‹ Un grand Américain, Abraham LincolnChapitre 17 sur 21 · III · texte numérisé non relu

III

Ses généraux avaient coutume d'exagérer le nombre de .leurs adversaires. Un jour, on demandait à Lincoln quel était l'effectif des armées confédérées; il répondit qu'elles devaient se composer de un million deux cent mille hommes, car ses généraux disaient que les troupes de l'Union

— fortes à ce moment de quatre cent mille unités — se battaient un contre trois !

Un statisticien lui fit une fois le compte des pertes subies par les Fédéraux ; le président douta de l'exactitude des calculs, disant qu'il y avait deux façons de comprendre l'arithmétique et ajoutant qu'il connaissait en particulier l'arithmétique des nègres. Et il raconta une histoire qui eut le don de scandaliser un sénateur présent: « Un nègre expliquait ainsi à un autre la science des nombres : « L'addition s'emploie quand on ajoute un à un. On fait une soustraction quand on dit : de deux ôte un, il reste un. » L'élève affirma que cette dernière définition ne valait rien et il proposa ce problème: trois pigeons se posent sur une haie; j'en tue un d'un coup de fusil; les deux autres resteront-ils sur la haie? Non. Donc, trois moins un, il ne reste rien!

— C'est un peu de cette façon que vous comptez les soldats disparus! »

Cela n'empêcha point ce mathématicien, un Anglais, de déclarer que Lincoln était un homme très agréable, que sa place serait unique dans l'histoire, que l'on trouverait difficilement son semblable dans le monde officiel de Grande- Bretagne et qu'il était merveilleusement doué pour accomplir sa tâche à la tête du gouvernement.

Les hommes qui l'ont approché et jugé ont tous été favorablement impressionnés. Seward disait : « Il est le meilleur homme que je connaisse. » Sherman déclarait: «De tous les hommes que j'ai rencontrés, il possédait plus que tout autre et en plus grand nombre les éléments de la grandeur unis à ceux de la bonté. » Et Stone, le médecin de la Maison-Blanche, à qui les idées républicaines n'étaient point sympathiques, affirmait que Lincoln était de tous les hommes avec qui il avait été en contact celui qui avait le cœur le plus pur. Ces appréciations sont plus agréables à lire que celles des adversaires du président qui, selon eux, était un clown, un bouffon mulâtre, un républicain noir, un désunioniste. Nous en passons, et des moindres.

Mais Lincoln ne s'occupait pas de ces calomnies. Il oubliait, disait-il, les outrages dès qu'ils cessaient et, parlant de ses relations avec ses semblables, il ajoutait : « J'ai toujours cherché à arracher un chardon pour planter une fleur là où je pensais qu'une fleur pouvait s'épanouir. » Voulant le bien partout et toujours, il avait pris l'habitude de ne parler que lorsque, par ses paroles, il espérait susciter une bonne action ou une bonne pensée.

Il aimait surtout les réceptions populaires, car il estimait qu'il n'y avait pas, dans la journée, d'heures mieux employées que celles où il entrait en contact direct avec ses concitoyens venus pour le saluer. Ceux-ci racontaient leurs désirs et leurs déceptions et lui faisaient connaître mieux que les journaux, les sénateurs, députés et ministres, l'opinion du pays. Il appelait cela „prendre un bain d'opinion publique ^>, et il avait raison. Au sortir de ce bain, il se sentait fortifié, renouvelé et supportait plus allègrement ses responsabilités. Il entendait alors, comme l'écrivit Emerson,

battre dans son cœur le sang de vingt millions de ses frères.

Mais sa personnalité et sa puissance de réaction étaient si grandes qu'il influençait bien plus le peuple qu'il ne se laissait influencer par lui.

Il eut l'occasion de parler à des ouvriers venus de New- York. La question des salaires et la lutte des classes avaient fait le sujet de ses méditations; Lincoln avait été ouvrier luimême et connaissait aussi les ambitions des employeurs. Il parla très sagement aux prolétaires de la grande ville leur disant : « A côté de la famille, le lien le plus puissant de sympathie humaine est celui qui doit unir tous les ouvriers, de toutes langues et de toutes nations. Mais cette union ne doit pas porter atteinte à la propriété d'autrui. Celui qui n'a pas de maison ne doit pas envahir celle des autres ; il faut qu'il travaille avec diligence et que son salaire lui permette de s'édifier une demeure pour lui et les siens; quand il l'aura fait, il comprendra que celui qui a son foyer tient à être à l'abri des violences d'autrui. » Donc, selon Lincoln, l'ouvrier qui travaille doit recevoir un salaire équitable; son travail doit être diligent et profitable ; dans ce cas, le patron ne peut garder pour lui la presque totalité des bénéfices. L'employé doit pouvoir, comme l'employeur, posséder son toit, si humble fût-il; pour cela, il lui faut renoncer à toute dépense inutile, car celui qui veut bâtir doit pratiquer l'épargne. Dès lors, les uns et les autres contribueront à fortifier le sentiment du respect de la propriété et à détruire la haine qui épuise et démoralise. Ceci est en somme l'application du grand principe social et moral : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'autrui te fasse. »

Au soir de ses journées, Lincoln aimait à vivre dans la compagnie de ses amis ; des savants, des magistrats, des écrivains venaient à la Maison-Blanche et, sans étiquette, dans une agréable intimité, ils se racontaient leurs souvenirs ou dissertaient sur les événements du jour; on entendait souvent retentir les rires du président.

2o8 CHAPITRE XVIII

Très souvent, des parents de Mar}' séjournaient à Washington. Un jour, une belle-sœur d'Abraham, dans son impatience taquine, entra dans son cabinet de travail et l'arracha à ses paperasses pour l'entraîner dans le parc et lui faire admirer des buissons et des massifs de fleurs; il avoua alors qu'il n'avait pas encore eu le temps de faire le tour du domaine et qu'en particulier il n'avait jamais vu ces fleurs.

Le président aimait les conversations avec ses concitoyens, aux jours de réception ; il aimait les causeries avec ses amis, mais il préférait par-dessus tout la compagnie de ses enfants ; avec eux, il se sentait vraiment heureux. Il est vrai qu'il aimait tous les enfants et que les enfants l'aimaient ; quand il sortait de îa Maison-Blanche, les garçonnets et les fillettes lui tendaient leurs petits bras.

En arrivant à Washington, Willie et Tad ne voulurent, pas plus que leur père, abandonner leurs habitudes de petits cito3'ens de l'Illinois. Ils continuèrent à vivre avec une parfaite indépendance. Chacun avait un poney qui fit leurs délices jusqu'au jour où les deux bêtes périrent dans un incendie qui détruisit les écuries en Maison-Blanche. Ils eurent toujours des chiens, des chats et des chèvres qu'ils soignaient eux-mêmes. Lorsque, avec leur mère, Willie et Tad étaient en voyage, Lincoln envoyait à tout instant des télégrammes pour les tenir au courant des événements. Dans l'une de ces missives, il disait : « Les chèvres et moi, nous nous portons bien, mais surtout les chèvres! » Lorsque les femelles mettaient bas leurs petits, il annonçait l'événement à ses ministres !

