SAUVAGE BERCEAU II
avait pas de pont et l'eau était profonde. Il s'y aventure néanmoins, il perd pied et se débat dans l'onde. Son compagnon casse une branche à un arbre et la lui tend. Abraham la saisit des deux mains et se laisse remorquer au rivage. Son camarade le soigna, lui fit rendre l'eau avalée, et, quand le petit malheureux revint à lui, il recommanda à son sauveur de ne rien dire à personne. Ce dernier, qui est devenu presque centenaire, a tenu sa promesse : il n'a conté l'accident qu'après la mort de Lincoln.
A Knob Creek, Abraham et sa soeur allèrent à l'école. Leur premier maître fut un Irlandais, Zacharie Riney, de religion catholique ; le second fut Caleb Hazel, entrepreneur de son métier. Ces magisters ne savaient pas grand'chose; c'étaient des aventuriers qui, en attendant la bonne aubaine, enseignaient, pour un minime salaire, la lecture, l'écriture et le calcul aux enfants des colons. La classe ne durait que quelques mois, le temps de permettre à ces maîtres d'occasion de trouver métier plus rémunérateur.
Abraham était bon écolier. Malgré son âge tendre, il étudiait avec ardeur. Dans la cabane paternelle, pour s'éclairer, il allumait des rameaux de sapin. La mère s'efforçait d'enseigner à ses enfants ce qu'elle savait; ils s'asseyaient à ses pieds et elle leur lisait ou racontait les récits de la Bible, les contes de fées et les légendes du pays. Abraham prenait aussi plaisir à écouter les prédicateurs ambulants qui, bien qu'ignorants le plus souvent, enseignaient et pratiquaient une saine morale, suffisante pour ces rudes colons. L'enfant profita surtout de leur éloquence; il se souvint de leurs moyens oratoires et, un peu plus tard, il lui arriva de rassembler ses camarades et de les haranguer avec tant de gestes et de vigueur que ses auditeurs pleuraient ou prenaient peur.
Comme son père, il était lent à se mettre en colère, mais, si on le poussait à bout, il devenait un dangereux adversaire. Il eut l'occasion de le prouver plus d'une fois. Des garçons du voisinage amenaient du blé au moulin ; pendant la mouture, ils se réunissaient, jouaient et luttaient
— la lutte était très en honneur chez les colons. Un jour, Abraham se trouva avec eux, mais, timide et solitaire, il ne voulut pas se battre ; ses compagnons se moquèrent de lui et finalement l'attaquèrent au pied d'un arbre ; il se défendit, s'excita, terrassa le premier agresseur, un gars aux solides épaules^ puis un deuxième et un troisième ; les rieurs, vaincus, reculèrent, Lincoln s'adossa à l'arbre et se mit à railler leur couardise.
Vers la fin de 1816, les 'Lincoln effectuèrent une nouvelle émigration. Leurs ancêtres, qui étaient des quakers du Massachusetts, avaient passé en Pensylvanie, puis en Virginie. Le vieil Abraham s'était établi au Kentucky. Mais, dans cet état, le commerce et l'emploi des esclaves, officiellement protégés, s'étaient développés ; de richesplanteurs avaient acheté les terres et les faisaient cultiver aux nègres. Thomas, trop pauvre, ne voulut pas suivre leur exemple, et, trop faible pour lutter contre la concurrence de ses voisins, il résolut d'émigrer vers un pays plus libre. Précisément, l'État d'Indiana, qui venait d'être organisé et reçu dans l'Union (1816), offrait des terres à crédit aux colons. C'est là qu'il se dirigea.
Thomas construisit une sorte de radeau : il y chargea une partie de son petit mobilier, ses outils de charpentier et des barils contenant quatre cents gallons de whisky qu'il avait reçu en paiement de ce qu'il ne pouvait emporter. Cette Hqueur était, en ce temps-là, un moyen d'échange, une sorte de monnaie, comme le sel, les fourrures et les coquillages dans certains pays.
Cette rustique embarcation se comporta bien sur les rivières ; mais, arrivée à l'Ohio, elle chavira et le chargegement glissa dans le fond du fleuve. Thomas connaissait cependant le métier de batelier; engagé par un armateur, il avait, dans sa jeunesse, descendu le Missisipi une ou deux fois jusqu'à la Nouvelle-Orléans ; mais, soit lassitude, soit effet du whisky, il n'avait pu éviter l'accident. Il repêcha quelques-uns de ses outils et presque tout son whisky, remit à flot son embarcation et l'amena jusqu'à
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Troy. Là, il atterrit, revendit le radeau, confia le reste de ses biens à un fermier et s'en alla à pied à la découverte d'un lot de terre convenable. Il le trouva à seize milles de rOhio, dans Ja vallée de la rivière du Petit-Pigeon. Puis il revint dans le Kentucky pour y chercher sa famille.
