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chien sur la rive; la pauvre bête n'osait s'élancer dans l'eau qui charriait des glaçons; Abraham, ému par les lamentations du chien, enleva ses souliers et ses bas et se lança dans l'eau ; il ramena le pauvre traînard qui le combla de caresses.
Les émigrants traversèrent la vallée de la Wabash et s'arrêtèrent sur les rives de la Sangamon, près de Deçàtur. Ils se fixèrent dans une contrée où les prairies alternaient avec les forêts. Ils défrichèrent le terrain et construisirent une cabane à l'ombre d'un arbre ; puis ils labourèrent un champ de quinze acres; Abraham et John Hanks fabriquèrent des pieux en noyer pour entourer ce champ d'une haie solide. Deux de ces pals ont joué un rôle important dans la vie de Lincoln.
Abraham avait vingt-un ans ; il était majeur ; sa vie lui appartenait désormais, ayant jusque-là loyalement secondé ses parents. Au printemps i83o, il ;les quitta en bon fils. Il s'en alla à travers l'IUinois, cette terre neuve dont le nom, en indien, signifie „le pays des hommes de haute taille" ; c'était bien là qu'il devait demeurer, lui, le géant ! De la maison paternelle, il emportait sa hache et un petit paquet de linge noué autour du manche de l'outil; il était pauvrement vêtu : son chapeau montrait au soleil toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Il n'avait pas de profession, pas de commerce, pas de terre, pas d'influence ; mais il était robuste et bon compagnon. On admirait sa force, mais on se laissait plus vite captiver par la vivacité de son esprit, le talent qu'il déployait dans les discussions, riiumour invincible qu'il mettait dans ses histoires racontées à tout venant et à tout propos.
Il travailla ici et là, dans les fermes nouvelles, abattant les arbres, fendant le bois pour enclore les terres. Chez un colon, il besogna pour se procurer des vêtements : on lui donnait environ un mètre de grossier coutil brun quand il avait fait 400 poteaux pour les clôtures; comme il était très long, il devait ainsi travailler plus que d'autres pour obtenir une culotte !
3o CHAPITRE III
L'hiver de i83o fut lamentablement rigoureux. Dès Noël, il tomba quatre pieds de neige, hauteur qu'on n'avait encore jamais vue dans ces parages. Après, il vint de la pluie, puis du gel : la neige se durcit à la surface, mais pas assez cependant pour supporter un homme. Ainsi, chacun fut emprisonné dans sa cabane ; plusieurs moururent de faim ou de froid ; les bestiaux même périrent par centaines ; les récoltes furent perdues. Ce fut une calamité.
En i83i, Abraham travailla à Decatur. Il y eut l'occasion de prononcer son premier discours économique et de se mesurer avec un orateur professionnel qui faisait une tournée électorale. Ce candidat avait parlé d'une façon peu experte de la navigation sur la rivière Sangamon. Abraham ne fut pas satisfait ; il répliqua et fit un exposé si clair et si exact de la question qu'il recueillit l'approbation de la foule entière; même le malheureux candidat lui dit son admiration et l'invita à persévérer dans ses lectures et ses études.
Avec John Hanks et John Johnston, le fils de sa seconde mère, il s'engagea chez le commerçant Oft'utt pour une expédition commerciale à la Nouvelle-Orléans ; il recevait un demi-dollar par jour et, si l'affaire réussissait, il recevrait une prime de soixante dollars.
Ils se mirent tout d'abord à construire un radeau à Sangamontown, une localité qui n'existe plus aujourd'hui. Il se forma bientôt autour de Lincoln un groupe d'admirateurs qui s'assemblaient, la journée finie, sur une place près du moulin ; le village tout entier y accourait ; on s'asseyait sur un tronc d'arbre qu'on avait déposé là tout exprès et l'on écoutait le brillant conteur. Plus d'un auditeur, à l'ouïe des histoires drolatiques ,de] Lincoln, était pris d'un rire irrésistible qui le faisait rouler à terre.
Longtemps après le départ du jeune homme, on se rappela les fins récits et les soirées passées sur la pièce de bois qu'on nomma la „bille d'Abraham" — Abe's log ! — Lorsqu'ils firent le canot — creusé dans le tronc d'un arbre — qui devait suivre le radeau, deux hommes et un
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enfant tombèrent dans la rivière fortement enflée par la fonte des abondantes neiges de l'hiver. Ils purent s'accrocher à une épave arrêtée au milieu de l'onde ; le courant violent, l'eau profonde et froide mettaient leur vie en danger. Mais Lincoln, avec sang-froid, sut si bien manœuvrer des poutres dans la rivière, qu'il fit une sorte de pont flottant par où les naufragés purent regagner la rive.
Avant le départ, il y eut une petite fête mi-politique, mi-récréative. Un magicien exécuta ses tours. 11 demanda le chapeau de Lincoln pour... y faire cuire des œufs. Abraham rit en voyant son couvre-chef décoloré et déformé entre les mains du farceur ; après l'expérience, il ne put s'empêcher de remarquer que le magicien avait eu peu d'égards pour les œufs en les mettant dans un si laid chapeau.
La cargaison du radeau se composait de viandes salées et de froment, le tout dans des barils. On partit le 19 avril i83i. Le patron Offutt accompagnait l'expédition dont Lincoln était le véritable chef. A New-Salem, l'embarcation s'échoua sur la digue du moulin Rutledge. On perdit là un jour et une nuit . On déchargea le radeau, puis Abraham fit une entaille dans la digue ; l'eau s'échappa et avec elle le radeau; on y replaça les barils et l'on continua la route.
Il est probable que le jeune pilote, dans sa superstition, dut considérer cet arrêt comme un présage : New-Salem devait le revoir et le nom de Rutledge laisser dans son cœur un souvenir de bonheur puis de tristesse pendant toute sa vie.
Les navigateurs du Mississipi parvinrent à la Nouvelle- Orléans au début de mai. Offutt était enchanté de l'adresse de son pilote; il projeta même de faire construire un navire marchand dont Lincoln serait le capitaine. Cela n'arriva jamais. A la vérité, Lincoln fut une fois capitaine, mais pas sur un navire.
Les quatre hommes demeurèrent environ un mois à la Nouvelle-Orléans, le temps de voir la ville et de vendre la cargaison, ceci avec profit.
Ce séjour dans la métropole de la Louisiane permit à Lincoln de se faire une idée exacte du honteux trafic de l'esclavage. Dans l'Indiana, sur les bords del'Ohio, il avait déjà remarqué la misère des pauvres nègres ; il en avait vu qui fuyaient vers le nord, vers les états libres, pour se soustraire à la servitude ; il avait vu des blancs leur faire la chasse dans les bois; il avait vu ces mêmes blancs ramener, enchaînés, vers le sud, les nègres qu'ils avaient pu reprendre.
Mais, à la Nouvelle-Orléans, il visita le marché aux esclaves. Son cœur fut ému au triste spectacle de ces noirs que l'on battait et flagellait comme des troupeaux de bestiaux. Il se rappela ce qu'il avait souvent lu et entendu: comme un fer rouge lui passa dans le cœur. Un matin, il assista à la vente aux enchères d'une mulâtresse gracieuse et forte qui pleurait à genoux, sur une espèce de coffre. Les clients, des planteurs ou des marchands, tâtaient la jeune fille comme un maquignon le fait d'un chaval : ils voulaient s'assurer que la marchandise était de bonne qualité.
Lincoln se sentit envahi par une haine insurmontable. Il ne put voir la fin de la vente et emmena ses compagnons en disant:
— Partons d'ici. Si jamais j'ai la chance de frapper ce commerce, je frapperai sans pitié!
Avec John Hanks, il consulta une diseuse de bonne aventure; cette femme, une négresse Voodoo, fut vivement exaltée en déchiffrant les signes qu'elle découvrait et la tradition affirme qu'elle s'écria :
— Vous serez président, et tous les nègres seront libres.
Ces prophéties flattèrent l'amour-propre du jeune homme. Il était ambitieux. Déjà dans son enfance, la fermière chez qui il avait travaillé trois jours pour obtenir le livre gâtg par la pluie, lui avait demandé ce qu'il pensait faire quand il serait grand.
— Je veux être président, avait répondu l'enfant.
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— Ah ! vous ferez un drôle de président avec vos ruses et vos plaisanteries !
— Oh ! j'étudierai et je me préparerai, et la chance viendra!
C'était langage d'enfant. L'histoire enregistre ces mots lorsque leur caractère prophétique se mue en réalité.
Nos quatre hommes quittèrent la Nouvelle-Orléans en juin, sur un vapeur qui les ramena à St-Louis. Abraham revint chez son père qui avait une fois de plus émigré sans cependant sortir de l'Illinois. Là, un lutteur célèbre, Needham, vint le trouver et le défier. Le match, annoncé au public, eut lieu sur une prairie. Needham fut battu sans peine deux fois par celui qu'il regardait comme un rival.
En août déjà, Abraham quitta son père et s'en alla à Nevv-Salem où Oftutt voulait ouvrir un magasin. Seulement, les marchandises n'étant pas arrivées, Lincoln ne savait que faire et on le traitait volontiers déjeune homme paresseux! En attendant, il pilota jusqu'à Beardstown un radeau frété par un docteur qui s'en allait au Texas. Puis, en un jour d'élections, il devint l'un des deux secrétaires du bureau ; bien qu'heureux de cette aubaine, il avait fait des façons pour accepter, alléguant qu'il ne rédigeait pas mieux qu'un lapin ! Sa parfaite honnêteté lui attira l'estime de tous ses concitoyens, des électeurs avec qui, pour la première fois, il était entré en contact.
Enfin, les marchandises arrivèrent. Il y avait tout ce qui pouvait être nécessaire à ces pionniers de l'ouest : outils aratoires, épicerie, étoffes, chaussures, bref un petit bazar. Mais les clients étaient peu nombreux et Lincoln avait trop peu de besogne ; son patron acheta le moulin Rudedge et le jeune homme en devint l'intendant.
Dans son magasin, Abraham se montra toujours d'une scrupuleuse probité envers les clients. Un soir, avant de fermer, il vend du thé à une femme; elle lui en demande une demi-livre et le paie. Le matin, en ouvrant le magasin, il aperçoit sur la balance un poids d'un quart de livre : il s'était trompé, vite il pèse le solde dû et va le
porter, avant le déjeuner, à une assez longue distance. Une autre fois, après le départ d'une autre cliente, il vérifia ses calcvils et découvrit qu'il avait réclamé trente-et-un centimes de trop. C'était nuit; il partit néanmoins, fit une heure de marche et rendit cette somme.
Ainsi faisant, il mérita pleinement son petit nom populaire : „ Honest Abe ", l'honnête Abraham.
A New-Salem, on voyait arriver une ou deux fois par semaine une bande d'aventuriers, de jeunes scélérats qui s'appelaient „ les gars du Bosquet de Clary ". Ils se réunissaient à l'auberge pour y boire et lutter. Ils étaient quasi les maîtres du village : on les craignait. A chaque nouvel arrivant, ils faisaient subir de terribles brimades, ils le battaient, le ridiculisaient ou l'enfermaient dans un tonneau que l'on faisait rouler le long d'une pente. Ils auraient voulu molester Lincoln, mais sa réputation d'homme fort et actif l'avait protégé contre leur sauvage brutalité. Cependant, à la longue, ils ne purent supporter les éloges que Ofîutt faisait de son employé ; ils parièrent dix dollars que leur chef, Jack Armstrong, était plus fort que lui. Abraham accepta le défi et terrassa Armstrong. Les autres bandits voulurent venger leur honneur. Le vainqueur s'adossa à la paroi du magasin et fixa ses agresseurs avec un regard si menaçant et si méprisant qu'ils n'osèrent l'attaquer. Le paix se fit aussitôt. Jack Armstrong demeura toute sa vie l'ami fidèle de Lincoln. Les gars avaient trouvé un maître, et ce maître était devenu un personnage à New-Salem.
Une autre fois, il sut forcer un de ses camarades à abandonner la passion du jeu et du pari. Un jour encore, il corrigea un grossier client qui se permettait d'insulter les femmes ; il le porta hors du magasin, lui frotta la figure avec de mavaises herbes, le lava et le renvoya chez lui. De pareils actes d'énergie et de droiture lui valurent le respect de tout le monde .
Bien qu'il continue à lire les ouvrages qu'il peut se procurer, complétant ainsi son instruction personnelle, il sent
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qu'il lui manque quelque chose : il ne connaît pas la grammaire de sa langue ; il en souÔre et va conter ses soucis au maître d'école, Mentor Graham, qui lui indique à six milles de là une personne possédant une grammaire. Abraham y court, emprunte le manuel et se met à l'œuvre sans tarder, mais non à la façon de M. Jourdain.
Il savait que sa passion des affaires publiques l'obligeait à parler devant des foules et qu'il fallait parler une langue correcte; cela lui donna un zèle irrésistible. 11 étudiait rarement dans son magasin trop encombré ; il s'asseyait sous un arbre devant sa porte, ou bien il allait s'étendre dans la forêt voisine, comme au temps où il habitait l'Indiana. II passait aussi une partie de ses nuits à „ maîtriser ce livre ", comme il disait; mais l'éclairage était coûteux; dormant dans une mansarde, au-dessus du magasin, il ne pouvait y faire un grand feu. Heureusement le tonnelier du village, qui travaillait pendant la veillée, le laissa s'asseoir auprès de sa lampe. La grammaire ne lui livra pas d'emblée tous ses secrets ; il eut recours aux enseignements de Graham et à ceux des voyageurs lettrés qui passaient à New-Salem et qui devaient être étonnés de voir un commis de magasin s'enquérir de syntaxe.
