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a fondé sur le cœur du peuple américain. A Trenton, où il rappelle ses premières lectures dans l'ouvrage de Weems, La vie de IVasIiiiigtoii, et l'impression que lui laissa le récit de la bataille livrée en ce lieu, sur les bords de la Delaware, par les guerriers de l'Indépendance, il termine son discours par ce vibrant appel : „ Si je fais mon devoir avec droiture, vous me soutiendrez, vous le ferez, n'est-ce pas?,. Et le peuple entier répond: „ Oui, oui, nous le voulons ! "
Ailleurs, il déclare avec une grande sincérité qu'il se considère comme le citoyen le plus humble qui ait jamais été élu à la présidence. En plus d'une ville, des tribunes avaient été dressées pour que Lincoln y pût haranguer la foule, mais le train repartait aussitôt et le président ne pouvait que saluer au passage la foule enthousiaste.
Parti le lundi de Springfield, il arriva à Buffalo pour passer le dimanche. Quelques incidents vinrent égayer la longueur de la route. L'un des fils du président, Tad, s'obstina dans une polissonnerie; son père lui fit deux fois une remarque paternelle. Tad n'entendit rien ; alors Lincoln s'assit, coucha son enfant sur ses genoux et le fouetta copieusement de la main.
A Freedom, le train dut faire halte par suite d'un acci dent survenu à un convoi de marchandises sur la même voie. Lincoln adressa quelques paroles aux gens venus pour le voir passer ; quand il eut fini, un mineur s'écria :
— Abe, on dit que vous êtes l'homme le plus long des Etats-Unis, mais je ne crois pas que votre taille soit plus haute que la mienne.
— Venez jusqu'ici, répliqua Lincoln; nous allons nous mesurer.
Et le mineur traversa la foule et grimpa sur la plateforme ; les deux hommes se mirent dos à dos : même hauteur. Lincoln serra vigoureusement la main noire du mineur.
En automne, Abraham avait reçu une lettre d'une petite fille de Westfield, dans l'Etat de New- York ; elle avait \u
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son portrait et elle lui faisait savoir qu'il serait plus beau s'il portait la barbe ! En passant à Westfield, Lincoln fit arrêter le train, parla à ses concito3'ens, puis demanda si parmi eux il se trou\'ait une petite fille du nom de Grâce Bedell. L'enfant s'approcha et le président lui dit : „ \'ous voyez, Grâce, j'ai laissé grandir ces favoris pour vous faire plaisir ! " Puis il l'éleva dans ses bras et déposa un baiser sur sa jeune figure.
A Harrisbourg, un incident faillit avoir les plus graves conséquences. Lincoln avait préparé son discours d'inauguration à Springfield, puis il l'avait placé dans un sachet remis aux soins de son fils Robert. Or, dans cette ville, pendant le séjour à l'hôtel, ce sachet fut perdu de vue. Lincoln était désespéré : il avait détruit les notes dont il s'était servi et il n'avait plus le temps d'écrire un nouveau discours. Enfin, après avoir fouillé partout, on retrouva le fameux sachet parmi les bagages.
A New- York, malgré l'hostilité de certains démocrates, les travaux et les affaires furent suspendus et l'on fit cortège pour accompagner le président jusqu'à l'hôtel Astor. Il parut à son balcon, mais, trop fatigué, il ne prononça pas de discours.
Dès New -York la route commençait à être moins sûre; on se rapprochait des Etats esclavagistes. Malgré les conseils de ses amis qui lui faisaient escorte, il tint à s'arrêter à Philadelphie le 22 février, anniversaire de la naissance de Washington, pour aller hisser sur Independence Hall ' le drapeau de l'Union et glorifier la liberté conquise par les ancêtres afin d'en jouir eux-mêmes et de l'offrir en exemple au monde entier.
A Philadelphie, le célèbre détective Pinkerton avisa Lincoln qu'un complot était ourdi contre lui à Baltimore : à son passage dans cette ville, il devait être assassiné. Le
* C'est dans cet édifice que fat promulgué, le 4 juillet 1776, l'acte d'indépendance des Etats-Unis.
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même message lui fut annoncé par Frédéric Seward envo3'é spécialement par son père.
Lincoln ne voulut pas croire à ces funestes nouvelles. II est vrai que, seul de tous les Etats qu'il avait traversés, le Maryland, hostile à l'abolition, n'avait fait parvenir au président aucune invitation à se rendre dans sa métropole. Dans l'appréhension d'un malheur, les amis d'Abraham décidèrent qu'il fallait modifier l'horaire du voyage: au lieu d'arriver à Washington le 22, il y serait le 23 février. Il refusa tout d'abord de suivre ces mesures de prudence, disant qu'il ne voulait pas entrer dans sa capitale comme un larron dans la nuit. Cependant il céda, comprenant qu'en protégeant sa vie il épargnait à son pays une calamité qui ne manquerait pas de déployer ses ravages, si on l'assassinait à cette heure.
La modification de l'itinéraire de Lincoln ne fut pas même connue de tous ses amis. A six heures du soir, on vint le prévenir de se préparer, Il gagna sa chambre, où sa femme en sanglotant le supplia vainement de la prendre avec lui. Il changea de vêtements, se coiffa d'un feutre mou, mit un châle sur son bras et monta dans une voiture qui le conduisit à la gare 011, avec Pinkerton et Lamon, un de ses anciens associés, il prit le train de nuit. Dans son compartiment, personne ne le reconnut; avant que le train s'ébranlât, un emplo3'é grimpa à un poteau télégraphique et coupa tous les fils au sud de la gare, afin qu'aucune nouvelle ne parvint dans le Maryland.
Ainsi, Lincoln traversa inaperçu la ville de Baltimore endormie et entra clans Washington avant le point du jour, le 23 février.
Seward et un député de l'Illinois étaient accourus la veille pour recevoir le président; ne l'ayant pas vu, ils avaient été saisis par une morne anxiété d'autant plus poignante que, les communications télégraphiques étant interrompues, ils n'avaient pu obtenir aucune nouvelle de Philadelphie. Ils s'étaient séparés en se donnant rendez-vous le lendemain matin. Seul, le député se trouva à la gare avant l'ar-
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rivée du train; il se cacha derrière un pilier afin de tout voir sans être aperçu. Le train entra en gare ; les vagons se vidèrent les uns après les autres; le député ne reconnut personne ; enfin, de la dernière voiture, trois hommes sortirent dont l'un était grand et maigre: c'étaient Lincoln et ses deux compagnons. Le député se présenta, puis conduisit les voyageurs à sa voiture qui attendait dans la rue. C'est ainsi que le président Lincoln fit son entrée dans la ville fédérale, incognito, à demi déguisé, presque seul, comme un vagabond, comme un condamné qui marche au supplice aux premières lueurs indécises et froides de
l'aube.
La voiture roula à travers les rues désertes jusqu'à l'hôtel Williard, où les voyageurs se hâtèrent d'entrer et d'où Lincoln envoya à sa femme et à ses amis inquiets un télégramme chiffré et convenu par lequel il annonçait qu'une livraison de fruits était arrivée en bon.état !
Un instant après, Seward rejoignait les nouveaux venus, et sa rencontre avec Lincoln, à cette heure, en une circonstance si étrange, fut émouvante et empreinte d'intime reconnaissance. A partir de ce moment, ces deux hommes vont mettre toute leur force et tout leur patriotisme au service de leur nation pour la sauver et la grandir.
Capitaine du navire.
A peine reposé de son voyage, Lincoln fit une visite au président Buchanan qui sut cacher sa surprise sous une cordialité d'emprunt. Le cabinet était en séance ; l'honnête Abraham y fut introduit et reçut de quelques unionistes un salut de joyeuse bienvenue; d'autres, les lâches qui depuis quatre mois travaillaient pour le Sud, ne se sentirent pas à leur aise en face du chef républicain.
Les jours qui suivirent se passèrent en discussions assez acrimonieuses entre les délégations des Etats qui avaient assuré l'élection de Lincoln. C'était la répétition des suppliques qui avaient assailli l'élu durant tout l'hiver. Des nuées de quémandeurs s'abattaient sur Washington et cherchaient à voir Lincoln pour lui présenter des pétitions; ils le harcelaient partout, jusque dans la rue, à tel point qu'il fut obligé un jour de les repousser en leur disant qu'il ne tenait pas à ouvrir boutique en plein air!
La lutte la plus vive s'engagea entre Seward et Chase qui devaient tous deux faire partie du cabinet et qui cherchaient à s'exclure l'un l'autre. Leurs partisans intriguaient rageusement autour du président qu'ils tenaient, par ailleurs, comme incapable de prendre la direction effective du gouvernement. Ils cherchaient alors à mettre la main sur lui, à le circonvenir pour s'emparer du pouvoir réel, pensant ne lui laisser, comme à tant d'autres chefs d'état, que l'ombre de la présidence.