Abraham se rappelle qu'avant le départ, il s'en alla avec sa mère visiter la tombe d'un frère mort très jeune. La prairie américaine cache ainsi un grand nombre d'humbles dépouilles humaines, disséminées au pied des grands arbres, marquées d'une croix ou d'une pierre grossièrement taillés, portant un nom qui ne dit plus rien aux générations actuelles mais qui rappelle les luttes des pionniers de ces terres nouvelles.
On chargea le reste du mobilier, les vêtements, la literie, les ustensiles de cuisine sur deux chevaux et l'on partit. La nuit, on campait en plein air. A Troy, Thomas loua un char, où il entassa tout son bien, et les émigrants gagnèrent la terre choisie connue aujourd'hui sous le nom de « Ferme de Lincoln ». Pour y parvenir, il avait fallu se frayer un passage à travers d'immenses forêts aux arbres séculaires, chênes, hêtres, noyers, érables. C'était un territoire fertile : l'herbe était abondante dans les clairières et le gibier ne manquait pas.
Thomas s'établit au sommet d'une petite colline. Il y construisit, avec des perches, des feuilles sèches et des branches, une espèce de baraquement formé d'un toit s'abaissant jusqu'à terre, relevé sur le devant et soutenu par deux parois triangulaires. L'une des faces restait ouverte et le froid et le vent y pénétraient à l'aise. C'est là que vécut la famille pendant le rigoureux hiver de rindiana. On couchait sur la terre nue, on avait froid, malgré le feu entretenu jour et nuit à l'entrée du campement; on entendait les loups et les ours rôder aux alentours. On ne mangeait pas toujours à sa faim; on n'avait pas de farine pour apprêter le gibier et les autres aliments, car elle était rare et chère, faute de mou-
lin : on ne s'accordait une galette ou un beignet que le dimanche; les pommes de terre, composaient très souvent tout le repas. Néanmoins Thomas, en se mettant à table, appelait toujours la bénédiction divine sur cette maigre nourriture.
Il n'y avait pas de source près de la colline; on recueillait Teau de pluie ou de neige, et Abraham et sa sœur allaient en chercher à une source distante d'un mille.
Pendant l'hiver, on élargit la clairière, on abattit des arbres, on prépara des troncs pour bâtir une cabane un peu plus confortable, on laboura un coin de terre pour y faire un jardin... Puis, quand vint le printemps, on construisit la cabane à côté du campement. Elle était en troncs bruts ; par les fentes, sans sortir, on pouvait tirer du gibier : ainsi Abraham, à onze ans, abattit sa première dinde sauvage. Cette demeure, comme celle du Kentucky, n'avait pour plancher que la terre battue; on n'y voyait pas de fenêtre, et aucune porte, pas même la traditionnelle peau de daim, n'en fermait l'entrée. Dans un coin, un pieu planté dans le sol soutenait deux perches fixées aux parois: c'était le bois de lit : les enfants y couchaient sur des feuilles sèches; des peaux de fauves formaient leurs couvertures ; pour monter dans son lit, Abraham grimpait par des chevilles en bois plantées dans la paroi. Les autres meubles étaient fabriqués à coups de hache. Abraham avait la sienne et, en arrivant dans l'Indiana, il travailla aux côtés de son père, bûcheronnant ou charpentant.
Quand le mauvais temps empêchait tout labeur et toute chasse, le père demeurait dans la hutte et racontait à ses enfants ses voyages, ce qu'il savait de ses parents, des histoires de chasses, des combats contre les Indiens. La mère lisait les beaux récits des Saints-Livres. Toutes ces choses intéressaient fort l'enfant; c'était son école, la bonne école de la vie ; ces leçons rustiques s'incrustèrent dans sa mémoire et s'y fondirent en un trésor de poésie qui illumina toute son existence.
Jeunesse.
Au printemps 1817, la famille entra dans sa nouvelle hutte et aussitôt les Hanks vinrent les rejoindre; ils se contentèrent du campement. Ainsi, la solitude se peuplait. Thomas n'était cependant pas le seul colon dans la forêt :' il avait des voisins, mais très éloignés. Entre tous ces pionniers libres et égaux régnait une bonne camaraderie, et ils étaient toujours prêts à s^entr'aider. Ils eurent l'occasion de se témoigner leur solidarité.
En automne 1818, une fièvre dangereuse fit des ravages tant chez les hommes que chez les animaux domestiques. Les parents de Dennis Hanks tombèrent malades, puis moururent : Thomas et Abraham les ensevelirent dans la forêt voisine.
