des propositions et ce vacarme redoublait chaque fois qu'un Etat manifestait son intention de soutenir l'un ou l'autre des candidats.

Certaines délégations, ne voulant admettre ni Seward ni Lincoln, lancèrent dans la mêlée les noms de leurs candidats : Cameron, Chase, Bâtes, Mac Lean, Dayton et Col lamer; mais elles furent seules à les défendre. Lincoln et Seward prirent tout de suite une avance considérable. Au premier tour, Seward eut 173 Y^ suffrages et Lincoln, 102.

Les New-Yorkais furent ahuris quand ils connurent ce résultat. Ils étaient septante et croyaient qu'avec les apports des autres républicains Seward l'emporterait du premier coup.

Au deuxième ballottage, un certain nombre d'Etats renoncèrent à leurs candidats pour donner leurs voix aux deux principaux compétiteurs. Ainsi, Seward recueillit 184 % suffrages et Lincoln, 181. Ce dernier avait gagné près de quatre-vingts voix et son rival une dizaine seulement; mais aucun n'avait encore la majorité exigée. Une salve d'applaudissements souligna l'avance de l'Illinois. Puis, pendant un court instant, les délégués parlementèrent, et l'on passa au troisième tour qui donna le résultat suivant : Lincolin, 231 Va; Seward, 180. Il manquait au premier I ^, 2 voix pour atteindre la majorité.

Le Wigwam devint soudainement silencieux comme une cathédrale. Au bout d'une minute, Cartter monta sur sa chaise et annonça que quatre citoyens de l'Ohio enlevaient leurs voix à Chase pour les reporter sur Lincoln. C'était plus qu'il n'en fallait à Abraham pour être nommé.

Un délégué cria vivement le nom du vainqueur à un citoyen qui attendait le signal sur le toit du Wigwam, près d'une lucarne. Cette façon de sentinelle répéta aussitôt ce nom à la foule massée sur la place. L'événement fut connu aussitôt dans toute la ville qui retentit de cris de joie et de chants de victoire.

ÉLU Il3

A l'intérieur du Wigwam, les délégations rectifiaient leur vote. Evarts, au nom de New- York et de Seward, proposa de joindre la minorité à la majorité et de rendre unanime la nomination de Lincoln. Puis le tumulte, un gai tumulte se déchaîna et progressa jusqu'à l'exaltation. Ces républicains s'embrassaient, ils s'étreignaicnt et lançaient en l'air leurs chapeaux. Pendant l'après-midi, ils choisirent le candidat à la vice-présidence, en la personne de Annibal Hamlin, du Maine. Et l'on ne tarda pas à mêler les noms des candidats en des rébus curieux

Ha)n Lin

Lin Coin

et

Abra — Hamlin — Coin.

Pendant les jours de la Convention, Abraham était demeuré à Springfield. Tout d'abord, il ne pensait pas avoir la moindre chance de vaincre ; il savait trop bien de quelle grande influence jouissait Seward. S'il avait accepté une candidature, c'était surtout pour tenir en échec le parti de Douglas dans l'Illinois et pour laisser ouverte en sa faveur la porte du Sénat.

Il passa toute la semaine dans un désœuvrement anxieux. Il essayait vainement de lire ; il se promenait par les rues et par la campagne, de jour et de nuit, et rentrait à des heures inusitées. Il se livrait parfois à des jeux ; ainsi, il lançait une balle contre un mur et la recueillait dans ses mains avant qu'elle eût touché terre. Il allait souvent au bureau du télégraphe où parvenaient toutes les nouvelles de la Convention. Il y fut en permanence pendant les deux premiers ballottages, occupé à additionner les suffrages au fur à mesure que le fil les annonçait.

Quand il connut le résultat du deuxième tour, il eut le pressentiment de son succès. Se rappelant alors une commission dont sa femme l'avait chargé, il sortit et se dirigea vers un magasin où, tôt après, un jeune télégraphiste vint le rejoindre en courant et lui dit : « M. Lincoln, M. Lincoln, vous êtes nommé! ».