Lincoln s'amusait très souvent avec ses deux garçons. Il se laissait ficeler les bras par eux, et conduire oîi ils l'entendaient en jouant aux chevaux. Dans les appartements, il se traînait sur les genoux et les mains, et portait ses enfants sur son dos, comme certain roi de France. Il faisait avec eux de bruyantes parties de balle et de colin-maillard.

Durant le premier hiver qu'ils furent à la Maison-Blanche, les deux garçons tombèrent malades. Tad guérit, mais

Willie mourut le 20 février 1862. Ce fut une épreuve écrasante pour Lincoln qui crut qu'il ne se consolerait jamais. « C'est la plus grande ai'fliction de ma vie », avoua-t-il à leur bonne qui était une fidèle négresse. Ce deuil survint en un

Lincoln et Tad.

moment où Lincoln était déjà tourmenté par d'autres deuils et par les revers qu'avait apportés la guerre. Il eut la douloureuse joie de voir son enfant lui apparaître dans ses rêves, tandis que sa femme, en guise de consolation, essayait d'évoquer sa figure en des séances de spiritisme, autour d'une table parlante, dans des locaux obscurs.

Willie mort, il ne restait plus que Robert, qui poursuivait ses études au collège de Haward, et Tad. Le père reporta sur ce dernier toute son afifection. Tad devint l'indispensable compagnon du président. Une défectuosité du palais rendait la parole de cet enfant malaisée; seuls, les familiers de la maison parvenaient à le comprendre.

Tad passait une partie de ses journées dans le cabinet présidentiel ou dans l'antichambre ; il y questionnait les personnes qui demandaient une entrevue et, quand leur histoire excitait sa pitié, il allait prier son père de les recevoir sans tarder et de les écouter favorablement. Un après-midi d'été, Tad, abattu par la chaleur, s'endormit près de Lincoln, qui ne troubla point son sommeil, et, le soir venu, porta l'enfant dans son lit, car le père et le fils couchaient très souvent ensemble.

Tad était impatient. Quand Lincoln était le plus absorbé par les affaires de l'Etat, en séance de cabinet ou en conseil de guerre, son garçonnet l'interrompait volontiers. Un jour, il conférait avec des généraux, dans les campements; il avait amené son fils qui d'ailleurs l'accompagnait presque toujours, à cheval, dans ces tournées militaires; pour être plus sûr de n'être point dérangé, le chef suprême des forces armées promit un dollar à son enfant si celui-ci le laissait tranquille jusqu'à la fin de sa séance. Tad n'eut pas cette patience!

Un photographe travailla quelque temps à la Maison- Blanche ; pour développer ses clichés, on lui donna une chambre où Tad avait installé un petit théâtre. Quand il y vit entrer le photographe, sa colère fut extrême; il trépigna et cria, puis alla fermer à clé la porte de son théâtre. Lincoln dut intervenir: « Tad, dit-il, savez-vous que vous me faites beaucoup de peine? » Cette douce remontrance fit éclater en pleurs le petit entêté qui rendit la clé et le local.

Quand Lincoln ordonna un jour de jeûne et d'actions de grâce, Tad fut tourmenté par la perspective d^m jour à passer sans nourriture. En secret, il porta des vivres dans une chambrette où il comptait faire quelques apparitions

pendant la journée tant redoutée. On découvrit son stratagème et ses provisions que l'on confisqua, réduisant ainsi l'enfant au même régime que tout le monde.

Stanton avait un iaible pour le petit Tad; il vint un jour à la Maison-Blanche avec un brevet de lieutenant dûment signé qu'il remit au fils du président. Tad reçut de ses parents un uniforme d'officier et ne manqua point d'user de ses nouveaux droits. Une nuit, il ordonna à tout le personnel de la maison de prendre les armes et, à leur tête, il alla relever la garde militaire qui veillait autour de l'édifice, renvoyant à la caserne tous les soldats qu'il remplaça par des domestiques. Cette comédie fut découverte par l'officier de garde et Lincoln dut intervenir pour remettre toutes choses dans l'ordre.

Robert termina une partie de ses études au début de 1865. Quand il revint chez ses parents, son père l'envoya au général Grant, en priant ce dernier de le recevoir non comme le fils du président, mais comme simple citoyen. Il resta au quartier-général jusqu'à la fin, nourri et équipé aux frais de son père et non à ceux de la nation.

Heureux au sein de sa famille, Lincoln avait conçu le projet de vivre plus heureux encore — et plus tranquille — quand il aurait achevé son temps cà la Maison-Blanche. Il voulait retourner dans sa ferme de l'Illinois : son Tad aurait un poney et un mulet, une voiture de campagne, un jardin bien à lui qu'il cultiverait lui-même. Ils se replongeraient ainsi tous dans la vie des champs, et le président redevenu simple citoyen n'aurait pas de peine à se rappeler le temps lointain où il gagnait vingt-cinq sous par jour en fendant du bois ou en plantant des pommes de terre.

Mais ce ne furent que de beaux projets. La guerre inexorable semait toujours le deuil dans le pays entier, et le deuil entrait aussi à la Maison-Blanche. Lincoln et Mary étaient tous deux originaires du Kentucky, comme le président sudiste d'ailleurs. Les citoyens de cet Etat de la frontière avaient marché aussi bien sous le drapeau étoile que sous celui du palmier. Un grand nombre des amis d'enfance

de Lincoln moururent sur les champs de bataille ; mais d'autres pertes le frappèrent plus directement.

Une sœur de Mary perdit son époux à la bataille de Chicckamauga ; Abraham lui avait, avant la guerre, oftert une place d'honneur dans l'administration ; après avoir beaucoup hésité, il s'était enrôlé dans les troupes du Sud. Le président le pleura comme s'il eût été son propre frère. D'autres sœurs devinrent veuves aussi, puis Mary apprit la mort du frère qu'elle aimait le mieux au moment où elle ouvrait un grand bal à l'occasion de la victoire unioniste de Shiloh, où précisémment il avait succombé. Un autre frère trouva la mort à Vicksbourg et, quand cette nouvelle parvint à Washington, Mary et les siens écoutaient les acclamations poussées par la foule joyeuse du succès du général Grant.

Ces épreuves furent certainement la cause de drames intimes très douloureux au sein de la famille du président. Mais ces drames, personne ne les connaît et personne ne pourra les décrire. On comprend que, dans son discours du 4 mars 1865, Lincoln ait parlé des châtiments célestes qui s'abattaient aussi bien sur le Nord que sur le Sud. Dans sa petite famille se concentraient en somme toutes les larmes et tous les regrets qui déchiraient les cœurs des deux parties de la nation divisée; la guerre civile frappait dans les deux camps les parents et les amis d'Abraham et il était peut-être le citoyen le mieux placé pour mesurer toutes les hideurs de cette lutte. Pour supporter sans faiblir tous ces sacrifices et pour penser à tous ceux que faisait le pays, il fallait être animé d'une sublime abnégation, d'un courage civique dont on trouve rarement l'exemple chez les grands héros de l'antiquité.