Mais ils ne connaissaient pas leur homme. Lincoln demeura inébranlable. Il avait offert les affaires étrangères k Seward qui avait accepté, croyant pouvoir évincer Chase.
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Mais celui-ci devait être ministre du Trésor ; le président tenait à lui. Ce que voyant, Seward refusa son portefeuille le 2 mars. Lincoln le pria par lettre, le lendemain, d'accepter pour servir les intérêts du pa3'S et pour répondre à la confiance qu'il avait mise en lui. Il lui laissa jusqu'au 4, avant neuf heures, le temps de la réflexion. Avant l'heure fixée, Seward consentit à collaborer avec le président à l'accomplissement de la grande œuvre républicaine. Ainsi le cabinet de Lincoln se trouva debout comme il l'avait luimême composé dans la nuit du 6 novembre à Springfield.
Toutes ces discussions amusaient fort le peuple de Washington dévoué aux démocrates qui }• avaient régné presque sans interruption pendant soixante années. La capitale n'était rien moins que bien disposée en faveur de Lincoln, et jusqu'au moment où le nouveau prési dent eu prêté serment, on redouta une agression fatale.
C'est que Lincoln continuait à trouver dans son courrier,, comme pendant tout l'hiver, des lettres de menaces. Il ne s'en souciait pas, mais ses amis ne partageaient pas son indifférence. Ils avaient appris que, outre l'attentat projeté à Baltimore, les esclavagistes avaient tenté de faire dérailler le train peu après Springfield, le 11 février, et qu'une grenade chargée avait été trouvée dans un des vagons à Cincinnati.
La ville, dès le 3 mars, se remplit d'une grande foule de visiteurs ; tous les hôtels étaient complets, toutes les chambres occupées, et un grand nombre de gens, n'ayant pu trouver d'abri, parcoururent les rues toute la nuit. Toute la nuit également, le Sénat et le Congrès tinrent séance : ils continuèrent à siéger une partie de la journée.
Le vieux général Scott avait pris de rigoureuses précautions militaires. Dès la première heure, les principales rues furent gardées par la troupe. Tous les débits de liqueurs furent fermés. Des soldats étaient postés sur les toits des maisons qui commandaient les principaux carrefours. L'avenue de Pennsylvanie, par où devait passer le
cortège présidentiel, était bordée de chaque côté d'une double haie de cavalerie.
A midi, Buchanan vint prendre Lincoln dans son hôtel. Us montèrent dans la même voiture qui, escortée de soldats, se dirigea vers le Capitole et s'arrêta à la face nord de l'édifice. Là, on avait construit une galerie couverte, sorte de tunnel, qui devait protéger Lincoln contre toute agression. Il y pénétra, donnant le bras à Buchanan qui, à côté de lui, vieux et courbé, ne semblait être que la « moitié d'un homme. » Ils entrèrent dans la salle du Sénat remplie de sénateurs, de diplomates étrangers et de spectateurs. Peu après, toute cette foule se forma en un cortège qui, précédé des juges de la Cour Suprême, gagna la porte orientale du Capitole où une vaste estrade avait été préparée.
Lincoln, introduit par son ami, le sénateur Bakers, de rOrégon, s'avança au-devant de la plateforme, tenant dans ses mains le manuscrit de son discours et son chapeau haut de forme qu'il ne savait où poser. Alors Douglas qui était derrière lui le prit en s'écriant : „ Si je ne peux pas être président, je veux au moins tenir le chapeau ! "
Un bataillon de soldats montait la garde au pied des grands escaliers ; d'autres soldats étaient postés, fusil en mains, à chaque fenêtre du vaste édifice qui n'était pas achevé et qui ne dressait pas encore son imposante coupole au-dessus de la ville ; la statue en bronze de la Liberté qui la couronne maintenant attendait par terre le moment d'être à sa place. Dans ce pays où vivaient plus de trente millions d'habitants, la liberté ne luisait pas non plus pour tous.
Lincoln, en ce moment solennel, sentait bouillonner en son cœur la grande fraternité, l'amour de tout ce peuple, et cependant, devant lui, au pied du Capitole, la foule n'était point sympathique. Et cela mettait sur cette journée un voile de mélancolie, ce voile fatal qui s'est toujours abattu sur Lincoln aux heures où tant d'autres hommes ont été pleinement heureux.
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Le but essentiel de son discours inaugural semble avoir été de rassurer les frères du Sud. Il dit : „ Le peuple des Etats du Sud pense que l'arrivée au pouvoir des républicains menace leurs propriétés et leur sécurité. Pareille appréhension n'a jamais eu sa raison d'exister. Au contraire... j'ai toujours déclaré que je ne songeais point à exercer une influence directe ou indirecte sur l'institution de l'esclavage dans les Etats où elle existe. Je ne crois pas que les lois me donnent le droit d'agir comme on le suppose et je ne suis pas porté à le faire. Ceux qui m'ont choisi et élu savaient parfaitement que j'avais souvent fait semblable déclaration et que jamais je ne m'étais rétracté ".
Il parla ensuite de la sécession. „ Matériellement parlant, nous ne pouvons nous séparer ; les deux parties de la nation ne peuvent pas s'éloigner l'une de l'autre et nous ne pouvons pas dresser entre nous une barrière infranchissable. Un homme et une femme peuvent divorcer et s'en aller chacun de son côté ; nous ne le pouvons pas. Nous ne pouvons pas non plus nous élever les uns contre les autres, et des rapports, soit aimables, soit hostiles, doivent continuer à exister entre nous. Est-il possible que ces relations deviennent plus avantageuses après qu'avant la séparation ? Est-ce que des alliés peuvent plus facilement conclure des traités que des amis élaborer des lois ? Des traités peuvent-ils lier plus fidèlement des alliés que des lois des amis ? Si vous vous déclarez la guerre, vous ne pourrez pas combattre toujours, et lorsque, après beaucoup de pertes et pas de gain, vous poserez les armes, la même question vous divisera encore. "
Il déclarait donc que la sécession n'existait pas, que toutes les résolutions prises par les Sudistes étaient légalement nulles et que tout acte de violence commis à l'égard de l'autorité des Etats-Unis constituerait l'insurrection ou la révolution. „ Je pense donc que, selon la constitution et les lois, l'Union n'est pas dissoute, car elle est plus ancienne que la Constitution. Dans la limite de mes pouvoirs, je veillerai, comme la Constitution me l'ordonne expressément, à ce
que les lois de l'Union soient fidèlement exécutées dans tous les Etats. "
Puis, s'adressant aux sécessionnistes : „ Lors même que vous auriez le droit de votre côté, ce ne serait pas une raison de précipiter les événements. Intelligence, patriotisme, christianisme, ferme confiance en Celui qui n'a jamais oublié ce pays favorisé, voilà ce qui mettra un terme, par le meilleur chemin, à toutes nos difficultés présentes.
„ C'est dans vos mains, mes concitoyens mécontents, non dans les miennes, que repose la responsabilité d'une guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas. Il n'y aura pas de conflit, si vous n'êtes pas les agresseurs. Vous n'avez pas fait le serment devant Dieu de renverser le gouvernement fédéral, et moi, je vais jurer solennellement de le maintenir et de le défendre. Nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis. Nous ne devons pas être des ennemis. Bien que les passions soient très excitées, nous ne briserons pas nos liens d'affection. Du sein des champs de bataille où nous avons jadis versé notre sang pour la même cause, du fond de chaque tombeau où repose un bon citoyen, arriveront à chaque cœur vivant, à chaque foyer, les mystérieuses voix du passé, qui vibreront plus fort quand de nouveau nos bons anges les auront fait résonner. "
Quand il eut fini de parler et que les bravos de la foule se furent éteints, le président se tourna vers le vénérable chef de la justice des Etats-Unis, le juge Roger B. Taney, et, la main sur la Bible, il prononça lentement la formule • du serment : „ Moi, Abraham Lincoln, je jure solennellement de remplir avec fidélité ma charge de président des Etats-Unis; je promets de respecter et défendre de toutes mes forces la constitution de ce pays. "
L'adresse inaugurale de Lincoln fit une très grande impression. Plus d'un auditeur, sceptique et malintentionné au début, se sentit conquis parla loyauté de l'orateur. D'autres pleurèrent, émus par tant de patriotisme et tant d'humanité. Cette profession de foi républicaine fut lue partout:
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cependant, dans le Sud, les meneurs esclavagistes s'appliquèrent à en modifier le texte et le sens pour détruire le bon effet qu'elle n'eût pas failli de produire chez les citoyens indécis. On s'avisa même de représenter Lincoln comme un fourbe, un hypocrite qui désirait la guerre, mais qui cachait ses secrètes intentions sous des paroles doucereuses afin de mieux entraîner le pays. Cette suspicion fut même partagée par des citoyens du Nord.
Par ses actes, Lincoln devait chercher à conquérir l'entière confiance de ses concitoyens. Il y réussit, et les événements vinrent à son secours.
Après la prestation du serment, les deux présidents se rendirent à la Maison-Blanche, au seuil de laquelle Buchanan souhaita à Lincoln un heureux séjour. e.
