PRÉSIDENT SANS L ÊTRE T
vit tout d'abord son cousin Dennis Hanks et reçut cliez lui ses compatriotes du voisinage, dont quelques-uns étaient encore les colons des premiers jours.
De là, il passa dans la ferme où vivait la veuve Thomas Lincoln, celle qu'il appelait encore sa mère, qui l'avait vêtu et envoyé à l'école. L'entrevue fut touchante. La vieille femme l'embrassa avec effusion et avec larmes ; elle était sans doute émue de l'honneur fait par le pays à celui qu'elle avait vu si misérable, mais elle avait le pressentiment qu'il tomberait victime de son devoir et qu'ils ne se reverraient plus jamais.
Lincoln alla encore sur les bords de la Sangamon revoir la maison qu'il avait élevée avec son frère et John Hanks et où il avait fabriqué les pieux devenus si célèbres. Puis il s'en fut vers le coin de terre où reposait la dépouille de son père, où rien ne rappelait plus au passant la tombe de cet humble citoyen. Abraham exprima le désir qu'un jour il pût y élever un simple monument.
A Springfield, il loua sa maison et trouva un fermier pour le petit domaine qu'il possédait depuis la guerre des Indiens. Il se rendit une dernière fois dans son bureau, où l'émotion et le regret troublèrent un moment son cœur. Il y prit quelques livres et documents et pria son associé de laisser au-dessus de la porte l'enseigne à demi-rouillée où se lisaient leurs deux noms. Puis, avant de franchir le seuil, Lincoln dit qu'arrivé au terme de la charge présidentielle, il reviendrait à Springfield exercer jusqu'à la fin de ses jours sa profession d'avocat, simplement, comme jadis, comme s'il n'avait jamais été le plus haut magistrat de son pays.
Même à ce moment, à la veille d'atteindre le faîte des grandeurs, il était noblement pauvre. Il fut même obligé d'emprunter une certaine somme pour supporter les dépenses qui l'attendaient à la Maison-Blanche jusqu'à ce qu'il eût reçu le premier quart de son traitement.
Il avait fixé son départ au ii février, la veille de son cinquante-deuxième anniversaire. La matinée était froide et pluvieuse ; il était près de huit heures. Lincoln et sa famille
avec quelques intimes avaient pris place dans un train^spécial formé de vagons très simples. Deux ou trois cents citoyens de la ville étaient accourus à la petite station pour saluer encore une fois leur président. Le train allait partir, lorsque Lincoln pria qu'on attendît encore un instant : se plaçant sur la plateforme à l'arrière du dernier vagon, il ôta son chapeau; la foule imita ce geste, et, sous la pluie et la neige, il fit en ces termes ses adieux à Springfield :
„ Mes amis, je suis seul à sentir toute la tristesse qui m'étreint à cette séparation. C'est à cette ville et à la bienveillance de ce peuple que je dois tout ce que je suis. Ici, j'ai vécu plus d'un quart de siècle; j'y suis venu jeune homme; je pars déjà avancé en âge. Ici, mes enfants sont nés et l'un d'eux repose dans votre terre.
„ Et maintenant je pars, ne sachant pas si je reviendrai jamais. La tâche que je vais accomplir est peut-être plus grande que celle qui échut à Washington. Sans l'assistance de l'Etre Suprême, qui ne l'abandonna jamais, je ne saurais vaincre. Avec son secours, je ne faillirai point.
„ Me confiant en Lui, qui vient avec moi et qui demeure avec vous, j'espère que le bien l'emportera. J'implore pour vous sa Toute-Puissance et j'espère que vous, mes amis, vous prierez pour moi. Ainsi, je vous envoie un adieu plein d'affection. "
Le train s'ébranla. La foule toujours découverte, des larmes dans les yeux, vit s'éloigner Abraham Lincoln qui, jusqu'au premier tournant de la voie, demeura debout sur la plateforme, regardant s'enfuir les clochers et les toits de la ville qu'il rendait illustre et où la célébrité était venue le chercher.
Le voyage fut triomphal jusqu'à Philadelphie. A chaque arrêt du train, le peuple est là, hommes, femmes et enfants, pour acclamer Lincoln et la constitution. Parfois, le canon mêle sa voix aux souhaits du peuple, et des fleurs sont lancées dans le vagon du président. Ici et là, lorsque l'arrêt est assez long, il prononce quelques paroles, il parle de sa grande tâche, de sa confiance en Dieu, de l'espoir qu'il