Son courage, il le communiquait à tous. Il visitait un jour le camp du général Butler; debout sur les retranchements, ses soldats l'acclamaient et leurs cris parvenaient aux Confédérés qui l'avaient aussi aperçu. Dans une autre visite une balle l'avait effleuré; aussi Butler le pria-t-il de ne point s'exposer inutilement, à quoi Lincoln répondit :

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„Le commandant en chef de l'armée ne doit pas avoir peur en présence de ses soldats, quels que soient ses sentiments».

Sur les champs de bataille ou dans les infirmeries, il rencontrait souvent des blessés du Sud; un jour il se trouva près d'un jeune homme frappé à mort qui demandait sa mère.

— Que puis-je faire pour vous? lui demanda Lincoln.

— Vous ne pouvez rien : vous êtes un Yankee et mon message n'arriverait pas à ma mère.

Lincoln pleura et assura le blessé de toute son affection vaincu par tant de tendresse, le jeune homme dicta son dernier adieu à sa mère, et son message fut porté cette même nuit à l'ennemi par un parlementaire.

Une autre fois, le président arriva près d'un jeune soldat qui sentait venir la mort; celui-ci, ayant reconnu le « père Abraham », lui tendit sa main défaillante et le pria de la garder dans les siennes jusqu'à ce que son âme se fût envolée. Et Abraham demeura près de ce lit de soufffrance, priant Dieu et consolant le moribond.

On ne saura jamais combien de pauvres, de malades, de désespérés il a secourus et soulagés. Dans les campements, dans les hôpitaux, dans les retranchements, il s'inquiétait de chacun: il était l'ami des soldats. Entre eux, ils échangeaient leurs impressions après ses revues; ils disaient : «Il s'occupe de nous... il nous fait combattre, mais il s'occupe de nous». Ils aimaient à le voir venir vers eux, monté sur son cheval, très grand, avec le petit Tad (jui caracolait à ses côtés.

Et quand il avait quitté le champ de bataille, il devait encore songer à la vie d'un grand nombre de soldats, à ceux qui avaient été condamnés à mort ou à l'emprisonnement pour c^uelque faute grave ou légère, mais des fautes aux yeux des généraux. Les coupables avisaient leurs parents ou quelque homme influent et les demandes en grâce pleuvaient à la Maison Blanche.

Voici une mère qui intercède pour son fils âgé de 19

ans, condamné à mort parce qu'il s'était endormi à son poste de sentinelle. Lincoln le gracie, heureux de sauver ce jeune homme et d'apporter du bonheur à la mère éplorée, plus heureux que si les armées fédérées avaient remporté une victoire. La mère en s'en allant s'écrie: « Vous me dites qu'il est laid, notre président! Je pense qu'il a un des plus beaux visages que j'aie jamais vus!» Et quand on rapporte ces paroles à Lincoln, il rit tout en ayant des larmes dans les yeux.

Une jeune fille demande pardon pour son frère qui, ayant déserté, avait été repris et condamné à la fusillade. Elle est seule au monde; elle n'a plus que son frère: comme soutien. Lincoln comprend sa désolation et lui dit : « Ma pauvre jeune fille, vous êtes venue ici sans les recommandations d'un gouverneur, d'un sénateur ou d'un député pour plaider votre cause. Vous me paraissez honnête et digne de confiance. Je mériterais d'être fouetté si je n'accordais pas le pardon que vous me demandez pour votre frère».

Une pauvre mère de famille s'approche du président et lui raconte que son mari, brave soldat, est sous les drapeaux depuis le début des hostilités; la famine est entrée dans son foyer et cette femme supplie le chef de l'Etat pour qu'il donne congé au père qui a déjà bien servi le pays. Lincoln est perplexe; il répond: «Ma bonne dame, je puis licencier toute l'armée, mais pas un seul homme ! » Puis il se penche vers elle, lui parle en confidence, lui remet un papier, et la femme, redevenue confiante en l'avenir, retourne auprès de ses enfants qui ne manqueront pas de pain.

Un soir, le sénateur Kellog reçoit un télégramme qui lui annonce la peine de mort prononcée contre un jeune homme de ses amis. Il va chez Stanton qui refuse de modifier la peine. Il court chez Lincoln, le trouve au lit et lui conte l'événement; alors le président, sans se relever, s'écrie « Mais je ne pense pas que la fusillade lui fasse le moindre bien. Donne-moi cette plume ».

Job Smith est condamné à mort. Son père accourt à la Maison-Blanche avec le douloureux télégramme. Lincoln viuit d'en recevoir un autre du général Butler qui dit: «En accordant tant de grâces, vous détruisez toute discipline dans l'armée.» Lincoln réplique: «Ne fusillez pas Smith sans mon ordre ». Le père se lamente, croyant que la peine n'était que renvoyée, mais le président le rassure et ajoute qu'il ne donnera jamais son consentement, même s'il vivait aussi longtemps que Mathusalem.

Quand ses généraux se plaignent de ce qu'il gracie trop de condamnés, il leur répond qu'il y a déjà trop de veuves et trop de sang versé et que d'ailleurs un soldat vivant sert mieux sa patrie en combattant encore pour elle qu'en mourant honteusement pour expier une faute. L'exemple du courage devant l'ennemi est plus salutaire au peuple que l'exemple d'une justice inexorable.

Voici un jeune fermier qui s'est endormi en montant la garde et qui va passer par les armes. Lincoln s'y refuse : il a vécu dans les fermes, il sait qu'on y dort dès la tombée de la nuit après une rude journée de labeur, et il pense que ce fils de fermier n'a pas mérité le cruel châtiment.

Sur le champ de bataille de Fredericksbourg, on trouva un cadavre de soldat dans la poche duquel était une photographie du président. Au bas, le troupier, qui avait sans doute obtenu le pardon pour quelque faute commise qui était retourné au feu, avait écrit ces mots : « Que Dieu bénisse le président Lincoln ! »

L'épisode suivant montre mieux que tous les autres quelles étaient les intentions parfaitement humanitaires du chef suprême de l'armée quand il graciait un coupable.

William Scott, un jeune paysan du Vermont, venait d'entrer à l'armée. 11 avait marché quarante-huit heures sans dormir, et, le soir, tout près de Washington, il s'offrit à remplacer un compagnon malade qui devait être de garde. Le poste était très important, l'ennemi tout proche menaçant d'envahir la capitale. La moindre négligence dans la

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surveillance des avant-postes pouvait causer un irréparable malheur.