Au début de i832, OfFutt, malheureux dans ses affaires, s'enfuit sans payer ses créanciers. Abraham demeura ainsi sans emploi, mais non sans amis.
R Mew-Salem.
Un matin d'avril, un messager du gouverneur passa à New-Salem, convoquant la milice locale à une campagne entreprise contre les Indiens du chef Faucon Noir. La petite troupe devait se trouver le 22, à Beardstown. La veille, dans une prairie, à Richland, les volontaires élurent leur capitaine ; ils avaient deux candidats : Kirkpatrick, le scieur, et l'honnête Abraham. Ce dernier n'était pas fâché de devenir le rival du scieur, qui une fois, étant son patron, lui avait promis un outil ou deux dollars en guise de récompense et n'avait jamais tenu sa parole.
Les deux aspirants se tinrent debout chacun dans un coin de la prairie et les hommes qui étaient pour eux vinrent les rejoindre. Par ce mode très simple et très franc d'élection, Lincoln vit accourir à lui les trois-quarts des hommes. Il était capitaine. Ce fut là une des grandes joies de sa vie.
Mais il ne connaissait rien de la vie militaire, rien de la discipline des armes. Aussi connut-il peut-être plus souvent que ses hommes la punition des chefs. Ceux-ci lui enlevèrent son sabre pendant tout un jour, parce que l'un de ses soldats avait fait partir un coup de feu en plein camp ; une autre fois, il dut porter deux jours un sabre de bois, parce qu'un groupe de ses hommes avait pillé les provisions et bu de l'eau-de-vie tellement qu'au matin ils n'avaient pu se mettre en marche. En plus d'une occasion, le jeune capitaine se trouva dans un grand embarras. Il raconte, par exemple, que ses hommes marchaient en colonne dans une prairie; une clôture se présenta, ne lais-
sant qu'un étroit passage. Lincoln ne sut pas donner à sa compagnie l'ordre de se former en file indienne et se contenta, tout marri, de leur dire de rompre les rangs, de passer à volonté et de se remettre en colonne de marche de l'autre côté de la haie.
La compagnie Lincoln ne se trouva jamais en présence de l'ennemi. Une seule fois, ils virent un Peau-Rouge, un pauvre affamé qui venait demander pitance au camp ; ce n'était pas un adversaire, mais, bien qu'il fût muni d'uVi sauf-conduit du général en chef, il eut bien de la peine à sauver sa chevelure. Les soldats, qui le considéraient comme un espion, voulaient le tuer. Lincoln, entendant du tumulte, sortit de sa tente et se fit le protecteur de l'Indien. La troupe le menaça; une voix le traita de lâche. — Qui a prononcé ce mot ? demanda le capitaine en . fixant ses hommes et en retroussant ses manches de chemise — on luttait volontiers dans les heures de loisir !
Personne ne répondit. Tous avaient compris. Lincoln, presque'au péril de sa vie, avait sauvé le mendiant.
Ces troupiers n'avaient pas toujours à manger. Une fois, après un jeûne assez long, ils découvrirent dans une hutte d'Indiens des poulets et du lard qu'ils firent rôtir. Abraham entra à l'improviste, s'assit au milieu de ses hommes et mangea avec eux, sans plus de façon. Les miliciens admiraient sa simplicité et ses belles qualités personnelles; cependant, quand leur temps d'engagement fut passé, ils rentrèrent presque tous dans leurs foyers. La compagnie de la Sangamon étant dissoute, Lincoln s'enrôla comme simple soldat dans un régiment de cavalerie. Puis, la guerre étant finie, il fut licencié, dans le Wisconsin, le 17 juin. La veille, on lui avait volé son cheval, et c'est à pied ou en canot qu'il dut regagner New-Salem.
A New-Salem, on s'occupe, comme dans tout l'Illinois, d'une prochaine élection à la législature de l'Etat. Vivement engagé par ses amis, Abraham Lincoln annonce sa candidature. Il n'a que vingt-trois ans, mais il a de l'expérience, du savoir et de la persévérance plus que d'au-
très à son âge et même à un âge plus avancé. Et puis, il considère une assemblée de représentants du peuple comme une université et il n'est pas rassasié d'apprendre.
Chaque candidat devant publier ses opinions quant aux affaires locales, il rédigea les siennes dans une circulaire où il disait entre autres : „ Je suis jeune et inconnu de la plupart des gens de ce pays. Je n'ai pas de fortune, pas de relations populaires, pas d'amis pour me recommander... Mon ambition est d'être estimé de mes concitoyens et d'être digne de cette estime... Je parle comme je pense... Si je découvre que mes opinions sont erronées^ je suis prêt à l'avouer... Si le bon peuple, dans sa sagesse, me laisse sur le carreau, je suis trop familiarisé avec les déceptions pour m'en chagriner beaucoup..."
En ce temps-là, on discutait de la meilleure manière de créer des voies de communication dans l'Illinois ; les uns voulaient des chemins de fer, d'autres des canaux. Lincoln, estimant que le jeune Etat était encore trop pauvre pour s'accorder ces grands travaux, conseillait l'aménagement du cours de la Sangamon ; ce serait moins coûteux et tout de même utile. Il dit cela dans sa circulaire, et, peu de temps après, comme pour lui donner raison, un vapeur remonta la rivière jusqu'à Springfield; le capitaine, qui avait engagé Lincoln comme pilote, promit de faire des courses régulières ; mais, au retour de la première, son bateau brûla devant St-Louis.
Abraham entreprit une tournée électorale dans le pays. Un jour, il devait parler dans un village où avait lieu une vente aux enchères ; il attendit la fin de la vente, essaya de réunir les électeurs, mais, n'y parvint pas à cause d'une bagarre qui avait éclaté. Il descendit de sa tribune, saisit le plus turbulent des tapageurs, le coucha à terre vivement, puis commença un discours qui ne dura guère plus de trois minutes et dont voici quelque fragements „ Citoyens, mes compagnons, je présume que vous savez qui je suis. Je suis l'humble Abraham Lincoln. ...Ma politique est brève et agréable comme la danse de la vieille femme.
A NEW- SALEM Sq
...Si je suis élu, je serai reconnaissant; si je ne le suis pas, ce sera la même chose... " Il eut rarement auditeurs plus attentifs.
Malgré sa bonne foi et son zèle, il ne fut pas élu. Ce premier échec, survenu en août 1882, n'abattit pas sa joviale humeur. Il eut la satisfaction de voir qu'à New- Salem et aux environs 277 citoyens avaient voté pour lui et 73 seulement pour l'un des quatre autres candidats ; dans tout le comté, il obtint 657 suffrages ; naturellement, il avait eu les voix des gars de Jack Armstrong qui le considéraient maintenant comme le plus adroit compagnon de la colonie.
Peu de temps après, il s'associa avec un nommé Berry et acheta un fonds de commerce. Leurs affaires ne furent pas brillantes; ils manquaient d'argent et de véritable énergie mercantile. Berry passsait son temps à boire du whisky et Lincoln à dévorer ses livres.
Un jour, un émigrant s'arrêta devant le magasin avec sa carriole et pria Lincoln de lui acheter un tonneau dont il ne savait que faire. Le marchand paya un demi-dollar pour rendre service et oublia son achat Plus tard, il eut la curiosité d'ouvrir le baril et, parmi certains objets, découvrit un exemplaire complet des fameux Coiiuncntaircs des lois anglaises de Blackstone. Sa joie fut délirante; il connaissait depuis longtemps le titre de cet ouvrage de droit qui primait à cette époque; on lui en avait recommandé l'étude ; il l'avait maintenant dans ses mains. Il ne pensa plus qu'à son livre ; il le lut et le relut avec âpreté. „Plus je lisais, déclara-t-il, et plus j'étais intensément intéressé. Jamais en ma vie mon esprit ne fut si entièrement absorbé". Il ne comptait plus son temps; d'ailleurs, c'était l'été : les fermiers, occupés à leurs travaux, venaient rarement au magasin.
Il y avait à New-Salem un club dont James Rutledge était le président et où l'on discutait les questions politiques et économiques. Lincoln en était un membre assidu et y fit une conférence; on s'attendait à quelques plaisan-
teries, à des histoires : l'orateur débuta les mains dans les poches, sur un ton très sérieux ; il employa des termes élevés, donna à sa phrase une belle tournure littéraire et, s'enthousiasmant, souligna bientôt sa pensée par des gestes très justes. Il conquit son auditoire, et dès lors Rutledge pensa qu'il y avait en Lincoln plus qu'un joyeux diseur de bons mots, mais un fin orateur à qui il manquait seulement les connaissances générales que donnent les études universitaires. Dès lors, le riche commerçant se fit un devoir de s'intéresser au jeune homme.
C'était un protecteur nouveau. Il en eut d'autres. Ainsi, le major Stuart lui ouvrit sa bibliothèque et l'encouragea à étudier le droit. Abraham allait à pied à Springfield quérir sa pâture intellectuelle. Au retour, tout en marchant, il ouvrait un livre, le lisait, puis le fermait et se résumait les notions qu'il venait d'apprendre.
Il eut bientôt un nouveau déboire. Son associé Berry, abruti par la boisson, mourut et le laissa seul se débattre avec les nombreux créanciers de la maison. C'était une lourde charge; les dettes étaient si grandes qu'il les appela ses „ dettes nationales " . Mais il accepta bravement toutes les responsabilités; il alla trouver les créanciers et leur déclara qu'il payerait tout jusqu'au dernier centime, mais qu'il fallait lui laisser le temps nécessaire. Il signa des billets et se remit au travail ; il reprit sa hache et abattit des arbres, prépara des pieux pour les clôtures ; il laboura, il moissonna, faisant tous les travaux qui se présentaient. Il trouva tout de même le temps de continuer ses études ; on le vit souvent assis par terre, les jambes appuyées au tronc d'un arbre et lisant avec tant d'assiduité qu'il ne voyait et n'entendait rien autour de lui. Pour se reposer, il s'en allait visiter les veuves et les orphelins et les approvisionnait de bois quand ils en manquaient. Pendant toute cette époque, il logeait et mangeait chez des amis ou bien à l'auberge, où il couchait dans le pêle-mêle des voyageurs et sur une table, quand il n'y avait pas d'autre place. Pour le sortir de la détresse, ses amis intercédèrent au-
près du président Jackson qui lui donna la charge de buraliste postal de New-Salem. C'était peu de chose, et il n'en continua pas moins à se louer chez les fermiers ; les gens de la région recevaient ou expédiaient peu de correspondance ; celle-ci, transportée par une diligence d^une ville à l'autre, était remise aux bureaux de campagne par un messager à cheval. Lincoln lisait les rares journaux qui lui parvenaient, puis il les plaçait avec les lettres... dans la coupe de son chapeau et les portait à leurs destinataires. Ce genre de sacoche coûtait peu à l'Etat !
Comme le port des lettres était très élevé, il lui arriva souvent de le payer de sa poche pour soulager de pauvres gens. Il eut aussi l'occasion de jouer une bonne farce à un illettré du nom de Johnson qui venait tous les jours demander s'il avait quelque chose pour lui. Enervé par ce maniaque, Lincoln écrivit une missive au nom d'une négresse du Kentucky, lui remit le papier qu'il dut lui Hre et qui, par son contenu ironique, guérit Johnson de l'envie de venir sans cesse réclamer son courrier à la poste.
Durant ce même été i833, Lincoln embrassa une nouvelle profession. Il devint arpenteur pour le compte de Calhoun. Mais ce Calhoun étant un démocrate inféodé à Jackson, Lincoln pouvait craindre qu'en devenant son employé il ne fût tenu d'épouser des opinions politiques contraires aux siennes. Il voulait bien servir un démocrate mais non le devenir. Il savait que les fonctions pubUques se donnent aux partisans du gouvernement, ce qu'il n'a jamais admis, estimant que le plus capable seul est digne. Préférant renoncer à un gain assuré plutôt que de vendre sa conscience, il posa la question à Calhoun qui lui donna l'assurance d'une parfaite indépendance.
C'était bien. Mais Lincoln manquait de connaissances en géométrie : il se procura un traité d'arpentage, pria Mentor Graham de lui aider et se mit au travail. Il étudia jour et nuit, tellement, que ses amis craignirent pour sa santé. Au bout de six semaines il fut arpenteur. Calhoun lui assigna une portion du territoire au nord-ouest de New-Salem.
Dans sa nouvelle profession, Lincoln sut déployer toutes ses belles qualités ; sa probité et la sûreté de son jugement le firent surtout apprécier; il joua très souvent le rôle d'arbitre dans les conflits toujours épineux qui surgissent entre voisins à propos de la place des bornes. Un jour, deux fermiers l'appelèrent pour délimiter leurs terres ; il mesura selon les indications du plan, puis, montrant le sol : „ La pierre est ici ! " dit-il. On piocha et l'on trouva la borne qui s'était enfoncée.
II était souvent chargé de faire le plan des villes et le tracé des routes à construire : il posa ainsi, — nouveau Pierre-le-Grand, — les premiers jalons de la ville de Petersbourg, dans l'Illinois.