Heureux séjour!... Quelle ironie! Abraham et ses ministres prenaient possession du pouvoir comme des soldats entrent dans une forteresse rendue par l'ennemi qui y a tout détruit. Ils n'y trouvaient pas d'armée digne de ce nom : la plupart des officiers, parmi les meilleurs, avaient fait défection, passant aux confédérés du Sud ; pas d'argent ; les démocrates avaient envoyé chez les esclavagistes tout le métal de valeur, ne laissant au Nord que des liasses de papier-monnaie illusoire; pas de marine: elle était dispersée sur toutes les mers.
En composant son cabinet, Lincoln avait songé moins à ses préférences personnelles qu'à l'union républicaine. Il avait choisi les hommes de son parti qui lui avaient disputé sa candidature à Chicago. Les voici: William Seward, de New- York, secrétaire d'Etat; Salmon Chase, de l'Ohio, secrétaire du trésor; Simon Cameron, de la Pennsylvanie,, ministre de la guerre ; Edouard Bâtes, du Missouri, ministre de la justice ; Gidéon Welles, du Connecticut, ministre de la marine; Caleb Smith, de l'Indiana, secrétaire de l'intérieur; Montgomery Blair, du Maryland, ministre des postes.
Deux de ces hommes d'Etat, Bâtes et Blair, étaient même des esclavagistes, donc des adversaires. Mais Lincoln les avaient appelés afin d'avoir, dans les séances du Cabinet,
l'opinion des Sudistes, et dans le but aussi de maintenir les états de la frontière — les Borderstatcs — dans l'Union. Aucun de ces hommes n'était l'ami personnel de Lincoln : aucun ne le connaissait un an auparavant. Et c'était avec des ouvriers si peu entraînés, si peu unis, qu'il allait accomplir sa grande tâche.
Le Sud, après avoir été longtemps indécis et divisé, accessible à toutes les influences, avait peu à peu donné une forme à ses projets nationaux : il voulait établir une confédération indépendante ayant l'esclavage pour base, son extension pour principe et, pour conséquence, la traite des nègres, l'invasion de l'Amérique centrale et l'annexion du Mexique. Ceux qui adoptèrent ce programme se groupèrent autour du drapeau portant le palmier comme emblème et qui fut hissé à Charleston le 28 décembre. Ce drapeau avait déjà de nombreux défenseurs : l'un d'eux, Tj'ler, fils d'un ex-président, s'était écrié dans un de ses discours : „ Laissez l'Union aller à tous les diables ! "
Cependant, les Etats de la frontière n'approuvaient pas les exagérations commises dans les Etats du Golfe; ils estimaient que la Caroline du Sud avait été trop pressée de voter la séparation et ils attendaient, pour agir, que le gouvernement républicain fût à l'œuvre et qu'il eût, le premier, violé la Constitution pour mettre à exécution son programme de Chicago. En outre, on essaya, en février, de tenter une réconciliation, mais on n'y parxint pas.
Au début de mars 1861, les Sudistes étaient prêts à entrer en campagne; ils attendaient le prétexte. Le Nord se trouvait par contre dans le désarroi : il ne croyait pas à la guerre. Il avait pour lui le nombre, la richesse et la puissance, mais rien n'était encore organisé. Les nombreuses défections des officiers du Sud avaient affaibli les cadres de la milice du Nord; cependant quelques citoyens esclavagistes, comme Scott et Farragut, demeurèrent fidèles à l'Union. Scott fut invité par la Virginie à prendre le commandement des troupes de cet Etat; il répondit : „ J'ai serxi cinquante ans mon pays sous le drapeau de l'Union, et, aussi
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longtemps que Dieu me donnera la vie, je veux le défendre a\'ec mon épée, même si mes propres compatriotes l'attaquent ".
Mais Scott avait septante-cinq ans. Il était faible et usé. Il avait le cœur d'un bon patriote, mais ses mains tremblantes étaient inaptes à organiser la résistance.
Du fort Sumter, le 28 février, Anderson avait écrit au gouvernement pour lui réclamer un renfort de 20000 hommes. La lettre parvint à Washington le 4 mars et fut présentée à Lincoln le 5. Il conféra avec Scott. Ces deux hommes reconnurent bientôt que, pour l'heure, l'armée fédérale était trop faible pour en distraire des soldats. De plus, il était prudent de ne point porter, les premiers, la guerre dans un Etat séparé; déjà, l'abandon du fort Moultrie par Anderson et son installation au fort Sumter avaient été considérés par les Caroliniens du Sud comme un acte provocateur.
Lincoln résolut de ravitailler le fort Pickens, au sud de la Floride, en attendant l'occasion et les moyens de secourir Anderson, puis il avisa le gouverneur delà Caroline du Sud que le fort Sumter allait être approvisionné et que, au besoin, il employerait la force. Le 8 avril, huit bâtiments quittèrent New-York avec des provisions, i3oo hommes et une quarantaine de canons. En même temps, Anderson fut avisé qu'avant le 15, il serait secouru et que, s'il ne pour vait tenir jusque-là, il avait les pleins pouvoirs de capituler-
Les Sudistes, au courant de toutes ces démarches, n'attendirent par l'arrivée des renforts; quand ils surent que la flottille s'approchait de Charleston, ils chargèrent le général Beauregard de demander, le 11 avril, la reddition du fort Sumter. Anderson refusa. Pendant la nuit suivante, la même sommation lui fut faite : il refusa encore. Et pourtant, sa situation était fort mauvaise: il avait une centaine d'hommes, très peu de munitions et des vivres pour deux ou trois jours seulement. Le fort, situé dans une île au milieu du goulot de Charleston, n'était pas terminé; ses armements étaient insuftisants.
L'armée confédérée, au contraire, avait, pendant trois mois, élevé de solides positions sur les deux rives et disposait de 42 canons.
A 4 heures du matin, le vendredi 12, Beauregard fit ouvrir le feu de quatre côtés à la fois sur le fort Sumter. Anderson demeura calme et fit ses préparatifs de défense. A sept heures, il répondit et lança sur les batteries ennemies une grêle de mitraille ; vers midi, au moment où ses munitions allaient prendre fin, il aperçut en mer les huit navires qui devaient le sauver ; il les salua en hissant sur le fort le drapeau de l'Union. Mais ces troupes ne purent débarquer. La garnison, réduite à ses seules ressources, se mit à fabriquer des munitions. Mais bientôt le feu de l'ennemi fit des ravages tels que la position devint critique ; les ouvrages en bois démontés et déchiquetés s'enflammaient : l'incendie s'étendait partout, la fumée dense suffoquait les hommes qui cherchaient un peu d'air respirable en se traînant à terre. Pour éviter un désastre, Anderson fit jeter à la mer plus de quatre-vingt-dix barils de poudre.
Après trente-quatre heures de résistance, Anderson capitula dans la journée du samedi. 11 quitta le fort le dimanche matin, 14 avril, avec tous ses hommes et toutes ses armes, recevant au départ les honneurs de la guerre.
Le même jour, la reddition du fort Sumter fut connue dans toute la République. C'était le début de la guerre. Le Sud avait, le premier, attaqué le drapeau de l'Union ; personne ne doutait plus de ses intentions et Lincoln comprit alors que le sang de ses compatriotes allait couler sur la terre américaine.
Le lundi, Lincoln lança par télégraphe une proclamation dans toute l'Union, demandant la mise sur pied de 75000 hommes, pour un service légal de trois mois. En même temps, il invitait le Sud à rentrer dans l'ordre en l'espace de vingt jours. 11 priait tout citoyen loyal de bien vouloir seconder le gouvernement, et il convoquait le congrès pour le 4 juillet.
Ainsi, de par la Constitution, Abraham Lincoln devenait le chef suprême des armées de terre et de mer. Et il n'avait, en sa vie, marché que huit semaines sous les drapeaux. Il avait tout à apprendre.
Mais le peuple vint à son aide. Le bombardement du fort Sumter déchaîna dans le Nord un enthousiasme irrésistible. Toutes les haines de parti tombèrent et la fraternité régna partout. La plupart des Etats équipèrent plus de soldats que Lincoln n'en réclamait ; les législatures votèrent des sommes importantes pour soutenir la résistance. Dans plus d'un Etat de la frontière, comme le Delaware, on vit le gouvernement refuser d'équiper la milice et les cito^'ens s'empresser à en former une. Dans le Missouri, l'administration envoya des contingents aux esclavagistes et le peuple en fit autant aux républicains.
Dans le Sud, la reddition du fort Sumter engendra aussi un grand élan de patriotisme. Toute rivalité cessa. Le 17 avril, la Mrginie se retira de l'Union et avisa les confédérés que son territoire était ouvert à leurs troupes. La situation devenait grave, car Washington était à une portée de fusil des confins virginiens. Lincoln pouvait, des fenêtres de la Maison-Blanche, voir les positions ennemies sur la rive du Potomac. Le 18, le bruit courait qu'une armée du Sud allait envahir la ville qui n'était protégée que par une garnison de 2500 hommes. Les femmes et les -enfants abandonnèrent Washington et, dans leur retraite, priaient et travaillaient pour les défenseurs. M"'"^ Lincoln ne voulut cependant pas quitter la Maison-Blanche ; elle demeura avec ses enfants auprès de son mari.