Vaincu par la fatigue et le sommeil, William s'endormit. Il fut condamné à mourir. Lincoln l'apprit et se rendit dans la tente où le jeune homme était gardé. Il lui parla avec douceur, lui demandant qui étaient ses parents, où était leur ferme, quelle avait été sa vie jusque-là. Scott raconta sa jeunesse passée dans la vieille maison au sommet d'une colline et sortit de sa poche la photographie de sa mère qu'il contempla longuement, sans plus dire un mot. Lincoln, très ému, posa sa main sur l'épaule du prisonnier et lui dit: «Mon garçon, vous ne serez pas fusillé demain. Je vous crois quand vous m'affirmez qu'il vous fut impossible de rester éveillé. J'ai confiance en vous et je vous renvoie dans votre régiment. Mais j'aimerais savoir comment vous entendez racheter votre pardon».

Le jeune homme, troublé mais reconnaissant, répondit qu'il ignorait comment il pourrait acquitter sa dette. Ses parents étaient pauvres, mais ils feraient tout leur possible. Il avait sa paye et quelques petites économies à la banque. Son père consentirait à emprunter de l'argent en grevant son bien. Peut-être ses camarades voudraient-ils lui aider. Il priait le président d'attendre jusqu'au jour du payement de la solde, et alors il pourrait lui remettre cinq à six cents dollars. Serait-ce assez ?

Alors Lincoln, avec bienveillance, lui déclara: «Mes exigences sont plus grandes. Ni l'argent de vos amis, ni celui de vos parents, ni celui de votre ferme ne peut suffire. Il n'y a au monde qu'un seul homme qui peut acquitter cette dette, et son nom est William Scott. Si, dès aujourd'hui, il fait son devoir de telle façon qu'au moment de sa mort il puisse dire : J'ai tenu la promesse donnée au président, j'ai accompli mon devoir de soldat, — alors il aura mérité son pardon ».

Quelques mois plus tard, William Scott prit part à sa première bataille, au bord d'un fleuve. Il fut le premier à le traverser et se défendit avec vaillance. Quand la retraite

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sonna, il regagna la rive à la nage, puis il se retourna et comprit qu'il n'avait pas encore fait tout son devoir, car des camarades blessés et des traînards luttaient contre les flots menaçants. William se rejeta plusieurs fois à l'eau et sauva tous les soldats, puis, quand il ramena le dernier, une balle ennemie lui transperça la poitrine. Il venait de sacrifier bravement son sang sur l'autel de la patrie ; il s'était montré digne de la mansuétude du président.

Ainsi, Lincoln songeait bien plus à améliorer qu'à démoraliser le soldat : il voulait élever, cristalliser sa conception du devoir; ce devoir, il voulait qu'on l'accomplît non point pour échapper au châtiment honteux, mais pour se grandir à ses propres yeux.

Ce n'était point par faiblesse, par peur du sang qui ne pouvait couler qu'avec son approbation que Lincoln cassait le jugement de ses conseils de guerre. Il agissait dans l'intérêt supérieur de sa patrie et de l'humanité. Et puis, dans ces actes, la sensibilité écoutait toujours les avis de la raison.

Un major très sobre et valeureux était maltraité par un colonel ivrogne et brutal. Ce supérieur l'insulta un jour très grossièrement et devant ses soldats l'appela un lâche. Le major, qui ne méritait pas ce blâme, invita le colonel à retirer cette accusation, faute de quoi il userait de ses armes. Le manant renouvela son insulte et le major l'abattit d'un coup de pistolet. La cour martiale dut, selon les lois, prononcer la peine de mort contre le malheureux offensé. Sa femme vint demander à Lincoln la grâce de son mari. Le président lut angoissé. « O chère, chère, s'écria-t-il en cachant sa figure dans ses mains, cette affaire veut me tuer! Que faire? » Puis, se tournant vers un député qui avait introduit la pauvre femme, il ajouta : « Vous faites les lois, et vous venez avec cette femme au cœur brisé pour demander que je n'observe pas ces lois. Vous avez décidé que, si un soldat lève la mam contre son supérieur, comme l'a fait ce major, il doit mourir. Si je laisse exécuter ja loi, je serai le témoin d'une scène de détresse qui me

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tue presque. » Ayant réfléchi un instant, sa figure s'illumina d'une généreuse beauté ; il décida que le major ne mourrait pas, mais qu'il subirait un emprisonnement de deux ans à Albany. « Allez le voir, ajouta-t-il en s'adressant à la femme, et dites-lui qu'il supporte vaillament sa peine et qu'après il devienne un homme nouveau. >

Une autre fois, il gracia un jeune soldat qui avait déserté pour aller se marier au moment où un rival menaçait de lui ravir sa fiancée. En accordant son pardon, Lincoln murmura qu'il aurait probablement commis semblable folie dans sa jeunesse!

Fin connaisseur d'hommes, il ne donnait jamais sa confiance à qui ne la méritait pas. Deux dames le prièrent de relâcher leurs maris prisonniers. Comme elles avaient entendu parler de la piété du président, elles tentèrent d'influencer son jugement en disant que ces deux hommes étaient religieux. Il devina aisément la ruse, fronça les sourcils et répliqua : « Vous dites que ces hommes sont religieux. Dites-leur, quand vous les reverrez, que je ne suis pas un juge dans le domaine de la religion, mais que, dans mon opinion, la religion qui pousse des hommes à se révolter et à prendre les armes contre un gouvernement parce que ce gouvernement, selon eux, n'aide pas assez certains citoyen'; à manger leur pain à la sueur d'autres fronts que le leur, cette religion n'est pas celle qu'il taut au peuple pour entrer dans le ro3^aume des cieux. » Les deux tartufes en jupons comprirent la leçon et n'insistèrent pas.

L'humour de Lincoln se manifestait même dans l'exercice de son droit d'amnistie. Il haïssait le vendredi qui était „le jour de la boucherie" judiciaire. Aussi, le jeudi, revoyait-il tous les rapports de la cour martiale et cherchait-il à faire quelques heureux parmi ces pauvres condamnés. L'un d'eux avait encouru la peine de mort parce que, craintif, il avait reculé devant l'ennemi et s'était caché. « C'est une question de jambes, s'écria Lincoln. Comment voulez-vous qu'un homme avance, si le Dieu Tout Puissant

lui a donné une paire de jambes qui refusent de le porter au combat ? »

Pendant une réception à la Maison-Blanche, un paysan virginien se plaignit que des soldats de l'Union lui avaient pris du foin et des chevaux ; il réclama une indemnité et comptait bien ne pas rentrer chez lui sans l'avoir empochée. Lincoln lui conta une histoire : « Un batelier possédait, sur la rivière Illinois, un bateau à vapeur qu'il pilotait luimême quand le courant était dangereux. Un jour, dans un rapide, le bateau tanguait et roulait comme une coquille de noix et le batelier avait fort à faire à tenir le gouvernail. Juste à ce moment, un mousse s'approcha de lui et s'écria: « Mon capitaine, je vous prie de stopper une minute... j'ai laissé tomber une pomme dans l'eau ! -

Cependant, Lincoln s'intéressait aux détails parfois les plus infimes. Un groupe de nègres affranchis, envoyés dans l'île de Haïti, y souffraient de l'invasion d'un petit insecte. Il n'y avait pas de remède et ce contre-temps désolait le libérateur des noirs. Il est piquant, remarque un auteur, de voir le président des Etats-Unis dirigeant les affaires de la nation au milieu d'une guerre civile et s'aftligeant de ce qu'un insecte, à peine gros comme une aiguille de sapm, incommodait une petite colonie de nègres!

