‹ Un grand Américain, Abraham LincolnChapitre 16 sur 21 · L ÉMANCIPATEUR · texte numérisé non relu

L ÉMANCIPATEUR

s'ils perdaient, l'esclavage et la traite devaient disparaître. Il fallait frapper un grand coup.

Pendant les batailles des Sept jours, à la fin de juin, Lincoln se réfugia, dans ses moments de loisir, au bureau du télégraphe du département de la guerre ; il y était tranquille et c'est là qu'il écrivit sa proclamation d'abolition ; il n'avait consulté personne et ne compta que sur lui. Il écrivait peu à la fois, deux ou trois lignes, réfléchissant beaucoup, puis revenant le jour suivant.

Un mois après, il convoqua le cabinet pour lui faire part de son projet. Ce dernier fut accueilli de façons fort diverses. Chase s'opposait à l'enrôlement des nègres; Blair craignait que cette mesure n'affaiblît le gouvenement aux prochaines élections. Seward approuvait, mais il ne voulait pas que cette proclamation pût être considérée comme un cri de mort, un chant du cygne d'une administration aux abois ; il fallait appuyer cette grande action par une victoire des armes fédérales. Lincoln abonda dans les vues de son premier ministre et il attendit.

Le 17 septembre, le télégraphe apporta la nouvelle d'une bataille gagnée à Antietam. Lincoln avait fait à Dieu le vœu qu'il rendrait libres les esclaves après la prochaine victoire de l'Union. Il tint sa promesse. La sanglante bataille eut lieu un mercredi; le président compléta sa proclamation et réunit ses ministres le samedi.

Au début de la séance, il ouvrit un livre de l'humoriste Artemus Ward et en lut deux chapitres, pages très gaies, qui hrent rire le lecteur et quelques-uns des ministres. Stanton se fâcha, estimant qu'il était inconvenant de préluder par une explosion de rire à un acte aussi important- Lincoln s'expliqua: „ Ecrasé jour et nuit par l'énormité de ma tâche, je suis forcé de m'égayer; si je ne pouvais pas rire, je mourrais. Il me semble que vous avez besoin de ce remède aussi bien que moi ! "

L'acte fut rendu public le lundi 22 septembre 1862. La proclamation présidentielle annonçait que le gouvernement se proposait de demander au Congrès d'indemniser

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les Etats loyaux qui renonceraient immédiatement ou graduellement à l'abolition. Un message avait fixé comme dernier terme le i'^'' janvier 1900 ; les Etats eussent été libres de décider que dans l'une de ces trente-huit années, il n'y aurait plus d'esclaves chez eux. Pour cela il fallait que la Sécession prit fin avant le i'^'' janvier 1863 sinon les Etats qui seraient encore en rébellion à ce moment n'auraient aucun droit à l'indemnité proposée; de plus, à ce i^'" janvier i863, tous leurs esclaves seraient déclarés libres à perpétuité. Les noirs qui se réfiigieraient à l'ombre du drapeau fédéral, soit dans les armées de terre, soit sur les navires, y seraient bien accueillis.

Loin de se rendre à cette pacifique invitation, les Confédérés répondirent par la violence. Ils décrétèrent que ' tout officier blanc commandant des soldats de couleur serait fusillé et que tous les nègres faits prisonniers seraient massacrés. Ils mirent en outre à prix la tête du général Butler, considéré comme le plus grand danger national.

Lincoln n'avait nourri aucune illusion au sujet de sa proclamation, mais il savait que le temps achèverait son œuvre. Il savait aussi que les nègres en leur état présent ne pouvaient pas être les égaux des blancs; il comptait qu'il faudrait du temps pour les éduquer, pour les instruire et que l'on ne pourrait accorder les droits civiques qu'à ceux qui auraient combattu pour leur liberté ou qui seraient vraiment intelligents. Il entendait que la paix fût conclue pour que le gouvernement s'occupât du développement moral et matériel de ces nouveaux citoyens.

Il ne cessa cependant point de songer à cette nouvelle tâche. Il avait réussi, le 16 avril de cette même année, à faire adopter par le Congrès une loi qui émancipait les 3 000 esclaves du district fédéral de la Colombie. Il n'avait fait que reprendre le projet déposé à la Chambre douze ans auparavant. En même temps, il' avait proscrit l'esclavage de tous les territoires et essayé d'en faire autant dans les Etats neutres; le Delaware, qui n'avait que 1798 esclaves, fut choisi comme terrain d'expérience; l'Union

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offrait de payer 400 dollars par nègre : les représentants avait accepté la proposition, mais les sénateurs la repoussèrent.

A qui reprochait à Lincoln sa façon un peu radicale de supprimer l'esclavage, il répondait: „ On coupe une jambe pour sauver le corps, mais, ordinairement, on ne donne jamais sa vie pour sauver une jambe. "

Toutefois, ce sacrifice qu'il réclamait de ses concitoyens, il ne l'attendait pas d'un jour à l'autre. Il caractérisait la situation par la comparaison suivante : „ Nous ressemblons à des baleiniers en chasse depuis longtemps ; nous avons enfin lancé le harpon dans le corps du monstre, mais nous devons attendre, suivre ses mouvements et veiller qu'il ne nous envoie pas tous dans l'éternité d'un coup de sa queue. "

Pendant les cent jours qui s'écoulèrent entre la promulgation du 22 septembre et son entrée en vigueur, les armées continuèrent la campagne. Le i3 décembre, les Fédérés furent battus à Fredericksbourg, tandis que Grant remportait quelques avantages dans le Tennessee occidental et dans la vallée du Mississipi, et que Banks s'emparait de Bâton Rouge, la capitale de la Louisiane.

Le premier janvier i863 arriva. Aucun Etat rebelle n'ayant manifesté son intention de reprendre sa place au sein de l'Union, l'acte d'émancipation allait déployer toutes ses conséquences.

C'est la coutume aux Etats-Unis, que, le matin de l'an, le président reçoive à la Maison-Blanche ses concitoyens venus nombreux pour le saluer. A tous, il serre la main.

Le dernier visiteur sortit à midi, et tout aussitôt Sevvard se présenta pour demander à Lincoln d'apposer sa signature au bas de la proclamation d'émancipation. Abraham prit sa plume, la plongea dans l'encrier, fit le geste d'écrire, s'assit, puis il se ravisa; il recommença une seconde fois puis posa sa plume et, se tournant vers son ministre, il lui dit : „ Toute la matinée, j'ai donné des poignées de main, et mon bras droit est à demi paralysé. Si mon nom doit pas-

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ser à la postérité, c'est par cet acte, par cette signature où je mets toute mon âme. Si ma main tremble en signant la proclamation, tous ceux qui examineront ce document diront: „ Il a hésité. "

Il reprit sa plume et, avec lenteur et fermeté, il écrivit Abraham Lincoln. Alors il sourit et s'écria : „ C'est fait " .

Ce trait de plume offrait la liberté à plus de trois millions de nègres et ajoutait à l'armée fédérale cent cinquante mille soldats de couleur. De plus, il poussait, quelque mois plus tard, Jefterson Davis à admettre aussi les noirs dans l'armée du Sud et, comme au temps des Croisades, à promettre la liberté à tous ceux qui s'enrôleraient. L'intention était sans doute louable, mais elle obligeait les nègres du Sud à prendre les armes contre leurs frères du Nord et contre leurs libérateurs; cette mesure en émancipa un grand nombre.

Lincoln avait pensé que le manuscrit original de sa proclamation deviendrait un document curieux. Certes, la prédiction se fût réalisée si cette pièce était demeurée dans les archives du gouvernement. Mais il n'en fut pas ainsi. En automne, les dames de Chicago organisèrent un grand bazar de charité en faveur des services sanitaires de l'armée; elles sollicitèrent de Lincoln un de ses autographes les plus célèbres et il envoya son manuscrit qui fut vendu quinze mille francs. Ce document fut lithographie et ses exemplaires vendus à leur tour au profit des invalides de l'Illinois. On se procura ainsi des milliers de dollars.

L'original fut déposé dans les archives de la Société historique de Chicago, où les flammes du grand incendie de 1871 le réduisirent en cendres.

Gettysbourg.

Les premiers mois de 1863 turent employés, tant chez les rebelles que chez les Unionistes, à reformer leurs armées qui, une fois de plus, avaient pris leurs quartiers d'hiver.

Au mois de mai, les Fédéraux perdirent la bataille de Chancellorsville qui dura du 2 au 4 et qui fut meurtrière. Quand Lincoln apprit la nouvelle, il s'écria : „ Mon Dieu ! mon Dieu ! Que dira la nation ? "

Au soir de la bataille, Lincoln s'abîma dans les plus amères méditations. Il ne se coucha pas et demeura toute la nuit dans son cabinet de travail, s'y promenant sans cesse en long et en large, et s'arrêtant parfois à son pupitre pour noter quelque réflexion. Il portait vraiment en son cœur les douleurs de tout son peuple. Il se demandait si l'été allait être plus cruel, plus désastreux que les précédents. Et alors, il songeait aux plaintes des citoyens mécontents, aux pressantes invitations qui lui avaient été faites de renoncer à la présidence pour laisser à quelqu'un d'autre le soin d'achever plus rapidement cette sanglante guerre. Mais cet autre président ne sortirait de l'impasse qu'en reconnaissant la Confédération du Sud, et en consentant ainsi à la séparation définitive. Serait-il donc, lui, le dernier président de l'Union ? Fallait-il céder? Non. Il était à la barre du gouvernail; il y resterait.

A l'aube de ce matin de mai, celui qui avait veillé dans la souffrance, celui qui avait prié à genoux avec une ferveur puissante et dit à Dieu que cette guerre était sa guerre, qui lui avait demandé d'épargner à son peuple des défaites

qu'il ne pourrait plus supporter, et qui avait fait à Dieu ce vœu : „Si tu es avec nos soldats dans le prochain combat, je me consacrerai tout entier à ton service!" cet homme retrouva toute sa sérénité; il avait reçu comme un nouveau baptême.