A ce moment, l'anxiété fut grande dans la capitale. Les troupes des Etats les plus voisins n'arrivaient pas, et Lincoln, toujours calme, disait : „ Je commence à croire qu'il n'y a pas de Nord. Le 7'-" régiment (New- York) est un mythe. Celui de Rhode-Island en est un autre! " C'est que la ville était maintenant entourée d'ennemis; le Maryland était hostile; furieux d'avoir manqué le président, les démocrates de Baltimore se vengèrent sur les soldats fédérés.
Quand les troupes du Massachusets traversèrent la ville, elles durent livrer combat à la populace et voir tomber plusieurs tués et blessés. Enfin, ces régiments arrivèrent le 19 à Washington avec ceux de la Pennsylvanie.
Des délégués du Maryland suivirent aussitôt, demandant à Lincoln qu'il prît l'engagement d'épargner à Baltimore le désagrément du passage des troupes républicaines. Le président répondit que ces troupes ne passeraient plus à travers la ville rebelle, mais qu'elles la contourneraient. Cette solution ne satisfit pas longtemps les citoyens de Baltimore. Quelques jours plus tard, ils revinrent à la Maison-Blanche et déclarèrent qu'ils ne pouvaient plus supporter que les pieds des soldats du Nord touchassent leur sol pour aller attaquer leurs frères du Sud. Le président leur répliqua : „ Il me faut des troupes pour défendre cette capitale. Géograph'quement, elle est entourée par le territoire du Maryland, mais mathématiquement il est nécessaire que ces troupes traversent votre pays. Nos hommes ne sont pas des taupes et ne peuvent passer sous terre ; ils ne sont pas des oiseaux et ne peuvent voler par-dessus vos têtes. Ils doivent donc forcément traverser le Maryland".
Ce dernier Etat disposa bientôt de 75 000 hommes pour empêcher par la force le passage des troupes. Quand Lincoln apprit cela, il s'écria : „ Il y a de la place dans le Maryland pour enterrer 75000 soldats!" Néanmoins cette force causa maint ennui aux républicains, enlevant les rails, détruisant les ponts, faisant dérailler les trains, coupant les fils télégraphiques. Une partie des régiments fut acheminée, quand c'était possible, par la voie maritime et gagna Washington en remontant le Potomac.
D'autres dangers menaçaient le gouvernement. Le 18 avril, on avait découvert un complot ourdi en plein Washington par les adversaires de l'Union ; ces rebelles se proposaient d'incendier la ville et de s'emparer du président, de ses ministres et de tous les fonctionnaires. Une action énergique fit échouer ces criminels projets.
Quand la capitale fut garnie de soldats, un autre péril occupa le gouvernement : la famine. Il était aussi difficile de faire arriver dans la ville des vivres que des soldats. Aussi, le 23 avril, le président fit-il saisir 25000 barils de farine aux moulins de Georgetown.
L'armée réunie à la hâte n'avait presque pas d'armes. Les Virginiens avaient pris la fabrique d'armes de Harpers Ferry et la fonderie de canons de Richmond : le Commodore fédéral des chantiers de Norfolk, apprenant l'arrivée de forces ennemies, détruisit onze de ses navires et brûla l'arsenal. Il ne restait que l'arsenal de Springfield, dans le Massachusetts, qui, pendant la guerre, livra jusqu'à 1000 fusils par jour. Lincoln fit acheter en Europe des armes et des munitions ; il nolisa et équipa en guerre des navires de commerce, et les industriels du Nord se mirent à travailler nuit et jour pour fournir l'armée fédérale du matériel de guerre qui lui manquait. On cite, par exemple, l'usine de Cold-Spring (New-York), qui fabriqua environ 3 000 canons en quatre ans.
Jefferson Davis, le président de la Confédération du Sud, ayant délivré des lettres de marque à des corsaires désireux de nuire au commerce du Nord, Lincoln prononça le blocus des ports du Sud. Le même jour, il fit appel à 42000 volontaires. Le général Lee, désigné par tous les républicains pour prendre le commandement des troupes fédérales, refusa cet honneur et passa dans le camp des séparatistes où il se distingua.
Scott établit son plan de campagne de la façon suivante. Il fallait en premier lieu sauver la capitale et, pour cela, garder sur le Potomac des forces suffisantes. Un corps d'armée devait chercher à s'emparer de Richmond qui était devenue la capitale des Sudistes. Par de sages mesures, il fallait éviter la sécession des trois derniers Etats de la frontière. Enfin, il était de toute importance d'enlever à l'ennemi les positions qu'il avait sur les bords du Mississipi, afin de l'empêcher d'arriver, par l'Ohio, au cœur de la Pennsylvanie.
Pour accomplir ce programme, il fallut du temps et des soldats. Les soldats ne manquèrent pas dans l'un et l'autre camp; c'étaient presque tous de jeunes citoyens; on les appelait, à cause delà couleur de leurs uniformes, les „ gars en gris " dans le Sud, et les „ gars en bleu " dans le Nord. Les gars en bleu chantaient en arrivant à leurs campements : „ Nous venons, père Abraham ! "
Le père Abraham, au sein de ces perturbations, conserva toujours son admirable sang-froid. Son courage et son adresse maintinrent l'union et le dévouement parmi ses collaborateurs. Et cependant la tâche n'était point facile. Au moment oiî le pays passait la rude veillée des armes, la discorde régnait au sein du cabinet.
Certains ministres proposaient de soumettre le différend à l'arbitrage des Européens. Lincoln déclara que les Américains devaient arranger leurs affaires eux-mêmes. Le général Scott pensait que, pour éviter toute effusion de sang, il fallait tout simplement reconnaître l'indépendance de la Confédération du Sud. Le président avait répondu par avance à ce dessein dans son discours inaugural.
Seward tenta de rendre Lincoln esclave de ses projets à lui, qui étaient audacieusement belliqueux. Il avait remis au président, dès les premiers jours d'avril, un mémoire où il accusait son chef de manquer de vues politiques, tant extérieures qu'intérieures ; il lui reprochait aussi des négligences qui équivalaient à des scandales. Il lui proposait enfin de le laisser seul maître de la situation.
Seward, dans le but de faire oublier à ses concitoyens leurs luttes présentes et de rejeter au deuxième ou troisième plan la question de l'esclavage proposait de lancer le pays dans une guerre internationale. En se basant sur la doctrine de Monroë, que certaines nations étrangères avaient oubliée, il voulait demander des explications à la Grande-Bretagne et à la Russie, envoyer des agents provocateurs au Canada, au Mexique et dans l'Amérique centrale pour exciter ces contrées contre l'Europe et enfin déclarer la guerre à la France et à l'Espagne . Il rédigea même une lettre qui
valait un ultimatum et qu'il projetait d'envoyer à l'ambassadeur des Etats-Unis à Londres.
Cette lettre n'eût pas manqué de déchaîner une guerre avec les Anglais; Lincoln la lut, l'annota, la corrigea et répondit à Seward de telle magistrale façon que le secrétaire d'Etat dut s'avouer vaincu. Il avait trouvé son maître et reconnut que le président était le meilleur parmi les membres du gouvernement. Dès lors, il le 'servit avec une généreuse loyauté.
Lincoln eut aussi la joie de voir revenir à lui son ancien adversaire, Stephen Douglas. Quand le major Anderson eut rendu le fort Sumter, Douglas vit que la guerre était inévitable et il sentit qu'il avait été l'un des mauvais esprits — si non le principal — qui l'avait amorcée. Il se mit alors au service de Lincoln. En avril, il vint annoncer au président que l'IUinois réclamait sa présence, ajoutant qu'il ne partirait pas, s'il pouvait être utile au gouvernement à Washington même. Lincoln le laissa libre de sa destinée mais lui fit comprendre qu'il devait obéir aux désirs de ses électeurs. Douglas partit. Ces deux hommes ne se revirent plus. Douglas prononça de nombreux discours en faveur du maintien de l'Union. „ C'est un devoir visà-vis de nous-mêmes, de nos enfants et de Dieu ", dit-il le 25 avril, à Springfield. Ce fut son dernier discours: il mourut le 3 juin à Chicago.
En mai, la scission fut complète entre les Etats ; une partie du Tennessee, l'Arkansas, la Caroline du Nord acceptèrent la Constitution du Sud appuyée ainsi par onze Etats. Le Tennessee oriental, la Virginie occidentale, le Maryland, le Kentucky et le Missouri demeurèrent attachés à l'Union ou du moins promirent de faire des efforts pour rester loyaux.