A ce métier, il gagnait trois dollars par jour. C'était, semble-t-il, la fortune, son logis et sa pension ne lui coûtant guère qu'un dollar par semaine. Mais il n'oubliait pas sa „ dette nationale " ; puis il soutenait encore ses parents en leur envo37ant de l'argent ; de plus, il avait acheté ses instruments d'arpentage, chaîne, fiches, équerre, et cela coûtait beaucoup; enfin, pour parcourir les longues distances, il s'était procuré un cheval avec sa selle et sa bride. Ses trois dollars journaliers étaient donc les bienvenus.
Cette aube de bien-être menaça de s'assombrir. Un étranger, van Bergen, a3^ant reçu en payement un des billets souscrits par Lincoln, demanda une monnaie plus courante : il fit saisir le cheval et les instruments d'arpentage : c'était la ruine. Heureusement, un fermier acheta le tout, prit le billet et rendit ses biens au jeune Abraham qui, ému de reconnaissance, put continuer son métier.
En parcourant ainsi la campagne, il se fit connaître d'un grand nombre de ses concitoyens ; ces relations lui furent très utiles ; elles favorisèrent sa première élection et, par elle, la réalisation de ses grands projets.
En 1884, il annonça de nouveau sa candidature. Dans sa tournée électorale, il arriva un jour chez Rowan Herndon, un riche fermier qui le connaissait déjà et qui était un
de ses électeurs. On était au temps de la moisson; Herndon avait une trentaine d'ouvriers à qui Lincoln voulut exposer ses opinions politiques ; il alla les trouver dans les champs de blé, mais ces hommes lui firent savoir qu'ils ne pouvaient donner leur voix qu'à un candidat qu'ils auraient vu à l'œuvre.
— Bien, mes garçons, dit-il, si vous n'êtes pas plus exigeants^ je suis sûr d'avoir vos suffrages.
Et il retroussa ses manches et moissonna jusqu'au soir avec eux. Lete ouvriers furent satisfaits et il est certain qu'ils votèrent tous pour lui.
Le lendemain, il devait parler à Berlin (Illinois). Un docteur sceptique se mit à rire quand il apprit que Lincoln était candidat.
— Est-ce que notre parti n'a pas de représentant plus important que ça ? s'écria-t-il.
— Allez et entendez-le avant de le juger, lui dit-on.
Il alla et, quand il revint, il déclara que Lincoln était un homme parfait qui en connaissait plus que tous les autres ensemble.
Lincoln fut élu : son nom sortit le premier des urnes. La session devait s'ouvrir à Vandalia, le i'''^ décembre. Le nouveau député eut le sentiment qu'il ne pouvait pas assister aux séances avec les méchants habits dont il s'était contenté jusque-là : il alla trouver un de ses amis dans l'aisance, un nommé Smoot.
— Smoot, lui dit-il, avez-vous voté pour moi ?
— Mais certainement.
— Bon ! alors vous vous êtes chargé d'une responsabilité. Vous devez me prêter de l'argent pour que je puisse me vêtir convenablement et que je fasse une entrée décente dans la législature.
— Combien vous faut-il ?
— Deux cents dollars, je crois.
Smoot lui remit cette somme et, pour la première fois en sa vie, Lincoln se vit vêtu honorablement. Il avait près de vingt-six ans quand il se rendit à Vandalia. C'était pour
lui une vie nouvelle qui commençait; son expérience l'avait déjà préparé, mais il se sentait encore ignorant; il se considérait comme un pupille au sein des 8i sénateurs et députés; aussi se contenta-t-il d'écouter, de lire et de se renseigner. Il fit ainsi, pendant les deux années de sa première législature, son apprentissage de parlementaire et passa presque inaperçu.
L'Etat était prospère. L'heureuse issue de la guerre contre les Indiens avait redonné du courage aux colons ; l'immigration devint plus active; au nord-est, sur la rive du lac Michigan, les premières maisons de Chicago sortaient de terre. Députés et sénateurs votèrent l'institution d'une banque d'Etat et la construction d'un canal navigable qui fait communiquer aujourd'hui la rivière Illinois avec le lac Michigan, deux projets longtemps soutenus par Lincoln lui-même.
Sans être le moins du monde cupide, Abraham fut très heureux de toucher les quatre dollars que l'Etat payait chaque jour à ses députés en séance. Il en avait certes grand besoin.
C'est pendant cette législature qu'il fit la connaissance de Stephen Douglas, un homme qui, dès lors, riva presque sa destinée à la sienne. Douglas était un Yankee du Vermont, émigré dans l'Illinois. C'était un démocrate. Quand il arriva dans le pays, vers i833, il n'avait que trente-sept sous dans sa poche. Il se fit maître d'école et avocat, et obtint rapidement les bonnes places de l'Etat, en particulier celle de juge de district. C'était un homme trapu, de petite taille, ne manquant pas de talent.
L'été 1885 apporta à Lincoln son bonheur le plus suave et sa douleur la plus amère. Trois ans plus tôt, son cœur s'était pris d'amour pour Anna Rudedge, la fille du commerçant de New-Salem. Comme lui, elle était née dans le Kentucky, mais elle était originaire de la Caroline du Sud. Elle était blonde et d'une beauté peu commune : elle joignait aux attraits de sa personne l'agrément d'jjne belle intelligence, d'un caractère sérieux. Elle devina bientôt
l'affection de Lincoln : un jour, pendant qu'elle cousait, il lui dit son amour; les doigts d'Anna trahirent les mouvements de son cœur dont les palpitations rendirent inégaux les points de la couture.
Mais ce cœur qui commençait à battre pour Abraham n'était déjà plus libre. Anna était promise à un jeune homme nommé Mac Namar qui avait vécu quelques années à New-Salem. Il était venu de New- York et avait pris le nom de Mac-Neil pour dépister les recherches de parents ruinés dont il voulait refaire la fortune. Il avait vendu ses biens et était rentré à New- York en promettant de revenir; il avait écrit quelques lettres de plus en plus rares, puis n'avait plus donné de ses nouvelles. Malgré ce silence cachant l'oubli, Anna ne croyait pas avoir le droit d'en aimer un autre.
Cependant, au temps où Lincoln était devenu député, elle laissa tomber ses scrupules de fidélité à Mac-Namar et l'on annonça qu'elle épouserait Lincoln dès qu'il aurait achevé ses études personnelles de droit. Au printemps, ils se fiancèrent et la douce perspective du mariage poussa Abraham à poursuivre avec plus d'acharnement encore l'acquisition des connaissances qui lui étaient indispensables pour exercer légalement la profession d'avocat et pour pouvoir entretenir sa famille.
Il nourrissait donc les plus grands espoirs : il allait fonder un foyer ; sa vie avait trouvé sa boussole.
Mais voici que, vers le milieu de Tété, Anna se sentit faiblir, sa santé avait été ébranlée par l'infidélité du premier fiancé : les cordes de son existence s'étaient usées pendant la longue attente et les luttes de son cœur. Elle s'alita : il n'y avait plus d'espoir. Le médecin défendit toute visite ; elle demanda pourtant à revoir Abraham ; ils furent laissés seuls dans l'intimité du dernier adieu. Quand il s'en alla, une inexprimable agonie était écrite sur ses traits. Anna s'éteignit le 25 août, n'ayant guère plus de vingt printemps: son dernier chant avait été pour Abraham. Lincoln fut douloureusement frappé; pendant longtemps
il oublia tout sauf son malheur; ses amis n'étaient plus rien pour lui, son esprit même s'obscurcissait ; il errait éperdu et ses pas le portaient vers le coin de terre où reposait sa fiancée, et là il disait : „ Mon cœur est enseveli sous cette pierre ", ou bien : „ Je ne puis me réconcilier avec l'idée que sa tombe va être battue des vents, de la pluie et de la neige. " Il pensa même qu'il ne pourrait survivre à cette poignante séparation et pendant longtemps il évita de prendre même un canif dans ses poches. Un seul de ses amis, Green, sut conserver quelque ascendant sur lui et le surveilla sans cesse.
A la longue, cependant, son angoisse s'apaisa, mais il n'était plus le même homme. L'été de ses beaux rêves était passé, il ne connut plus jamais dans sa vie de temps aussi divinement doux. Jamais non plus la plaie de son cœur ne se ferma entièrement. C'est qu'il avait donné à son amie toute la force de son premier amour si confiant ; c'est que cet amour avait été comme une fleur de beauté dans sa vie de peine.
Lincoln se remit peu à peu au travail, non plus, hélas ! pour pouvoir créer un foyer, mais pour faire œuvre d'homme, afin de donner une utilité à son existence.
En i836, il fut de nouveau candidat à la législature. II dut mener une campagne plus énergique que la précédente, car les deux partis — les démocrates et les whigs — devaient lutter pour leur hégémonie: les whigs, dont Lincoln était un des hommes d'avenir, gagnaient du terrain que leurs adversaires défendaient avec acharnement.
Il y eut ainsi une grande assemblée à Springfield où les douze candidats de l'un et l'autre parti prirent la parole. Lincoln était douzième en liste. Mais avant lui, le citoyen Forquer voulut parler. C'était un homme influent, à conscience politique assez légère : du camp des whigs, il avait passé à celui des démocrates pour obtenir la fonction très bien rétribuée de directeur du cadastre. Il avait une superbe maison au-dessus de laquelle se dressait un paratonnerre, le premier que l'on vît dans la région.
Forquer, sans être candidat, se donna la tâche de ruiner l'influence acquise par Lincoln : il voulait jeter à terre ce jeune homme et se réjouissait que la tâche lui en eût été dévolue. Par ses sarcasmes, il jeta le ridicule sur Abraham, tellement que les amis de ce dernier eurent des craintes sérieuses quant à son élection. Lincoln monta à la tribune; avec un calme surprenant il répliqua et dit dans sa péroraison: „ Si je devais choisir entre vivre longtemps et mourir jeune, je préférerais mourir à cette heure plutôt que de changer de politique comme ce monsieur, et, en changeant, recevoir un emploi valant trois mille dollars par an et me croire obligé de planter un paratonnerre sur ma maison pour protéger ma conscience coupable contre la colère d'un Dieu oftensé. "
Tant d'ironie et d'à propos porta un coup droit aux prétentions des démocrates et l'auditoire conquis par Lincoln l'applaudit avec éclat.
Comme il y avait peu de journaux et que les fermiers ne les lisaient pas, les candidats, pour se faire connaître, devaient aller chez les électeurs. Un soir, Lincoln se rendait chez un paysan en compagnie d'un rival. Le paysan étant absent, les deux hommes essayèrent néanmoins de convertir la fermière chacun à ses convictions. L'heure de la traite étant arrivée, le démocrate saisit un seau et se mit à traire une vache ; pendant qu'il faisait écumer le lait sous ses doigts, il se retourna et vit Lincoln et la fermière appuyés à la clôture de la prairie et devisant très gentiment; à la fin, l'aimable causeur remporta la victoire: la parole du whig avait eu plus d'ascendant que les pouces du démocrate.
Un autre démocrate, le colonel Taylor, parcourait les campagnes dans sa voiture. C'était un homme aux pompeuses manières, vêtu à la mode, portant jabot, bijoux, chaîne et montre en or. Il traitait volontiers les whigs de „ petite noblesse en bas de soie " et de „ barons en guenille. " A ses côtés, Lincoln avait l'air d'un mendiant. Un )Our, Taylor débitait ses moqueries dans une assemblée.
Il s'excita et fit un geste si brusque qu'il arracha les boutons de sa veste et déchira son jabot. Lincoln bondit . comme une balle à côté de l'orateur défroqué et penaud et s'écria :
— Regardez maintenant le fougueux démocrate! Voyez ce qu'il en reste !
Puis posant sa grosse et forte main bronzée sur son cœur, il continua :
— Voici votre serviteur, votre aristocrate, votre bourgeois en bas de soie ! Et voilà, continua-t-il en montrant Taylor, voilà votre baron en guenilles aux mains blanches comme un lis !
Ici encore, l'effet de sa repartie fut irrésistible ; elle déchaîna un vaste éclat de rire et Taylor perdit tout le fruit de son éloquence. La réputation de Lincoln grandit d'autant : on le regarda comme l'un des plus grands orateurs de rillinois. Il fut le premier élu.
La délégation du Sangamon était composée de deux sénateurs et de sept députés, tous des hommes de grande taille, dépassant les six pieds ; on les appela les „ Neuf longs " — Long Nine — et Lincoln était leur chef, tant par ses capacités que par ses six pieds quatre pouces !
Cette fois, il prit une part active aux délibérations. Sur son initiative, Springfield devint la capitale de l'Etat et Vandalia fut abandonnée.
Dès le 3 mars 1887, Lincoln entreprit de faire adopter certaines mesures contre l'esclavage. 11 fallait du courage, en ce temps-là, pour prendre semblable initiative. On n'osait pas parler de la traite, on n'osait pas légiférer de crainte de mécontenter ses partisans et de provoquer une séparation violente de l'Union. L'Illinois était peuplé d'immigrants venus du sud avec leurs esclaves et l'on avait créé un arsenal de lois iniques contre les nègres en faveur de leurs propriétaires. Lincoln risqua sa popularité et écrivit une protestation où il disait que „ l'institution de l'esclavage était fondée sur l'injustice et une mauvaise politique ". Il admettait toutefois que, dans les circonstances
du moment, le mouvemeut abolitionniste tendrait à accroître plutôt qu'à amoindrir les ravages de l'esclavage et que le congrès de l'Union n'avait pas le pouvoir d'abolir la traite dans les Etats : c'était à ces derniers de prendre les mesures nécessaires.