Quelques instants plus tard, il envoya ses ordres au général Hooker qui devait sans tarder poursuivre l'armée de Lee, la harceler sans relâche et l'empêcher à tout prix de profiter de sa victoire. Il devait, selon le plan du chef suprême, marcher à l'assaut de Lee plutôt que de la ville de Richmond.

La défaite de Chancellorsville ralluma dans le Nord toutes les craintes, toutes les clameurs. De toutes parts, on criait au président : „ Abraham Lincoln, donne-nous un homme!" Hélas, il n'avait que Hooker autour de la capitale et Hooker se querellait sans cesse avec Halleck; cette désunion entre les chefs ruinait la confiance et entravait toute action énergique. D'aucuns recommandaient à Lincoln de rappeler Mac Clellan, à quoi il répondait: „Y a-t-il avantage à aveugler une voie d'eau pour en ouvrir une autre? Y a-t-il avantage à satisfaire les récriminations des uns pour en susciter de nouvelles, plus véhémentes peutêtre?"

Le 8 mai, il fit voter l'appel de troupes nouvelles par voie de tirage au sort. Chaque Etat devait fournir des hommes selon sa population. Tout citoyen âgé de vingt à quarante-cinq ans devait se présenter à la conscription. Cependant, celui qui ne voulait pas prendre les armes pouvait se libérer en payant 300 dollars ou en défrayant un remplaçant. Les fils uniques des veuves et les soutiens de parents âgés et pauvres étaient laissés à leurs foyers.

Ce tirage au sort fut mal accueilli dans plus d'un Etat et surtout dans les grandes villes ; on accusait Lincoln de favoriser les riches et d'écraser les pauvres. Les quakers, en particulier, résistèrent avec énergie; leurs convictions religieuses leur interdisaient de verser le sang humain ; ils ne voulaient pas s'enrôler eux-mêmes et refusaient de payer

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les 300 dollars, disant qu'ils n'admettaient pas que d'autres citoyens se fissent tuer pour eux. Alors, très souvent, le gouvernement saisissait et vendait de leurs biens pour se procurer la somme de rachat; très souvent aussi, le sentiment du devoir civique l'emportait sur les scrupules de la conscience. Abraham Lincoln n'était-il pas lui-même un descendant de quakers austères? II n'a jamais fait le coup de feu contre un être humain, c'est vrai, mais il était néanmoins le chef des forces armées de son pays. Il avait compris que, pour extirper le grand fléau qui souillait la nation, il fallait recourir aux grands moyens.

Dans le Nord, les démocrates, enhardis par quelques succès électoraux, surtout à New-York, combattirent la conscription avec outrance et malveillance. Se nommant eux-mêmes les démocrates de la paix, ils organisèrent une campagne pour demander la fin de la guerre et jeter le discrédit sur tous les actes du gouvernement. Les républicains les apelèrent „ Copperheads " ou „ têtes de cuivre " parce que, selon les uns, ces rebelles d'un nouveau genre étaient mauvais et dangereux comme certaine vipère à tête rouge ; selon d'autres, ce surnom leur aurait été donné parce qu'ils avaient découpé, dans les pièces de billon, la figure de la Liberté, qu'ils portaient en guise de breloque.

Les Copperheads avaient leur presse virulente, leurs clubs turbulents et leurs orateurs fougueux et habiles. Leur chef, dans l'Ouest, était Wallandigham qui pérorait dans toutes les assemblées contre le gouvernement. Pris à son domicile, à Dayton, Ohio, dans la nuit du 5 au 6 mai, il fut condamné par une cour martiale à être enfermé au fort Warren, dans le port de Boston. Les démocrates recoururent auprès de Lincoln et réclamèrent son élargissement; après réflexion, le président ordonna le bannissement de Wallandigham dans les Etats du Sud! C'était renvoyer un démon dans son enfer. Sous pavillon parlementaire, il fut remis aux Sudistes qui l'accueillirent joyeusement. Mais, au milieu de gens convertis, il sentit

tomber sa ferveur et demeura muet. Il réussit à s'enfuir et s'établit à Niagara Fall, dans le Canada. 11 y recommença aussitôt sa campagne de dénigrement.

Un jour, un journaliste célèbre, Greeley, reçut de Niagara Fall, pour les soumettre à Lincoln, les propositions de soi-disant agents confédérés désireux de conclure un accommodement avec l'Union. Le président devina quelque fumisterie de la part de Wallandigham ou de Greeley et envoya ce dernier en qualité de commissaire de la paix. Naturellement, Greeley ne trouva personne et revint bredouille.

Le mouvement des Copperheads néanmoins prit une certaine extension et, pour réprimer les actes toujours plus nombreux de désobéissance aux lois, Lincoln se vit obligé d'user du droit que lui avait conféré le Congrès et de suspendre le privilège de Vhabeas corpus. L'état de siège et la justice militaire fonctionnèrent partiellement dès le 3 mars et d'une façon absolue dès le 15 septembre.

A l'intérieur, les affaires étaient donc peu encourageantes; à l'extérieur, on pouvait redouter les pires calamités. Le général Lee, affermi par sa victoire de Chancellorsville, prépara un grand mouvement agressif vers le Nord. Il pensait que l'Union devait être affaiblie : il savait que 15 000 soldats allaient abandonner le drapeau étoile, étant parvenus au terme de leur engagement, et que les agents recruteurs ne trouvaient plus de volontaires en nombre aussi grand qu'au début. En calculant de la sorte, Lee espérait que les Unionistes de l'Ouest viendraient au secours de Washington et qu'ainsi le général Pemberton assiégé à Vicksbourg serait soulagé.

Le 22 juin, les Confédérés traversèrent le Potomac et s'aventurèrent à travers le Maryland ; ils atteignirent même les frontières de la Pennsylvanie et certains escadrons de cavalerie poussèrent une reconnaissance jusqu'à Harrisbourg. A Pittsbourg et Philadelphie, la panique fut extrême; on ferma les usines, et les ouvriers, comme les autres citoyens valides, furent équipés pour la défense du territoire.

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Lincoln lança Hooker à la poursuite de Lee; mais, nous l'avons dit, Hooker et Halleck ne s'entendaient guère et, ne pouvant réussir à combiner leurs efforts, le premier se retira; pendant quelques jours, l'armée du Potomac n'eut pas de chef. Lincoln et Santon mirent fin à ce marasme en appelant Meade à la tête des troupes qui devaient attaquer les Confédérés.

Meade était un général énergique — il avait sans doute pris du whisky d'Ulysse Grant ! — et ne perdit pas son temps à faire des parades ou de l'école de soldat. Trois jours après sa nomination, il avait rejoint le général Lee près du village de Gettysbourg, à 65 milles au nord de Washington.

Les deux armées entrèrent en contact le i''"' juillet: la bataille dura tout le jour et, quand la nuit tomba, Lee était une fois de plus victorieux. Le lendemain, la lutte reprit, âpre et gigantesque, chacune des deux armées se maintenant sur des collines parallèles que séparait une vallée d'un mille de largeur. Pendant la deuxième nuit, les troupes restèrent sur leurs positions, mais les Unionistes avaient perdu vingt mille des leurs.

Le 3 juillet, les Confédérés rouvrirent le combat et leur artillerie vomit sa mitraille pendant une heure et demie sur la colline opposée; les Fédéraux répondirent avec vigueur et succès. Pendant que tonnaient plus de deux cents bouches à feu et qu'un violent orage grondait sur le champ de bataille détrempé par la pluie, Lee lança à travers la vallée un corps de quinze mille hommes qui, au pas de charge, essaya d'enlever les positions des Fédéraux. L'assaut échoua et fut meurtrier. Le fond de la vallée était jonché de cadavres et de blessés. Il y avait autour de Gettysbourg huit mille morts et près de trente mille blessés. En comptant les disparus, les deux armées avaient perdu cinquante mille hommes.

Lee donna le signal de la retraite et put sans trop de peine regagner la Virginie; Meade n'avait que mollement fait la chasse au vaincu ; il en fut blâmé, car Lincoln avait le sentiment qu'une poursuite énergique et la capture très

probable du général sudiste eussent mis fin à la- guerre. Meade s'excusa en disant qu'au moins le sol de la patrie était débarrassé des ennemis ; Lincoln s'emporta presque en déclarant que ses généraux se faisaient une fausse idée de la situation et ignoraient que le sol de l'Union appartenait à tous les citoyens. Ces hommes de guerre ne comprenaient pas la fraternité comme Abraham Lincoln.

Malgré la victoire remportée à Gettysbourg, le président fut angoissé par l'étendue des pertes, par tant de sang versé, par tant déjeunes vies fauchées pour la patrie. Cependant, au fond de son cœur, il bénissait Dieu du secours qu'il avait apporté aux armées libératrices.

Heureuses dans l'Est, les forces de l'Union étaient, dans l'Ouest, engagées dans une lutte patiente. Le général Grant, depuis la prise du fort Donelson, avait dirigé tous ses efforts sur la citadelle de Vicksbourg, sur le Mississipi. Le Général confédéré Pemberton avait fait de cette ville une place extrêmement forte que le fleuve protégeait naturellement. La ville est bâtie sur une hauteur isolée s'élevant au-dessus d'un terrain marécageux entrecoupé de lagunes et souvent inondé par les crues fréquentes du fleuve.

Dès le milieu de l'hiver, secondé par le général Sherman et les amiraux Porter et Farragut, Grant commença l'attaque; ses tentatives échouèrent en partie du côté du fleuve que l'artillerie confédérée dominait et balayait de sa mitraille nourrie. Il fallut s'approcher du côté de terre, creuser des canaux, des retranchements, des mines, et conquérir le terrain pouce par pouce. Ce fut un travail de géant exécuté moitié dans l'eau, moitié dans les marais et,, quand vint l'été, au milieu des fièvres et d'une chaleur suffocante; mais ce travail fut couronné de succès. Disposant d'un grand nombre de soldats, Grant put couper les communications de Pemberton et saisir tous ses convois de vivres et de munitions. N'étant plus ravitaillé, souffrant du feu des Unionistes, vivant dans des casemates improvisées et creusées dans le sol, la garnison arbora le drapeau blanc

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le 3 juillet et, le 4, la bannière fédérale flotta sur les murs de Vicksbourg.