Quelques jours plus tard, la mère d'Abraham fut aussi prise par cette fièvre. Ce n'était plus la robuste fermière du Kentucky ; elle avait enduré trop de privations, et trop souftert pendant les rudes hivers, dans des huttes primitives où le froid et l'humidité avaient ruiné sa santé. La maladie fit de rapides progrès ; en une semaine, elle accomplit son œuvre. Le médecin, qui habitait à 35 milles de distance, ne put être appelé; Abraham et sa sœur soignèrent leur mère avec beaucoup de tendresse, on le devine. Le 5 octobre, elle sentit sa fin s'approcher ; elle appela les siens auprès de sa couche, posa sa main affaiblie sur la tête d'Abraham, et lui recommanda d'être bon f)our son père et pour sa sœur. Elle ajouta : „ Soyez bons les uns envers les autres. " Enfin elle exprima l'espoir que ses^ enfants vécussent comme elle le leur avait ensei-
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gné, en aimant, en adorant Dieu. Sa voix s'éteignit, puis sa vie, au milieu des larmes des siens, seuls dans la pauvre cabane.
Thomas et Abraham reprirent leurs haches, abattirent un arbre et taillèrent dans son bois les planches grossières du cercueil de ia mère. Ils creusèrent la tombe à la lisière de la forêt et y déposèrent la morte, sans cérémonie, sans les consolations d'un ami, d'un homme de Dieu.
Il n'y avait point de pasteur dans la contrée. Abraham écrivit sa première lettre à un prédicateur du Kentucky et le pria de venir, pendant l'année, faire un culte mortuaire sur la tombe de sa mère. Le brave révérend franchit, l'été suivant, les cent cinquante kilomètres qui séparaient Elisabethtown de Gentryville et arriva dans la vallée du Petit-Pigeon. Sa venue avait été annoncée dans tout le voisinage, et deux cents personnes, hommes, femmes et enfants, fermiers, chasseurs, bûcherons, venus à pied, à cheval ou en chariot, se trouvèrent réunis autour de la tombe.
Le pasteur rappela les vertus de Nancy Lincoln, ses épreuves, sa foi. Puis il pria, demandant à Dieu de secourir les orphelins et leur père.
Ces paroles firent du bien au petit Abraham; il avait entendu dire de sa mère ce qu'il en pensait lui-même. Durant toute sa vie, il se rappela souvent celle qu'il appelait „ ma mère et mon ange". Il disait encore: „ Tout ce que je suis et tout ce que j'espère être, je le dois à ma pieuse mère. "
Dans la cabane, la désolation abattit presque le courage de Thomas. Il manquait au foyer la main et les soins d'une mère ; la petite Nancy était trop jeune encore pour la remplacer. En décembre 1819, le père se rendit au Kentucky chez une veuve, Sarah Bush Johnston ; ils se connaissaient dès leur enfance ; la brave femme consentit à épouser Thomas et à le suivre. Elle avait quelques petites dettes : il les paya. Elle avait trois enfants : il les adopta. En deux jours tout fut achevé, mariage et déménagement.
Il fallut un fourgon attelé de quatre chevaux pour emmener le mobilier.
Quand le convoi parvint à la cabane du Petit-Pigeon, Abraham et sa sœur ouvrivent des yeux étonnés: ils allaient avoir une seconde mère, trois nouveaux compagnons de jeu et, dans la maison, un grand nombre d'objets nouveaux : un beau bureau valant cinquante dollars — Thomas avait, en vain, déclaré qu'il était insensé d'emporter ce meuble; — une table, une série de chaises, une armoire, des ustensiles de cuisine, des couteaux, des fourchettes, une chaudière à lessive, des vêtements et de la literie. Jamais la cabane n'avait recelé tant de richesses. La nouvelle ménagère la trouva par trop primitive: elle la voulut plus confortable. Thomas mit un plancher de bois sur la terre dure ; il plaça une porte à l'entrée et éclaira la hutte par une fenêtre garnie de papier huilé ; il installa une buanderie, si bien que la demeure devint tout à fait agréable.
Abraham eut un vrai lit avec un oreiller, des chemises en toile au lieu de sa chemise en peau de daim. Ces enfants étaient à demi-vêtus : leur seconde mère leur fit des habits avec l'étoffe qu'elle avait apportée pour elle-même. Ils étaient sales : elle les lava. Ils avaient vécu comme de mauvaises herbes, en demi-sauvages : elle leur prépara une vie nouvelle. Elle savait comment on éduque l'enfance. C'était en outre une femme énergique, très industrieuse et adroite, d'un grand bon sens.