Dans toute la législature, il ne trouva qu'un seul député. Dan Stone, qui voulût avec lui signer sa protestation. Ce fut néanmoins le premier acte d'Abraham Lincoln dans sa lutte engagée et menée à bien contre l'ignoble trafic des nègres. 11 avait ainsi choisi sa voie.
Quand les „ Neuf longs " revinrent à Springfield, ils furent solennellement reçus : on leur offrit un banquet et des adresses de félicitations. Ils avaient travaillé en faveur de la ville, qui montrait ainsi sa reconnaissance.
C'est en ce temps-là que Lincoln fut, après un examen, admis au barreau de l'IUinois.
Ainsi, arrivé à New-Salem pauvre aventurier, méconnu et encore ignorant, il était, six ans plus tard, célèbre dans tout l'Etat, il avait une profession qui allait lui apporter non la fortune, mais une honnête aisance. Il avait vu naître, grandir New-Salem; il avait assisté à son déclin, il en avait deviné la chute. Ce n'était pas un champ ■ pour son activité nouvelle. Il résolut d'abandonner ce lieu où il avait tant lutté, tant aimé, tant souffert.
R Springfield.
Au printemps 1887, Lincoln vendit ses instruments d'arpenteur et mit le peu qu'il possédait dans un sac de voyage. Il emprunta un cheval, dit adieu à ses amis et partit. Quelque douze mois plus tard, New -Salem n'existait plus : Petersbourg, dont Lincoln avait tracé les premières rues, avait attiré les habitants du village évanoui.
A Springfield, le voyageur s'arrêta dans une rue, fixa les rênes de son cheval à un poteau et posa sa valise à terre. Il ne savait où aller. Il regarda passer les gens qui ne s'inquiétaient pas de lui. Enfin, ayant fait quelques pas, il fijt appelé par le commerçant Speed qui le connaissait. Abraham lui apprit qu'il cherchait un lit, Speed en vendait qui coûtaient dix-sept dollars.
— Je n'ai pas même la moitié de cette somme, dit le jeune avocat. Faites-moi crédit jusqu'à Noël. Si je réussis ici, je vous payerai : si j'échoue, je ne vous paierai probablement jamais.
Speed arrangea l'affaire d'une façon plus économique : il offrit de partager sa couche avec Abraham. Il dormait en un réduit situé au-dessus de son magasin, dans les combles ; on y accédait par un long escalier de bois.
Le 27 avril, Lincoln s'associa avec l'avocat Stuart. Ce dernier l'envoyait chez les clients. Lincoln était timide, gauche; ses méchants habits de coutil, ses culottes trop courtes, sa veste trop ample lui donnaient l'air d'un paysan rustique „ visitant un cirque pour la première fois". On se moquait de ce jeune homme lourdaud, mais, comme
toujours, les moqueurs modifiaient très vite leurs appréciations lorsqu'ils l'avaient vu à l'oeuvre.
L'humble demeure de Speed devint bientôt un centre intellectuel et politique. Des hommes, qui plus tard jouèrent un rôle important dans l'Union, s'y rencontraient à la fin de leurs journées et discutaient àprement toutes les questions qui agitaient les esprits. Un soir de décembre 1889, comme de coutume, il y avait là des whigs et des démocrates ; chacun lançait ses arguments dans la conversation. Soudain, Douglas se leva et déclara que ce n'était pas un lieu pour débattre des questions politiques, et il proposa de convoquer une grande assemblée, un meeting où les orateurs des deux partis développeraient leurs opinions devant le peuple. Le meeting eut lieu dans une église presbytérienne, aux premiers jours de 1840. Le discours de Lincoln fi.it excellent. Dès lors, pendant près de vingt ans, ces deux hommes, Lincoln et Douglas, défendirent maintes fois leur politique devant la foule des citoyens.
La probité de Lincoln demeura aussi pure que dans sa jeunesse. Un an après son arrivée à Springfield, le bureau de poste de New-Salem s' étant fermé avec les dernières maisons de ce village, un agent du gouvernement se présenta un jour à l'étude des deux avocats, demanda Abraham Lincoln et lui annonça que, d'après les comptes épurés de l'ancien office postal, il revenait à l'Etat une somme de dix-sept dollars. Abraham eut un instant d'anxiété, puis, pendant que son associé lui offrait de l'argent, il se leva, chercha dans une pile de livres et trouva une boîte. Il en tira un chiftbn qui renfermait exactement la somme réclamée. Il déclara à son 'associé qu'il n'avait jamais pu se résoudre à dépenser de l'argent qui ne lui appartenait pas. Et cependant, ces dix-sept dollars, c'était le prix du lit qu'il n'avait pu acheter, c'était une petite fortune avec laquelle il eût pu soulager sa misère. La droiture lui avait enseigné qu'il vaut mieux vivre dans le besoin que d'être un serviteur infidèle.
Cette sincérité dans les affaires lui conquit la confiance de tout le monde. Un client, qui voulait acheter une terre, le chargea de conclure un emprunt pour lui à la banque. Le caissier remit à Lincoln 3o ooo dollars, soit 150 000 francs, sans exiger de lui la moindre signature.
L'honnête avocat se fit toujours le défenseur des faibles et des pauvres. Et toujours, dans toutes les affaires qu'on venait lui soumettre, il n'écoutait que son bon cœur alors que tant d'autres avocats eussent soigné leurs seuls intérêts.
Une pauvre veuve vint lui conter qu'un juge avide lui retenait sa pension ; sans procès, il obligea le prévaricateur à rendre son bien à la victime.
Les blancs n'étaient pas ses seuls clients. A une époque où les Africains étaient hors la loi, il eut le courage de défendre leurs causes devant les tribunaux. Un nègre libre de l'Illinois, s'étant rendu à la Nouvelle-Orléans, y avait été capturé sur un bateau et vendu. Abraham fit reconnaître les droits de son protégé, le racheta a\ec de l'argent qu'il s'était procuré lui-même et le rendit ainsi à la liberté.
Une autre fois, une négresse libre de l'Illinois avait été vendue; un premier jugement avait validé le marché. Lincoln recourut au Tribunal Suprême et eut gain de cause. Il rappela que les ordonnances de 1789 et la constitution de riUinois, adoptée en 1818, ne reconnaissaient à personne le droit de posséder ou de vendre des esclaves. Il avait donné à son recours une base très légale ; par sa victoire, il créa un précédent très heureux dans la jurisprudence anti-esclavagiste et ^posa très solidement la question de l'abolition et de la liberté.
Le bureau des deux avocats se trouvait au-dessus de la salle du tribunal ; dans le plancher qui les séparait se trouvait une ouverture, sorte de trappe. Pendant une audience, un nommé Baker se permit de critiquer les actes publics du citoyen Webber ; celui-ci, un peu autoritaire, se fâcha tout blanc; une bagarre s'en suivit. On vit alors surgir
par la trappe les longues jambes de Lincoln qui se laissa glisser dans la salle. Le silence se fit et le jeune avocat, se plaçant à côté de Baker, s'écria :
— Nous sommes dans un pays où la liberté de parole est garantie. Baker a le droit de parler comme il l'a fait. On doit le lui permettre. Je suis ici pour le protéger.
Lincoln venait de montrer qu'il n'admettait pas que l'on méconnût les droits civiques fixés par les fondateurs de l'Etat. On se rappelle que, quelque dix ans auparavant, il avait émerveillé des juristes dans un article de journal où il avait développé cette idée que l'on devait maintenir dans son intégrité toute la constitution. Il développa les mêmes principes dans une conférence tenue au l3^cée de Springfield sur la perpétuité des libres institutions du pays.
Quand Lincoln plaidait devant le tribunal, il avait le don d'attirer l'attention du jury. Il était pourtant très libre dans ses allures et n'avait nul souci des convenances, même devant la cour. Il lui arrivait de poser tout en parlant un pied sur une chaise et de s'appuyer des deux mains sur le dossier d'une autre ; il mettait aussi les deux poings sur les hanches. Malgré ce manque de grâce et de dignité, on l'écoutait avec un grand intérêt, de son premier à son dernier mot.
Son associé ne visait qu'à faire fortune. Lui, ne s'en souciait pas. Il songeait plutôt au bien du peuple, de ce peuple de l'IUinois qui avait la rage des constestations juridiques. Aux avocats et aux juges, il disait :
— N'encouragez pas les procès. Persuadez vos voisins qu'ils doivent chercher un compromis chaque fois qu'il est possible. Faites-leur comprendre que le gagnant légal est très souvent le vrai perdant à cause des honoraires qu'il paie, de ses dépenses et de son temps perdu. Comme pacificateur, l'avocat a la rare occasion de devenir un homme bon... Ne laissez pas un jeune homme se vouer au droit s'il ne le fait que pour avoir une profession lucrative. Si, selon votre jugement, vous ne pouvez être un honnête avocat, résignez-vous à rester honnête sans être avocat.
Choisissez une autre vocation plutôt que de vous astreindre, par avance, à être un coquin.
Dans l'exercice du barreau, Lincoln n'a pas agi autrement qu'il a pensé. Il a prouvé, par son exemple, qu'on pouvait demeurer honnête en étant avocat.
En 1840, il fut encore élu député. De plus, il présida le comité électoral qui devait préparer la candidature de Harrison à la présidence de l'Union. La majorité démocratique de l'Etat soutenait la réélection de Van Buren ; elle était très active et reprochait aux whigs leurs soidisant mauvais principes, à quoi Lincoln, répondant à Douglas, opposa le beau programme que les démocrates étaient incapables d'appliquer. „Vous avez bon cœur et bonne tête, mais, comme Achille, vous êtes vulnérables par les talons." et il leur citait l'histoire d'un soldat irlandais qui, brave comme le lièvre de la fable, affichait un courage égal à celui de Jules-César et faisait demi-tour en face du moindre danger. Et il conclut : „Vous êtes pleins de bonnes intentions quand vous avez l'argent du peuple en vos mains, mais au moment d'agir vos talons tournent avec vous !"
Il tonna aussi contre la mauvaise administration pratiquée à la Maison-Blanche. „I1 y a, disait-il, un grand volcan à Washington ; il est manœuvré par un malin esprit ; une lave de corruption en sort et se répand en long et en large sur tout le pays... Ce malin esprit peut me briser, mais jamais me ployer comme un roseau... Si notre pays doit perdre ses libertés, je serai le dernier à demeurer dans ce désert". En. parlant ainsi, il n'exagérait pas : jusqu'à son élection en 1860, presque tous les présidents furent faibles et vendus à leur parti qui seul gouvernait ; ce fut l'ère des honteuses compromissions, des marchandages politiques de bas étage ; malgré la constitution, le droit du plus fort intérêt primait trop souvent.
Dans une assemblée, pendant qu'il parlait, un démocrate l'interrompit et lui demanda :
— M. Lincoln, est-il vrai que vous êtes arrivé pieds nus dans l'Illinois, conduisant une paire de bœufs ?
— Parfaitement, répliqua l'orateur; je ne suis pas le seul. Il y a ici au moins une douzaine de citoyens qui pourraient en dire autant, et chacun de ces va-nu-pieds est beaucoup plus respectable que vous !
Dans cette campagne, les démocrates ridiculisèrent leurs adversaires d'une façon tout à fait concrète, ce qui est une coutume des Américains du Nord. Dernièrement, l'âne de M. Bryan essayait de ruer contre l'éléphant de M. Taft; en 1840, les whigs étaient représentés comme des colons buvant gloutonnement du cidre dans des huttes faites de troncs d'arbres. Sauf le cidre, cela rappelait l'humble origine de Lincoln. Eh bien, les whigs, pour honorer l'esprit d'invention de leurs adversaires, se mirent à construire des cabanes en troncs bruts où l'on vidait des tonneaux de cidre avant et après les assemblées.
Lincoln parcourut à peu près tout l'Illinois, réjouissant les foules par ses bonnes boutades et prononçant des discours d'une belle tenue dont la plupart ont été conservés. Les élections furent favorables aux whigs et le général Harrison entra à la Maison-Blanche, où malheureusement il mourut l'année de son installation, en 1841.
A cette époque, Lincoln cessa de travailler avec Stuart et s'associa avec Logan. Dès lors, il modifia sa façon de préparer ses plaidoyers ; il connaissait mieux les hommes que les lois. Il eut l'ambition de devenir un juriste irréprochable et se mit à étudier ses causes avec opiniâtreté, énergie et patience, résistant à la tendance courante de faire de la rhétorique fleurie.
La défense d'un client lui rapporta une fois cinq cents dollars. Il ne songea pas à garder cette somme pour lui et dit à Logan que, s'il avait deux cent cinquante dollars de plus, il achèterait un lot de terre pour le donner à sa seconde mère en reconnaissance de tout ce qu'elle avait fait pour lui. Logan lui prêta ce qui lui manquait et lui fit
remarquer qu'il n'agissait pas correctement en abandonnant totalement ce domaine à une femme déjà âgée. Mais Lincoln ne voulut rien entendre, estimant que le simple usufruit n'était qu'un don dérisoire.