La ville n'étant pas reliée par le télégraphe avecles Etats du Nord, une frégate remonta le fleuve jusqu'aux rives de rillinois ; c'est de là que partit la nouvelle si impatiemment attendue par Lincoln et par tous les républicains.

Ainsi, les deux grandes victoires furent connues de tout le peuple dans la journée nationale du 4 juillet. L'enthousiasme fut à son comble. L'Union était sauvée et fortifiée. Les citoyens, abattus parles revers de jadis, les eurent tôt oubliés pour se livrer à la joie du moment: le rapprochement des esprits qui s'était opéré lors de l'invasion de la Pennsylvanie, se compléta et se cimenta par les victoires décisives de Gettysbourg et de Vicksbourg qui se rencontraient à cette date patriotique par excellence.

Quelques jours après la victoire de Grant, un navire chargé de marchandises descendit le Mississipi de Saint- Louis à la Nouvelle-Orléans, et les citoyens de l'IUinois se réunirent à Springfield pour célébrer ce grand événement. Abraham Lincoln, invité à prendre part à cette cérémonie, ne put s'y rendre, mais il écrivit à ses concitoyens une lettre remarquable dont nous extrayons les passages suivants : „ Vous dites que vous ne voulez pas vous battre pour des nègres. Je sais pourtant des nègres qui sont prêts à se battre pour vous. Mais laissons cela. Vous ne voulez pas vous battre pour des nègres ? Eh bien ! battezvous exclusivement pour sauver l'Union. Quand vous aurez brisé toute résistance à l'Union, si je vous dedemande encore de vous battre, vous pourrez me répondre cela. Vous trouvez mal que j'enrôle des nègres. Il me semblait, à moi, que c'était épargner des soldats blancs. N'êtesvous pas de cet avis ?... Nos affaires, en attendant, se sont améliorées. La paix n'apparaît plus si lointaine. Elle viendra bientôt, j'espère, pour se maintenir de telle manière qu'elle méritera d'être conservée à jamais.... Alors il y aura quelques nègres qui auront le droit de se souvenir qu'avec leurs dents serrées, leurs yeux fixes et leurs baïon-

nettes fermes, ils ont aidé l'humanité dans cette grande œuvre, — et il y aura aussi, je le crains, quelques blancs qui ne pourront pas oublier qu'avec leurs cœurs méchants et leurs langues trompeuses, ils ont tout fait pour l'empêcher ".

Quelques heures après la réception à Washington des nouvelles de Vicksbourg, Lincoln fut avisé que Stephens, le vice-président du Sud, était à l'entrée du Potomac et demandait à discuter avec le gouvernement des moyens de mettre fin aux hostilités. Stephens venait surtout proposer aux Unionistes la reconnaissance de la Confédération esclavagiste. Il ne fut pas admis à continuer sa route et ses démarches ; on le lui fit savoir d'une façon un peu rude et on ajoutait que les agents ordinaires suffisaient pour assurer toutes les relations entre les Etats-Unis et les insurgés. Ce ne sont certainement pas les défaites de Lee et de Pemberton qui, rendant au pays sa confiance, ont poussé Lincoln à refuser toute discussion avec les Sudistes ; il ne voulait à aucun prix sanctionner une séparation; il restait fidèle à son principe : les Etats-Unis seront ou entièrement libres ou entièrement favorables à l'esclavage, mais non Tun et l'autre ; une maison ne peut subsister si elle est divisée contre elle-même. Tant que les Confédérés ne renonceraient pas à l'esclavage, le gouvernement de Washington devait confinuer la lutte. 11 en sentait le besoin surtout après ses dernières victoires qui avaient ranimé le patriotisme des foules.

Ce patriotisme se manifesta par le désir de la majorité de voir Ulysse Grant prendre le commandement des forces de l'Union. Il était l'homme que l'on avait réclamé à Abraham Lincoln après Chancellorsville. Cependant le brave général, qui n'avait presque pas connu la défaite, avait des ennemis chez les généraux politiciens en service ou révoqués, mais incapables et jaloux des lauriers du „ buveur de whisky". Ils intriguaient à Washington et accusaient Grant d'avoir failli à son devoir en relâchant sur parole les soldats de Pemberton, qui ne tarderaient pas à reprendre les armes malgré leur serment.

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A une délégation qui lui exposait cette opinion, Lincoln raconta l'histoire du chien de Sykes, gardien fort méchant d'une ferme. Les jeunes gens du voisinage décidèrent de se débarrasser de l'animal d'une façon barbare : ils placèrent dans un morceau de viande une gargousse de poudre munie d'une longue mèche dont ils gardèrent l'extrémité pendant qu'ils lancèrent l'appât dans la cour de la ferme. Le chien survint, happa la viande et les garnements mirent le feu à la mèche. Le dogue sauta : le paysan accourut et comprit; il s'écria en ramassant les restes de l'animal : „ Il ne nuira plus à personne, en tant que chien ! " Et Lincoln conclut en disant : „ Je pense que les forces de Pemberton ne feront plus jamais de mal en tant qu'armée! " Les mécontents avaient compris.

D'autres quémandeurs réclamaient aussi l'éloignement d'Ulysse Grant. Le président leur répondait : „ Je ne puis 3' consentir : il combat ".

Les jaloux perdirent leur temps. Grant fut promu au grade de major-général et, le i6 juillet, il était placé à la tète des armées de l'Ouest. Son nom devint populaire dans toute l'Union et allait le devenir plus encore. Sorti de l'école de West-Point, il était entré à l'armée sans que personne y prît garde ; Lincoln ne l'avait encore jamais vu; il n'était membre d'aucun parti et aucun ne le réclamait ; personne ne le soutenait auprès du gouvernement. Sa bravoure lui donna ses grades et sa ténacité couronnée de succès inspira confiance. On admira la crânerie de sa réponse au commandant du fort Donelson qui lui demandait les conditions de la capitulation : „ Pas de condition. Rendez-vous sans autre et immédiatement ! " Le 10 juillet 1863, Lincoln lui écrivit une lettre où il lui dit sa vive reconnaissance pour les services inestimables qu'il avait rendus à la nation. Le président lui rappela un ordre qu'il avait envoyé concernant la prise de Vicksbourg et que Grant n'avait pas suivi : „ Je croyais que vous aviez commis une erreur, mais j'avoue que vous aviez raison et que j'avais tort".

La conscription, empêchée par les agissements des démocrates de la paix, n'avait pas, pu s'effectuer dans tous les Etats. Il fallait néanmoins combler les vides faits par les dernières batailles. Comptant sur le patriotisme exalté des citoyens, le gouvernement ordonna pour le 11 juillet les derniers tirages au sort. Les Copperheads en profitèrent pour tenter une nouvelle vengeance dans les grandes villes de l'Est et du Nord et surtout à New- York. En cette ville, la populace ameutée envahit les locaux de recrutement, détruisit les listes et incendia les maisons. Les forcenés, soi-disant des pauvres qui ne voulaient pas prendre les armes et ne pouvaient payer trois cents dollars, envahirent la ville et saccagèrent toutes les propriétés des gens dévoués au gouvernement. Ils démolirent même et • brûlèrent des asiles qui abritaient des enfants nègres.

L'insurrection dura plusieurs jours. La police, tôt débordée et mal dirigée par des autorités à demi complices, fut impuissante à rétablir l'ordre. Les mutins ne rentrèrent chez eux qu'à l'arrivée de troupes envoyées des garnisons voisines. En d'autres villes, le tirage au sort fut contrarié par les mêmes bagarres, moins violentes cependant. A la fin, tous les Etats participèrent à la conscription.

Les hostilités se poursuivirent ici et là, avec des chances diverses, dans l'Ohio, l'Indiana, la Louisiane, l'Arkansas et jusque dans les régions habitées par les Peaux-Rouges soulevés en faveur du Sud contre les Fédéraux. En août, le fort Sumter, en face de Charleston, fut attaqué pour la seconde fois par une flottille du Nord qui y lança plus de cinq mille projectiles et qui le ruina à moitié.

La conscription n'ayant pas donné suffisamment de soldats et les licenciements ayant été nombreux, le gouvernement fut obligé de faire appel, le 17 octobre, à 300000 volontaires. Puis il se procura de nouvelles ressources financières ; la situation devenait difficile : l'industrie et l'agriculture, privées d'ouvriers, offraient des salaires très élevés : plus d'un soldat enrôlé déserta pour aller gagner davantage que sous les drapeaux oîi pourtant la

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solde était très haute. Pour retenir les troupiers, on dut les payer davantage et les frais journaliers de la guerre augmentèrent d'autant.

Un mois plus tard, le 19 novembre, il se passa à Gettysbourg un événement considérable. Un certain nombre d'Etats avaient décidé d'élever un monument sur la terre où reposaient les trois mille braves morts pour la patrie. Edouard Everett, président du collège de Harvard, devait prononcer un grand discours et Lincoln, comme chef du gouvernement, fut invité à consacrer spécialement ce champ de repos.

Everett avait fait par avance imprimer son très long discours dans le supplément d'un journal de Boston et il en avait envoyé un exemplaire au président afin que celui-ci pût prendre connaissance des idées essentielles développées dans ces nombreuses pages. Quand il le reçut, Lincoln ne put s'empêcher de rappeler certain passage d'un autre orateur : „ Homme solide de Boston, ne fais pasune oraison trop longue! " Les paroles que Lincoln allait prononcer n'étaient ni imprimées ni même entièrement rédigées.

En se rendant au cimetière, il rencontra un vieillard qui avait perdu son fils unique dans la bataille et qui allait voir les lieux où son sang avait coulé. Lincoln lui dit : „ Vous avez été appelé à faire un terrible sacrifice pour l'Union et je crains qu'une visite en ces lieux ne rouvre les blessures de votre cœur. Mais, ô mon cher monsieur, si nous sommes parvenus au terme de semblables sacrifices et s'il ne nous reste plus qu'à poser des guirlandes sur les tombes de ceux qui ne sont plus, nous pouvons être reconnaissants même au milieu de nos larmes ; mais quand je songe aux vies qu'il faudra encore sacrifier et aux foyers qui seront encore désolés avant que cette guerre finisse, je sens mon cœur s'alourdir comme du plomb et sombrer dans une profonde amertume".