La nation était divisée contre elle-même. Les journaux du Sud traitaient „ d'affaires étrangères " les événements qui se passaient dans la Confédération du Nord.
Premières batailles '.
La prise du fort Sumter avait ouvert les hostilités. Sans s'attarder, les troupes du Sud, massées dans la Virginie, s'avancèrent vers le Nord pour chercher à s'emparer de Washington. Les fédéraux avaient, de leur côté, envahi la Virginie et élevé quelques ouvrages le long du Potomac. La capitale fut entourée d'une cinquantaine de forts pour la garde desquels il fallut un très grand nombre de soldats.
Le 3 mai, Lincoln avait appelé 42000 volontaires. Il renforça les cadres des armées de terre et de mer. On s'imaginait qu'avec ces forces on aurait tôt raison de la rébellion . Les Unionistes remportèrent, à la vérité, quelques petites victoires dans la Virginie. Mais, en juillet, Mac Dowell, chargé d'occuper, au sud de Washington, l'importante position stratégique de Manassas ou Bull Run, fut mis en déroute le 21 par Johnston et Beauregard. Son armée fut prise d'une terreur panique, abandonna 18 canons, 5000 fusils et perdit 4000 hommes. Les fuyards arrivèrent dans la capitale, éperdus et démoralisés. Il est vrai qu'un grand nombre de soldats manquaient d'enthousiasme ; plus d'un vivait dans les hôtels de Washington au lieu de suivre ses drapeaux, et, au lendemain de la défaite, ils n'eurent rien de plus pressé que d'arrêter leurs places à la gare pour fuir le théâtre de la guerre.
' Le plan de cet ouvrage n'est pas de raconter par le menu toutes les péripéties de cette longue guerre. Nous en résumerons les faits principaux en nous efTorc^ant de ne point perdre de vue la grande figure du président.
La bataille avait eu lieu un dimanche, dès l'aube. Lincoln était anxieux. Il assista cependant au culte public du matin. A trois heures, comme toutes sortes de rumeurs couraient au sujet de la bataille, il se rendit chez le général Scott qu'il trouva endormi. Le vieillard interrompit sa sieste pour communiquer au président sa confiance dans l'heureuse issue du combat. Puis il se rendormit. A ce moment, en effet, les nouvelles étaient encore bonnes ; mais le soir, le sort changea, et, à six heures, Seward vint annoncer à Lincoln que la bataille était perdue. Le président passa toute la nuit au ministère de la guerre, recevant les dépêches, prenant des notes, et, toujours calme, s'absorbant dans ses réflexions.
Aucun regret, aucun reproche n'agita ses lèvres. Il visita, en bon père, les soldats dans leurs campements.
Le lundi, Mac Dowell fut destitué et, sur l'avis de Scott, Mac Clellan prit le commandement de l'armée du Potomac. Mac Clellan était un habile ingénieur diplômé de West Point, qui avait fait la campagne du Mexique et assisté à la guerre de Crimée. Il avait pris sa retraite et occupait une haute fonction dans une compagnie de chemin de fer; nous l'avons vu aidant Douglas dans l'Illinois lors de sa campagne électorale. Démocrate dévoué à l'Union, il avait accepté au début de la guerre le commandement des troupes de l'Ohio et s'était signalé dans les montagnes de la Virginie, d'où il avait chassé les Confédérés. A l'âge de trente-six ans, il se trouvait investi du commandement de l'armée du Potomac, précédé déjà d'une grande renommée. On l'appelait le „ jeune Napoléon " et son portrait ornait maint foyer dans le nord de l'Union. Il avait la confiance du peuple, de Lincoln, du cabinet et des sénateurs.
Le Congrès, qui siégeait dès le 4 juillet, impressionné par la défaite de Bull Run et désireux de sauver l'Union, vota, le 4 août, la levée d'une armée de 500 000 hommes. Ce fut la tâche de Mac Clellan de discipliner une partie de ces recrues au fur et à mesure de leur arrivée à Washington. Et ce n'était pas une petite besogne. Jusque-là, on
n'avait eu aux Etats-Unis qu'une milice de quelque vingt mille hommes ; les troupes appelées exceptionnellement sous les armes ressemblaient à celles que Lincoln commanda pendant quelques semaines dans la guerre contre les Indiens.
Mac Clellan avait un autre idéal. Organisateur scrupuleux, il voulait former une armée digne de ce nom. Il commença par expulser, après examen, un grand nombre de soi-disant officiers, gens de bas étage, viveurs de clubs, aventuriers sans aveu ni capacités qui avaient obtenu des grades à la faveur de leurs relations politiques. Il lui fallut aussi former de toutes pièces des états-majors, institution qui n'existait pas encore dans ce peuple d'individualités qu'est l'Amérique. Il réorganisa tous les corps, surtout l'artillerie et la cavalerie. Pour instruire ses troupes, il choisit des officiers sérieux qui, en peu de temps, devaient préparer à la guerre des soldats jusqu'alors ignorant tout de la vie militaire. Il s'inquiéta aussi des ravitaillements et fit des merveilles ; en plus d'une expédition le long des côtes découpées de l'Atlantique, des navires suivaient les troupes, dans les estuaires des rivières, et débarquaient au moment voulu toutes les provisions et le matériel nécessaires, voire des locomotives et des rails. Les troupes du génie furent admirablement dressées ; des topographes militaires lancés en éclaireurs iaisaient le relevé du terrain, photographiaient leurs croquis, et ces photographies servaient de cartes aux officiers et aux états-majors. Le service des ambulances ne fut pas non plus négligé ; au soir même des combats, les blessés étaient secourus, conduits à bord de bateaux confortables et amenés dans les hôpitaux des villes du Nord.
A côté de l'organisation de son armée du Potomac, bien qu'il n'eût pas encore officiellement remplacé Scott à la direction de toutes les armées de l'Union, Mac Clellan s'occupa à dresser un plan général de toutes les opérations estimées nécessaires pour vaincre la rébellion. Ses
hautes compétences lui permettaient d'envisager toute la question et de concevoir des projets très pratiques.
Mac Clellan était un homme prudent. Il ne voulait rien hasarder et, pour être plus sûr de réussir, réclamait toujours de nouveaux soldats. A peine installé dans ses fonctions, il avait écrit cette phrase dans un rapport à Lincoln : „ Il faut que notre action soit prompte et irrésistible ". Malheureusement, il ne se pressa jamais. Il lui fallait certainement le temps de former son armée, mais cela dura trop.
On disait de cette armée qu'elle vivait dans les retranchements et qu'elle en creusait sans cesse de nouveaux, que ses soldats passaient leur temps à polir les boutons de leurs uniformes et à courtiser les dames de Washington qui venaient, en curieuses spectatrices, assister à leurs travaux. On faisait très souvent des revues et des parades ; la troupe, bien logée, bien vêtue, mangeait bien et ne s'ennuyait pas. On raillait Mac Clellan en répétant partout, comme une scie : ,, Tout est tranquille sur le Potomac ! "
Le général ne s'inquiétait guère de ces critiques et continuait à dresser ses soldats. Ainsi, l'automne arriva. Le 21 octobre, 2000 fédéraux, sous le général Stone, se laissèrent battre honteusement à Ball's Bluff, en amont de Washington, sur le Potomac. A peine 600 soldats échappèrent à la noyade ou à la fusillade, parce que leur chef n'-avait pas pris la plus élémentaire des précautions. Ce fut un scandale. Le colonel Baker, sénateur de l'Orégon et ami du président, y trouva la mort.
Après Ball's Bluff, Lincoln sentit que, dépourvu de toute connaissance militaire au milieu de ses généraux et de ses ministres, il ne réussirait pas à maintenir son autorité et à sauvegarder l'exécution de ses projets; c'est pourquoi il se mit à étudier la stratégie. Il avait plus de cinquante ans, mais il s'acharna dans cette étude avec autant d'entrain que dans sa jeunesse. Comme alors, il y passa ses nuits et n'abandonna point ses livres avant d'en avoir acquis sûre-
ment toute la matière, tellement que les généraux furent surpris de le voir si bien renseigné.
Mac Clellan fut, au i«'' novembre, élevé au grade de général en chef de toutes les armées des Etats-Unis. Cet honneur lui donna une très -haute opinion de ses qualités. Dès ce moment il se crut son seul maître. Il avait sans doute ses raisons militaires pour agir de la sorte, mais, dans cette guerre, il y avait plus que de la stratégie : le programme des républicains était en jeu. Mac Clellan avec tous les démocrates du Nord, prétendait qu'on ne devait se battre que pour le maintien de l'Union; il ne voulait pas entendre parler de la question de l'esclavage. Cela contentait les Etats de la frontière, le Delaware, le Maryland, le Kentucky, le Missouri et les loyalistes du Tennessee et" de la Virginie ; de plus, la célébrité dont jouissait le généralissime donnait du poids à ses opinions et remettait en bonne posture le parti démocratique qui n'avait pas perdu tout espoir de reconquérir le pouvoir.