Ce président avait dans son cœur un trésor de bonté qu'il dépensait non seulement pour ses propres enfants, mais pour la nation tout entière. Les souffrances des humbles inconnus l'inquiétaient plus que les siennes et les lettres de consolation qu'il leur écrivit rayonnent d'amour fraternel et de confiance en Dieu.

Vraiment, il a mérité le titre de „Père Abraham" que ses contemporains lui ont donné.

La fin.

Dès les premiers jours de 1865, une partie des troupes de l'Union fut envoyée à l'attaque du Fort Fisher, à l'entrée du port de Wilmington. Par ce port, les Confédérés recevaient des vivres et des munitions en abondance ; le prendre, c'était les affamer. On y parvint le 15 janvier. Un mois plus tard, Charleston, la bastille des Sudistes, fut évacuée par ses défenseurs; un drapeau de l'Union flotta de nouveau sur le fort Sumter, salué par les acclamations de la flotte et de l'armée.

La perte de ces deux ports, Wilmington et Charleston, provoqua le plus grand découragement dans le camp esclavagiste. Une disette effroyable sévit dans le pays; les riches étaient ruinés ; les vivres manquaient presque partout; on payait 100 dollars une miche de pain, cinq cents dollars un jambon ranceîLes soldats, privés de nourriture, se défendaient mollement et se rendaient par milliers, sûrs de trouver du pain au camp de City-Point.

City-Point était le grand quartier-général du Nord. Etabli sur la James River, au confluent de l'Appomattox, à l'est de Petersbourg, il renfermait dans son enceinte toute une ville improvisée, mais très confortable ; là, s'élevaient de nombreux hôpitaux, des ateliers de tous genres, des chapelles oi^i l'on célébrait des cultes tous les dimanches et où l'on se réunissait chaque soir pour la prière. Sur le fleuve» toute une flottille ravitaillait sans cesse les armées.

C'est là que Lincoln vint s'établir le 25 mars, afin d'être plus près de ses fidèles soldats. Il logeait sur un bateau ancré dans le fleuve. Le premier soir, il coucha dans un

lit trop court pour sa longue taille ; il dormit bien, mais, au matin, il dit à l'amiral Porter : « Vous ne pouvez mettre un long sabre dans un fourreau court ! » Pendant le jour, un menuisier agrandit le lit à l'insu du président qui, à son réveil, raconta qu'un miracle s'était produit durant la nuit : sa taille s'était raccourcie de six pouces en longueur et d'un pied en largeur!

Lincoln se sentait heureux, car la guerre touchait à sa fin. Il visitait ses soldats, selon sa coutume ; il faisait de longues chevauchées avec Ulysse Grant ; il contait des histoires ou se promenait. Un jour, au bord du fleuve, il aperçut une petite tombe enfouie à l'ombre des jeunes feuillages du printemps; ce coin de terre l'enchanta et il exprima à sa femme le désir d'être enseveli dans un endroit aussi tranquille.

Le 27 mars, un grand conseil de guerre s'assembla à City-Point, réunissant pour un moment les principaux chefs militaires de l'Union. Lincoln y assista et contribua par son doux sourire et par sa bonhomie à établir une saine fraternité entre tous ces hommes de guerre. Leur plan fut tôt arrêté et ils se séparèrent, animés d'un même zèle et désireux de coopérer tous à la grande œuvre finale.

Le 29, toutes les armées fédérales se mirent en marche pour cerner le général Lee et l'empêcher d'opérer sa jonction avec l'armée de Johnston. Le i^'' avril, Sheridan remporta une éclatante victoire à Five Forks; le lendemain, un dimanche, Petersbourg se rendit. Lee avisa Jefterson Davis qu'il n'était plus en mesure de défendre la capitale. Davis était au culte du matin quand il reçut le message; il sortit très calme, puis il fit appeler d'autres ministres et magistrats, également présents à l'office divin; ils décidèrent d'abandonner la ville. Jefterson ayait déjà mis en vente son mobilier ; on entassa les archives et les papiers de la Confédération dans des wagons, et des trains transportèrent pendant la nuit le gouvernement cà Danville,plus au sud.

La ville fut livrée au pillage; les pirates, qui, jusque-là

avaient fait la guerre de partisans aux troupes de l'Union, saccagèrent les maisons et les incendièrent. Les habitants, affolés, s'enfuirent en emportant leurs biens les plus précieux. La garnison ne pouvait maintenir Tordre: les soldats, tant les blancs que les noirs, s'étaient enivrés en absorbant les dernières provisions de liqueurs.

La malheureuse capitale allait être détruite, lorsque, le lundi matin, 3 avril, dès l'aube, les troupes de l'Union y firent leur entrée. Et quelles troupes ? L'avant-garde d'un régiment nègre! La plupart de ces hommes de couleur avaient été esclaves dans cette même ville : ils y rentraient libres... et en libérateurs. Ils furent dignes et ne commirent aucune brutalité. Ils éteignirent le feu qui ravageait plusieurs quartiers, donnèrent à manger aux affamés, soignèrent les blessés ; ils traquèrent et mirent à la raison les forcenés ivres et les soldats de l'arrière-garde des rebelles qui s'étaient aussi attardés à voler et à tuer.

L'ordre le plus parfait régna bientôt dans toute la ville et la bannière étoilée flotta de nouveau sur le Capitole.

Le mardi, Lincoln débarqua à Richmond. Il s'aventura par les rues, donnant la main à son petit Tad, et n'ayant qu'une escorte de dix marins. Il fut bientôt entouré par une foule toujours grandissante de nègres et de négresses qui avaient l'air de sortir de partout à la fois, tant il y en avait. Ces pauvres noirs laissèrent soudainement éclater toute leur joie à la vue de leur émancipateur; ils se pressaient autour de lui; chacun voulait le voir; chacun voulait toucher le bord de son habit; ils l'appelaient „Massa Lincum" ils s'agenouillaient devant lui. pénétrés d'un profond respect.

Lui, très ému, rayonnant d'une joie et d'une beauté qu'on ne lui avait pas encore vues, demeurait humble dans son involontaire triomphe. Il disait à ces captifs de la veille : « Ne vous mettez pas à genoux devant moi. Ce n'est pas juste. Faites-le devant Dieu seul et remerciez-Le pour la liberté dont vous allez maintenant jouir... »

— Oui, Massa, répondit un vieux nègre, excuse-nous, mon-

sieur ; nous ne voulons pas de mal à Massa Lincum ; pour lui, nous n'avons que de l'amour et de la reconnaissance.

Et alors, ils se prirent tous par la main et exécutèrent une grande ronde autour du président, et tous chantèrent des airs patriotiques laissant voir dans leurs grands yeux la joie qui les animait.