Un peu plus loin, une charmante jeune fille tendit à Lincoln un bouquet de roses. 11 prit les fleurs, se pencha vers

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l'enfant et l'embrassa en lui disant : „ Vous êtes vousmême un doux et jeune bouton de rose. J'espère qu'il s'ouvrira pour vous, dans votre vie, en beauté et en bonté perpétuelles ".

Sur le champ de bataille, cent mille personnes se pressaient autour de la tribune. Everett fit son discours qui dura deux heures. On admira sa belle tenue, sa langue châtiée, sa classique envolée.

Puis Lincoln prononça son allocution et cela ne dura que quelques minutes, mais l'effet qu'elle produisit fut considérable ; elle en fit encore plus lorsqu'on put la lire dans les journaux. 11 dit :

„ Voici quatre vingt-sept ans que nos pères ont fondé sur ce continent une nation nouvelle, conçue dans la liberté et dédiée au principe de l'égalité pour tous.

„ Maintenant nous sommes engagés dans une guerre civile qui montrera si cette nation ou toute autre nation ainsi édifiée et consacrée peut vivre longtemps. Nous sommes réunis sur l'un des grands champs de bataille de cette guerre pour en dédier une partie à ceux qui reposent ici et qui ont donné leur vie pour que cette nation puisse vivre. C'est bien, c'est bon ce que nous faisons là.

„ Mais, dans un sens plus large, nous ne pouvons pas vouer ce sol à leur mémoire, car, vivants ou morts, les braves qui ont combattu ici l'ont consacré d'une façon bien plus complète que nous ne pouvons le faire. Le monde remarquera peu et ne se rappellera pas longtemps ce que nous disons ici, mais l'histoire n'oubliera jamais ce qu'ils ont accompli en ces mêmes lieux. C'est plutôt à nous, les vivants, à nous consacrer à l'œuvre qu'ils ont si noblement commencée et qu'il nous reste à achever. Vouons-nous à cette tâche ; apprenons de ces morts vénérés à augmenter notre dévouement à la cause pour laquelle ils ont donné toute la mesure de leur dévouement. Jurons ici solennellement que les morts n'auront pas donné leur sang en vain ; jurons que cette nation, sous le regard de Dieu, naîtra de

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nouveau pour la liberté et que ce gouvernement du peuple parle peuple etpour le peuple subsistera Jusqu'à l'éternité ! "

Certainement, Lincoln se trompait quand il disait que l'humanité ne se souviendrait pas des paroles prononcées à Gettysbourg le 19 novembre i863. Il est possible qu'on ne lise plus la longue harangue de Everett ; celle de Lincoln n'est point tombée dans l'oubli. Aujourd'hui encore, des milliers d'écoliers et de collégiens l'apprennent, la comprennent et la récitent avec conviction dans les écoles américaines. 11 en sera toujours ainsi ; elle le mérite. Elle est un pur joyau de la plus généreuse éloquence patriotique. Dans sa forme concise et dans ses belles idées, elle renferme tous les devoirs du bon citoyen. Lincoln ne flatte pas ses auditeurs ; il ne les remercie pas d'être venus là apporter leur salut aux héros couchés dans la tombe ; il ne s'arrête pas à l'idée fort louable sans doute qu'ont eue les Etats de conserver à la nation ce glorieux champ de repos. Cela, pour lui, n'est que superficiel ; il voit plus loin, plus profond ; il veut que les leçons du passé servent à l'éclosion des grandes idées de l'avenir. 11 invite ses concitoyens à boire à la source même de l'énergique patriotisme et de l'intense dévouement.

Parmi les paroles d'Abraham Lincoln, il en est peu qui marquent mieux la grandeur de son caractère et la perfection de son idéal.

A la fin de la cérémonie, Everett complimenta le président en lui disant : „ Je suis heureux de pouvoir me vanter d'avoir, après deux heures d'effort, approché de si près l'idée centrale que vous avez développée en deux minutes ". C'était un éloge à double destination. Seward fut décontenancé; il déclara que ce discours si bref n'était pas digne de l'orateur et qu'il en était peiné pour lui. Stanton au contraire, ne se laissa pas éblouir par l'élégance et la perfection littéraire du discours d'Everett, mais il apprécia pleinement celui de Lincoln „ qui restera gravé dans toutes les mémoires aussi longtemps que la langue anglaise existera ".

l82 CHAPITRE XVI

Abraham Lincoln se promena longtemps sur le champ de bataille et s'y livra à de profondes méditations sur la mort et l'éternité. Ces pensées l'avaient hanté dès sa tendre jeunesse, lorsqu'il avait vu s'éteindre sa mère et sa sœur et Anna Rutledge. A Gettysbourg, plus meurtri par la vie, responsable non plus de lui-même, mais de tout un peuple, l'homme s'était senti plus petit, plus frêle et s'était approché de Dieu plus près encore. Il s'était rappelé le vœu qu'il avait prononcé à genoux, et, loyal et humble, il était prêt à remplir sa promesse. Il put en toute sincérité déclarer que depuis ce jour il fut vraiment chrétien et qu'auparavant il ne l'était pas encore. Et pourtant, jusque-là, nous avons pu admirer la beauté et la droiture de ses sentiments religieux. Dans ce domaine, le mieux n'était pas pour lui l'ennemi du bien.

Quelques jours après la solennité de Gettysbourg, le 24 novembre, les populations du Nord manifestèrent leur reconnaissance en une journée d'actions de grâces. Voici comment Lincoln l'ordonna : „ L'année qui va finir a été remarquablement bénie en fruits de la terre, en jours apportant la santé. A ces bienfaits, dont nous oublions souvent la source, d'autres bienfaits se sont ajoutés qui ne pourraient pas ne pas toucher le cœur même le plus fermé, d'ordinaire, à la reconnaissance envers notre Dieu tout-puissant.... Les forces dépensées pour la défense du pays n'ont arrêté ni la charrue, ni le vaisseau marchand. La hache du pionnier a continué d'élargir nos terres habitées. Notre population, malgré ce qu'en ont dévoré les camps, les sièges, les champs de bataille, a continué de s'accroître et le pays, en somme, a senti grandir sans cesse son énergie... Aucun conseil humain n'a organisé ces grandes choses ; aucune main humaine ne les a faites ; ce sont les dons du Très-Haut, notre Dieu, qui, en même temps qu'il nous envoyait l'angoisse en punition de nos péchés, se souvenait de sa miséricorde.... Voilà ce qu'il m'a paru bon que le peuple américain reconnût solennellement d'un cœur et d'une voix. Et tout en offrant

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à Dieu l'hommage de leur gratitude, que les cit03'ens n'oublient pas de lui offrir leur humble pénitence pour tous les péchés delà nation, de recommander h ses soins les orphelins, les veuves, tous ceux qui sont dans le deuil, tous ceux qui souffrent de la lamentable querelle dans laquelle nous sommes engagés. Qu'ils implorent avec ferveur sa main toute-puissante, afin qu'elle panse nos blessures, et que» aussitôt que le permettront les desseins de la Providence» il nous rende à la paix, à la concorde, à l'harmonie ! "

Le jour où le peuple assemblé dans les éghses offrait sa reconnaissance à l'Eternel, le général Grant remportait une brillante victoire à Chattanooga ; puis les hostilités cessèrent à l'entrée de l'hiver. Le Congrès se réunit en décembre et le président y lut un message moins pessimiste que celui de l'année précédente; il y montra que l'abolition de l'esclavage avait servi la cause nationale ; les Etats neutres reeherchaient les moyens de s'affranchir; il n'y avait pas eu de révolte parmi les nègres qui avaient d'ailleurs servi fidèlement sous les drapeaux de l'Union. Le Sud avait reçu de mortels assauts et sa puissance chancelait. Dans le but de mettre fin à la lutte, Lincoln lança une proclamation par laquelle il offrait l'amnistie à quiconque poserait les armes dans le camp des rebelles et redeviendrait un fidèle soutien de l'Union.

Ulysse Grant, qui s'était couvert de lauriers sur les champs de bataille, fut comblé d'honneurs par ses concitoyens. Le 8 décembre, Lincoln lui exprima par lettre sa profonde gratitude ; le 17, le Congrès lui vota des remerciements nationaux accompagnés d'une médaille portant le nom de ses victoires. D'autres législatures et de nombreuses sociétés tinrent à lui manifester leur admiration par des cadeaux et des nominations flatteuses. Enfin, le Congrès, après de longues discussions , accorda à Grant, le 2 mars 1864, le titre de lieutenant-général et commandant en chef de toutes les forces des Etats-Unis, grade qu'aucun citoyen, sauf Scott et Mac Clellan, partiellement, n'avait porté depuis Georges Washington.

Cet honneur suprême, qui faisait de Grant presque l'égal de Lincoln, ne lui fut plus contesté. Il sut le mériter. Le président déclara qu'au temps des autres généraux, on ne dormait pas à Washington où l'on craignait l'invasion des Sudistes, la capture du Capitole et la reconnaissance de la Confédération par les puissances. Grant avait rendu confiance à tous. „ Il combat ", avait dit Lincoln. Il lui appartenait d'assurer le triomphe définitif de la bonne cause.

Réélu.

L'année 1864 replongea les Etats demeurés fidèles à l'Union dans la fièvre des élections présidentielles qui allaient donner au peuple l'occasion de dire s'il voulait la poursuite de la guerre ou la conclusion de la paix, s'il approuvait ou condamnait tout le labeur de Lincoln.

Si les trois premières années de la présidence se fussent écoulées dans la paix, si l'horizon fût demeuré calme, si le pays n''eût pas été divisé, s'il ne se fût pas agi de faire prévaloir une idée aussi humanitaire que celle de l'abolition, il est certain que Lincoln décliné toute réélection. Il serait retourné à Springfield où il aurait pratiqué dans la modestie sa profession d'avocat, heureux d'avoir accompli son devoir à la tête du gouvernement, heureux plus encore de rentrer dans le rang et dans l'oubli, loin des amères et stériles compétitions politiques.