Cette bonté envers ses parents n'avait d'égale que sa bonté envers les animaux. Un jour il chevauchait avec quelques amis dans les environs de Springfield. Il aperçut au bord de la route deux petits oiseaux à peine emplumés qui étaient tombés et qui ne pouvaient regagner leur nid. Lincoln s'arrêta, mit pied à terre, prit les deux petites bêtes dans ses mains et chercha leur nid pendant que ses compagnons continuaient leur route. Il trouva le nid, grimpa sur l'arbre et y déposa les oiselets, puis il rejoignit ses amis qui le plaisantèrent.
— Voyez-vous, Messieurs, leur dit- il, vous pouvez rire, mais je n'aurais pas pu dormir cette nuit si je n'avais pas sauvé ces oiseaux. Leurs cris eussent résonné sans cesse à mes oreilles !
Cet incident pèse peu dans la vie d'un grand homme ; cependant il est caractéristique : il parle en faveur de la grande sensibilité et du tempérament rustique de Lincoln.
Cette rusticité née dans dans la solitude des forêts l'avait rendu timide ; son cœur tendre le fit souvent douter de lui-même. S'il aimait la compagnie de ses concitoyens avec qui il pouvait discuter des affaires du pays, il se souciait moins de paraître dans ce qu'on peut appeler la société de Springfield, parce qu'il ne pouvait facilement s'astreindre au formalisme mondain. Cependant, le respect dont il était entouré, la position qu'il occupait lui faisaient un devoir de ne point demeurer à l'écart et de ne pas refuser les invitations. Il assistait parfois aux bals privés ; il dansait un peu, mais il importunait les dames, d'une façon très curieuse, il est vrai : étant parfait diseur, il captivait les hommes qui se groupaient dans un coin de la salle et, pour l'entendre, oubliaient trop souvent leurs danseuses !
C'est dans cette société que, en 1889, il rencontra pour
MADAME MARY TODD LINCOLN la femme du président.
la première fois Miss Mary Todd qui devint sa femme'. Née au Kentucky en 1818, elle avait, comme Lincoln, été élevée par une belle-mère. Elle avait reçu une excellente éducation dans les écoles supérieures de Lexington, sa ville natale et connaissait la langue française. Spirituelle, impulsive, sincère, c'était une élégante petite femme aux agréables manières, qui exerçait une attraction irrésistible sur son entourage.
Chez sa sœur, où elle séjournait, elle eut bientôt des admirateurs et, comme la politique l'intéressait, elle se plaisait en la compagnie d'hommes comme Lincoln, Douglas et d'autres. Ces deux avocats devinrent rivaux une fois de plus, mais dans le domaine de l'amour. Cependant Mary préféra de bonne heure Lincoln à Douglas à cause de ses qualités, de ses habitudes, de sa notoriété 'et aussi de son avenir qu'elle pressentait et qui la subjuguait.
Etant jeune fille, Mary Todd déclarait à ses amies qu'elle était destinée à devenir la femme d'un président et l'hôtesse de la Maison-Blanche. Elle disait que Abraham n'était pas un bel homme, mais qu'elle voulait faire de lui le premier magistrat de l'Union.
Le mariage devait avoir lieu le i*"' janvier 1841. Mais, vers la fin de l'automne, Abraham tomba dans une mélancolie lourde et déprimante. Il songeait à sa première fiancée, à son bonheur déjà si lointain et qui avait été si brutalement brisé; il se demandait si sa conscience lui permettait de vivre avec une autre femme et s'il saurait rendre heureuse celle-ci. Puis d'autres questions assaillaient son esprit anxieux : il était arrivé à un moment de sa vie où il lui sembla que ses forces allaient l'abandonner
^ Certains biographes disent que Lincoln fit la cour à une jeune fille nommée Sarah et à Miss Mary Ovven. A la première, en guise de déclaration, il lut dans sa Bible l'histoire d'Abraham et de Sarah : elle se moqua de lui et de sa lecture. A la seconde, il écrivit une lettre où il contait avec sincérité toutes ses tristesses et les défauts qu'il croyait avoir ; Miss Owen lui fit comprendre qu'il ne possédait aucune des qualités qu'elle désirait chez un mari. Ces „ amourettes" n'eurent aucune influence sur la vie de Lincoln.
pour réaliser les grands projets qu'il avait conçus ; il craignait d'avoir trop osé, d'avoir trop promis ; on eût dit que les espoirs que ses concitoyens avaient fondés sur lui l'écrasaient sous leur ampleur. Il doutait de luî.
Et cependant il écrivait à son médecin qu'il ne redoutait rien et qu'il avait l'irrésistible désir de vivre jusqu'à ce qu'il fût assuré que le monde était devenu un peu meilleur. Il avait une fois exprimé sa certitude qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus sur la terre ni ivrogne ni esclave. A son associé, il écrivit, le 28 janvier, qu'il était incapable de lui donner les nouvelles demandées. „ Je suis actuellement l'homme le plus misérable. Si mes impressions étaient partagées également par tous les membres de la famille humaine, on ne verrait pas une figure joyeuse ici-bas. Mon état s'améliorera-t-il ? Je ne puis le dire. J'envisage avec terreur la possibilité d'une situation plus mauvaise. Il n'est pas possible que je reste comme je suis. Je dois mourir ou marcher vers la convalescence. "
Il ne put assister aux travaux de la législature. Ses amis craignirent pour sa santé comme au temps de la mort de Anna Rutledge. L'un d'eux, le marchand Speed, qui s'en allait faire une visite à sa fiancée, emmena Abraham dans le Kentucky. Ce voyage fit une heureuse diversion.
Néanmoins, le mariage ne fut pas célébré à la date choisie par les fiancés. L'un des biographes de Lincoln, Herndon, a raconté que tout était prêt pour la cérémonie et qu'au dernier moment il refusa de se présenter. Cette version ne paraît pas être conforme à la réalité; un grand nombre d'amis et d'amies ont vivement protesté quand ils en eurent connaissance. Mais que s'était-il passé ? On ne le sait pas. Lincoln était trop sérieux pour agir à la légère. Les relations furent rompues. Mary, à son tour, entreprit un voyage.
Puis le temps fit son œuvre d'apaisement. L'un et l'autre, lui surtout, eurent une plus juste compréhension de la situation ; sa santé morale se raffermit ; les souvenirs de la malheureuse journée du i" janvier s'eftacèrent.
Un incident tragi-comique vint rapprocher les deux
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fiancés. Un officier du nom de Shields, présomptueux et autoritaire, vint se fixer à Springfield et occupa bientôt une charge importante. C'était un démocrate. Ses airs de supériorité lui créèrent des inimitiés.
A cette époque, les affaires de l'Etat allaient mal. La banque et le trésor public étaient sans argent et le papier-monnaie avait perdu de sa valeur. Alors le gouverneur, le trésorier et Shields, qui était contrôleur, refusèrent d'accepter ce papier pour le payement des impôts. Les whigs menèrent une vive campagne contre ces mesures.
Le Sangamon Journal publia, le 2 septembre 1842, une lettre signée „ Tante Rebecca " et dont Lincoln était l'auteur. Il s'était mis à la place d'une veuve de fermier, — personnage imaginaire, comme la négresse du Kentucky ! — et exposait toutes ses doléances et couvrait le vaniteux Shields de ses sarcasmes. La semaine suivante, le même journal publia, avec la même signature, une seconde lettre plus ironique encore, écrite, cette fois, par Mary Todd et une amie. Ces coups d'épingle amusèrent le public et exaspérèrent le pauvre Shields qui voulut connaître l'auteur des fameuses lettres. Par le rédacteur du journal, Lincoln apprit que Mary avait trempé dans cette affaire ; il ne la dénonça pas et donna son seul nom. Shields le provoqua en duel. Lincoln avait horreur du duel, mais il accepta le défi, voulant soutenir son honneur et celui de... sa fiancée. Ayant le choix des armes, il prit deux grandes épées de cavalerie : il avait les bras beaucoup pïus longs que son adversaire, qui ne pouvait ainsi lui faire de mal. Voyant cela, Shields, sur le terrain, au bord du Missouri, fit un accommodement et le duel n'eut pas lieu. Cela correspondait au désir intime de Lincoln qui avait tout arrangé dans l'espoir d'une réconciliation. Shields devint sénateur et, pendant la guerre civile, Lincoln le nomma général.
Peu de temps après, le 4 novembre au matin, Abraham vint chez la sœur de Mary et lui déclara qu'il désirait se marier le soir même. Il voulait qu'on n'eût pas le temps de
6o CHAPITRE V
faire aucun préparatif, coupant court ainsi à tout bavardage. Mary dut emprunter une robe de noce à l'une de ses sœurs qui avait fait bénir son mariage peu de temps auparavant. Et la cérémonie eut lieu, très simple et très sincère.
Les deux époux s'installèrent dans une chambre louée à lataverne du „ Globe ", où ils payaient quatre dollars par semaine. C'était une modeste entrée en ménage, mais on n'était point malheureux; Mary disait qu'Abraham avait le cœur aussi grand que ses bras étaient longs.
Membre du Congrès.
Lincoln fut huit ans député à la législature de l'IUinois ; il refusa une cinquième élection ; il refusa même, en 1841, les fonctions de gouverneur de l'Etat que ses amis lui offraient et qu'il n'accepta pas à cause des démocrates. Il aspirait à une charge plus haute : il voulait être membre du Congrès et se créer ainsi un champ'd'activité plus étendu.
Il annonça lui-même sa candidature. A quoi bon dissimuler ses désirs ? Il reconnaissait à ses amis et même à ses adversaires le droit d'avoir des ambitions politiques. Sa franchise ne lui permettait pas de laisser à quelqu'un d'autre le soin d'être son porte-parole ou son homme de paille.
Cette première tentative fut malheureuse. Il ne fut pas élu. Les citoyens du Sangamon, qui lui avaient été fidèles jusqu'ici, l'abandonnèrent pour donner leurs suffrages à Baker, dont l'élection fut ainsi assurée. Une campagne menée par certains prédicateurs prépara son échec. On l'accusait d'être un déiste, c'est-à-dire athée, libre-penseur, parce qu'il n'était membre d'aucune Eglise. Cependant les familles riches avaient voté pour lui à cause de sa femme qui appartenait au rite presbytérien.
L'accusation des prédicateurs ne l'avait point troublé. En face de ses devoirs religieux, sa conscience était tranquille. Il avait sa religion à lui, un ensemble de sentiments innés comme sa morale. Sa femme disait que sa religion était chez lui comme une poésie naturelle. A qui lui demandait pourquoi il n'était membre d'aucune Eglise, il répondait:
62 CHAHITRE VI
— Quand une Eglise inscrira sur son autel, comme seule qualité requise de ses membres, le sommaire de la Loi et de l'Evangile donné par le Sauveur : „ Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même ", je pourrai entrer dans cette Eglise de tout mon cœur et de toute mon âme.
En 1844, il soutint la candidature de Henry Clay à la présidence. C'était un petit homme qui avait un renom considérable dans toute l'Union. Ses contemporains le considéraient comme un demi-dieu, et Lincoln comme son maître en politique.
Cette campagne électorale obligea Lincoln à parler non seulement devant les assemblées de l'Illinois mais aussi devant celles de l'Indiana. Il y avait été attiré par les politiciens whigs de ce dernier état. Il prononça des discours tout près des lieux qui virent s'écouler son enfance. Il revit la plupart de ses camarades de la région de Gentryville; il alla les trouver dans leurs fermes, il s'informa de tout et de tous. Ce voyage raviva ses souvenirs et il fut si ému qu'il écrivit une longue poésie sur les sentiments que lui inspira sa visite à la cabane du Petit-Pigeon.
Clay échoua, battu par Polk, l'homme lige des esclavagistes intransigeants, citoyen passablement fourbe qui ne contribua pas à relever le prestige de la Maison- Blanche.
Un peu plus tard, Lincoln eut l'occasion d'entendre Henry Clay prononcer un discours en faveur de l'abolition graduelle de l'esclavage. Il s'était fort réjoui avant le meeting : il en sortit désillusionné. Clay avait lu tout son discours d'une façon si peu attrayante, si peu persuasive que Lincoln sentit tomber toute son admiration. Il fut moins satisfait encore après la visite qu'il fit à celui qu'il appelait son maître et qui lui fit sentir sa supériorité avec tant de froideur que Lincoln se promit dès lors de ne plus accorder sa confiance à un homme qu'il ne connaissait que par les éloges du public ou des hommes de parti.
Aussi, plus tard, déconseilla-t-il une nouvelle candidature Clay ; il eut le bonheur d'être écouté.
En 1846, il eut aussi la chance d'être élu député au Congrès de Washington contre Cartwright, un évangéliste méthodiste et conservateur qui faisait de la politique et qui avait cherché à discréditer Lincoln en ressuscitant l'accusation d'athéisme et... d'aristocratie qui avait si bien réussi auparavant. Chose curieuse, Lincoln n'éprouva pas à la nouvelle de sa nomination tout le plaisir qu'il en avait espéré.