A la fin, comme pour les calmer, Lincoln leur adressa encore quelques paroles : « Mes pauvres amis, vous êtes libres, libres comme l'air. Vous pouvez laisser tomber vos chaînes d'esclavage et les fouler aux pieds. La liberté est votre droit de naissance. Dieu vous le donne comme il le donne à d'autres, et c'est un péché que vous en ayez été privé pendant tant d'années. Mais vous devez chercher à mériter ce bienfait de giand prix. Il faut que le monde voie que vous en êtes dignes et que vous êtes capables de le maintenir par vos bonnes œuvres. Que votre joie se manifeste sans excès. Etudiez les lois et apprenez à leur obéir; obéissez aux commandements de Dieu et remerciez-Le pour la liberté qu'il vous a donnée ; remerciez-Le parce que c'est à Lui que vous devez toute chose. Et maintenant, laissezmoi aller. Je n'ai que peu de temps à passer ici. Je veux voir le Capitole, puis retourner à Washington pour vous assurer cette liberté que vous paraissez estimer hautement. »

Un peu plus loin, il vit un nègre qui le salua respectueusement; Lincoln se découvrit devant lui et le pauvre homme demeura émerveillé en voyant un blanc ôter son chapeau pour saluer un noir.

Lincoln entra au Capitole; la journée était radieuse; il s'assit dans le fauteuil de Jefferson Davis, regrettant sans doute de n'avoir pas rencontré le chef rebelle pour lui tendre une main loyale, toute chaude de sympathie et anxieuse de réconciliation. Il entendit quelqu'un de son escorte qui lui conseillait de faire pendre le fuyard; il répondit: « Ne jugeons point, afin de n'être pas jugés ».

Il regagna City-Point à la nuit, puis il retourna à Richmond le mercredi. 11 chercha quelques-uns de ses amis d'autrefois, le général Pickett, celui qui, à Gettysbourg,

avait con duit la charge meurtrière et finale des Confédérés à travers la vallée. Il ne trouva sur le seuil de la porte que la femme du héros tenant son bébé dans ses bras. Le bébé tendit ses bras au président qui le prit dans les siens, et ces deux êtres, ce petit enfant et ce grand homme, furent un instant comme le symbole de la paix entre le Nord et le Sud.

Le lundi, sans s'accorder même le plaisir d'entrer à Richmond, Ulysse Grant avait commencé la poursuite des rebelles. Le vendredi, il entama très habilement des négociations pour la reddition des armées battant en retraite. Lee, qui voyait s'évanouir toutes chances d'échapper à l'étreinte des Unionistes, répondit favorablement à ces avances, et tout faisait prévoir une issue heureuse. Aussi, Lincoln se décida-t-il à rentrer à Washington. Il partit le samedi, porté par son navire. Quand celui-ci passa devant Mont-Vernon, le marquis de Chambrun fit cette réflexion, en face du président : « Mont-Vernon et Springfield, cela rappelle Washington et vous-même, la guerre de l'Indépendance et la guerre civile : ce sont des noms que l'Amérique honorera un jour les uns autant que les autres. » Cette remarque rendit Lincoln songeur. « Springfield!... dit-il, ah combien je serai heureux, dans quatre ans, de retourner là-bas pour y vivre en paix ! »

Près de Washington, lorsqu'ils aperçurent le dôme du Capitol e, auquel on travaillait encore, Lincoln ayant voulu que la restauration de cet édifice s'achevât en même temps que celle de la nation, Mary s'écria :

— Cette ville est remplie de nos ennemis !

— Ennemis! répliqua Lincoln, nous ne devons jamais parler de cela !

Et pourtant, il avait dans un coin de son cabinet de travail une liasse de papiers sur laquelle il avait écrit ces mots : « Lettres d'assassinat. »

Pendant la journée du dimanche, le cabinet eut une séance où, sans doute, le président raconta ce qu'il avait vu à City-Point et commenta les télégrammes qu'il avait envoyés de là sur la marche des opérations. Soudain, la

porte s'ouvre : on apporte une dépêche de Grant qui annonce, de Appomattox, la reddition de l'armée de Lee, soit de 25,000 hommes — 3o,ooo étaient déjà prisonniers — et de 750 canons. Enfin! Le héros du Sud s'avo.ie vaincu. Le sang ne coulera plus sur les champs de bataille. La reconnaissance, non l'orgueil, fait battre plus allègrement le cœur de Lincoln; à sa demande, lui et ses ministres tombent à genoux et offrent, dans le silence et dans les larmes, leur humble prière de gratitude au Tout-Puissant qui a fait triompher leur cause.

L'heure tant attendue avait sonné. Le peuple du Nord allait recueillir le fruit de ses sacrifices; il allait entrer dans l'ère nouvelle de liberté annoncée par Lincoln à Gettysbourg. Il s'abandonna soudainement à toute sa joie. Il emplit les rues de Washington; il entoura le Capitole et la Maison-Blanche ; l'air retentit de ses chants, de ses cris, et cela dura plusieurs jours.

Le mardi soir, ce peuple offrit une sérénade au président. Elle eut lieu au milieu des fleurs, des bannières et des feux d'artifice. Le petit Tad participa à toute cette allégresse ; il parut à une fenêtre et brandit devant la foule étonnée un drapeau confédéré qu'on lui avait donné. Le portier saisit l'enfant et le drapeau et les amena au président qui se préparait à prononcer un discours et qui n'eut pas le temps de s'occuper de son garçon.

Il s'était placé à la fenêtre qui se trouve au-dessus de la grande porte d'entrée, tenant d'une main son manuscrit et de l'autre une chandelle allumée. Il commença à lire, puis, se sentant gêné, il fit un geste significatif de la jambe gauche et du coude et quelqu'un s'approcha pour lui prendre la chandelle. Dès qu'il avait lu une page, il la jetait derrière lui, sur le plancher, où Tad la ramassait ; impatienté par la lenteur de la lecture, l'enfant s'approchait de son père, le tirait par le pan de son habit et lui disait: « Donne-moi une autre feuille, papa ! »

Son discours fut profondément pensé comme tant d'autres. Certainement, il ne méconnut pas la légitimité de la

joie qui ra3'onnait sur tous les visages, mais il n'accabla point les vaincus. Il pa3'a un juste tribut de reconnaissance au général Grant, à ses officiers et à tous les soldats, en ajoutant humblement qu'il n'avait aucune part à l'honneur qui les auréolait. Il parla de la restauration de l'autorité nationale et de la tâche très grande qu'il lui restait à accomplir pour panser toutes les blessures et réconcilier les frères qui venaient de se tendre la main, lo3^ilement, comme après une passe de lutte.

Quand Lincoln rentra dans ses appartements, sa femme lui fit remarquer qu'il avait été imprudent de se montrer seul à la foule; elle avait des craintes continuelles et savait que, si la guerre était quasi-terminée, les haines étaient encore aussi vives qu'aux premiers jours. Mais ces scrupules ne touchaient pas Lincoln : les derniers événements avaient au contraire rasséréné son visage ; il s'était comme transfiguré, conscient d'avoir atteint le but de sa carrière.