Ce cri se répercuta dans tout Springfield. Le peuple descendit dans la rue; chacun chercha à s'approcher de Lincoln pour lu serrer la main. Il se vit bientôt entouré d'une foule délirante et, pendant quelques minutes, il s'abandonna à la joie communicative de ses concitoyens, oubliant même qu'il était l'objet de ces manifestations. Puis il se res saisit et dit : " Mes amis, je suis heureux de recevoir vos félicitations, mais il y a là-bas à la huitième rue une petite femme qui sera bien aise d'apprendre la nouvelle : excusezmoi si je vais l'en informer. „

Il partit, son télégramme à la main, les pans de sa redingote flottant derrière lui. 11 trouva chez lui tout un groupe d'amis qui l'avaient devancé, de sorte que Mary connaissait déjà la victoire remportée par son mari, victoire qu'elle avait désirée et attendue pendant vingt ans.

Le même soir, les délégués républicains quittèrent Chicago et, tout le long du voyage, pendant la nuit, des feux de joie saluèrent leur passage. Au matin suivant, un train spécial emmenait à Springfield un comité chargé par la Convention d'annoncer officiellement à Lincoln sa nomination. Ces messieurs arrivèrent à Springfield le samedi soir après le coucher du soleil et se présentèrent chez lui à huit heures. Une douzaine de citoyens s'étaient groupés dans la rue pour voir passer la délégation et un des fils d'Abraham s'était, dans le même but, hissé sur l'un des piliers du portail.

Lincoln était assis auprès de la cheminée. Il s'inclina avec peu de grâce, et, quand il fut debout, contraint, gêné comme un enfant, les yeux baissés, il écouta le bref discours de M. Ashmun et répliqua, brièvement aussi, d'une voix sympathique empreinte d'un charme indescriptible. Peu à peu, la glace se rompit et la causerie devint plus cordiale. Abraham, s' adressant au juge Kelly, lui dit :

— Vous êtes grand, juge. Quelle est votre hauteur ?

— Six pieds trois pouces.

— Je vous surpasse. J'ai six pieds quatre pouces sans les talons de mes souliers.

— La Pennsylvanie s'incline devant l'IIlinois.

Et le juge ajouta qu'il était heureux de savoir qu'il n'y avait pas que de " petits géants „ comme Douglas, dans l'IIlinois.

Puis Abraham les fit passer dans son cabinet de travail où Mary avait préparé une frugale collation : de l'eau fraîche. Les amis de la maison avaient offert à Lincoln de servir à ces messieurs des vins et des liqueurs. Il avait décliné leur proposition en déclarant qu'il n'avait jamais eu de liqueurs chez lui et qu'il n'avait pas la coutume d'en régaler ses hôtes. Il ne pouvait permettre à des amis de faire en son nom à son foyer ce qu'il ne faisait pas lui-même. Voilà pourquoi, en une occasion où tant d'autres ont versé et versent encore des vins généreux, on se contenta d'eau fraîche. D'aucuns riront en se rappelant cette scène si simple ; nous lui trouvons une grandeur plus que républicaine.

Dès que sa nomination ' fut connue à travers l'Union, de violentes controverses s'engagèrent soit dans les assemblées politiques soit dans la presse. Comme on savait peu de chose de la vie de Lincoln — malgré une très courte autobiographie qu'il écrivit à cette époque pour un éditeur de ses amis — on raconta force histoires invraisemblables. Les grands journaux envoyèrent des reporters à Springfield pour s'enquérir de la position occupée en cette ville par le candidat. Ces reporters écrivirent des notices assez justes, mais où la louange était légèrement mitigée ; ils ne manquèrent pas de signaler que M'""-' Lincoln parlait un français correct et que les fils étudiaient dans les collèges de l'Est.