Elle prit Abraham en affection spéciale ; il lui rendit bien son amitié, car un enfant a rarement aimé ses parents comme Lincoln aima sa belle-mère. Elle devina très tôt la précocité de son intelligence, l'originalité et la droiture de son caractère et mit tous ses soins à favoriser leur épanouissement. Elle exigea que les cinq enfants, désormais unis comme les rejetons d'une même souche, se rendissent à l'école, ils faisaient ainsi matin et soir deux heures de marche ; emportant pour leur dîner une galette, faite avec de la grosse farine de maïs.
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La maison d'école, bâtie comme les autres cabanes, était basse: le maître, Hazel Dorsay, pouvait à peine s'y dresser. On écrivait avec un morceau de charbon, avec des plumes d'oiseaux sauvages et de l'encre fabriquée avec de certaines plantes. Abraham fut toujours très appliqué : il évinça peu à peu tous ses camarades et devint le premier de la classe. A la maison, il passait le dimanche entier à l'étude et, quand il accompagnait son père au travail, il emportait un livre et lisait pendant les moments de repos.
Mais il lui fallut bientôt quitter cette classe pour aider son père aux champs et dans les bois ou pour gagner quelque argent chez les voisins. Thomas, d'ailleurs, estimait que l'instruction était un luxe et faisait perdre un temps précieux. La mère, heureusement, avait un autre idéal, et, lorsque vers 1822, un certain Crawford s'établit dans la contrée et ouvrit une école, elle y envoya de nouveau le jeune Abraham.
A côté des choses de l'école, Crawford enseignait à ses élèves les règles de la politesse et les bonnes manières. Un élève frappait à la porte, un autre allait le recevoir, l'introduisait et le présentait à tous ses camarades, garçons et fille; chacun à son tour s'essayait à acquérir les manières d'un parfait „gentleman". Abraham comprenait la valeur de ces leçons, mais il se gênait, car, à quatorze ans, il avait déjà sa taille d'homme, soit six pieds quatre pouces (193 centimètres). Grand, mince et laid, c'était pour lui une torture que de faire des courbettes aux jeunes fîîles.
Il avait de longues jambes et de longs bras ; le corps fluet portait une petite tête aux grandes oreilles et la peau déjà toute ridée.
Mais il était robuste. Il ne fut jamais malade. Sans en avoir l'air, il était doué d'une force remarquable. Ses contemporains l'ont vu se charger d'un fardeau égal à la charge de trois hommes ; un jour il enleva de terre un poulailler qui pesait, avec sa toiture, six cent livres et il l'emporta ; on le vit aussi prendre sur ses épaules et porter en place une poutre que |trois ou quatre charpen-
tiers étaient occupés à hisser sur un grenier en chantier.
îl fréquenta l'école jusqu'à l'âge de dix-neuf ans, mais non d'une façon suivie. Il y allait par intermittence, pendant deux ou trois semaines, puis le père l'obligeait à l'accompagner ou à louer ses services chez les voisins pour subvenir aux dépenses de la maison. Ainsi son éducation et son instruction souffrirent de ces lacunes. Il avoua plus tard qu'en additionnant ses journées d'école, il n'arriverait pas au total d'une année.
Cela ne veut pas dire que Lincoln ait négligé l'étude. Il s'est instruit lui-même. Il s'essaya très tôt à écrire ses opinions et donnait à Crawford des compositions volontaires, très fortement pensées, qui lui valaient l'admiration de ses camarades. Il écrivit en particulier des pages originales et fortes sur la cruauté envers les animaux : sur la mêm e matière, il tenait des discours à ses compagnons qui se plaisaient à torturer de pauvres bêtes, les asssommant par plaisir ou les brûlant lentement en leur mettant des braises sur le corps. Il s'éleva aussi contre l'ivrognerie et l'usage du tabac et, sa vie durant, il montra l'exemple : il ne fuma jamais et ne but jamais de boissons fermentées.
La prose ne lui .suffisait pas. Il écrivit aussi des vers, dans sa première jeunesse et plus tard aussi. Voici ce qu'il disait du temps : „ Le temps vole comme la flèche de l'Indien, ;disparaît ainsi qu'une étoile filante. Le présent dure si peu, s'enfuit avec tant de hâte que nous ne pouvons jamais déclarer qu'il est à nous : nous pouvons dire tout au plus qu'il est passé". Ailleurs, il écrivit ces deux vers :
Les bons enfants qui s'appliquent à l'étude Deviendront tous de grands hommes, peu à peu.
Au bas d'une page de calculs, il parle, en un quatrain, de sa plume et de sa main : „ elles s'amélioreront, mais Dieu sait quand".