Mais son élection avait été un signe des temps. Il était venu à l'heure fixée par la Providence pour mener la croisade contre l'esclavage et il ne l'avait pas encore achevée. Sa vie ne lui appartenait pas; il n'était pas libre de rentrer dans son foyer. Toujours humble, mais connaissant bien les hommes et la situation de son pays, il sentait que, pour faire prévaloir son programme salutaire, il devait demeurer à la barre du gouvernail. Ce désir était absolument désintéressé; il ne s'y mêlait aucun orgueil personnel, aucun égoïsme.

Tout homme se remplace, dit-on, mais il aurait été très difficile de trouver aux Etats-Unis un citoyen énergique, probe et prudent qui eût réalisé pour le bien du pays les grands desseins de Lincoln. Les républicains essayèrent

l86 CHAPITRE XVII

de chercher ce citoyen pour le mettre à la place du bûcheron de la Sangamon ; au printemps, ils s'écriaient : „N'importe qui, mais pas Lincoln ! "

En juin, les républicains avancés et les radicaux se réunirent à Cleveland, Ohio. C'étaient, pour la plupart, des citoyens d'origine allemande qui désiraient l'abolition immédiate et brutale de l'esclavage. Leur candidat était le général Fremont, celui dont Lincoln dut corriger et atténuer l'imprudente proclamation. Officier privé de son commandement, il ne cessait de critiquer les actes du gouvernement dont il dénonçait „ l'imbécile et hésitante politique dans la conduite de la guerre." Déjà en 1860, ses partisans avaient publié „ qu'une livre de Lincoln ne valait pas plus qu'une once de Frémont! "

Quand on vint annoncer à Lincoln le résultat de cette convention qui avait groupé quatre cents citoyens, il prit sa Bible qui était toujours sur sa table de travail, il l'ouvrit au premier livre de Samuel, au chapitre XXII, et lut le deuxième verset: „Et tous ceux qui étaient mal dans leurs affaires, et tous ceux qui avaient des créanciers, et tous ceux qui avaient le coeur plein d'amertume, s'assemblèrent vers lui (David) et il fut leur chef; il y eut ainsi environ quatre cents hommes." Ce n'était qu'une malicieuse allusion au complot de la caverne d'Adullam ; elle devait avoir plus de valeur aux yeux des radicaux — qui durent s'en vanter — qu'à ceux des républicains modérés : Lincoln ne fut pas un Saiil, ni Fremont un David.

Cette candidature n'effraya point le président. Il fut davantage obsédé par celle d'Ulysse Grant, chaudement appuyée par une majorité de républicains, par le Neiv- York Herald, journal très puissant dans le Nord, et par l'Etat de Missouri où le brave officier avait remporté ses premières victoires.

Pourquoi craignait-il Grant? Etait-ce, comme l'a rapporté un de ses contemporains, simple rivalité, si commune au cœur de l'homme? Etait-ce que la tarentule présidentielle avait si bien mordu Lincoln qu'il ne pouvait plus s'endébar-

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rasser,et qu'elle allait tuer en lui tout autre sentiment? Non pas. Lincoln avait trouvé en Ulysse Grant le soldat énergique qui, en dehors de toute coterie politique, s'apprêtait à dompter la rébellion. Elu président, le général fût devenu sans doute le jouet des partis et n'eût certainement pas rendu à son pays les mêmes services qu'à la tète de ses troupes.

Ulysse Grant eut d'ailleurs la sagesse de renoncer à toute candidature. Il le fit savoir par télégramme d'une façon très catégorique. Il estimait son président et le regardait comme le plus grand citoyen qu'il eût jamais rencontré; il eut la délicatesse de ne point briguer l'honneur qui, selon lui, revenait à son chef seul. De plus, il ne voulait pas que ses victoires fussent utilisées dans un but de réclame électorale. Enfin, les expériences de Mac Clellan l'avaient rendu prudent.

Quand Lincoln apprit que son général refusait la candidature, il se sentit soulagé d'un grand poids. Mais il avait encore un rival au sein même de son cabinet : Chase, ministre des Finances, dont les idées républicaines étaient aussi avancées que celles de Fremont.

Lincoln ne redoutait pas ce citoyen. Il l'avait laissé courir son aventure électorale, comme c'était son devoir; il était assez impartial et logique pour permettre à l'un de ses subordonnés d'envier sa place et de le dire. Ayant remarqué que cette ambition avait décuplé l'énergie et le zèle de Chase, Lincoln racontait à cette occasion une histoire de sa jeunesse: „ Je labourais avec mon frère Johnston; il tenait les cornes de la charrue et conduisait le cheval. L'animal devint soudain fougueux, intraitable; je ne savais comment le maintenir, lorsque j'aperçus un gros taon qui le piquait. Je tuai l'insecte. Alors Johnston me fit des reproches, disant que c'était le taon qui faisait marcher le cheval. Eh bien, la tarentule présidentielle pique M. Chase; je ne la tuerai pas si elle fait aller son département! "

Chase intrigua longtemps; on l'accusa, mais à tort, d'employer les deniers de l'Etat pour soutenir sa cam-

l88 CHAPITRE XVII

pagne. Il tint bon jusqu'au moment où il vit son propre Etat, rOhio, recommander la nomination de Lincoln. En juin, la situation financière étant fort mauvaise, Chase proposa au Congrès un bill contre les agioteurs; ce bill fut repoussé et son auteur démissionna. Toujours généreux, Lincoln le nomma chef de la justice, président de la Cour Suprême des Etats-Unis. Alors, en bon républicain, il joignit ses efforts à ceux des chefs de la campagne et pa3^a de sa personne pour faire aboutir la réélection du président.

Un matin de mai, Lincoln regardait par l'une des fenêtres de la Maison-Blanche les lilas fleuris dans le parc. Un jeune officier se présenta; le président lui tint la main dans les deux siennes, — un geste qui lui était familier — et, comme il venait d'apprendre avec certitude que Chase, Fremont et d'autres ne réussiraient pas à imposer leur candidature, il dit à l'officier : „ C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, car je ne doute plus de l'unanimité du peuple à vouloir que je termine la grande tâche que j'ai entreprise. "

Les bons mots et les gaies histoires de Lincoln furent exploités à double fin par les journaux du pays. U Evening Post en publia toute une série afin de montrer quelle était la philosophie du président et pour le rendre encore plus populaire. Le Herald les reproduisit dans le but de ridiculiser leur auteur, disant qu'un homme qui s'amusait à de semblables billevesées n'était pas qualifié pour veiller aux destinées d'un grand pays. Or, il arriva que les lecteurs du Herald comprirent ces anecdotes de la même façon que ceux de V Evening Post et que ces anecdotes partout colportées contribuèrent au succès des républicains. L'une d'elles, en particulier, eut le don de plaire. Lincoln, en se rappelant certains de ses voyages à travers forêts vierges et larges rivières, avait dit que l'on n'avait pas coutume de changer les chevaux de la voiture quand on était au milieu du fleuve, par quoi il faisait entendre qu'il ne serait pas prudent que le pays se donnât un autre gouvernement au sein de la tourmente. Cette heureuse comparaison

joua le même rôle que les célèbres pieux de la Sangamon aux conventions de Décatur et de Chicago, quatre ans auparavant. Partout et à tout propos on répétait : „ Don't swap horses — Ne dételez pas les chevaux ! "

La convention républicaine se réunit à Baltimore, en juin. La candidature de Lincoln fut présentée et soutenue par trente Etats et territoires. Seul le Missouri proposa Ulysse Grant, mais au second tour, il se rallia à la majorité. On nomma vice-président André Johnson, du Tennessee. Fils de ses œuvres, cet ancien tailleur s'était élevé à de hautes charges dans la magistrature et, à ce moment, était gouverneur militaire. De plus, c'était un démocrate, un homme du Sud ; en l'élevant au pouvoir, les républicains signifiaient à leurs adversaires qu'ils désiraient une réconciliation.

Les démocrates étaient très divisés. Ils cherchèrent longtemps leur homme et ne tinrent leur convention qu'à la fin d'août, à Chicago. Le général Mac Clellan devint leur candidat ; à ce démocrate de la guerre qui ne voulait que sauver l'Union sans se soucier de l'esclavage, on associa, pour la vice-présidence, le citoyen Pendleton, un démocrate de la paix, un Copperhead qui ne désirait la paix qu'en faveur des esclavagistes.

Pendant la canpagne électorale, Stanton reçut une magistrale leçon de tolérance politique. Andrews, un officier démocrate qui remplissait une fonction importante dans l'administration, assista un soir à une assemblée électorale de son parti. Invité à prendre la parole, il déclara qu'il voterait pour Mac Clellan. Le lendemain, Stanton le révoqua sans indiquer de motifs. Andrews pria un député de le défendre auprès du président. Lincoln ne savait rien de l'aflaire; quand il eut entendu le récit des motifs certainement invoqués par le secrétaire de la guerre, il ajouta : „ Bien, ce n'est pas une raison. Andrews a autant le droit de tenir à son parti, s'il le désire, que Stanton de renoncer au sien. Si je devais révoquer tous mes généraux qui ont affiché leurs opinions démocratiques, il y

aurait des vides regrettables dans le corps des officiers. Non, quand un soldat remplit complètement et fidèlement ses devoirs militaires, il peut ordonner ses convictions politiques comme il l'entend : cela ne nous regarde pas plus que ses croyances religieuses. Dites à cet officier qu'il peut retourner à son poste et que si, Stanton n'a pas d'autres raisons pour le renvoyer que le fait d'être suspect, je ne puis pas approuver la révocation. Voter pour Mac Clellan, ce n'est pas violer les lois militaires ; il s'agit d'une question de préférence entre lui et moi : je suis le plus long, mais il a plus de prestance ! »

Cette franche déclaration de tolérance, qui se termine par une boutade non moins franche, montre que Lincoln était plus et mieux qu'un politicien aux idées étroites et intéressées. Il respectait toutes les convictions par amour de l'équité et non point pour plaire avec intention au parti adverse.