Mais la presse démocratique et esclavagiste ne cessa de couvrir Lincoln du plus grossier ridicule. Ils l'appelèrent un " pauvre avocat campagnard de troisième rang „ ; on lui reprocha de ne pas savoir porter des vêtements, de se

' Les Yankees appellent « nomination » le choix d'un candidat et élection » celui d'un président ou autre magistrat.

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montrer en public en manches de chemise, de se balancer sur sa chaise, de ne savoir ni le latin ni le grec, de n'avoir jamais voyagé, de n'avoir pas de généalogie. On prédisait qu'il serait une nullité s'il était élu, à quoi la Tribune de New-York répliqua : " Un homme qui, par son propre génie et sa force de caractère, a su, d'ignorant batelier de la Wabash, s'élever à la position qu'occupe maintenant M. Lincoln, n'est pas du tout une nullité. „

Un journal du Sud osait imprimer que le surnom de „ Honest Abe " lui avait été donné pour le distinguer des autres membres de son parti !

Un Anglais voisin d'Abraham à Springfield ne put contenir son étonnement*. „ Quoi ? dit-il, Abe Lincoln devenir président des Etats-Unis ? Pas possible ! Un homme qui achète un beefsteak de dix sous pour son déjeuner et qui le porte lui-même à la maison ! "

Douglas accueillit la nouvf e en parfait gentleman ; il oublia de proférer une rema ue blessante et dit aux sénateurs républicains : „ Mes; urs, vous avez nommé un homme vraiment capable e vraiment honnête. "

Les gens curieux et près iés voulurent savoir de Lincoln lui-même quelle attitude il prendrait à la tête du gouvernement. Il leur répondit : „ Le temps vient pour chaque homme où il est préférable pour lui qu'il tienne sa bouche close. Ce temps est venu pour moi. " Quand les mêmes importuns insistaient pour connaître sa façon d'interpréter la question de l'esclavage, il leur rappelait que toute sa pensée était renfermée dans les discours qu'il avait prononcés. „ Ceux qui ne veulent pas, concluait-il, lire ou entendre ce que j'ai dit publiquement, ne Uront et n'écouteront point une répétition de ces choses. S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader, même si un des leurs ressuscitait. "

Fidèle à ses principes, il garda le silence pendant tout l'été, ne fit aucun discours et n'écrivit aucune lettre dans un but de réclame électorale. Il attendit patiemment que le peuple eût dit sa volonté. Il est vrai que ses amis, Seward

et Chase en particulier, travaillaient pour lui; il est certain également que, sans penser à rancune, Lincoln se rappelait ses expériences de la campagne de 1858 et l'ingratitude de ses concitoyens : il voulait peut-être leur donner une leçon !

Pendant ce temps, les autres candidats, Douglas, Bell et Breckenridge, faisaient une active propagande, parlant tous les jours, voyageant jour et nuit, écrivant ou inspirant des articles de journaux.

Quatre candidats allaient se disputer les sufitrages. Voici quels étaient leurs programmes ou plateformes.

Les républicains estimaient que l'esclavage ne peut exister que par la vertu de lois locales ; il n'y a pas de loi en sa faveur dans les territoires et pas de pouvoir pour en édicter. Le Congrès ne peut établir ou légaliser l'esclavage en aucun lieu, mais il se borne à l'exclure de chaque territoire fédéral où cela sera nécessaire. Ils affirmaient en outre leur fervent désir de maintenir la constitution, j'Union et les droits des Etats dans toute leur intégrité.

Douglas avait fait admettre par les démocrates du Nord les principes suivants : Dans chaque territoire, les blancs sont seuls compétents pour admettre l'esclavage ou la liberté . S'ils choisissent l'esclavage, c'est leur droit ; s'ils le rejettent, c'est leur droit également. Ni le Congrès, ni le peuple de l'Union, ni aucune partie du peuple, en dehors des territoires, n'a le droit de s'occuper de la matière et de troubler l'opinion.