Ces ambitions politiques et cette façon de comprendre la guerre ne plaisaient point aux républicains. Ils essayèrent de déjouer ces projets et intriguèrent activement à Washington pour contrarier san^s cesse le commandant en chef; ils réclamaient, par la presse et par la voie du ministère, où ils étaient les maîtres, une action plus directe de la „ splendide armée " du Potomac.
D'autre part, le camp de Mac Clellan devenait le rendezvous des réactionnaires cherchant à embarrasser le gouvernement. Quand le général démocrate avait élaboré son plan de campagne, Washington le modifiait profondément, s'opposait à certains projets et donnait des ordres que Mac Clellan ne voulait pas suivre. Ces conflits constituèrent une petite guerre dans la grande; ils affaiblissaient l'influence des fédéraux chez eux tout d'abord et dans le Sud aussi, qui entretenait dans la capitale une nuée d'espions fort adroits.
Au sein de cette tourmente d'ambitions, la tâche de Lincoln n'était point facile. Il caressait toujours son rêve repu-
blicain : l'abolition, mais sa prudence lui défendait d'agir trop rapidement; en voulant précipiter les événements, il eût probablement tout compromis. Il fut ainsi obligé de blâmer le général Fremont qui, après un succès dans l'Ouest, avait fait une proclamation dure aux esclavagistes et favorable aux nègres qu'il libérait. Cet acte allait mécontenter les Etats de la frontière, lorsque Lincoln se hâta d'en atténuer la portée. Ainsi, toujours, sa constante modérationlui conserva l'appui de ces Etats. On lui reprochait son obstination à vouloir sauver le Kentucky et on lui disait qu'en le faisant, il perdait son âme de républicain. Il répondait qu'en perdant le Kentucky, il perdait le tout, car cet état, s'il devenait hostile, entraînerait tous les autres, et c'était ajouter trois millions d'habitants à la Confédération du Sud et priver l'Union de trois cent mille combattants. Durant tout l'hiver, pendant que l'armée du Potomac Etait confortablement cantonnée dans ses quartiers, faisant des reconnaissances et se perfectionnant toujours, Lincoln conserva à Mac Clellan sa confiance intacte. Il blâmait sa lenteur, mais il ne perdait pas'patience.
Cela n'empêcha point Lincoln d'énoncer parfois ses opinions républicaines. 11 disait de Mac Clellan que c'était un grand ingénieur ayant un talent spécial pour les machines immobiles !
L'entretien des troupes sur pied de guerre coûtait deux millions de dollars par jour et elles ne remportaient aucune victoire décisive. Le ministre du Trésor était au bout de ses ressources; il allait utiliser le papier-monnaie après avoir à plus d'une reprise élevé les droits et les impôts.
Le blocus des ports du Sud, rendu effectif par un certain nombre de victoires des flottilles et des contingents envoyés sur les côtes de la Caroline, de la Floride et du Golfe, priva l'Europe du coton nécessaire à la marche de ses manufactures qui durent se fermer, jetant ainsi dans la misère des milliers de famille et mécontentant tous les gouvernements.
De plus, les Anglais, les Français et les Espagnols
avaient envahi le Mexique et se proposaient de reconnaître l'indépendance de la Confédération du Sud. On craignait même que ces puissances ne s'immisçassent dans ce conflit purement national. Jefferson Davis, le président des rebelles, s'efforça de mériter la bienveillance des étrangers. Il avait envoyé deux commissaires en Europe, à bord du Trcnt, navire anglais. Un vaisseau unioniste le captura le 8 novembre en haute mer et l'amena à Boston. Cette prise combla d'aise les républicains, le cabinet et le congrès, tandis que le lion britannique montra les dents; Saint-James envoya un ultimatum et concentra des troupes à la frontière du Canada. Mais la reine Victoria, toujours amie de la paix, s'efforça, avec le prince consort, d'apaiser le différend et elle y parvint, grâce à la prudence et au sang-froid de Lincoln. Au milieu de la guerre civile, le président réussit à épargner à son pays une guerre internationale.
Lincoln eut encore la tâche de réprimer l'anarchie qui régnait dans le Missouri : le gouverneur inféodé aux esclavagistes fut déposé et remplacé par un magistrat favorable à l'Union et bien vu de la population.
Les troupes fédérales, sous la direction de Halleck, avaient eu dans l'ouest plus de succès que celles du Potomac. Elles s'étaient avancées victorieuses jusqu'à Memphis, sur le Mississipi ; Grant avait pris le fort Donelson et quinze mille prisonniers. Pendant l'hiver, une escadre du Nord avait pris Port-Royal, une excellente place sur les côtes de la Caroline; l'île de Roanoke, dans le goulet de Hatteras, fut aussi reconquise; la Floride n'était plus la maîtresse de ses principales places fortes ; enfin, Farragut s'empara des bouches du Mississipi, entra à la Nouvelle- Orléans et, en passant à travers les lignes de Vicksbourg demeuré aux mains des Sudistes, vint rejoindre Grant à Memphis. Ainsi, sauf Vicksbourg et Port Hudson, le Grand fleuve, le Père des Eaux, roulait de nouveau ses eaux libres de sa source à l'Océan.
Loin des milieux politiques et de leurs marchandages, les généraux unionistes faisaient leur devoir et inscrivaient
des victoires sur le drapeau étoile. Ils contribuaient puissamment à consolider le loyalisme des citoyens de l'Ouest.
Le général Grant, inconnu à la veille de la guerre, devint très vite un homme populaire, parce qu'il était plus modeste que Mac Clellan et qu'il ne s'occupait pas de politique. Mais il avait un défaut : il buvait. Au lendemain de la victoire remportée au fort Donelson, une députation d'une société de tempérance de l'Illinois venait demander au général Halleck la révocation de Grant, parce qu'il n'était pas prudent de confier à un ivrogne le salut de la patrie et la responsabilité de tant de vies précieuses. Halleck répondit en affichant, devant l'hôtel où il logeait, à côté de la nouvelle de la victoire l'avis suivant : „ Puisque les gens buvant des spiritueux font de si belles choses, je mettrai au violon toute personne trouvée en état de sobriété ! "
Le brave Halleck exagérait sans doute et les gens sensés ne durent pas l'approuxer. Les abstinents, ainsi éconduits, se rendirent à Washington où ils arrivèrent en même temps que la nouvelle d'une autre victoire de Grant. Ils furent reçus par Lincoln qui écouta leurs plaintes et leur dit:
— Ce que vous me racontez là est grave. Mais pouvezvous me dire quelle espèce de whisky boit habituellement le général Grant?
— Non, monsieur le président, nos renseignements ne vont pas jusque-là.
— C'est dommage, messieurs, car j'aurais envoyé un tonneau du même à tous nos autres généraux !
Il est certain, ici aussi, que Lincoln ne parlait pas sérieusement et qu'il employait une de ses façons de paraboles, un de ces bons mots, non pour faire rire, mais pour faire comprendre qu'un défaut n'exclut pas la vaillance et qu'il eût 'préféré savoir que Mac Clellan et Mac Dowell et Stone et d'autres s'enivraient parfois mais remportaient des victoires.
Remarquons, en passant, que ces faits ne peuvent pas autoriser les détracteurs de la tempérance à croire que l'ai-
cool donne au soldat ce „ diable au corps " qui lui fait gagner des victoires. Ulysse Grant lui-même serait encore là pour les détromper.
Le colonel Lecomte rapporte que le commodore Foote, vétéran des mers, brave et pieux, alla féliciter le général Grant et lui prédit de hautes destinées ; il le supplia, au nom de sa gloire et de son pays, de faire taire ses ennemis en renonçant à la boisson. Grant, très ému, tendit la main au commodore, la lui serra avec effusion et, dès ce moment, il fut sobre... et gagna encore de plus belles victoires.
Peu après le nouvel-an 1862, Lincoln eut sa première crise partielle de cabinet. Cameron, ministre de la guerre, reconnu incapable, dut se retirer le 20 janvier. Il fut chargé de représenter son pays en Russie et on le remplaça par Stanton, le bouillant démocrate, l'orateur redouté, qui, dans un débat judiciaire à Cincinnati, s'était moqué de Lincoln et spécialement de son chapeau. Dès le début de la guerre, il n'avait cessé de critiquer les actes du gouvernement. Selon lui, Lincoln était un pitoyable imbécile, un clown rusé, un parfait gorille et son administration hésisante menait le pays à la banqueroute!
C'est un homme semblable que Lincoln s'associa, le sachant capable; de plus, connaissant bien le cœur humain, il était sûr que tant de fougue, chez Stanton, serait mise abondamment au service de la patrie et que la lutte avec les difficultés ne tarderait pas à l'assagir. En effet, Stanton, comme maint socialiste moderne arrivé au pouvoir, modéra son allure, et Lincoln n'eut pas trop de peine à dompter et à diriger cette bouillante énergie.