Ce dernier était seul capable de faire échouer la réélection de Lincoln. Les chances augmentaient ou diminuaient pour l'un ou l'autre parti selon que les nouvelles de la guerre étaient favorables ou non à l'Union. Les dé' mocrates profitèrent de tous les revers des Fédéraux pour attirer à eux tous les mécontents. Parfois, l'avenir devenait incertain ou franchement mauvais pour le gouvernement. 11 arriva même à Lincoln, le 28 août, d'écrire ses pensées à ce sujet : il augura qu'il ne serait pas réélu et qu'il faudrait sauver l'Union avant que le président élu entrât à la Maison-Blanche.

Grant savait et comprenait que Lincoln et le gouvernement avaient mis tout leur espoir en lui. Le sort de son chef, la régénération de l'Union, l'affranchissement de millions de nègres, la paix et la prospérité durables de son pays, il tenait tout cela au bout de son épée. Cette épée était vaillante, fidèle et noble. Pour la bonne cause, elle doublera et triplera ses coups.

En automne t863, le président avait appelé 500 000 nouveaux volontaires ; en mars 1864, il en demanda 200 oco

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autres. Mais les drapeaux de l'Union ne flottaient pas sur autant de tètes. Il y avait des déserteurs, des non valeurs^ des hommes employés dans les services accessoires, de telle façon que Grant ne commandait qu'à environ 600000 soldats portant les armes.

Le plan du lieutenant-général prévoyait deux attaques l'une contre Richmond dont il se chargeait plus spécialement, l'autre sur Adanta dans le nord de la Géorgie : il la confia au général Sherman.

Autour de Richmond, Grant livra , du 5 au 7 mai, plusieurs batailles peu décisives. Affaibli mais non point désespéré, Lee se retira vers la capitale confédérée. Les Unionistes avaient perdu environ 50 000 soldats. De plus, le général sudiste Earl}' fit un raid vers le nord, brûla une ville en Pennsylvanie et menaça sérieusement Washington. Ce fut un temps de forte dépression morale pour les citoyens du Nord. Lincoln, en particulier, était torturé, brisé. Le peuple attendait des victoires et la fin de la guerre, et il ne pouvait lui annoncer que de nouveaux deuils. En juillet, il ordonna la mise sur pied d'un demi-million de soldats. Chose curieuse : en d'autres temps, on l'eût accusé de vouloir à tout prix le succès de ses armées pour assurer son élection ; mais le pays était las de ces levées de troupes si fréquentes, et les amis du président lui déconseillaient ce dernier appel qui nuirait à sa candidature. Mais il répondait qu'en agissant ainsi il songeait uniquement à l'Union et non point à ses avantages personnels.

Lorsque Chicago, qui avait déjà envoyé 22000 hommes, apprit qu'on lui en réclamait encore six mille, les citoyens se révoltèrent et envoyèrent trois députés à Washington pour plaider leur cause. Ni Stanton ni Lincoln ne voulurent diminuer la réquisition. Lincoln parla même durement aux délégués : „ Messieurs, après Boston, Chicago a été la principale ville qui ait poussé à la guerre. Vous avez appelé la guerre jusqu'à ce que nous l'ayons eue. Vous avez demandé l'émancipation, et je vous l'ai donnée. Quels qu'aient été vos désirs, ils ont été exaucés. Mainte-

nant, vous venez mendier la faveur de ne point participer à renvoi de nouveaux contingents dont j'ai besoin pour achever la guerre que vous avez voulue. Vous devriez être honteux de vous-mêmes. Je suis en droit d'attendre mieux de vous. Rentrez à vos foyers et fournissez les six mille hommes qu'on exige de votre ville." Les pauvres délégués n'insistèrent pas ; ils comprirent quels étaient leurs torts et se retirèrent, ahuris comme si on les eût fouettés. De juillet à octobre, Grant entreprit le siège de Petersbourg, au sud de Richmond ; il y subit une défaite le 30 juillet. Mais tôt après, le 5 août, Farragut s'empara du port de Mobile, dans l'Alabama ; Sherman prit Atlanta, le 2 septembre ; Sheridan gagna la bataille de Winchester, en Virginie, le 9, et celle de Cedar Creek le 19 octobre. En outre, quelques engagements entre navires ennemis dans les rades de Bahia, au Brésil, et de Cherbourg, en France, tournèrent à l'avantage de l'Union.

Ces victoires sur terre et sur mer ranimèrent le courage du Nord. La confiance revint et il ne se trouva plus personne parmi les sénateurs et les députés pour réclamer non seulement la non réélection, mais aussi la démission de Lincoln, comme ils l'avaient fait durant l'été en lui déclarant qu'il manquait des connaissances pratiques que réclamait son importante charge.

Ainsi exalté, le peuple se rendit aux urnes, le 8 novembre. Il y déposa 2 216 067 bulletins favorables à Abraham Lincoln et i 808 725 pour Mac Clellan ; les délégués des Etats s'étaient trouvés 212 pour le premier et 21 pour le second. Lincoln avait conquis la confiance de tous les Etats sauf trois, New- Jersey, Delaware et Kentucky, et obtenu une majorité de plus de 400 000 voix. Le peuple venait de lui dire clairement: „ Poursuis ton œuvre, je suis avec toi ! " Lincoln passa une partie de la nuit du 8 novembre dans le bureau du télégraphe, occupé à lire, en attendant les dépêches, les pages d'un humoriste célèbre en ce temps-là. Vers deux heures du matin, quand il fut certain de son élection, il regagna la Maison-Blanche et

y trouva, dans son appartement, un groupe de Pennsylvaniens venus pour lui faire une sérénade. Il leur tint un petit discours où il dit entre autres : « Si je connais bien mon cœur, ma reconnaissance n'est entachée par aucune sensation d'un triomphe personnel. Je n'ai aucun plaisir à l'emporter sur n'importe qui, mais je remercie le Tout- Puissant qui a voulu que le peuple se prononce résolument pour le maintien d'un gouvernement libre et des droits de l'humanité. »

Ulysse Grant complimenta le président en ces termes : « Votre réélection est une victoire qui a plus d'importance pour le pays qu'une bataille gagnée ».

Cette parole était profondément vraie. Le 8 novembre fit comprendre aux Sudistes que les Fédérés étaient prêts à tous les sacrifices pour anéantir la révolte et déraciner l'esclavage. Jefferson Davis, ses ministres et ses généraux connaissaient certainement l'état des esprits dans le Nord, mais ils s'aveuglèrent eux-mêmes et trompèrent leurs concitoyens. Le 8 novembre, un message présidentiel lu au congrès de Richmond dépeignait la situation tout en rose « malgré quelques revers ». Quand les soldats du Sud apprirent l'élection de Lincoln, alors qu'on leur avait parlé du succès certain de Mac Clellan, ils crièrent à la trahison de leurs chefs, perdirent courage et désertèrent en foule. C'est alors que Davis appela 40000 nègres sous les armes en leur promettant pour plus tard l'aftVanchissement.

La fin de l'année apporta de nouvelles victoires unionistes. Le général Thomas gagna la bataille de Nashville, les 15 et 16 décembre; Sherman, après une marche réussie à travers la Géorgie, s'empara de Savannah sur l'Adantique, le 21 décembre; il avait perdu à peine un millier d'hommes et conquis un magnifique butin. Le 22, Lincoln reçut la dépêche suivante :

« Permettez-moi de vous offrir, comme cadeau de Noël, la ville de Savannah, avec 167 canons, beaucoup de munitions et trente-cinq mille balles de coton.

» Sherman, major- général ».

D'autres avantages de moindre importance achevèrent de prouver aux citoyens du Nord qu'ils avaient eu raison de ne pas changer de chevaux au sein de la mêlée. Le Sud désemparé n'avait plus l'énergie des premiers jours et n'allait continuer la lutte que pour sauver l'honneur du drapeau. Jefferson Davis et les ministres firent une nouvelle tentative à Washington pour hâter la fin de la guerre: feignant de vouloir discuter les conditions d'un traité de paix, ils décidèrent le gouvernement fédéral à accepter une entrevue qui eut lieu à Hampton-Roads, le 3 février 1865, dans le salon d'un bateau de l'Union. Stephens, le viceprésident sudiste, et deux de ses collègues représentaient le cabinet de Richmond, et Lincoln et Seward celui de Washington.

L'entretien fut d'abord très cordial. On se rappela certains souvenirs d'avant la guerre avec une aménité toute fraternelle. Quand on vint à parler de la paix, Stephens démasqua les intentions du Sud et réclama des Etats-Unis du Nord la reconnaissance de la Confédération du Sud et de Jefferson Davis comme son président. Lincoln, désappointé, déclara qu'il avait plusieurs fois déjà fait connaître son opinion à ce sujet et qu'il n'en avait pas changé, ne pouvant admettre qu'il y eût deux gouvernements^ deux nations, sur les rives du Mississipi et de l'Atlantique. 11 ne reconnaissait donc pas Stephens et les siens comme les représentants d'un peuple indépendant.

L'un des Confédérés lui fit alors remarquer que Charles I", roi de Grande-Bretagne, avait bien consenti à traiter avec les délégués de Tarmée parlementaire qui lui faisait la guerre. Lincoln répondit alors: « Je n'ai pas la prétention de savoir l'histoire anglaise. Pour cela, adressez-vous à Seward. Je ne me souviens que d'une chose, c'est que, dans cette affaire, Charles L"" eut la tête coupée. »

La conférence de Hampton-Roads échoua. En rentrant à Washington, Lincoln proposa à ses ministres une mesure propre à ramener les rebelles dans le droit chemin. Il demandait que le congrès fût appelé à voter une dépense

de 400 millions de dollars qui servirait à indemniser les Etats du Sud pour la libération de leurs esclaves, si ces Etats s'engageaient à poser les armes avant le i" avril. Ses ministres s'opposèrent à l'envoi de ce message. Lincoln n'insista pas, mais il leur dit : « Combien de temps durera encore cette guerre? Une centaine de jours, Je pense. Elle coûte maintenant quatre millions de dollars par jour. Ci, quatre cents millions, sans compter les pertes de vies humaines et autres dommages. Vous ne voulez pas entrer dans mes vues: je ne veux pas plus longtemps vous les imposer »,

La guerre dura près de cent jours encore et coûta une somme double, dans le Nord et dans le Sud. Pour avoir la paix, Lincoln eût préféré faire ce dernier sacrifice d'argent qui aurait, peut-être, terminé la lutte et épargné de nouveaux deuils.