Les démocrates du Sud, intransigeants et intéressés, avaient nommé Breckenridge et soutenaient que les citoyens de chaque Etat ont le droit d'émigrer dans n'importe quel territoire en emmenant avec eux tout ce qui est leur propriété selon les lois de leur pays d'origine; dans chaque territoire, ces biens doivent être protégés et l'on doit pouvoir en jouir librement. Le Congrès est tenu d'assurer cette protection partout oij elle sera nécessaire, avec ou sans la collaboration des autorités territoriales.

Enfin, le parti conservateur unioniste, qui recueillait ses adhérents dans la Virginie, le Kentucky et le Tennessee,

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présentait Bell et ne reconnaissait pas d'autre principe politique que la constitution du pays, l'Union des Etats et la sanction des lois. Cela disait beaucoup et peu de chose : c'était du parfait immobilisme.

La campagne électorale s'organisa. Tous les républicains, unis et pleins d'espoir, y mirent un bel entrain. Les deux vénérables pieux que John Hanks avait apportés à Springfield et qui avaient accompagné à Chicago les délégués de riUinois, étaient devenus l'enblême momentané du parti et le signe de ralliement de la campagne. Plus d'un club possédait même des pieux authentiques de la clôture faite par Abraham dans la ferme de son père sur les bords de la Sangamon. Le club républicain de Hartford montrait avec orgueil la hache qui avait servi à fendre le bois.

Des chansons populaires étaient entonnées dans toutes les assemblées et répétées à travers tout le pays.. On chantait : „ Hourrah ! pour notre cause, de toutes la meilleure. Hourrah ! pour Old Abe, l'honnête Abraham de l'Ouest t " Ailleurs on demandait un capitaine pour conduire le navire désemparé de l'Etat, et le chœur répondait : „ Notre Lincoln est l'homme ! "

A Chicago, un artiste photographia Abraham un jour qu'il s'y trouvait pour affaires et qu'il ne songeait nullement à poser devant un objectif. Son portrait fut annoncé peu de temps après par des vendeurs de rue, et Lincoln entendit un de ces colporteurs s'écrier : " Achetez notre vieil Abraham ! Il aura meilleure façon quand ses cheveux seront peignés ! "

Lorsque le temps des élections s'approcha, des citoyens toujours plus nombreux venaient voir Lincoln, l'écouter et lui serrer la main. La petite maison à deux étages de la huitième rue se trouva trop étroite pour recevoir les visiteurs. Le gouverneur de l'IUinois lui accorda une des salles du Capitole de Springfield ; il y était plus à l'aise pour voir ses concitoyens.

Un jour, avec un ami, il y consultait un registre où les

habitants de la ville et des environs avaient marqué la façon dont ils voteraient. Lincoln découvrit que, sur 23 pasteurs, trois seulement étaient pour lui. Il tira de sa poche son Nouveau-Testament et dit : „ Je veux la liberté dans les territoires, et mes adversaires l'esclavage; ces ministres le savent bien et cependant, ce Livre en mains, — à la lumière duquel la servitude humaine ne peut exister un seul instant — ils voteront contre moi. Cela dépasse mon entendement".

Puis il se tut, se promena en long et en large dans la salle, essayant de se maîtriser, et, après un silence de quelques minutes, il prononça cette belle déclaration : „ Je sais qu'il y a un Dieu et que ce Dieu hait l'injustice et l'esclavage. Je vois venir l'orage et je sais que sa main l'a préparé. S'il m'a choisi pour accomplir son œuvre, je crois que je suis prêt. Je suis peu de chose, mais la vérité est tout. Je sens que j'ai raison, parce que la liberté, c'est la droiture ; Christ a enseigné cela, et Christ, c'est Dieu. Je leur ai dit qu'une maison divisée contre elle-même ne peut subsister, et Christ et la raison parlent de même; ils le sauront eux aussi. Douglas ne se soucie pas du maintien ou de l'abolition de l'esclavage, mais Dieu y pense, l'humanité y pense et moi aussi ; avec l'aide de Dieu, je ne faillirai pas. Je puis ne pas voir la fin, mais elle viendra et je sera' vengé, et ces hommes reconnaîtront alors qu'ils n'avaient pas lu leur Bible aux rayons de la vraie lumière".