Sa voracité pour les livres était insatiable. Mais les livres étaient rares et pas d'argent pour en acheter. Lincoln lisait tous les jours quelque portion de la Bible que
l'on possédait dans la cabane. Il emprunta les autres volumes et dévora ainsi les Fables d'Esope, Robinson Criisoë, le Voyage du Pèlerin, une Histoire des Etats- Unis. Chez un magistrat delà ville, il se procura la Constitution de rindiana. Un jour, il trouva au bord de la rivière un exemplaire des Nuits Arabes et le lut avidement. II se procura aussi quelques œuvres de Shakespeare.
Peu à peu, il lut tous les livres qui se trouvaient chez les colons de la contrée, à 80 kilomètres à la ronde. Ce fait nous permet d'apprécier la passion de la lecture qui animait notre jeune homme; une comparaison nous édifiera : Lausanne se trouve, sauf au sud, à une distance moyenne de quarante kilomètres des frontières du canton de Vaud ! Quel est le petit Vaudois qui voudrait parcourir une distance double pour se procurer quelques volumes ?
Lincoln lisait avec une intelligence remarquable, ayant à ses côtés un cahier où il copiait les passages qui lui plaisaient, il résumait les idées de l'auteur et notait les siennes. Puis il lisait ces fragments à sa mère et lui demandait son opinion. Quand il n'avait plus de papier, il faisait ses inscriptions sur les poutres de la cabane ou sur des planches et des pelles de bois; il les recopiait ensuite dans un cahier neuf, puis il rabotait les planches et les pelles afin de pouvoir recommencer; quand il calculait, il pratiquait de semblable façon.
Il avait une mémoire tenace et apprit pour la vie certains fragments de ses lectures qu'il se rappelait avec une extraordinaire facilité. Et c'était pour lui un grand plaisir exempt de vanité que d'enseigner ce qu'il savait à ses compagnons de jeu ou de travail. Il le faisait de la façon la plus simple et la plus persuasive. C'est que son activité intellectuelle ne s'arrêtait jamais.
Il lisait rarement pendant le jour, parce que son père exigeait de lui du travail manuel. Cependant, comme nous l'avons déjà dit, il emportait toujours un livre aux champs, qu'il travaillât pour la famille ou pour les voisins. Pendant les instants de repos, il prenait son livre, s'asseyait à l'om-
bre d'un arbre, plaçait ses jambes de façon que les pieds fussent à la même hauteur que sa tête — voilà bien une pose américaine! — et il lisait. On se moquait de lui, mais il n'entendait pas.
De retour à la cabane, et même s'il passait la nuit chez les voisins, il s'établissait près de l'àtre; assis sur un escabeau ou étendu par terre, il lisait à la lueur du bois qui flambait. Il ne se couchait guère avant minuit, repassant au lit dans sa mémoire ce qu'il avait lu ; il se rappelait aussi ses anciennes lectures, faisait des rapprochements et tirait des conclusions jusqu'à ce qu'il fût descendu au fond de chaque opinion.
„Malgré mes efforts, écrivit Lincoln, plus tard, je ne pouvais pas m'endormir ; lorsque mon esprit s'en allait à la chasse de certaine idée, je voulais m'en rendre maître. Et quand je pensais y être parvenu, je n'étais point satisfait que je ne me sois répété tout mon raisonnement ; je cherchais alors à l'énoncer en un langage assez simple pour que, selon mon appréciation, n'importe lequel de mes camarades puisse me comprendre. C'était une sorte de passion chez moi et je m'y obstinais. Je n'étais vraiment heureux en réfléchissant à quelque idée que lorsque j'en avais reculé les limites au nord, au sud, à l'est et à l'ouest".
Il lui arrivait parfois d'oublier le sens exact d'un mot. Il rageait alors contre son impuissance et accomplissait un long travail mental pour se rappeler, en particulier, les définitions d'un dictionnaire qu'il avait eu et dont il avait lu le contenu page après page, comme d'un autre livre.
Parmi les ouvrages qu'il emprunta, il s'en trouve un qui a son histoire. Chez un voisin, il découvrit une Vie de Washington de Weems ; on lui prêta ce livre précieux qui était très lu dans ce temps-là. Abraham le dévora au coin du feu. Lorsqu'il le fermait, avant de se coucher, il le déposait en son étagèrç, soit dans un espace ouvert entre deux poutres de la paroi. Une nuit, la pluie fouettée inonda cette face de la cabane et, à son réveil, le jeune homme découvrit avec angoisse que les feuOlets du volume
étaient trempés. Il le prit et courut chez le propriétaire, raconta l'accident et demanda comment il pourrait réparer le malheur. Le fermier ne fut pas exigeant : il condamna l'emprunteur à lui faire trois journées pour le battage du blé, après quoi le livre appartiendrait à Lincoln. Ce dernier s'acquitta joyeusement de cette tâche : il voulait bien battre le blé pendant trois jours pour posséder la vie d'un héros ! C'est ainsi qu'il acquit son premier livre.