Sans perdre de temps, le 9 avril, Ul^'sse Grant s'était mis à la poursuite du général Johnston qui seul tenait encore la campagne et dont la reddition ne devait pas tarder. Stanton ordonna la cessation des enrôlements et des achats d'approvisionnements ; il rendit au commerce toute sa liberté entravée par quatre années de nécessités militaires. C'était bien la fin de la guerre. Pour célébrer cet heureux événement, il fut décidé que le dimanche 16 avril serait un jour de réjouissance publique en même temps que d'actions de grâce. Anderson fut envoyé à Charleston pour arborer sur le fort Sumter la bannière qu'il avait dû enlever quatre ans auparavant; elle y flotta le 14, jour anniversaire du 'début de la guerre.

Ce 14 avril était unVendredi-Saint. Cette fête chrétienne n'est pas spécialement célébrée par les Américains, qui passent la semaine de Pâques comme les autres. C'était un jour ensoleillé ; grâce à un printemps précoce, les rives du Potomac avaient revêtu leur gaie verdure ; les lilas fleurissaient dans les jardins de la Maison-Blanche.

Lincoln était de fort bonne humeur. Il avait eu un songe d'heureux augure, un songe qu'il avait fait à la veille de chaque grand événement de sa vie: il s'était trouvé sur un navire étranger glissant comme un fantôme, avec rapidité, le long de côtes sombres et inconnues. Cela lui présageait une victoire de Sheridan.

Son fils Robert était arrivé de City-Pont racontant à son père tout ce qu'il avait vu dans l'armée. Il lui avait apporté une photographie de Stonewall Jackson, un général sudiste dont Lincoln fit le plus brillant éloge: „C'estun soldat brave et noble, un honnête citoyen." Puis, s'adressant à Robert directement: „Mon fils, vous êtes revenu sain et sauf de l'armée. La guerre est terminée et nous allons vivre en paix avec les braves qui nous ont combattus. J'espère que le temps des bonnes relations est revenu. Vous allez déposer votre uniforme et retourner au Collège. Je désire que vous étudiiez le droit pendant trois ans; ensuite nous verrons si vous pouvez être avocat ou non".

Comme c'était son jour, le cabinet tint séance. Ulysse Grant, revenu aussi du Sud, 3' prit part. On s'occupa surtout de la politique qu'il faudrait suivre avec les chefs de la rébellion. Lincoln exposa son désir d'agir dans l'intérêt de la paix. Il fallait, selon lui, faire taire tous les ressentiments si l'on voulait restaurer l'harmonie et l'union entre les deux parties de la nation. Le sang avait assez coulé : il n'en demandait pas davantage et ne consentirait pas à faire pendre ou fusiller ces rebelles, même le plus mauvais d'entre eux. II ne voulait pas traiter le Sud en pays conquis : les adversaires d'hier étaient encore ses concitoyens; il respecterait leurs droits. Il fallait donc que le gouvernement agît avec sagesse et discrétion : il pouvait le faire d'autant plus volontiers que le Congrès n'était pas en session pour le contrarier.

Dans la matinée. M"'"-" Lincoln avait proposé à son mari d'aller au théâtre où, ce soir-là, on donnait une comédie savoureuse, Notre cousin d'Amérique, au bénéfice de l'une des actrices de la troupe. Lincoln accepta. Ulysse Grant et

sa femme furent invités. On arrêta la loge et le directeur du théâtre Ford fit annoncer par les journaux la présence des deux grands hommes à la représentation.

Pendant la séance du cabinet, Stanton fit savoir qu'il n'était pas prudent que le président et le général en chef se montrassent en public dans la loge d'un théâtre; connaissant l'état des esprits chez les adversaires irréductibles, très nombreux et très surexcités par l'effondrement de la Confédération, il craignait un malheur. Lincoln, trop fataliste, ne voulut pas changer le programme de sa journée. Grant fut plus prudent : avant la fin du Vendredi-Saint, il déclina l'invitation et quitta Washington pendant la soirée, s'en allant voir sa fille qui étudiait dans un collège du New- Jersey. A ce moment, Mme Lincoln pensa qu'il serait préférable de renoncer au théâtre, puisque le héros de l'Appomattox ne pouvait les accompagner. Mais Lincoln n'y consentit pas, afin de ne pas désappointer le public.

L'invitation fut alors transmise au major Rathbone et à sa fiancée qui l'acceptèrent.

Dans l'après-midi, peu après la séance du cabinet, Lincoln eut un long entretien avec sa femme, pendant leur promenade en voiture. „Mary, lui dit-il, nous avons traversé des jours sombres depuis que nous sommes à Washington; mais la guerre s'achève et nous pouvons, avec la bénédiction de Dieu, espérer quatre années de paix et de bonheur, après quoi nous reverrons nos tranquilles prairies de l'IUinois... Nous avons économisé et nous économiserons encore quelque argent, mais cela ne nous suffira pas. J'ouvrirai une étude d'avocat à Springfield ou à Chicago et je gagnerai notre vie." Ils se rappelèrent leurs souvenirs de jeunesse; ils reparlèrent de leur cottage bruni. Mary remarqua que le président était d'excellente humeur, comme le jour où mourut leur petit Willie, mais elle n'attacha pas d'autre importance à ce présage. Elle fut sans doute plus intéressée par la perspective caressée d'un voyage en Europe et d'un autre en Californie. Cela aussi plaisait à Lincoln,

Rentrés à la Maison-Blanche le président signa la

grâce d'un déserteur condamné à mourir; il le fit en disant que ce jeune homme serait plus utile au pays sur la terre que dans la terre. Il déconseilla encore à la justice de faire arrêter un agitateur dangereux qui allait s'embarquer pour l'Europe. „ Il est préférable, déclara-t-il, de laisser échapper un éléphant quand on ne le tient que par une jambe de derrière!"

Cette jovialité se maintint vive et communicative pendant une causerie que Lincoln eut avec quelques amis à qui il lut plusieurs pages des meilleurs humoristes de l'époque. Il se plut tellement à cette lecture qu'il fallut l'appeler plusieurs fois pour le souper qui dura assez tard.

Il était plus de neuf heures quand le président et ses hôtes firent leur entrée au théâtre; ils furent acclamés par les spectateurs et l'orchestre joua un air national. Puis la représentation continua. Vers dix heures, le président se pencha vers Mary et lui dit qu'il aurait un plaisir extrême à fouler le sol de Jérusalem. Ce fut sa dernière parole.

John Wilkes Booth, jeune homme de vingt-huit ans, acteur de profession et connu par son intransigeante hostilité au gouvernemeut de l'Union, avait appris dès le matin l'intention du président de se rendre au théâtre Ford. Il avait sans tarder réuni un groupe de louches aventuriers chez une femme nommée Surrat; ils jugèrent l'occasion propice et préparèrent leur complot dans le plus grand secret.