Dans l'attente de son élection, Abraham ne connut pas que des déceptions. En août, il eut le plaisir de voir arriver à Springfield septante mille de ses compatriotes de l'Illinois, de l'Indiana et de l'Iowa ainsi que des contrées voisines des lacs. Toutes les professions et tous les âges se rencontrèrent dans un même sentiment pour voir Abraham Lincoln. On remarqua même des vétérans de la guerre de 1812 avec leurs vieilles femmes, leurs enfants, leurs petits-enfants et arrière-petits-enfants. C'est là qu'un citoyen de l'Est chanta pour la première fois la chanson oii l'Etat est comparé à un navire sans pilote et où le chœur

répond „NotreLincoln est l'homme! "Abraham, qui aimait le chant, ne put unir sa voix à celle du peuple mais il pria le poète d'aller lui chanter ces strophes chez lui après la cérémonie.

L'élection eut lieu le 6 novembre 1860. A huit heures du matin, comme de coutume, avec le même sang-froid que les autres jours, Abraham vint au Capitole pour dépouiller sa correspondance et recevoir les visiteurs. Ceux-ci furent si nombreux qu'on lui proposa de fermer sa porte : il refusa. Il n'avait pas l'intention de voter, mais ses amis le pressèrent et il jeta dans l'urne un bulletin républicain où son nom avait été enlevé. Dans la salle, il fut reconnu et devint aussitôt l'objet d'une ovation à laquelle des démocrates même s'associèrent.

Vers sept heures du soir, les premiers résultats parvinrent à Springfîeld, ceux de l'illinois, puis du Missouri. A minuit, des nouvelles arrivèrent de Pennsylvanie où 70000 citoyens avaient voté pour Lincoln. Les dames de Springfîeld l'invitèrent à ce moment avec ses amis à une collation servie dans un grand hall rempli de citoyens et retentissant de patriotique enthousiasme. Une grande procession s'organisa autour des tables et l'on chanta une chanson dont le refrain, souvent répété pendant la campagne, disait : „ Oh ! n'êtes- vous pas heureux de vivre avec les Républicains ? "

Un télégramme de New- York annonça une victoire complète du parti dans cet Etat, et cela mit le comble aux réjouissances populaires. Toute la nuit, le canon tonna et des troupes parcoururent les rues en chantant.

Le lendemain, tous les suffrages furent connus. Sur 303 votes électoraux, soit des Etats, Lincoln en eut 180 et fut élu. Le vote populaire donna i 866 452 voix à Lincoln, 1 375 157 à Douglas, 847953 à Breckenridge et 590631 à Bell. Notons que pas une voix favorable à Lincoln ne lui vint du Sud ; son élection ne fut assurée que parla divison des démocrates, lesquels recueillirent 350000 suffrages de plus que les républicains. Le Neiv- York Herald remarqua même que Lincoln n'avait été élu que par une minorité des 4 700 000 suffrages émis.

ABRAHAM LINCOLN au moment de son élection comme président.

Quand il rentra chez lui, vers deux heures du matin, Lincoln éveilla sa femme et lui dit : „ Mary, Mary, nous sommes élus ! " Puis il se coucha, mais il ne put dormir avant d'avoir composé son ministère ; il y parvint sauf pour l'un des portefeuilles. Il choisit Seward pour les affaires étrangères; Chase, pour les finances; Welles, pour la marine ; bref, il songea à s'associer ses rivaux de la veille afin de créer de l'harmonie dans le parti.