Tous les fermiers qui employèrent Abraham sont unanimes à reconnaître, avec son père, qu'il n'avait pas le cœur au travail; il était bon ouvrier, certes; personne ne pouvait frapper un coup de hache aussi vigoureux que lui; mais il s'arrêtait trop souvent pour réfléchir; il distrayait les ouvriers en leur racontant des histoires ou même en leur faisant des discours. Un jour, il se hissa sur les pieux de la haie pour lier conversation avec les voisins ; son père survint, l'étendit au pied de la haie et l'admonesta.
Sa soif de connaître l'enhardissait à questionner les voyageurs qui passaient par la vallée du Petit-Pigeon. Il s'informait de tout, se renseignait sur toutes les questions qui préoccupaient son esprit ; il apprenait ainsi quelles étaient les opinions courantes sur la politique et la religion.
Un jour, une dame et ses deux filles s'arrêtèrent à la cabane pendant que l'on réparait leur 'voiture et elles y firent un repas ; "comme elles avaient des livres, Abraham les pria d'en lire quelques fragements et cela le remplit d'aise. A ce propos, il raconte une plaisante histoire : ayant pris plaisir à voir l'une des deux demoiselles, il imagina, après leur départ, une petite aventure romanesque qu'il se proposait d'écrire. 11 se vo3'ait enfourchant la jument de son père et galopant après les inconnues; il les atteignait dans leur campement, enlevait l'élue de son cœur, puis, se ravisant, retournait vers les parents de la jeune fille pour leur demander sa main..: „J'ai toujours pensé que j'écrirais cette nouvelle et que je la publierais; je
la commençai même, puis je conclus que ce n'était pas de l'histoire. Mais je pense que ce fut la première fois que je songeai à l'amour".
La jument de son père lui a laissé un autre souvenir. Cette fois, ce n'était pas de la fiction. Nous avons dit que la farine était rare, faute de moulin ; un meunier, cependant, vint s'établir à quelque vingt kilomètres du Petit- Pigeon. Son moulin était primitif: il se composait d'une meule et d'un manège; le colon qui apportait son grain devait atteler son cheval à l'arbre du manège, et, en tournant autour du moulin, le cheval faisait tourner la meule. C'était très lent et Abraham disait qu'on aurait pu manger à mesure la soupe faite avec la farine qui tombait de la machine. Il y vint un jour faire moudre un sac de grain ; il attela sa jument au manège, s'assit auprès et songea à presser le mouvement : chaque fois que la jument passait devant lui, il la touchait avec son fouet et s'écriait : „En avant, vieille friponne!" Le jeu ne dura pas longtemps; la bête, impatiente, au moment où il avait dit déjà les deux premiers mots, d'un coup de pied l'étendit sans connaissance sur le sol. Le meunier accourut, puis Thomas, avisé, vint chercher son fils qui ne reprit ses sens que le lendemain matin. Chose curieuse : quand sa langue se délia, «lie prononça ces mots : „ Vieille friponne !" achevant ainsi la phrase interrompue la veille par le coup de sabot !
En 1825, à l'âge de seize ans, Abraham s'engagea chez un nommé James Taylor, près de Troy, sur l'Ohio. Il recevait six dollars par mois et y demeura neuf mois. Il manœuvrait un bac à travers le fleuve; il était garçon d'écurie, valet de ferme ; il moulait le grain avec un moulin à main ; il aidait la maîtresse de maison dans les petits travaux du ménage. Un jour, on le pria de tuer un cochon ; il répondit qu'il n'avait encore jamais fait ce travail, mais qu'il voulait essa3'er: „ Si vous voulez risquer le cochon, ajouta-t-il, je me risquerai moi-même ! " Il était donc „ l'homme à tout faire". Pour rétribuer mieux ses capacités variées, son patron lui accorda trois dollars de plus par mois.
Cet argent n'était pas pour lui : il en rendait un compte fidèle à ses parents qu'il voulait aider jusqu'à sa pleine majorité. Il lui arriva d'écrire deux articles en faveur de la tempérance et sur la politique nationale, qui furent publiés dans les journaux de l'Ohio. Le dernier fut très remarqué; Lincoln y déclarait que, pour bien gouverner l'Amérique, il était urgent de protéger la constitution et de maintenir l'Union. Des avocats affirmèrent que personne ne pouvait surpasser le jeune écrivain et lui offrirent une place dans leurs bureaux : il refusa, disant qu'il devait encore secourir ses pauvres parents.