Cependant, Stanton tint à faire savoir qu'il était ministre et qu'il avait déjà fait partie du gouvernement sous Buchanan. Il fit beaucoup parler de lui; il lança des ordres et des contre-ordres ; il discuta les plans de Mac Clellan; il modifia la composition de ses troupes; il lui enleva une partie de son autorité et lui donna des conseillers dont l'avis devait être pris dans chaque grande occasion. Mac Clellan ne voulut point abondonner ses idées et il s'en suivit une fasti-
dieuse polémique entre son camp et Washington. Les rela. tions se tendirent tant que le général ne se gênait pas d'appeler Lincoln, Stanton et les autres des „ chiens perfides ".
Le 27 janvier, Lincoln promulgua son premier ordre de guerre. Il exigeait que toutes les troupes de terre et de mer se missent en mouvement contre les forces ennemies, à la date du 22 février — qui est l'anniversaire de la naissance de Georges Washington. Quatre jours plus tard, il ordonnait à l'armée du Potomac d'assurer la défense de la capitale et, avec les hommes disponibles, d'occuper Manassas et de marcher directement sur Richmond.
Des militaires ont écrit que pareilles injonctions étaient du charlatanisme politique ! Après l'inaction de six mois de l'armée du Potomac, le gouvernement pouvait espérer une énergique reprise des hostilités, et il n'était pas trop mal inspiré en choisissant la date du 22 février, journée patriotique qui rappelait au peuple le grand homme devenu le „ Père de la Patrie". C'était placer sous un auguste patronage les nouveaux débuts de la campagne.
Les braves de l'Ouest n'attendirent pas l'aube du 22 février pour reprendre l'offensive, mais Mac Clellan trouva bon de discuter les ordres reçus. Le 22 février, il n'avait pas encore quitté ses quartiers d'hiver. Le 28, il réunit ses divisionnaires en conseil de guerre; le 9 mars, on apprit que les Confédérés avaient évacué leurs positions de Manassas ; avisés par leurs espions de Washington de l'offensive projetée par Mac Clellan, ils ne s'étaient pas sentis assez forts pour l'attendre.
Une partie de l'armée vint occuper Manassas et le reste fut embarqué à destination de la presqu'île d'York et de la James River; Mac Clellan se proposait d'entrer à Richmond du côté de la mer.
Mais les Confédérés veillaient aussi sur leur capitale. Leur arsenal de Norfolk, au sud de l'embouchure de la James River, avait équipé des navires prêts à faire la chasse aux flottilles du Nord.
Le jour où ils avaient abandonné leurs retranchements
de Manassas, les Sudistes exécutèrent sur la James River une manœuvre qui jeta l'épouvante dans le Nord tout entier. Nous avons dit qu'au début de la guerre, le Commodore de l'arsenal de Norfolk, pris de peur, avait coulé la plupart de ses navires. L'un d'eux était la frégate à hélice le Merrimac] les Confédérés la renflouèrent; ils en recouvrirent les flancs d'une cuirasse en fer légèrement inclinée pour faire ricocher la mitraille ; l'avant était muni d'un éperon ; c'était une machine très lourde, mais bien armée. Elle sortit de son port le 8 mars et se dirigea vers l'entrée de James River où stationnaient deux frégates à voile des Unionistes. Le Merrimac enfonça son éperon dans l'une d'elles; l'éperon se brisa mais la frégate coula; l'autre, harcelée par la mitraille, alla s'échouer sur le rivage et brûla.
Le Merrimac n'avait nullement souffert de la canonnade ennemie et s'apprêtait à faire plus de mal, lorsque, le 9 mars au matin, il vit arriver un plus grand nombre de navires républicains et, parmi eux, une machine d'un genre nouveau. C'était le fameux Monitor, un bateau assez court, ressemblant à un radeau avec son pont blindé rasant l'eau; au milieu du pont s'élevait une tourelle en fer pouvant tourner sur elle-même et munie de canons. Il était très agile et manœuvrait avec une aisance merveilleuse. Le Monitor avait été construit par l'ingénieur John Ericsson : Lincoln, à qui les plans avait été soumis, avait approuvé et encouragé l'entreprise ; quand il avait appris les méfaits du Merrimac, son espoir se fonda sur le Monitor.
Ce dernier était arrivé à temps dans la James River. Sitôt aperçu, il fut entouré par le Merrimac etsonescorte. Ils s'approchèrent à quelques mètres l'un de l'autre et s'envoyèrent une bordée de boulets qui ne laissèrent que d'insignifiantes traces sur leurs cuirasses. Alors, le Merrimac crut venir à bout de son ennemi en jetant sa lourde masse par son travers; peine inutile: le Monitor échappait à ses coups avec une dextérité féline ; ils exécutèrent une ronde enragée, le navire d'Ericsson tournant à l'intérieur du cercle; la lutte dura plusieurs heures ; de temps en temps, dans
les moments propices, des boulets volaient de l'un à l'autre- A la fin, le Merrimac atteint abandonna le combat et se réfugia dans son port de Norfolk. Le Monitor était vainqueur et la James River demeurait ouverte à la flottille fédérale.
Ce fut la première victoire de la tourelle blindée et du navire entièrement cuirassé. Dès ce moment, éclairées par cette expérience, toutes les nations civilisées songèrent aux cuirassés modernes; ce fut la mort des escadres de bois. Aux Etats-Unis, la reconnaissance la plus vive fut assurée à Lincoln qui avait deviné la valeur du Monitor.
Ce dernier avait en somme ouvert la route de Richmond. Mac Clellan essaya de s'y aventurer. Au lieu d'y tendre par la voie la plus courte et recommandée par Lincoln, c'est-à-dire par Manassas et Frederiksbourg, il s'en alla en mars dans la presqu'île d'York, sur la rive gauche de la James River, et il y guerroya trois mois, gagnant et perdant dans les rencontres de Williamsbourg, des Sept Pins, de Gaine's Mill, de Fair Oaks, de Malverne Hill. Les derniers combats avaient duré sept jours; vers la fin de juin, Mac Clellan s'était approché de sept milles de Richmond où le gouvernement de Jefiferson Davis avait déjà fait ses préparatifs de départ; mais le général ne poursuivit pas sa marche en avant : il recula et regagna le front de Washington, décevant ainsi tous les espoirs du Nord.
A ce moment, Lincoln était seul à croire à la valeur de Mac Clellan; cependant lorsque, le 8 juillet, le président se rendit au quartier-général de son armée, sa confiance fut ébranlée. Le gouvernement enleva à cet officier une partie de son commandemant et nomma Halleck général en chef..
Le i^"" juillet, le président avait appelé 3ooooo hommes sous les armes, puis, le 4 août, il ordonna encore la levée d'un nombre égal de soldats. Cela n'empêcha pas le général Pope de se faire battre à Bull Run. Ce fut la deuxième défaite unioniste à cet endroit.
Les Confédérés — qui n'avaient jamais été si nombreux que Mac Clellan l'avait cru ou voulu croire dans le but
d'expliquer ses retraites et d'appuyer ses demandes continuelles de renfort — les Confédérés se sentirent enhardis et le général Lee reçut l'ordre de franchir le Potomac et d'envahir le Maryland et la Pennsylvanie. MacClellan s'opposa à sa marche et le battit les i6 et 17 septembre à Antietam, mais il ne sut pas profiter de sa victoire et laissa l'ennemi se retirer sans l'inquiéter. Lincoln insista pourtant auprès de Mac Clellan pour qu'il poursuivît les Confédérés ; il vint même chez lui ; ce fut en vain ; les semaines passèrent sans aucun résultat. A bout de patience et ne pouvant plus résister aux injonctions et à l'opinion de la nation, Abraham Lincoln envoya, dans la nuit du 7 au 8 novembre, l'ordre qui révoquait Mac Clellan.
L'émancipateur.
Dès ce moment et jusqu'au jour où le général Grant mit au service de l'armée tout entière sa généreuse bravoure et ses fortes capacité militaires, Lincoln devint lui-même son général en chef et Halleck ne fut guère que son chef d'étatmajor.
C'est en Dieu que Abraham Lincoln puisait toute sa force et toute sa confiance. Pendant l'été, le pays avait traversé de sombres journées et connu le désespoir. Jamais le président ne se sentit ébranlé ; au contraire, sa foi en la réussite finale grandissait avec le poids de sa responsabilité et l'angoisse de ses concitoyens. La prière et les sérieuses méditations ont seules trempé l'acier de son énergie. Il disait : „ Je suis souvent tombé à genoux devant Dieu, étant souverainement convaincu que lui seul pouvait me conduire et me soutenir ". Il savait que cette parole était certaine : „ A qui irions-nous qu'à toi. Seigneur, car tu as les paroles de la vie ? "
Il était harcelé par des quémandeurs de toutes sortes qui venaient lui conter leurs soucis, leurs espoirs et lui proposaient les projets les plus variés pour en finir rapidement avec la guerre. Après une défaite, il recevait les plaintes angoissées de ceux et de celles qui pleuraient les soldats morts pour la patrie ; on le priait de rappeler des généraux jugés incapables et de modifier telle partie du plan de campagne. Ainsi harassé, sans cesse invité à se départir de sa ligne de conduite, il lui arrivait parfois d'envier le sort des citoyens tranquilles. „ Je voudrais être à la place des soldats morts qui dorment dans les cimetières ! " disait-il.
l'émancipateur i6i
Un soir, il reçut de mauvaises nouvelles de l'armée. Il ne dormit pas de toute la nuit, ne mangea pas, et, le matin, pâle et lassé, s'écria : „ Je changerais volontiers mon sort contre celui des soldats qui se reposent sur la terre dans l'armée du Potomac ".