Booth avait revendiqué le sinistre honneur de porter le coup fatal. Au dernier moment, il éprouva quelque hésitation et se fit servir plusieurs rations de whisky pour se donner l'infâme courage. Peu après dix heures, muni d'un pistolet et d'un stylet, il pénétra dans la loge présidentielle, s'approcha de Lincoln et lui déchargea son arme dans la tête. Au moment où il allait enjamber la bordure de la loge, Rathbone essaya de l'arrêter, mais Booth le blessa au bras d'un coup de stylet, puis il sauta sur la scène, se blessa à la jambe, se releva, s'écria : Sic sciupcr tyrannis! et disparut dans les coulisses.

Lincoln s'était aftaissé dans son fauteuil; il essaya de se

redresser, mais n'y parvint pas. Mary poussa un cri déchirant. Les spectateurs, secoués Tinstant auparavant par un grand éclat de rire, comprirent alors ce qui s'était passé. On 'tenta de pénétrer dans la loge, mais l'assassin avait barricadé la porte; un médecin militaire, aidé par quelques citoyens, escalada la loge et vint porter secours au président. Abraham avait reçu la balle derrière l'oreille gauche et le cerveau était atteint.

On improvisa un brancard et l'on transporta le blessé dans la maison d'un tailleur, en face du théâtre. On le coucha sur un lit. Il ne sentait pas que sa vie s'en allait; il ne gémissait pas ; le cœur battait encore, mais le corps avait déjà la rigidité de la mort. Le médecin n'avait plus d'espoir.

La ville fut bouleversée par Thorrible nouvelle. La foule hurlait sa rage dans les rues. On apprit bientôt que Seward avait aussi été poignardé dans son lit, mais non mortellement. Stanton accourut : craignant une insurrection, il fit fermer tous les débits de boissons ; il plaça une garde autour de la maison du tailleur, décréta l'état de siège dans toute la ville, interdit à quiconque d'en sortir et assuma momentanément la direction des affaires. Il vint auprès du lit où Lincoln se mourait. Il y demeura toute la nuit, écrivant des télégrammes et donnant des ordres pour assurer la tranquillité publique.

Mary était là, désespérée. Des ministres et des généraux, les yeux mouillés de larmes, allaient et venaient. La nuit se passa. A sept heures, le médecin annonça que la mort approchait ; vingt minutes plus tard, elle avait achevé son œuvre.

Stanton se pencha vers le lit, ferma les yeux d'Abraham, ramena le linceul sur sa figure et prononça à voix basse ces mots: « Il appartient maintenant à l'histoire. »

A son réveil, la nation connut son deuil immense. Elle fut frappée de stupeur et le monde entier avec elle. C'était la première fois, dans l'histoire des Etats-Unis, qu'un président tombait sous le coup d'un assassin. Mais ce n'était pas le président, le premier magistrat du pays que l'on pleurait, c'était l'homme simple et bon, le père Abraham,

l'ami des petits, le frère de tous, le capitaine du navire frappé à l'entrée du port et gisant maintenant sur le pont. La nation avait vu mourir beaucoup de ses enfants; à chaque foyer, il y avait des places vides; mais le sang de Lincoln ouvrait dans tous les cœurs une blessure plus grande que celle qu'y avait faite tout le sang bu par les champs de batailles. Lincoln vivant avait réussi à infuser en ses concitoyens la conscience nouvelle d'un peuple nouveau; Lincoln mort les rapprochait mieux encore.

Partout, les chants de triomphe se turent; partout, la fête qui se préparait se transforma en une explosion de plaintes, de regrets et de larmes. La Pàque chrétienne ne fut point la joyeuse journée du printemps et de la résurrection; elle fut la journée du grand mort, du martyr dont la vie avait été brisée comme celle du Christ parce qu'il avait accompli une œuvre grande et bonne.

A la Maison-Blanche, une femme était écrasée par le cruel destin ; son cœur saignait, son corps se tordait dans les convulsions ; elle poussait des cris d'amertume. Robert essayait de la consoler et de calmer son immense douleur. Le petit Tad, qui s'était lamenté quand il avait connu le crime et qui n'avait cessé de répéter : « Ils ont tué mon papa, il est mort ! » le petit Tad cherchait aussi à apaiser sa mère; il lui disait : « Ne crie pas ainsi, maman, ne crie pas; tu me feras pleurer davantage encore. Tu me briseras le cœur ! » Et la mère, qui ne pouvait pas entendre les gémissements de son enfant, faisait un grand effort pour taire ses sanglots en étreignant son petit Tad dans ses bras.

Le service funèbre eut lieu le mercredi 19 avril, à la Maison-Blanche, en présence des principaux citoyens de la nation. Puis le cercueil fut transporté au Capitole où il resta exposé pendant une journée, gardé par une compagnie d'officiers supérieurs de la marine et de la guerre. Là, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants défilèrent pour voir une dernière fois la figure d'Abraham Lincoln, toute blanche dans son cercueil.

Le vendredi, un train funèbre partit de Washington, em-

menant à Springfield la dépouille mortelle du président et celle du petit Willie.

Jamais convoi funèbre ne fut escorté par tant d'êtres humains. Tout le long de la ligne ferrée, presque sans interruption, le peuple était là, tête découverte, laissant couler ses larmes ; pendant la nuit, des feux s'allumaient dans la campagne, le long de la voie, pour saluer le passage de l'illustre mort. Dans quelques villes, le cercueil fut enlevé de son vagon et porté en procession dans toutes les rues bordées de phalanges pieuses. Dans les capitales d'Etats où Lincoln s'était arrêté quatre ans auparavant, on déposa le cercueil au Capitole pendant quelques heures pour permettre à la population d'honorer le héros.

C'est à Springfield, le 4 mai, que le corps du président fut confié à la terre ; on l'ensevelit au cimetière d'Oakland, dans un caveau, à côté de Willie et de son premier enfant décédé en bas âge. Tout un peuple suivit le cercueil jusqu'au champ du repos ; les paysans de la Sangamon étaient accourus pour rendre hommage à la mémoire du gai compagnon de leur jeunesse, du bûcheron, du laboureur, de l'enfant dont l'Illinois était justement fier.

Seule, parmi ses amis et ses parents, sa seconde mère, qui vivait encore, n'assista point à la cérémonie : son grand âge et ses infirmités ne lui permirent pas d'abandonner le cottage qu'Abraham lui avait donné. La mort tragique de celui qu'elle avait élevé ne la surprit point : elle l'avait attendue tous les jours de ces quatre longues années. Mais elle savait qu'il avait succombé en faisant tout son devoir.

Au soir de cette journée de mai, où la prairie était dans toute sa gloire printanière, on ferma le caveau où repose le grand citoyen. Puis, plus tard, on érigea un monument, avec l'obole des blancs et des noirs, car les esclaves de hier avaient voulu apporter, avec le salaire de leur travail désormais libre, leur témoignage de reconnaissance à celui qui avait tant lutté, tant souffert pour les aftranchir.

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