Quelques jours avant la conférence de Hampton-Roads, Lincoln avait éprouvé une des grandes joies de sa vie. Le i*'"' janvier 1863,11 avait théoriquement aboli l'esclavage dans tous les Etats ; sa proclamation devint efficace petit à petit, mais la Constitution qui ne l'approuvait pas encore devait être modifiée. Le peuple réclamait depuis longtemps cet acte législatif; mais le peuple a des raisons que le gouvernement n'a pas. L'heure sonna enfin. Le 30 janvier 1865, le congrès adopta le treizième amendement à la Constitution, amendement qui abolit totalement et à perpétuité l'esclavage aux Etats-Unis. Le sénateur Sumner avait proposé le texte suivant: «Tous les habitants des Etats et des territoires sont égaux devant la loi, de telle sorte que l'un d'eux ne peut être l'esclave d'un autre». Lincoln préféra la forme suivante qui fut adoptée : « Ni esclavage ni aucune servitude forcée, si ce n'est pour la punition de crimes dont la preuve sera patente, ne peuvent exister dans toute l'étendue des Etats-Unis, ni en aucun lieu soumis à leur juridiction ».

C'était court et cela avait une si grande importance! C'était en somme le couronnement de toute la vie d'Abra-

ham Lincoln, la réalisation de son désir le plus intime. Et sa reconnaissance débordait en pensant que, secouru par l'Eternel, il avait réussi à entraîner tout son peuple après lui pour monter à l'assaut de la plus grande iniquité qui ait souillé et désolé l'humanité. Par cet amendement, Lincoln avait réintroduit dans les chartes de la nation ce qui en avait été supprimé pour satisfaire aux intérêts des esclavagistes. En eftet, une partie du texte de cet article est renfermée dans l'Ordonnance de 1787, que Lincoln lisait et méditait, tout enfant, dans les solitudes de l'Ouest.

Le 3o janvier, au moment où le président de l'assemblée proclama le résultat de la votation,les députés et les sénateurs poussèrent de frénétiques acclamations, puis leur émotion grandit: ils se serrèrent les mains, ils s'embrassèrent, les larmes aux 3'eux, et au nom de Dieu ils unirent celui de Lincoln dont le sage patriotisme avait préparé ce grand jour.

Le même soir, le télégraphe apporta au président la joyeuse nouvelle que la législature de l'IUinois avait déjà approuvé le treizième amendement. Les siens, ceux qui l'avaient proclamé à Decatur le seul citoyen capable d'entrer à la Maison-Blanche, l'avaient soutenu jusqu'au bout et avaient voulu être les premiers à appu3^er son œuvre humanitaire.

Fort de la droiture de sa conscience et de la confiance de ses concitoyens, il vit arriver avec sérénité la journée du 4 mars, où il allait être « inauguré» pour la seconde fois. Ce jour-là, on ne craignit pas de complot et les mesures militaires ne furent pas si sévères que quatre ans auparavant. Cependant, un acteur excentrique, John Willkes Booth, essaya de s'approcher de Lincoln, mais il fut aussitôt repoussé par la police et l'on ne prit pas garde à cet incident.

Pour la première fois dans l'histoire des Etats-Unis, les nègres furent admis à participer officiellement à la cérémonie; un bataillon de noirs escorta le président, troupe

martiale et dévouée, heureuse et fière d'accompagner le libérateur de la race si longtemps opprimée.

Dans son discours, Lincoln déclara qu'il n'avait pas besoin, comme le 4 mars 1861, d'exposer ses opinions. « Il y a quatre ans, toutes les pensées allaient anxieusement à la guerre civile qui nous menaçait. Tous la redoutaient. Tous cherchaient à la conjurer. Pendant que je prononçais, à cette place, mon adresse inaugurale, toute consacrée à la sauvegarde de l'Union sans la guerre, des agents insurgés étaient dans la ville et cherchaient à détruire cette Union sans recourir à la guerre, mais en poursuivant leurs négociations. Les deux partis imploraient la guerre. Les uns voulaient se battre plutôt que de laisser survivre la nation, et les autres acceptaient la lutte plutôt que de laisser périr l'Union. Et la guerre vint.

»Un huitième de la population totale était formée d'esclaves habitant surtout le Sud. De puissants intérêts reposaient sur ces esclaves. Tous savent que la défense de ces intérêts fut en somme la cause de la guerre. Pour perpétuer et renforcer ces intérêts, les insurgés voulurent déchirer l'Union, même avec les armes.

» Aucun des deux partis ne se doutait de la durée et de l'étendue de cette guerre. Aucun ne pensait que la cause première du conflit disparaîtrait même avant que le conflit fût apaisé. Chacun attendait un triomphe plus facile; personne n'espérait un résultat aussi important, aussi surprenant.

» Tous deux lisent la même Bible et prient le même Dieu et chacun l'invoque contre l'autre. Il peut sembler étrange qu'un homme demande l'aide d'un Dieu juste pour exiger que d'autres hommes lui procurent son pain à la sueur de leurs fronts. « Mais ne jugeons point ahn que nous ne soyons point jugés ». Ces prières ne pouvaient pas être également exaucées : Dieu n'a réalisé pleinement les vœux de personne. Le Tout-Puissant seul connaît ses desseins. « Malheur au monde à cause des scandales ! Il est impossible qu'il n'y en ait pas, mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive! »

» Si nous admettons que l'esclavage américain a été un de ces scandales qui, selon la prescience de Dieu, doivent arriver, mais qui, après avoir duré tout le temps fixé par Lui, doivent disparaître par sa volonté ; si nous admettons que c'est Lui qui a infligé à la fois au Nord et au Sud cette terrible guerre, comme châtiment à ceux qui avaient provoqué le scandale, devons-nous supposer qu'il se soit écarté des plans divins que tout croyant a toujours attribués à un Dieu vivant?

» Nous espérons et nous demandons avec ferveur que ce terrible fléau de la guerre ne tarde pas à s'éloigner. Mais si c'est la volonté de Dieu que cette calamité dure jusqu'à l'anéantissement des biens amassés pendant deux siècles et demi par le travail obscur des esclaves ; s'il nous faut lutter jusqu'à ce que chaque goutte de sang qui a coulé sous le fouet soit payée par une autre goutte de sang coulant sous l'épée, — comme on disait il y a trois mille ans, — alors encore il faudra reconnaître que les jugements du Seigneur sont fidèles et justes.

» Sans malveillance envers personne, charitables envers tous, fermes dans la vérité telle que Dieu nous l'a enseignée, efforçons-nous d'achever notre œuvre, de bander les plaies de la nation; pensons à celui qui a trouvé la mort dans les batailles; soulageons sa veuve et ses enfants; faisons tout ce qui pourra procurer et favoriser une paix juste et durable entre nous et avec toutes les nations. »

Ces paroles, nobles et profondes comme celles de Gettysbourg, tombèrent sur la foule comme les bénédictions d'un prophète. Les uns applaudirent, d'autres pleurèrent. Pendant toute cette cérémonie, le ciel était demeuré maussade et il n'avait cessé de pleuvoir. Mais au moment où Lincoln se tourna vers Chase, le chef de la Justice, pour prêter serment sur le Saint-Livre, les nuages s'entr'ouvrirent et le soleil jeta un rayon printanier au pied du Capitole.

Le père Abraham.

Pendant les quatre premières années de sa présidence, Lincoln ne s'accorda aucun repos. Le navire dont il manœuvrait la barre voguait sur une mer sans cesse houleuse et souvent secouée par la bourrasque; son devoir le retenait sur le pont et il n'entendait céder à personne sa place. Dès le début de l'été, les gens aisés quittaient Washington, sa lourde chaleur et sa poussière; le président y restait.

A la vérité, sa famille s'installait au cottage de Soldier's House, à trois kilomètres de la ville ; il s'y rendait chaque soir et revenait chaque matin à la Maison-Blanche, escorté d'une trentaine de cavaliers. Il n'aimait guère cette escorte; elle le gênait, mais il la subissait par raison d'Etat, pour obéir à ses ministres. C'est que Soldier's House se trouva souvent à une portée de fusil des avant-gardes ennemies : un soir, une balle traversa le chapeau de Lincoln alors que celui-ci se promenait dans le voisinage du cottage.

Le long de la route qui conduisait à sa modeste résidence estivale, s'élevaient des infirmeries militaires qu^il visitait très souvent; à tout instant, il rencontrait des troupes de soldats qui le saluaient toujours avec respect.

En entrant à la Maison-Blanche, Abraham Lincoln ne renonça à aucune de ses habitudes de simplicité. Il ne fut pas comme tant d'autres magistrats qui, parvenus au faite des grandeurs, s'imaginent sortir d'une chrysalide pour devenir de brillants papillons. 11 eut conscience de son rang et le tint très honorablement. M'"'' Lincoln fut davantage éblouie par la réalisation de son rêve de jeune fille; elle n'eut pas de peine à se familiariser avec son nou

veau genre de vie et ne regretta pas autant que son mai-i la petite maison de Springfield. Dès les premiers jours, elle voulut avoir sa propre voiture; cela convenait à la -première femme du pa^'s». Lincoln pensait que ce n'était pas indispensable, mais il laissa son épouse agir à sa guise. On a dit qu'elle dépensait beaucoup ; c'est possible, mais il ne s'en soucia point et disait volontiers qu'elle savait ce qu'elle avait à faire.

Il demeura toujours frugal et se régala souvent des mets simples dont il s'était contenté dans sa jeunesse; il aimait surtout le lard. Levé de bonne heure, il faisait ordinairement une promenade, puis il entrait dans son cabinet à huit heures et n'en sortait guère avant la nuit ; quelquefois, nous l'avons déjà vu, il y travaillait pendant une partie de la veillée, sinon jusqu'à l'aube. Il lui arrivait d'oublier le moment des repas; sa femme et ses serviteurs durent alors prendre le soin de lui apporter le sien qu'il prenait à son pupitre, sans cesser de travailler. Lorsqu'il venait s'asseoir à la table de famille, ses préoccupations 1'}' suivaient; il réfléchissait et prenait des notes.