Après une autre défaite, il soupira : „ Si un homme souffre plus que moi, je le plains ". Personne ne pouvait mesurer l'étendue des angoisses qu'il endurait. Lorsqu'il était assez calme pour dormir, il ne cessait de gémir pendant son sommeil. Dans les jours les plus lugubres de l'hiver 1862-63, sentant l'immensité de sa tâche et doutant de ses forces, il disait : „ Quelle que soit l'issue de la guerre, j' ai l'impression que je n'y survivrai pas longtemps ". Et, à M"^'^ Beecher-Stowe il faisait part du même sentiment : „ Jamais je ne vivrai assez pour voir la paix : cette guerre me tue ".
Néanmoins, après ces moments d'inévitable dépression qu'il ne pouvait surmonter parce que son cœur était trop accessible aux douleurs de l'humanité, il redevenait vaillant. „ Notre cause est juste, disait-il ; c'est celle de la liberté. C'est aussi la cause de Dieu, et nous sommes certains qu'elle triomphera ".
Il arriva même que certains sénateurs et représentants, au nom d'un grand nombre de ses concitoyens du Nord, vinrent l'inviter à'renoncer à la présidence, ne le tenant plus pour capable de sauver l'Union. Il savait leur répondre de façon si habile et si pleine de bonhomie que les mécontents le quittaient avec une confiance renouvelée. Il leur disait : „ Supposez que vous ayez remis toute votre fortune à un danseur de cordes qui se proposerait de transporter votre or au Canada par-dessus le Niagara. Quand il serait au milieu de la cataracte, troublé par le tourbillon des eaux, veillant à garder son équilibre, est-ce que vous, qui tiendriez un des bouts du câble, vous lui donneriez des conseils sur la meilleure façon de marcher? Non, vous tiendriez ferme, sans dire un mot, sans bouger, sachant bien que le danseur connaît son métier et que vos paroles le troubleraient plutôt. Eh bien, laissez-moi agir ! "
A ces messieurs qui venaient discuter de choses si sérieuses, il ne pouvait s'empêcher de raconter une histoire ou de dire quelque parole malicieuse. Elles abondent, même en ces temps de désarroi national. Quand on essayait de lui faire la leçon, il répondait : „ Si je ne pouvais pas raconter une histoire, je mourrais ! " C'était sa façon d'oublier ses angoisses pendant un court instant, et cet oubli n'était que relatif, puisque ses récits, même les plus joyeux, lui servaient à se faire mieux comprendre en précisant sa pensée.
Un jour, en septembre 1862, des pasteurs de Chicago lui demandèrent une audience à la Maison-Blanche et le supplièrent de ne point tarder à promulger une proclamation d'émancipation. Il les écouta, puis il leur déclara : „ Mais, messieurs, si je n'ai pas le pouvoir de faire respecter la Constitution dans les Etats du Sud, comment voulez-vous que je puisse leur imposer une proclamation venant de moi seul ? Je suis aussi impuissant en cette occurrence qu'une bulle du pape contre une comète ! " Il croyait avoir convaincu ses auditeurs qui se retiraient déjà, lorsque l'un d'eux se retourna et, d'une voix autoritaire, chercha à émouvoir la conscience d'Abraham : „ Ce que vous nous avez dit, M. le président, déclama le pasteur, m'engage à vous annoncer que j'ai reçu pour vous un message de notre Divin Maître qui vous commande de briser les liens de la servitude et de donner la liberté à tous les esclaves „. Lincoln répliqua tout aussitôt: „ C'est possible. J'ai étudié cette question jour et nuit, des semaines et des mois; mais si c'est un message, comme vous l'affirmez, de votre Divin Maître, n'est-il pas bizarre qu'il ait choisi, pour me le faire savoir, la route détournée qui passe par la cité perverse qu'est Chicago ? "
Lincoln avait bien dit : la question de l'abolition occupait son esprit jour et nuit depuis longtemps. A la vérité, il s'en inquiétait dès sa jennesse. D autres que lui, si vivement désireux de liberté pour tojs, eussent aboli l'esclavage dès qu'ils en auraient eu le pouvoir. Mais il était pru-
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dent; il était conscient de ses devoirs et de ses droits; en émancipant les noirs dès son entré? à la Maison-Blanche, il eût violé son serment, car, comme président, il ne pouvait pas s'immiscer dans les affaires des Etats; il avait promis de défendre le gouvernement et ses lois.
Ses amis polidqnes et tous ses concitoyens qui le pressaient de détruire l'abominable institution, semblent avoir méconnu la gravité et la délicatesse des responsabilités qui pesaient sur les épaules du président ; ils n'avaient certainement pas sa patience et son souci de gouverner le pays avec le scrupule d'un homme intègre ; ils avaient encore la mentalité des derniers présidents qui ne reculaient pas devant les injustices et qui les commettaient sans honte. En résistant à toutes les pressions des foules, Lincoln a montré un courage égal à sa sagesse.
Il considérait et pesait chaque événement de la guerre, attendant que l'un d'eux lui donnât le signal de l'action. Il disait, pour expliquer parfaitement ses intentions : „ Mon devoir essentiel est de sauver l'Union et non point de conserver ou de détruire l'esclavage. Si je pouvais maintenir l'Union sans libérer un seul esclave, je le ferais, — et si je pouvais la protéger en délivrant tous les esclaves, je le ferais, — et si je pouvais la garder intacte en émancipant quelques esclaves et en laissant les autres dans la servitude, je le ferais aussi. En agissant avec l'esclavage et les hommes de couleur comme je l'ai fait jusqu'ici, j'ai la certitude que je concours à sauver l'Union. "
Dès le début des hostilités, les Confédérés avaient utilisé les nègres comme manœuvres, terrassiers, gens à tout faire ; d'autres nègres, demeurés dans les plantations, soignaient les récoltes et nourrissaient ainsi l'armée de leurs maîtres. Mais ces ouvriers noirs n'ignoraient pas le but de la guerre et leurs regards étaient tournés vers le Nord, vers cet homme qu'ils appelaient „ Linkum ". Quand ils pouvaient tromper la surveillance de leurs tyrans, ils traversaient les lignes et se rendaient en foule dans les camps des Fédéraux.
Que fallait-il faire de ces transfuges ? Quand leurs maîtres venaient les réclamer, certains généraux les leur rendaient ; d'autres les libéraient. En les renvoyant à la servitude, les Fédéraux mécontentaient le Nord et l'Europe : en les émancipant ils froissaient les sentiments lo\^alistes des Etats de la frontière. Quelle était la meilleure solution ? Ni l'une ni l'autre. Le général Butler trouva un moyen terme en considérant ces nègres comme de la contrebande de guerre; ce n'était pas des soldats, mais des... gens de somme, assimilables à des outils ou à des machines. Comme tels, on les retenait dans le camp ; ils devenaient cuisiniers, guides, manœuvres, charretiers ; ils n'étaient pas libres selon la loi, mais il s'établit très tôt un courant de sympathie entre eux et les soldats fédéraux. Ces pauvres noirs, désireux de faire triompher leur cause — sans se soucier peut-être beaucoup de l'Union — furent les zélés collaborateurs des blancs, et l'idée vint bientôt à l'esprit de ces derniers que les hommes de couleur deviendraient d'excellents soldats.
Les événements s'étaient chargés de faire mûrir cette idée. En juin 1862, pendant que Mac Clellan se faisait vaincre et battait en retraite devant Richmond, pendant que, tous les jours durant une semaine, les nouvelles des défaites parvenaient à Washington, Lincoln sentit s'effondrer l'autorité de l'Union : les étoiles du drapeau s'avançaient à leur déclin. Il fallait changer la tactique, prendre les suprêmes résolutions, jouer le dernier atout. Non plus comme président, mais comme commandant en chef des troupes de terre et de mer, Abraham Lincoln comprit que le moment était venu de libérer les esclaves pour sauver l'Union. Il en avait le devoir. Pour renforcer l'armée fédérale, il fallait y incorporer les nègres et, pour qu'ils devinssent soldats, ils devaient être libres. Vraiment, il était juste que les noirs, pour qui l'on faisait la guerre, se dévouassent en faveur du pays qui allait devenir leur patrie. D'autre part, Lincoln se disait que les Sudistes avaient pris les armes pour perpétuer en Amérique la traite et l'esclavage :