A cette époque, l'opinion publique était profondément remuée par la question de l'abolition. Les abolitionnistes avaient de tout temps cherché à faire prévaloir leurs opinions, mais les Etats du Sud étant les maîtres très arrogants du gouvernement, les partisans de la liberté n'avaient aucun espoir. De plus, les abolitionnistes étaient divisés : il y avait des modérés et des progressistes qui ne parvenaient pas à s'entendre et qui faisaient du tort à leur cause. Enfin, même dans le Nord, un grand nombre de citoyens soutenaient le Sud et votaient pour les candidats démocrates ou whigs — Clay était un whig — favorables au maintien de l'esclavage.
Les dix dernières années av^aient été remplies par des persécutions dirigées contre les abolitionnistes. Les sudistes avaient recours à ces moyens violents pour soutenir leurs opinions et conserver le honteux trafic. Pour élever une barrière à leurs prétentions, des hommes de cœur, mus par leur pitié, et aussi par l'ardent désir de conserver intacte l'Union menacée par les esclavagistes, convoquèrent des meetings, publièrent des journaux et firent de l'agitation intense. Mais ces tentatives furent malheureuses. Le 4 juillet 1884, une réunion abolitionniste tenue à New-York suscita des troubles violents qui durèrent plusieurs jours; il en fut de même à Philadelphie, où l'on traquait les nègres et attaquait les agitateurs.
„De i836 à 1841, à Cincinnati (Ohio), on dévasta par trois fois l'imprimerie du Philanthrope, jounal dévoué à
la cause abolitionniste. A Alton (Illinois), le 7 novembre 1837, un ministre, Elijah Lovejoy, rédacteur d'un journal défendant la même cause, trouve la mort dans une attaque semblable, sans que les tribunaux exercent aucune poursuite contre les coupables. En i838, à Philadelphie, on met le feu à une salle consacrée à des cours publics, simplement parce qu'il a été permis aux abolitionnistes de s'y réunir. Quatre ans plus tard, cette ville fut encore le théâtre d'une émeute sanglante contre la population de couleur. On met le feu à une église qu'ils ont construite de leurs épargnes, on démolit les modestes demeures des nègres, après les avoir pourchassés et mutilés dans les rues comme des bêtes fauves. Leur unique provocation avait été une procession publique pour célébrer l'anniversaire de l'émancipation dans les colonies britanniques. L'émeute dura deux jours et les autorités n'offrirent de protection efficace que quand le mal fut fait...
„La Nouvelle-Angleterre, pays de légalité entre tous, eut aussi ses émeutes : en terre puritaine, comme ailleurs, la statue de la liberté fut voilée pour un instant. La législature du Connecticut fit fermer, en i833, une école dans laquelle une demoiselle pieuse. Prudence Crandall, enseignait à lire à des enfants noirs. La courageuse institutrice ayant ouvert de nouveau son école à sa sortie de prison, une émeute se chargea, en 1834, d'assurer le respect de la loi. En décembre i836, quelques étudiants, originaires du Sud, dispersent une assemblée abolitionniste à New- Haven dans le Connecticut. L'année précédente, un établissement public avait été démoli à Canaan (Nevv- Hampshire), simplement pour avoir reçu des élèves de race nègre. Le même jour, à Worcester (Massachusetts), un ministre abolitionniste est interrompu dans ses fonctions par le fils d'un ex-gouverneur de l'Etat et un Irlandais qui dispersent ses notes et le maltraitent. Mais ce fut surtout Boston qui se distingua quelques semaines plus tard. Le 21 octobre 1885, une réunion de femmes abolitionnistes est assaillie par une émeute et dispersée ; Garrison
est traîné dans les rues de la ville, la corde au cou^"
Cette citation montre quel était l'état d'esprit du peuple américain. Ces actes s'étaient tous accomplis dans les Etats libres ; ils avaient été fomentés par la classe riche et intelligente. Si les Nordistes mettaient tant de véhémence dans la défense de leurs opinions, on peut se représenter avec quelle outrance et quelle haine les Sudistes soutenaient leurs revendications.
Ceux-ci en étaient arrivés à empêcher en maint endroit la distribution par la poste des publications abolitionnistes. Ils demandèrent même que chaque état fit passer une loi qui arrêtât net le mouvement d'émancipation ; plusieurs législatures obéirent au Sud. On voulait étouffer toute discussion sur la question de l'esclavage : car la moindre étincelle tombant sur cette poudrière menaçait de faire sauter tout l'édifice.
Afin d'étendre leur influence dans l'Union, les Sudistes avaient cherché à accroître le nombre des états esclavagistes : d'un côté, ils s'efforçaient de faire reconnaître la traite par les Etats qui ne l'avaient pas encore adoptée; d'autre part, ils usaient de leur puissance à Washington pour exiger que l'esclavage fût autorisé dans tous les territoires qui passaient au rang d'Etat. Ils avaient réussi, par exemple, dans l'Etat de Missouri, en 1820. Son admission dans l'Union avait été combattue par le Nord, parce que le nouvel Etat devait être esclavagiste et, par sa représentation au Congrès, allait diminuer l'influence des abolitionnistes. Pour éviter d'âpres disputes, Clay avait proposé son fameux Compromis du Missouri qui fut adopté.
Par cet acte, la constitution de ce territoire était admise avec la clause de l'esclavage; mais on décrétait que, à l'avenir, tout nouvel Etat situé au nord de la limite sud du Missouri et à l'ouest de sa limite occidentale serait un Etat libre. Ainsi paraissait réglée la question ; parmi les parti-
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sans de l'émancipation, les modérés avaient eu gain de cause, étant assurés, par le compromis, que l'esclav'age ne serait pas introduit dans certaines régions : les progessistes, qui rêvaient l'abolition totaje dans toute l'Union, devaient attendre un demi-siècle environ la réalisation de cette grande œuvre.
Mais le Sud, tout en respectant le Compromis du Missouri, sut trouver ou créer l'occasion d'amoindrir la majorité du Nord. Il convoitait le Texas sur lequel le Mexique avait des droits. Le président Polk favorisa leurs desseins : la guerre fut déclarée au Mexique le i3 mai 1846 et dura jusqu'au 2 février 1848. Polk réussit à tromper la nation sur la marche et les mérites de cette entreprise. Le 11 mai, il adressa au Congrès un message où il disait que le Mexique avait envahi le territoire de l'Union et versé le sang des citoyens américains sur leur propre sol.
Lincoln, en son nom, posa une série de questions à Polk, le 22 décembre 1847. Il rappela son fameux message et le pria d'indiquer exactement à quel endroit le sang américain avait rougi le sol. „ Répondez simplement, ajouta Lincoln, en vous rappelant que vous êtes sur le siège où s'assit Washington et que vous devez répondre comme il l'aurait fait. Si vous refusez de répondre ou si vous le faites d'une façon évasive, le peuple comprendra que la guerre est mauvaise. "
Polk eut de la peine à se justifier. Pour ajouter à la perplexité de ce dernier, les whigs condamnèrent la guerre tout en votant les dépenses nécessaires, afin qu'elle fût menée avec vigueur. Deux des principaux généraux, Taylor et Scott, étaient des whigs ; leur conduite fit honneur à leur parti et, lorsque Polk eut fait son temps à la Maison-Blanche, Taylor le remplaça. On raconte qu'à son installation, Lincoln, qui était du comité d'organisation du grand bal, y perdit son chapeau et dut rentrer tête nue à son domicile.
Le discours de Lincoln à propos de la guerre du Mexique prit le nom de „ Spot Resolutions ". Il fit grand bruit.
Il mécontenta même un certain nombre de ses partisans whigs qui considéraient l'interpellation comme une maladresse. Il est vrai qu'en la faisant, Lincoln n'avait pas obéi à la discipline du parti, mais il avait montré qu'il était audessus de cette discipline et qu'il était trop indépendant, trop épris de liberté pour s'assujettir à n'importe quel programme politique qui ne fût pas le sien. Rien ne pouvait l'empêcher de parler où et quand il le jugeait bon et de dire ce qu'il croyait être la vérité. Jusqu'à sa mort, il ne s'écarta point de cette ligne de conduite. Son tempérament seul inspirait ses actes et ses paroles, et comme il avait le sentiment très net de l'impartiale justice, il est arrivé ceci qu'aujourd'hui tous les partis, aux Etats- Unis, sont unanimes à reconnaître ses hautes qualités.
Ses „ Spot Resolutions " lui firent néanmoins quelque tort. Il ne fut pas réélu par ses concitoyens de l'Illinois. Il est vrai que, dans cet Etat, on n'avait pas la coutume de réélire une seconde fois un député au Congrès : on voulait que chacun eût son tour et il y avait assez de candidats.
Outre quelques discours prononcés pendant la première session, ses séances et ses rapports de la commission des postes dont il était membre, Lincoln s'occupa à rédiger de son propre chef un projet de loi qui visait à interdire l'esclavage dans le district de Colombie. Ce district est, comme on sait, une enclave dans l'état du Maryland et renferme la capitale de l'Union. Les marchands d'esclaves y étaient nombreux : ils entassaient les pauvres Africains dans des locaux que Lincoln comparait à des écuries où, au lieu de chevaux, on vendait du bétail humain. Ce honteux commerce se développait à l'ombre du Capitule. C'était une tare pour la capitale.
Si, d'après la jurisprudence établie, le Congrès n'avait pas le pouvoir d'émanciper les nègres dans les états, il devait chercher à le faire dans le district de Colombie. On avait maintes fois essayé d'y parvenir, mais toujours en vain. Lincoln renouvela la tentative. Son projet statuait
que le gouvernement fédéral payerait à leurs maîtres la valeur de tous les esclaves qui seraient libérés. Exception serait faite pour les plus jeunes à qui on apprendrait un métier, après quoi on leur accorderait la liberté. Ce projet, quoique bien établi et fortement pensé, trouva peu de faveur : le maire ou mayor de Washington, avec quelques habitants, se déclara prêt à le soutenir, puis, intimidé par les menaces du Sud, il ne tint plus sa promesse. Le projet dormit une douzaine d'années dans les cartons du Congrès.
Pendant son séjour à Washington, où il avait amené sa famille, Abraham vécut modestement. Il fréquenta peu les clubs et davantage les bibliothèques du Parlement et de la Cour Suprême dont les immenses trésors étaient à la disposition des députés. Il y prenait plusieurs volumes à la fois, en faisant un paquet qu'il fixait au bout de sa canne et qu'il emportait sur son épaule.
Comme partout et toujours, il divertit ses compagnons en leur contant des histoires et ne tarda pas à recevoir le titre de „ champion des diseurs ". Il étonna ses collègues lors de son discours en faveur de la candidature de Taylor établie à la convention whig de Philadelphie. Il ne pouvait tenir en place et, se souciant peu de l'étiquette, se promenait dans les couloirs de la salle tout en parlant et gesticulant. Il revenait à la tribune lorsqu'il avait fini une tirade et se remettait à pérégriner au début de la suivante.
Comme partout, Douglas suivait ses pas; en même temps que lui, il avait été élu sénateur de l'Illinois ; ils se rencontrèrent souvent à Washington et, quoique adversaires en politique, ils entretinrent toujours de bonnes relations.
Durant sa législature, Lincoln avait été le seul député whig de l'Illinois ; avant son arrivée, on ne le connaissait pas; un journal de la ville fédérale, qui publiait la biographie des nouveaux représentants, lui avait consacré sept lignes : elles apprenaient aux lecteurs la date de sa naissance, sa profession, son grade éphémère de capitaine, son passage dans un très petit bureau de poste, sa charge de député quatre fois renouvelée et, détail curieux, son éducation
„ défectueuse ! " On l'appelait volontiers Thomme des forêts de l'Ouest. Mais sa probité lui conquit bientôt de nombreux amis.
Quand il fut arrivé au terme de son mandat, il fut invité par les whigs abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre à faire une campagne de propagande. Il s'y rendit en septembre et, le 12, parla à Worcester, dans le Massachusetts ; il y exposa avec hardiesse les diverses parties de son programme anti-esclavagiste. Notons en passant que ce meeting était présidé par Lévi Lincoln, un descendant, comme Abraham, de Samuel Lincoln de Hingham.
Il prononça d'autres discours en un grand nombre de villes. Partout il remportait un succès éclatant et contribuait à affermir le crédit des whigs. Partout, on s'attendait à voir en lui un orateur en frac, mis très correctement, comme c'était et c'est encore l'habitude ; or, on était surpris quand on le voyait monter à la tribune : ce géant des prairies portait un simple vêtement d'alpaga noir. Comme il faisait très chaud en cette saison, il se mettait à l'aise. En prononçant les premiers mots de sa harangue, il retroussait les manches de son habit, puis celles de sa chemise et enlevait enfin sa cravate.
A Boston, il prit la parole après le gouverneur Seward. Son discours fut puissant et convaincant. Seward avait également bien parlé et, le soir, ces deux hommes qui devaient plus tard se retrouver et collaborer à la grande œuvre de l'émancipation, eurent un long entretien. Seward était, comme Lincoln, le grand avocat de la liberté pour tous et il avait énoncé certaines idées qui frappèrent son collègue. Lincoln lui déclara :
— Gouverneur Seward, j'ai repassé dans ma mémoire ce que vous avez dit dans votre discours. Je reconnais que vous avez raison. Nous nous sommes occupés de cette question de l'esclavage, mais nous devrons à Tavenir y donner plus d'attention que jusqu'à maintenant.
En revenant à Washington, il visita les chutes du Niagara qui lui firent une impression considérable. Il fut subjugué par cette puissance mystérieuse qui s'effondre
dans l'abîme depuis des milliers d'années et qui ne s'arrête jamais. Il y vit certainement un symbole de l'élan des grandes idées qui font leur chemin dans le monde.