Cependant, à l'âge de dix-huit ans, il gagna le premier dollar qu'il ait gardé pour lui. Il avait construit un bateau plat dans l'intention de faire du cabotage sur l'Ohio et le Mississipi. Comme il n'y avait pas de port sur ces cours d'eau, l'embarquement sur les vapeurs se faisait au milieu du fleuve. Une fois, un vapeur jeta l'ancre ; deux voyageurs, avec chevaux et chariots, voulaient y monter ; ils chargèrent Abraham de les transporter eux et leurs biens jusqu'au bateau ; quand il les vit sur le pont prêts à partir, il leur dit qu'ils avaient oublié de le payer. Chacun lui lança un demi-dollar. Lui qui n'avait jamais reçu que vingt à trente sous par jour, ne put retenir sa jode en voyant qu'il avait gagné un dollar en moins d'une journée.
Le métier de batelier lui plaisait. L'Ohio et le Mississipi étaient comme deux avenues par où passait une grande partie du commerce américain ; là se rencontraient les hommes déjà raffinés de l'est, des vieilles colonies de l'Atlantique, et ceux des prairies, les rustres, les pionniers de l'ouest. Lincoln aimait à vivre au sein de ces hommes énergiques.
En mars 1828, il entra au service du négociant Gentry, le grand homme de Gentry ville ; il s'aida à construire un radeau qui flotta en avril ; on le chargea de lard et d'autres marchandises. Abraham }• monta avec le fils du patron et ils partirent pour la Nouvelle-Orléans. Bien qu'il n'eût que dix-neuf ans, il sut manier la rame et le gouvernail avec
maîtrise et vigueur. Un soir, ils amarrèrent leur embarcation près de Bàton-Rouge, dans la Louisiane. Pendant la nuit, ils furent éveillés par une bande de nègres qui étaient montés sur le radeau pour tuer les bateliers et piller les marchandises. Abraham se leva; son compagnon lui commanda de prendre son fusil et d'abattre les agresseurs ; il n'en fit rien et se contenta d'un solide gourdin avec lequel il réussit à chasser les nègres sans en tuer un seul. Il reçut dans cette affaire une blessure dont il garda la cicatrice toute sa vie. Par son sang-froid, il avait montré au.x; noirs qu'il fallait respecter le bien d'autrui, et à son compagnon qu'il fallait éviter de verser du sang humain.
A la Nouvelle-Orléans, ils vendirent leur cargaison et le radeau et regagnèrent leur pays, très satisfaits, trois mois après leur départ.
A Gentryville, Lincoln fréquentait un commerçant du nom de Jones qui était abonné à un journal de Louisville. Vous devinez que c'était pour le journal qu'il se rendait là. Il le lisait le plus souvent en compagnie d'un groupe de camarades , il commentait les nouvelles, il prononçait des discours parfois dans la rue : il était très écouté et passait pour être un sage.
Il s'en allait aussi à quinze milles de là, à Boonville, où siégeait le tribunal. Il aimait à suivre les débats, à écouter les avocats et les juges. Il prenait ainsi des leçons d'éloquence et il apprenait à connaître les lois de son pays et leur application.
Il ne recherchait pas les discussions judiciaires, les plaidoiries, les procès par amour de la chicane ; il ne voulait pas non plus emmagasiner dans sa mémoire toutes les roueries qu'emploie le barreau pour innocenter un client coupable. Lincoln aimait trop la véracité. On l'a vu, à l'école de Crawford, déclarer qu'il était l'auteur d'un dégât survenu à une tête de daim suspendue à la paroi : il l'avait prise, regardée, remise en place et en avait brisé un andouiller. Une autre fois, allant à la forêt, sa hache sur l'épaule, il fut surpris et jeté à terre par sa sœur Mathilde
Johnston : l'outil blessa le pied de la fillette ; il pansa la plaie, puis :
— Tilda, que direz-vous à votre mère?
— Je dirai que c'est moi qui ai fait cela avec la hache. N'est-ce pas vrai ?
— Oui, c'est la vérité, mais pas toute la vérité. Racontez exactement ce qui s'est passé et ayez confiance en votre mère pour le reste.