Les bals et les dîners de la présidence, donnés régulièrement, l'intéressaient peu. Il s'y rendait, par obligation... professionnelle, mais il était plus heureux quand il recevait un invité dans l'intimité. Les visiteurs qui ne le connaissaient pas redoutaient sa présence, mais ils étaient tôt conquis par sa grande affabilité, par sa patriarcale simplicité. Plus d'un de ses compagnons d'enfance et de pauvreté vint le trouvera la Maison-Blanche; ils prenaient des airs d'humble soumission comme en présence d'un monarque ; ils l'appelaient « Monsieur le président », mais lui, il leur disait : « Pour vous, je suis encore Lincoln ; l'étiquette n'existe pas entre nous. »

Dennis Hanks fut envoyé un jour à la Maison-Blanche par ses concitoyens de l'Illinois pour réclamer la liberté de l'un d'eux, impliqué dans l'aftaire des Copperheads. D'un trait de plume, Lincoln gracia tous ceux qui avaient refusé la Constitution, puis il passa avec son cousin quelques

doux moments en revivant par le souvenir les années d'autrefois. Quant il partit, Hanks reçut du président une montre gravée qu'il garda religieusement pendant le reste de sa vie.

Lincoln éprouva aussi un grand plaisir à revoir chez lui la famille du marchand de Springfield qui lui avait donné une place dans son lit et dans les combles de sa maison.

Un jour, il vit venir à lui un vieillard qu'il reconnut aussitôt. « Vous êtes John Brackenridge. J'avais coutume de parcourir trente-quatre milles en un jour pour vous entendre plaider à Booneville, et ce sont vos discours qui ont semé en moi le premier désir d'être un avocat. »

Cette bonhomie de bon aloi chassait toute contrainte dans l'entourage du président. Les serviteurs, tous parfaitement dévoués, vivaient presque comme des membres de la famille. Un jour, l'un d'eux vint ouvrir la porte d'une salle où se tenait une importante conférence d'Etat et, s'adressant à Lincoln, il s'écria :

— Elle vous demande ! en parlant sans doute de M'"" Lincoln.

— Oui, oui ! répondit le président, sans montrer le moindre étonnement.

Puis, la séance ayant duré plus longtemps, le domestique ouvrit une seconde fois la porte et insista:

— Je vous dis qu'elle vous demande !...

Un dimanche matin, un quémandeur vint à la Maison- Blanche. Il sonna. Personne ne répondit. Il entra néanmoins, parcourut des corridors, gravit des escaliers, cherchant vainement quelqu'un qui voulût bien l'annoncer. A la hn, il heurta à la porte du cabinet présidentiel ; il entra et s'excusa d'être là sans formalité. Lincoln lui expliqua que les domestiques étaient tous en congé ce madn-Ià.

Il détestait l'étiquette, mais s'y soumettait lorsqu'il le fallait: « Quand nous sommes avec des Romains, dit-il, nous devons faire comme les Romains. » Il ne détestait pas moins les habits de cérémonie; dès que sa journée officielle était terminée, il se mettait à l'aise, comme à Springfield;.

il enlevait ses bottes ou ses souliers et chaussait des pantoufles ; il ôtait sa redingote et se vêtait d'une robe de chambre ou, pendant l'été, restait en manches de chemise. Dans la belle saison, on le rencontrait dans les rues de la ville vêtu d'un habit de toile qui avait perdu sa première fraîcheur; en hiver, quand il sortait, il jetait un châle gris sur ses épaules.

Comme aux jours lointains où, obscur bûcheron, il fendait du bois pour se procurer l'étoffe de ses pantalons, il continua à s'occuper un peu de ses vêtements; un gardien, qui veillait toujours à la porte de sa chambre à coucher, frappa certain matin et fut surpris, en ouvrant la porte, de voir le président des Etats-Unis, à demi vêtu, les pieds dans ses pantoufles et une aiguille à la main, recousant un bouton à ses culottes ! « Attendez une minute, lui dit-il, que j'aie réparé le dégât! » Il aimait mieux faire ce petit travail lui-même que d'aller importuner sa femme ou quelque servante.

Lorsque son esprit était tenaillé par de graves problèmes, Lincoln avait l'habitude de passer ses longs doigts dans ses cheveux noirs, ou bien, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, il fermait à demi sa main, l'index appuyé sur le pouce, et il avait alors l'air de tenir, par un fil ténu, la solution cherchée.

Dans son cabinet, sa table de travail était toujours surchargée de papiers — il y en avait trop pour qu'il put en- <:ore les loger dans le fond de son chapeau ! Il riait de ce dédale et disait : « Je suis comme les Patagons. Vous savez qu'ils mangent des huîtres et jettent les écailles par la fenêtre. Quand la pile d'écaillés est assez haute, elle s'écroule et rentre par la fenêtre. Le Patagon, chassé de sa hutte, l'abandonne et en rebâtit une autre ! »

II lui arrivait parfois de jurer. Il disait By Jirigs! — « Par Jupiter! » Stanton lui fit remarquer qu'il employait une expression peu élégante; c'était au bureau du télégraphe; Lincoln se tourna vers l'opérateur et lui dit : « Excusez-moi d'avoir juré en votre présence. C'est jurer que

de dire By Jings, ma bonne mère m'ayant appris que toute expression commençant par by était un juron ! »

En se rendant au quartier de l'un de ses généraux, il fit une partie du trajet sur un fourgon militaire attelé de six mules ; le charretier, exaspéré par les cahots du chemin et la lenteur de l'attelage, se mit à jurer. Lincoln lui posa la main sur l'épaule et lui dit:

— Pardon, mon ami, êtes-vous anglican ?

— Non, monsieur le président, je suis méthodiste.

— Bien. Je croyais que vous étiez anglican, parce que vous jurez exactement comme le gouverneur Seward qui est un conseiller d'Eglise.

Il se fâchait rarement et n'était sévère qu'avec les personnes qui lui manquaient totalement de respect. Un visiteur employa un langage profane devant lui; Lincoln se leva en répliquant: « Je croyais que l'on m'avait annoncé un honnête homme. Il y a erreur. Voici la porte; je vous souhaite une bonne nuit ! »

Un officier renvoyé du service essaya plusieurs fois d'obtenir sa réhabilitation; voyant qu'il n'y réussissait pas, il s'enhardit et lança cette accusadon: « Alors, M. le président, je vois que vous vous obstinez à ne pas me rendre justice ! » Lincoln garda son sang-froid, mit en ordre quelques papiers, se leva, puis saisit l'officier par les épaules et le poussa vivement jusque dans l'antichambre en lui disant: < Monsieur, je désire ne plus jamais vous revoir ici.. Je supporte la critique, mais pas l'insulte. »

Une délégation d'un Etat vint protester contre certaines nominadons et se plaindre d'un vieil ami de Lincoln, citoyen très correct; les mécontents déposèrent leur mémoire entre ses mains; il leur demanda alors:

— C'est donc le papier que vous m'avez donné?

— Parfaitement.

— Et j'en puis disposer à ma guise?

— Certainement.

Et se tournant vers la cheminée, il jeta le papier sur les charbons allumés, puis il conclut :

— Bonjour, messieurs !

Un employé de l'Etat vint lui faire des plaintes sur son supérieur, espérant ainsi provoquer sa destitution. Lincoln lui dit simplement : « Rentrez chez vous et lisez le verset lo du XXX^ chapitre des Proverbes. » L'employé se retira, ouvrit sa Bible et lut : « Ne calomnie pas le serviteur auprès de son maître, de peur qu'il ne te maudisse et que tu n'en portes la peine. » Une si bonne leçon ne pouvait être donnée que par un homme qui connaissait les Saintes Ecritures et qui cultivait le sens de l'à-propos.

Il avait ordonné que certains prisonniers du Sud fussent relâchés et enrôlés au compte de l'Union pour maîtriser des Indiens rebelles. Le ministre de la guerre s'y opposa. Après plusieurs démarches infructueuses, Lincoln se rendit lui-même chez Stanton; le président le laissa expliquer ses raisons et répéter qu'un tel acte n'était pas faisable; puis, impassible, il lui déclara :

— M. le secrétaire, je compte que vous ferez exécuter cet ordre.

^ Monsieur le président, je ne peux pas. Cet ordre est inconvenant et je ne donnerai pas mon consentement.

— M. le secrétaire, // sera exécuté, répondit Lincoln en regardant sévèrement son ministre et en donnant à sa voix un accent de fermeté qui témoignait de sa détermination bien arrêtée. Stanton dut se reconnaître vaincu.

Cependant, le président savait user de plus de patience pour imposer son opinion. A l'instar des citoyens de Chicago, un gouverneur vint protester, avec beaucoup de vivacité, contre les exigences du recrutement dans son Etat. Il repartit tout joyeux et l'on crut que le chef suprême de l'armée avait cédé. Il n'en était cependant rien. Lincoln conta l'entrevue en ces termes: «Un fermier de l'IUinois avait un grand arbre au milieu de son champ; il voulutl'enlever, mais le tronc était trop gros pour l'abattre à coups de hache, trop noueux pour le fendre et trop vert pour le brûler ; il creusa tout à l'entour. J'ai fait ainsi avec mon gouverneur, mais cela m'a coûté trois mortelles heures. »

Voyant toujours le côté gai des choses, Lincoln s'amusait parfois des embarras de ses ministres comme aussi de leurs opinions à son égard. Stanton s'était permis de le traiter de fou ; le propos fut rapporté au président qui répondit : « Si Stanton a dit que j'étais fou, je dois l'être, car il a presque toujours raison et il dit généralement ce qu'il pense ! »

Lorsque le Trésor, à bout de ressources, émit des bons qu'on appelait, à cause de leur couleur verte, des « greenbacks », le cabinet se demanda si on imprimerait sur ces papiers une devise semblable à celle qui ornait les pièces de monnaie : « Mon espoir est en Dieu ». Lincoln ayant été consulté, répondit : « Si vous voulez mettre une légende sur les «greenbacks», je propose la parole de Pierre: « Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai je te le donne. » (Actes

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