Pour la première fois, il avait vaincu Douglas dans le domaine politique. Il ne s'en vanta point. Leurs relations demeurèrent toujours cordiales; c'était sans doute un effet de leur long compagnonnage. En effet, en 1839, ils furent, le même jour, admis au barreau de l'Illinois ; en 1841, ils aspirèrent tous deux à la main de Mary Todd ; en 1846, ils représentèrent l'un et l'autre leur Etat au Congrès; en 1858, ils se disputèrent la charge sénatoriale, enfin, ils venaient d'être tous deux candidats à la présidence.

La superstition de Lincoln se donna libre cours lors d'un incident très drôle dont il fut le témoin et qu'il raconta quelques années plus tard. Peu de jours après son élection, fatigué par les émotions et les soucis, il s'étendit sur un lit de repos ; il vit alors son image dans une glace, une image double, la seconde plus pâle que la première. Cette vision l'obséda. Il sortit, rentra un peu plus tard et revit encore la double image. Il raconta la chose à sa femme qui lui dit, après un instant de réflexion, que la seconde image plus pâle que l'autre indiquait qu'il serait réélu président, mais qu'il n'achèverait pas son terme.

S'il n'avait lui-même raconté cet étrange phénomène, on pourrait douter de la véracité du fait. D'ailleurs, ce ne fut pas son seul mauvais pressentiment : un témoin l'a entendu, peu après son élection, se comparer à César et parler d'un Brutus. La fatalité qui s'était abattue sur les deux seuls présidents qu'ait eus le parti whig, Harrison et Taylor, qui moururent, le premier un mois et le second seize mois après leur installation, cette fatalité allait s'acharner aussi contre le premier président républicain.

Président sans l'être.

Aux Etats-Unis, le président élu en novembre n'entre à la Maison-Blanché que le 4 mars suivant. Il doit ainsi attendre quatre mois avant de jouer son rôle dans l'Etat. Lorsque le président en charge appartient au même parti que le président élu, il n'y a pas d'inconvénient, bien qu'il puisse encore exister entre eux quelques divergences d'opinions. Mais, si celui qui attend défend un autre programme politique que celui qui va partir; si, comme en 1860, ce programme déplaît au parti gouvernant, ce dernier peut agir de telle façon qu'il rendra difficile au nouveau venu la reprise du pouvoir. Cela arriva pendant l'hiver qui suivit l'élection du premier président républicain.

Lincoln continua à se rendre chaque jour au Capitole de Springfield, où il recevait les nombreux citoyens venus pour le saluer et les députations des Etats du Nord qui réclamaient des avantages pour leurs chefs politiques, une place au ministère, une haute charge dans l'Union. Mais il avait arrêté le choix de ses collaborateurs déjà dans la nuit du six novembre ; il n'accepta aucun marchandage malgré les compétitions de l'Illinois et de l'Indiana, du Kentucky et de la Pennsylvanie. Ce ne devait pas être une tâche facile que d'apaiser tous les appétits ; mais la probité de Lincoln surmonta les obstacles.

Après ses réceptions au Capitole, il passait volontiers quelques heures au bureau du télégraphe ou à la rédaction du journal qui paraissait chaque semaine à Springfield. Il y restait même assez tard dans la soirée, toujours affable, conversant et riant avec chacun. Mais, à la longue, il se

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fatigua et, sentant le besoin de ménager ses forces, il sortit moins.

A l'office télégraphique, à la rédaction du journal comme par la lecture des gazettes et des rapports que lui faisaient ses amis, il fut sans cesse au courant des événements. Us n'étaient pas d'un heureux présage : c'étaient les premiers grondements de la tempête.

L'hérésie de Freeport avait déterminé les sudistes à rompre avec Douglas et les démocrates du Nord. L'élection de Lincoln les poussa à la rébellion contre l'Union ; les esclavagistes allumèrent eux-mêmes l'incendie dont ils avaient si souvent menacé le pays. Ils s'imaginaient que l'avènement du parti républicain signifiait la guerre à leurs institutions et ils ne trouvèrent rien de mieux pour sauvegarder leurs intérêts que de voter la sécession, la sortie de l'Union, la formation d'un Sonderbund du Sud.