Sa bonne sœur Nancy s'était mariée à dix-huit ans. Comme lui, elle allait travailler chez les fermiers, mais elle savait mieux que lui contenter ses patrons, elle pouvait tout faire dans le ménage et dans les champs et elle mettait tout son cœur à l'ouvrage. Sérieuse et dévouée, elle ressemblait à sa mère. Un an après son mariage, elle mourut dans les douleurs de l'enfantement. Ce fut un très gros chagrin pour Abraham, et ce lui fut aussi une nouvelle occasion d'approfondir le mystère de la mort qui l'avait déjà si vivement impressionné quand il avait vu s'éteindre en peu de jours son oncle, sa tante et sa chère mère.
Malgré ces deuils, la population s'accroissait par l'arrivée de nouveaux colons. Mais ce peuple, abandonné presque au sein de la nature sauvage, demeurait très superstitieux. Ils ignoraient que la Terre est ronde et qu'elle tourne autour du Soleil immobile; quand Abraham essayait de leur expliquer ces choses, ils le tenaient pour un fou. Des croyances plus absurdes heurtaient leur esprit : si un chien traversait le sentier suivi par un chasseur, c'était un mauvais présage et, pour le conjurer, il fallait accrocher les deux petits doigts ensemble et tirer dessus vivement jusqu'à ce que le chien fût hors de vue. Des magiciens offraient de trouver, au moyen d'une baguette, des sources ou des trésors dans le sol. Des charlatans étaient consultés pour guérir des maladies en faisant des gestes mystérieux ou en écrivant ou murmurant des mots cabalistiques. Si un oiseau s'abattait devant une fenêtre, un membre de la famille ne devait pas tarder à mourir. Un enfant devenait malade de la coqueluche, si un cheval lien-
nissait sur lui. La lune dirigeait la plupart de leurs travaux agricoles; ils coupaient le bois le matin, en lune croissante ; ils plantaient les pommes de terre en lune noire, et en pleine lune, les arbres et autres végétaux qui ont leurs fruits hors de terre. Ils n'entreprenaient aucun ouvrage important le vendredi. C'est donc au milieu de ces superstitions que Abraham vécut, qu'il forma son intelligence et son caractère. Bien qu'il se fût un peu libéré de ces primitives croyances, il en conserva toujours quelque brin : il n'était pas facile d'échapper à la contagion.
Malgré cette superstition, les sentiments religieux demeuraient très vivants ; seulement, à côté du culte de famille, on n'avait pas souvent l'occasion de se réunir autour d'un pasteur et d'entendre sa parole; un prédicateur traversait parfois la contrée et groupait les colons dans une cabane ou en plein air. C'était un grand événement^ dont on reparlait très longtemps. L'heure vint toutefois où un pasteur s'établit dans la vallée, et la petite communauté décida de construire un temple; la hache du jeune Lincoln façonna mainte poutre de la maison de Dieu.
Ainsi Abraham atteignit sa vingtième année. Son caractère se forma dans ces solitudes de l'Indiana. Ses maîtres furent non pas ceux qui lui enseignèrent à lire et à écrire, mais ses parents, ses solides lectures, la discipline rude mais saine du travail avec la hache et la charrue, la compagnie de ses camarades et le recueillement qu'on trouve au sein de la grande forêt et le long des fleuves majestueux.
Premiers pas dans l'IIlinois.
Malgré le labeur de Thomas Lincoln et des membres de sa famille, ses affaires ne prospéraient pas. Les gains de quartorze ans d'efforts n'étant pas assez élevés pour payer, à raison deux dollars l'acre, la terre de l'Indiana, Thomas prit le parti d'émigrer une fois de pluj vers l'Ouest ; il y était invité par un parent, John Hanks, établi dans l'IIlinois.
Thomas remit ses droits de propriété au commerçant Gentry ; il vendit ses récoltes et ses porcs et chargea son mobilier sur un chariot à quatre roues pleines taillées dans le tronc d'un chêne. Deux couples de bœufs furent attelés au véhicule et Abraham se chargea de les conduire.
Le jeune homme laissait des amis dans l'Indiana. L'un d'eux planta un cèdre en son souvenir : ce fut le premier monument érigé en l'honneur de Lincoln.
Avant son départ, Abraham acheta avec trente dollars, ses économies, divers objets de quincaillerie et de mercerie qu'il revendit pendant le voyage aux colons qu'il rencontra. Ainsi faisant, il doubla presque son avoir. Il n'eut jamais tant de chance dans le commerce.
Ils quittèrent l'Indiana en février i83o, pendant l'époque du gel et du dégel. La nuit, il faisait très froid ; le matin, les terres et les cours d'eau étaient gelés et, pendant le jour, on pataugeait dans une épaisse couche de boue. Il n'y avait pas de route et pas de pont. On traversait les rivières à gué ou sur la glace qui se rompait souvent. Un jour, dans un passage difficile, ils oublièrent leur petit