Il songea aussi à ce qu'il avait vu dans sa tournée de conférences. Il avait saisi mieux que jamais la différence qui existait entre le Nord et le Sud dans leur façon d'envisager la question de l'esclavage. Il comprit que, pour les uns, c'était un mal insupportable et, pour les autres, une nécessité divine. Il entra aussi pour la première fois en rapport avec des sociétés bien organisées qui travaillaient en faveur de l'abolition et il devina sans doute tout le parti qu'il en pourrait tirer.
Avant son départ, le président Taylor lui offrit une haute fonction qu'il refusa, n'étant plus député, et qui échut à un autre citoyen de l'Illinois recommandé par lui. Il eût pu, alors, devenir gouverneur du territoire de rOrégon, mais sa femme trouva que c'était un pa3's trop lointain ; il déclina cette offre qui lui plaisait pourtant. Mary avait sans doute craint que, relégué dans l'Orégon, perdu entre les Montagnes-Rocheuses et le Pacifique, son mari perdît tout contact avec les grands centres de l'Est: elle ne se trompait peut-être pas, car Lincoln aurait trouvé là-bas un terrain neuf, vierge comme le Kentucky, l'Indiana et l'Illinois au temps de son enfance et de sa jeunesse. Il se serait retrouvé dans son élément, il y serait resté et il n'aurait pas accompli son œuvre.
Il revint à Springfield, plus riche encore en expérience. Il avait appris à connaître l'organisation et le fonctionnement du gouvernement fédéral et il s'était trouvé en contact avec les chefs politiques de toutes les parties de l'Union. Il allait maintenant mûrir les idées nouvelles qu'il avait reçues ; dans ce but il se tint à l'écart des luttes politiques et se voua à la pratique du barreau. Il devint l'avocat des campagnes, l'avocat nomade, et cette époque de sa vie n'est pas la moins intéressante.
Rvocat nomade.
Quand, pour la première fois, il franchit le seuil du Capitole de Washington, Lincoln dut certainement s'imaginer qu'il allait y faire une œuvre utile. A Springfield, au sein de la législature de l'Illinois, en un pays où les intérêts se heurtaient moins, où, par suite, les luttes politiques étaient moins âpres, il était plus aisé de faire entendre et adopter son opinion ; mais à Washington, la scène était plus vaste, les passions plus aiguës, les premiers rôles tenus par des hommes plus habiles, et les intérêts en présence plus hostiles. Un citoyen, fût-il de la trempe de Lincoln, devait se noyer dans la masse, demeurer isolé et méconnu. Il sentit combien peu pesait l'influence d'un homme modeste et loyal ; aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait éprouvé quelques revers.
Ces mécomptes le rendirent quelque peu sceptique ; ils ne l'aigrirent pas, mais ils le poussèrent à s'éloigner de la politique. Associé avec Herndon, qui travailla avec Lincoln jusqu'au moment où ce dernier quitta Springfield, il se remit avec ardeur à la pratique du barreau.
Il aurait pu coopérer avec un avocat de Chicago, mais il y renonça. Cette offre avantageuse ne le tentait pas ; il répondit qu'il était enclin à la mélancolie et qu'il ne pourrait s'astreindre à vivre dans une ville. L'air de Chicago ne l'eût certainement pas tué, mais il craignait la vie énervante d'une métropole naissante et prospère ; il redoutait les clients riches qui payent de gros émoluments. L'aisance facile qu'il y aurait récoltée eût effarouché sa morale d'homme honnête et modeste. Il ne sut et ne voulut jamais
être riche. Il disait que la richesse est un superflu de choses dont on n'a pas besoin. Cette vérité, bien qu'elle ressemble fort à celle du bon La Palisse, a sa valeur tout de même.
Il ne voulut jamais placer un seul dollar dans la spéculation ; ses collègues, qui faisaient largement payer leurs plaidoieries, achetaient des terres ou devenaient actionnaires des sociétés industrielles et ferroviaires et s'enrichissaient rapidement. Abraham demeura toujours étranger à ces manipulations financières. Il ne voulut pas même se charger de la gérance des terres et de la fortune des grands propriétaires ; pour ces places, où il y avait autant à gagner que dans la pratique du barreau, il recommandait d'autres citoyens que, selon lui, le bon Dieu avait fait exprès pour ces sortes de besognes.
Il aimait d'ailleurs trop le grand air et la liberté pour prendre quelque plaisir à servir un maître fortuné. Il n'était vraiment heureux que dans son bureau ; là, personne ne le tyrannisait ; il y pouvait parler et travailler comme il l'entendait. Il y lisait ses journaux à haute voix, distrayant trop souvent son associé, mais prétendant que l'oreille devait s'aider autant que l'œil à acquérir des connaissances.
Une logique inflexible présidait à son labeur intellectuel ; ses pensées s'enchaînaient avec un ordre précis et demeuraient en permanence dans sa mémoire extraordinaire. Il n'écrivait pas tout ce qu'il devait dire devant les tribunaux ; il se contentait souvent de faire en quelques mots le canevas de son plaido3'er.
Il avait moins d'ordre dans les détails de la vie matérielle. Ses papiers n'étaient pas classés ; il y en avait des piles sur le plancher ; sa mémoire lui évitait le souci de donner à chaque chose sa place propre ; il le laissait à Herndon et à quelques étudiants en droit qui venaient travailler chez lui. Comme à New-Salem, il mettait dans son chapeau les papiers et les lettres qu'il voulait avoir toujours à sa portée. Quand il y en avait trop, il en faisait
une liasse sur laquelle il inscrivait : „Quand vous ne trouverez pas une chose ailleurs, cherchez là-dedans !" Il lui arriva d'oublier une lettre dans les profondeurs de son couvre-chef; il s'excusait alors du retard apporté à la réponse en disant qu'il avait acheté un autre chapeau dans lequel il n'avait — naturellement — pas vu la missive.
Pendant huit années, il fut presque toujours en voyage. En ce temps-là, comme aujourd'hui encore, les juges et les avocats rendaient la justice non point dans une seule ville, mais se transportaient ici et là, dans les provinces, comme les seigneurs du moyen âge. Le juge était David Davis, un fervent admirateur de Lincoln ; il exerçait ses fonctions dans quatorze comtés, sur un territoire long et large d'environ deux cent cinquante kilomètres, à peu près la surface de la Suisse !
Lincoln et ses compagnons avaient chacun leur cheval ; celui d'Abraham s'appelait Tom. Ces derniers, presque tous des citadins gradués des universités, étaient vêtus correctement, selon les exigences de la mode. Abraham ne payait pas de mine. Son chapeau, très souvent un haut de forme archaïque, avait depuis longtemps perdu ses huit reflets, si jamais il les avait eus, et Stanton — qui fut plus tard un des ministres de Lincoln — s'amusa un jour en plein tribunal aux dépens de ce pauvre chapeau, en disant que la sueur y avait dessiné des taches ressemblant à des continents sur une mappemonde.
Il portait un vêtement en bombasin plissé, poussiéreux, terni, reluisant à l'usage ; très souvent, faute de boutons, ses pantalons tenaient à ses bretelles par une cheville de bois ou un clou ; à sa main, il portait un sac de voyage vieux et bizarre et, sous son bras, un parapluie vert et fripé serré en son milieu par une grossière ficelle ; ce rifflard, qui avait depuis longtemps perdu sa poignée, portait à l'intérieur, en gros traits blancs, cette inscription „A. Lincoln". Mais, malgré sa tournure un peu fruste, il ne négligeait jamais sa personne.
On logeait dans des hôtelleries ou, le plus souvent,
dans des auberges campagnardes. Le juge Davis partageait sa chambre avec Lincoln ; un jour, un visiteur les trouva en train de se lancer à la tête les oreillers de leurs lits ! Un après-midi d'hiver, par un temps froid et humide, ils arrivèrent à Charleston, transis et mouillés ; l'auberge était vide et l'hôte absent; il n'y avait ni feu ni bois. Abraham enleva son court manteau bleu, prit une hache et alfa fendre du bois ; quand Davis eut des bûches, il alluma du feu.
Lincoln était peu exigeant pour le logis et le couvert. Aux auberges bien achalandées, il préférait celles où la société était moins brillante et où l'on vivait à meilleur compte. Il lui arrivait souvent même de demander l'hospitalité à des fermiers, au milieu des prairies ou des forêts.
Son arrivée dans une localité était une aubaine pour son hôte dont la maison devenait un centre très fréquenté tant que duraient les débats de la cour. Lincoln discutait les questions du jour, contait ses fameuses histoires, et la population s'attroupait dans l'auberge pour Técouter. Lorsqu'il était accompagné d'avocats aussi diserts que lui, les auditeurs assistaient à un tournoi spirituel du plus haut intérêt qui se prolongeait très tard dans la nuit. Lincoln eut même la chance de dérider le juge Treat qui avait la réputation d'être la gravité personnifiée; il l'écoutajusqu'à la fin et rit tant qu'en allant se coucher, il avait „mal aux côtes", ce qui ne l'empêcha point, le lendemain, de condamner un criminel.
Devant le tribunal, Lincoln était encore le fabuleux conteur; il distrayait tout le monde; un jour, il s'approcha d^un greffier et lui raconta à l'oreille une histoire pleine d'humour : le greffier éclata de rire en pleine audience, sur quoi Davis le condamna à une amende de cinq dollars. Le coupable lui répondit que l'histoire valait bien cela; le juge se fit redire la facétie et rit à son tour et la trouva si bonne qu'il libéra le greffier de son amende.
Ces tournées judiciaires s'appelaient des ^circuits" ou tribunaux ambulatoires; les adversaires de Lincoln
répandirent le bruit qu'avec lui le circuit devenait un cirque dont il était le clown. Il est \Tai que, dans ses moments d'humour, Lincoln cessait totalement d'être sérieux, qu^il mettait à conter tout son talent, même toutes ses grimaces ; mais il n'était point un bouftbn de cour : il accomplissait sa besogne, et ses histoires venaient là, comme des paraboles, pour attirer l'attention sur une idée, pour servir de comparaison. Il mettait de la vie dans l'austérité du tribunal, marquant le côté plaisant des choses par une saillie, une remarque toujours juste dont la valeur était accrue par son côté humoristique. Ceux qui ont connu Lincoln déclarent que son but n'était point de faire rire ni de rechercher sa propre satisfaction.
Dans une plaidoierie qu'il fit pour défendre un client inculpé dans une batterie, il se servit du récit suivant pour convaincre juges et jurés. Il avait pu prouver que le plaignant était l'agresseur; on lui répondit que son client aurait pu se défendre sans maltraiter l'assaillant; Lincoln répliqua :
„ Cela me rappelle un homme qui avait été attaqué par le chien d'un fermier et qui avait tué l'animal avec une fourche.
— Pourquoi avez-vous abattu mon chien ? demandait le fermier ?
— Pourquoi a-t-il essayé de me mordre ?
— Pourquoi n'avez-vous pas marché contre lui avec l'autre bout de la fourche ?
— Bon ! parce que le chien n'est pas venu contre moi avec son extrémité opposée à la tête ! "
Il dépensait parfois son humour dans ses lettres. Voici ce qu'il écrivait à un commerçant de New- York qui lui demandait des renseignements financiers sur un de ses voisins : „ Tout d'abord, il a une femme et un enfant ; ils peuvent posséder chacun 50 000 dollars. Ensuite, il a un bureau où se trouvent une table valant un dollar et demi et trois chaises valant un dollar. Enfin, il y a dans un coin un trou de souris par lequel on peut regarder. "
Cette douce ironie peut voisiner avec celle de Mark Twain !
Un avocat peu scrupuleux avançait contre lui des assertions qui n'avaient pas de fondement. Lincoln, s'adressant au jury, lui expliqua que ce brave homme était irresponsable des défauts de son raisonnement. „ L'effort qu'il fait pour parler lui fait oublier le travail de son cerveau. Au moment où il commence à parler, toute opération mentale cesse chez lui. Je le comparerai à un petit bateau à vapeur que j'ai vu sur la Sangamon : il essayait de se dépêcher, il s'essoufflait et faisait beaucoup de tintamarre ; il avait une chaudière de cinq pieds de long surmontée d'un sifflet de sept pieds et, chaque fois qu'il sifflait, il s'arrêtait. "
Ce pauvre avocat était ainsi aux antipodes de certaines gens du Midi qui cessent de penser quand ils ont cessé de parler.
Un jour, un client grincheux et entêté vint le charger de faire rentrer deux et demi dollars que lui devait un pauvre hère qui n'avait pas le sou. Lincoln conseilla à son client de ne pas persister à réclamer cette petite somme; le créancier n'en voulut rien faire. Alors, l'avocat lui prit dix dollars d'honoraires et en donna cinq au débiteur qui put payer sa dette et s'en aller content avec le reste.