A la vérité, ils envisageaient depuis longtemps cette solution ; ils pressentaient qu'un jour l'abominable trafic des Africains devrait prendre fin et ils ne songeaient depuis longtemps qu'aux moyens propres à en retarder la venue : l'élection de Lincoln devint ainsi plus un prétexte qu'une cause.

Sans tarder, la Caroline du Sud convoqua le lo novembre une convention chargée de préparer la sécession. Cette convention entra en séance le 17 décembre et, le 20, décida que " l'Union existant actuellement entre la Caroline du Sud et les autres Etats, sous le nom d'Etats- Unis d'Amérique, était dès à présent dissoute ". La Caroline du Sud accusa les autres Etats de n'avoir pas observé la Constitution et y ajouta cet autre grief : „ l'élévation à la présidence d'un homme dont les opinions et les desseins sont hostiles à l'esclavage ".

Tôt après la sécession de la Caroline, le Mississipi brisa ses liens, le 9 janvier; la Floride, le 10; l'Alabama, le 11 ; la Géorgie, le 19; la Louisiane, le 26 et le Texas, le i" février. Dans chacun de ces sept Etats, les séparatistes s'emparèrent des douanes, des forts, des arsenaux et des

diverses administrations ; seuls, le fort Sumter, dans la rade de Charleston, et celui de Pickens, dans la Floride, demeurèrent au pouvoir de l'Union.

Ces graves nouvelles bo.uleversèrent le Nord. On en vint à regretter l'élection de Lincoln. Le pays traversait une crise financière assez aiguë ; les industriels du Nord aussi bien que les planteurs du Sud redoutaient les hostilités à cause du coton : le Sud ne saurait qu'en faire et le Nord n'en recevrait plus. Au fond, on ne cro3'ait pas qu'une guerre éclatât ; dans les Etats séparatistes, le peuple lui-même avait été hostile à leur sortie de l'Union ; seuls, quelques chefs politiques l'avaient préparée et déclarée, dans le but évident de devenir les gouvernants de la nouvelle confédération. Lincoln lui-même n'avait pas prévu une marche si rapide des événements; il ne tenait pas comme valable une sécession faite sans le consentement des Etats demeurés fidèles à l'Union.

Les séparatistes eurent le tort de ne pas vouloir comprendre les intentions de Lincoln qui n'entretenait à leur égard aucun des mauvais sentiments qu'on lui prêtait. A un Sudiste qui était venu le voir, il avait déclaré qu'il protégerait les justes droits du Sud ; ailleurs, il dit que le Sud n'avait pas plus à craindre qu'aux jours de Washington et que tous les Américains étaient les enfants d'une commune patrie.

Ce démocrate qui l'avait entendu parler de telle façon sortit émerveillé du Capitole et raconta à Springfield la délicieuse impression que Lincoln avait faite sur lui. „ Il n'est pas si noir qu'on nous l'a représenté, ajouta-t-il. Je veux rapporter à mes concit03-ens du Sud tout ce que j'ai vu et entendu. Mais, hélas ! ils ne me croiront pas. Et pourtant, s'ils ne voulaient pas rester sourds, ils aimeraient Lincoln. "

Oui, ceux qui dirigaient lé mouvement séparatiste dénaturaient les nouvelles et les opinions pour créer de la haine. Bien plus, les séparatistes jouissaient à Washington d'une influence considérable sur le gouvernement de TUnion. Les ministres étaient leurs créatures et le faible et vieux Bûcha-

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nan était impuissant à remplir impartialement ses devoirs de président.

Tout d'abord, on eut, dans le Nord, des craintes très vives que le Sénat, où les républicains étaient en minorité, usant de fraude, ne voulût pas sanctionner l'élection de Lincoln. La majorité n'osa pas cependant pousser jusquelà sa déloyauté. Mais les démocrates au pouvoir trouvèrent d'autres moyens pour soigner au mieux leurs intérêts.

Floyd, ministre de la guerre et partisan de la Sécession, abusa de son autoritépourfortifier son parti. A ce moment, Tarmée nationale ne comptait guère plus de dix mille hommes ; il la disloqua et envoya les contingents en garnison dans les contrées les plus éloignées de l'Union. Il vida la plupart des arsenaux du Nord et approvisionna ceux du Sud en armes et munitions; en une seule fois, il fit transporter 115000 fusils vers les Etats du Golfe où s'achemina aussi une nombreuse artillerie. De plus, Floyd s'empara, au ministère de l'hitérieur, d'une somme de 4 350 000 francs, sous forme d'obligations.

Toucey, homme du Nord, esclave des Sudistes, était ministre de la marine; il envoya la petite flotte de l'Union stationner aux quatre coins du globe, afin de priver le futur gouvernement de ce faible mais précieux appui.

Howell Cobb, ministre des finances, s'y prit de telle façon que, obligé de se retirer, il laissa vide le trésor.

Même les sénateurs et les représentants élus par le Sud demeurèrent à Washington jusqu'au dernier moment, participant aux séances, empochant leur traitement et conspirant contre l'Union.

En décembre, le major Anderson occupait à Charleston le fort Moultrie; il dut l'évacuer et se retirer dans le fort Sumter. Floyd exigea que Buchanan rappelât toutes les troupes nationales occupant Charleston. Le président s'y refusa et Floyd démissionna. Mais, par la suite, Buchanan s'opposa à l'envoi des renforts réclamés impérieusement par le major Anderson, lequel résista un certain temps avec ses septante hommes.

A l'ouïe de ces trahisons, l'opinion publique s'émut. Des démocrates même osèrent protester. Les traîtres du gouvernement résignèrent leurs fonctions et furent aussitôt remplacés. Cependant Lewis Cass, secrétaire d'Etat, moins corrompu que les autres, s'indigna du refus de ravitailler Anderson et résigna ses fonctions Black s'en alla et Stanton, un démocrate fervent unioniste, reprit son portefeuille de la justice. Il eut le courage de dire à Buchanan que le président n'avait pas le droit de céder les droits de propriété du gouvernement et d'abandonner les soldats de l'Union à la merci des Sudistes. Il osa même appeler traîtres les ministres qui n'avaient pas fait leur devoir.

Un semblable langage, approuvé par un grand nombre de citoyens, engagea Buchanan à refuser l'évacuation du fort Sumter, demandée par la Caroline, et à envoyer par un steamer des renforts au major Anderson. Mais le navire, canonné par les séparatistes, dut regagner son point de départ sans avoir pu débarquer ses troupes.

Ainsi, la lutte s'engageait ; chaque semaine qui passait rendait plus difficile toute réconciliation ; le pays se troublait ; on perdait toute confiance. Tous les regards se tournaient vers Abraham Lincoln et l'on se demandait ce qu'il allait faire pour conjurer le malheur. On attendait impatiemment son arrivée au pouvoir, cependant que Stanton prédisait que le nouveau président ne pourrait pas être installé à la date fixée et qu'ainsi son gouvernement ne pourrait pas fonctionner.

Mais Lincoln était moins pessimiste. Il pensait que rien ne l'empêcherait d'entrer à la Maison-Blanche le 4 mars. Dès la fin de janvier, il fit ses préparatifs de départ et se rendit à Chicago avec sa femme qui y acheta la première robe de soie qu'elle eût portée depuis leur mariage.

Avec un officier de ses amis, il visita le comté de Coles, où les chemins étaient mauvais et les rivières à demi gelées comme au temps où, humble émigrant, il conduisait de rindiana vers l'Illinois le chariot attelé de deux bœufs. Il

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