La probité du jeune commerçant de New-Salem se retrouve chez l'avocat de Springfield. Il a toujours refusé de recevoir les émoluments que la loi lui accordait. Ayant gagné un procès en faveur d'une jeune fille démente à qui son frère réclamait sa fortune, son associé réclama 250 dollars. Lincoln lui fit rendre la moitié, arguant que le service rendu ne valait pas plus que cela et ajoutant que, si le compte n'était pas réglé de la sorte, il ne voulait pas toucher un sou de cette somme. Le bruit de cette contestation vint aux oreilles des avocats et du juge Davis qui convoqua Lincoln et lui dit :
— Vous ruinez le barreau par vos émoluments dérisoires, et vos confrères ont raison de se plaindre. Vous
êtes maintenant presque aussi pauvre que Lazare et, si vous continuez, vous le serez autant que Job.
— Cet argent, répliqua Lincoln, sort de la poche d'une jeune fille malheureuse et j'aime mieux mourir de faim que de la voler de cette manière.
Les avocats réunis le même soir déclarèrent Lincoln coupable d'avoir nui aux intérêts de la corporation et le condamnèrent à une amende. Il paya de bon cœur et passa le reste de la soirée avec ses pairs, riant et causant de la meilleure humeur du monde. Il se révolta néanmoins contre la rapacité des avocats cupides et affirma que, tant qu'il vivrait, son étude n'aurait jamais la réputation d'une maison sur laquelle on pourrait écrire ces mots „ Catchem and Cheatem ", que l'on peut traduire par „ Accroc et Escroc! ".
Il renonçait à s'occuper des mauvaises affaires non pas pour sauvegarder sa réputation, — il avait assez de talent pour gagner même une mauvaise cause — mais pour ne point faire de tort à ceux qui, selon lui, avaient raison.
Un homme vint lui conter son intention d'engager un procès contre une veuve pour lui extorquer six cents dollars. Lincoln ne voulut pas se charger de l'affaire bien qu'il fût certain de triompher; il se refusa à jeter dans la misère une veuve avec ses six enfants. „ Ces six cents dollars appartiennent autant à vous qu'à elle. Mais rappelez-vous que telle chose qui est juste légalement ne l'est pas toujours moralement. Je refuse donc de vous servir, mais je veux vous donner un conseil gratuit : Vous avez l'air d'être un homme énergique et actif; je vous invite à employer vos mains à gagner six cents dollars d'une autre façon. "
Quand on leur proposait une affaire déloyale, l'associé se serait presque toujours décidé à en accepter l'étude et la défense, mais Lincoln s'y opposait ; il était trop sincère et loyal et il avait le sentiment que, quoi qu'il eût dit, le jury eût compris que son client était coupable. En définitive, il ne laissait pas à la maison sa conscience privée
quand il se rendait au tribunal. Il le prouva maintes fois. Un jour, pendant les débats, il acquiert la certitude que son client a commis un acte frauduleux ; il quitte la salle d'audience, bien décidé à abandonner le coupable à son sort. Le juge lui envoie un messager pour lui annoncer que son tour est venu de prendre la parole. Sa réponse fut courte et bonne :
— Dites au juge que mes mains sont sales et que je vais les laver.
On pourrait croire que, plaidant devant des jurys de province et pour des cas très vulgaires, il lui était facile de gagner et de se rendre populaire. Mais il s'occupa aussi de causes plus importantes et il dut très souvent donner réplique et duplique aux avocats les plus notoires venus des grandes villes de l'Est. Il plaida dans une affaire de chemin de fer qui lui rapporta cinq mille dollars, puis à Chicago, ;dans un conflit à propos de terrains sur les bords du lac Michigan ; il attacha aussi son nom à une querelle célèbre et curieuse. Une compagnie de chemins de fer se proposait de construire un pont — le premier en date — à travers le Mississipi. Les bateliers, qui avaient jusque-là assuré le transit à travers le fleuve, s'opposaient à ce projet qui, selon eux, allait les ruiner. Ils endommagèrent même la première pile. En somme, il s'agissait là de la lutte d'influence entre les deux métropoles: St-Louis et Chicago. Celle-là voulait conserver le monopole des transports par le cabotage et celle-ci cherchait à le lui ravir par le rail. L'étude que Lincoln fit de la question fut très consciencieuse; dans sa plaidoirie, il s'y prit de telle façon qu'à un moment donné, chacun crut qu'il faisait fausse route et qu'il travaillait contre sa cause ; ce n'était qu'une manoeuvre habile qui donnait l'illusion d'une retraite, d'un aveu de défaite. Mais, rassemblant ses arguments, il fit admettre par le tribunal que le peuple avait le droit de jeter des ponts sur les fleuves.
Il avait autant de probité avec son associé qu'avec ses clients. Herndon restait à Springfield et ne s'occupait pas
d'un grand nombre de causes liquidées par Lincoln seul. Néanmoins, quand ce dernier encaissait les honoraires que lui seul avait gagnés, il partageait exactement, mettait l'argent dans un morceau de papier, inscrivait dessus l'origine du gain et ces mots : „ Part de Herndon ", et il rendait à celui-ci un compte minutieux.
Lincoln, qui naquit pauvre et vécut cinquante ans dans la pauvreté, ouvrit toujours son cœur aux miséreux et aux obscurs qu'il rencontrait sur l'humble chemin de sa vie. Amis et inconnus ne s'adressaient pas en vain à sa bonté. Pendant ses voyages professionnels comme dans ses tournées électorales, il s'arrêtait plus volontiers chez les pauvres que chez les riches. Il entrait dans leurs cabanes, il leur donnait de l'argent quand ils en avaient besoin et quand il en possédait ; il les consolait et réconfortait aussi par ses sages avis. En retour, il acceptait modestement leur hospitalité; il logeait et mangeait avec eux sans jamais faire éclater sa supériorité. On peut dire aussi qu'il fut l'avocat gratuit et dévoué des veuves et des orphelins.
Deux ans avant son départ de Springfield, en 1858, alors que, négligeant un peu le „ circuit ", il s'était replongé dans les luttes politiques en faveur de l'abolition, il vint au secours de la veuve de Jack Armstrong, le chef de la bande du bosquet de Clary. Dans ses jours de misère à New-Salem, Abraham avait trouvé un abri chez celui qui était devenu son ami ; il allait s'en souvenir et sauver en partie l'honneur des Armstrong.
L'un des fils, William, connu sous le nom de Duff, n'avait pas une vie exemplaire. Il ressemblait probablement aux anciens compagnons de son père. Le 29 août 1857, il eut une querelle avec un voisin nommé Metzker; des insultes, ils passèrent aux coups et ce dernier fut fort maltraité. La chicane recommença à la nuit tombante : un troisième personnage, Norris, prit part à la bagarre et, dans l'ombre, par la main de l'un ou de l'autre, Metzker succomba. L'opinion publique accusa William seul; il fut
go CHAPITRE VII
mis en prison. L'avocat qui devait le défendre, le trouvant trop compromis, lui refusa ses services. Abraham apprit l'incident et écrivit à la veuve pour lui offrir son concours désintéressé; il reconnaissait que l'inculpé était capable d'avoir commis le crime qu'on lui imputait, mais il espérait lui éviter une condamnation. Notez que Lincoln n'avait pas l'intention de prouver la parfaite innocence du jeune homme, mais voulait seulement chercher à atténuer l'ignominie qui pesait sur lui.
L'enquête révéla à Lincoln un incident qui allait devenir la base de toute son argumentation. Le matin du jour des débats, il déclara à la veuve que, le soir, avant le coucher du soleil, son fils serait libre.
Un témoin affirma qu'il avait vu Armstrong donner le coup fatal; il était sûr de ne point se tromper; c'était entre neuf heures et demie et dix heures du soir ; il avait reconnu le visage du prisonnier à la clarté de la lune qui en était déjà au quart de sa route céleste.
A ce moment, l'assistance était convaincue de la culpabilité de Duflf et l'on se demandait comment Lincoln s'y prendrait pour le défendre. Il résuma les dépositions des divers témoins ; il s'arrêta plus longuement sur celles du dernier qu'il déclara entachées d'erreur; il assura même qu'il avait le pressentiment d'être en présence d'un complot ourdi par certains témoins pour perdre Armstrong. Puis, levant son bras droit au-dessus de sa tête comme pour anéantir les accusations du dernier témoin, il s'écria :
— Il certifie que la lune était déjà haute au moment où le crime s'est perpétré, entre neuf et dix heures, et pourtant la lune n'était pas encore levée cette nuit-là.
Et il sortit de sa poche un almanach de 1857 et prouva que, le 29 août, la lune, d'après les indications astronomiques, n'avait dû paraître à l'horizon qu'entre minuit et une heure.
— Par conséquent, ajouta-t-il, toute l'histoire du témoin est inventée.
AVOCAT NOMADE 8l
Et William Armstrong fut libéré.
Cette cause demeura célèbre dans les annales du barreau et fit grand honneur à Lincoln. Il ne manqua cependant pas de rivaux pour répandre la légende que l'habile avocat s'était servi d'un almanach plus ancien. Mais cela n'est pas possible. Peut-on imaginer que les juges, les jurés et surtout les trois avocats de la partie adverse niaient pas songé à vérifier l'année exacte de l'almanach dont se servait Lincoln ? Et puis, quand on connaît la parfaite droiture de l'homme, on ne peut admettre qu'il ait usé d'un semblable subterfuge.
Il réussit également à faire acquitter un jeune homme, petit-fils de Cartwright, son adversaire politique des premiers jours. L'inculpé avait, au cours d'une violente discussion, blessé mortellement son ami, qui était mort trois jours après, pardonnant tout à son meurtrier. Lincoln se servit de ce pardon pour émouvoir la cour et faire prononcer la libération.
Les avocats qui plaidaient devant ces tribunaux itinérants estimaient tous Lincoln pour sa loyauté, son caractère apparemment gai et la droiture de son jugement, lis avaient pourtant sur lui une supériorité incontestable : ils avaient fait des études universitaires. En littérature, en histoire, en sciences, aussi bien qu'en jurisprudence, ils possédaient des connaissances générales qui manquaient à Lincoln. A vivre avec eux, il sentit les lacunes de son éducation et il en fut contrit. C'est pourquoi, à l'âge de quarante ans, il se remit à l'étude avec toute l'ardeur de sa jeunesse. Outre la Bible, dont il lisait chaque matin une portion, il avait approfondi les œuvres de Shakespeare ; il était passionné de Burns et de Milton. Ce furent ses auteurs favoris; il pouvait en réciter des pages entières.
Ses nombreux voyages à travers les campagnes n'entravaient point ses lectures. Ce fut même pendant l'un de ses „circuits" qu'il étudia à fond six des volumes d'Euclide dont il ne se séparait point. Cela lui coûta un travail considérable ; il y consacrait une partie de ses nuits. Il allu-
mait une chandelle, la posait à son chevet et s'efforçait de comprendre les démonstrations du mathématicien grec. C'était souvent deux heures du matin, quand il fermait son livre, et nous savons que son cerveau continuait à travailler longtemps encore jusqu'à ce qu'il eût résumé et coordonné ses nouvelles connaissances.
Il lui arriva, pendant ses tournées, certaines aventures mi-graves mi-comiques qu'il vaut la peine de rappeler.
Sa figure, — Mary Todd l'avait déjà remarqué et le disait volontiers — manquait de grâce et le reste de son corps n'ajoutait pas à sa prestance. C'était du moins l'avis de ses contemporains ; un journal, le Harper's Weekly du 26 novembre 1864, l'a caricaturé et lui a donné une hauteur égale à dix fois la largeur de son corps... une perche !
Un jour^ il rencontra un individu qui voulait le tuer parce qu'il avait fait le vœu de ne pas souffrir en vie un homme plus laid que lui. Une réplique concluante de Lincoln désarma l'exalté. Une autre fois, dans une voiture, il fut interpelé par un inconnu :
— Excusez-moi, monsieur, mais je dois vous dire que j'ai sur moi un objet qui vous appartient.
— Comment cela ? fit Abraham, étonné.
L'homme prit un canif dans sa poche et ajouta :
- Celui qui m'a donné ce couteau, voici quelques années, m'a prié de le garder jusqu'à ce que j'aie trouvé un homme plus laid que moi. J'estime, et je me permets de vous le dire, que vous êtes parfaitement qualifié pour recevoir cet objet de mes mains !
Le compliment n'était point flatteur, mais Lincoln en rit le tout premier et il se plaisait à conter lui-même cet incident.
Voici une autre rencontre qui rappelle celle des oiselets. En revenant d'une ville où il avait plaidé, il trouva dans une fondrière au bord du chemin un cochon qui s'enlizait en poussant des grognements stridents.
— Nous allons le tirer de là, dit Abraham à ses compagnons qui s'amusaient de l'aventure du pourceau.
— Voyons, Abe, êtes-vous fou ? s'écrièrent-ils en riant de plus belle. Vos vêtements seront jolis quand vous aurez déterré l'animal !
Lincoln se laissa convaincre et suivit ses compagnons, mais à regret. L'animal lui-même était certainement digne de pitié ; on ne pouvait guère le laisser périr ainsi. Et puis, il représentait une certaine somme ; en le perdant, le fermier, un colon pauvre peut-être comme Thomas Lincoln, endurerait une privation ; qui sait ! avec le prix de ce goret, il comptait acheter de bons souliers à l'un de ses enfants... Abraham n'y tint plus ; il venait d'entendre encore une fois les cris de l'animal : il tourna bride et revint sur ses pas.
Avec des pieux enlevés à une clôture, il fit une sorte de plancher sur la boue ; il s'y hasarda et réussit à arracher la bête de son bourbier et à la remettre sur terre ferme.
Abraham était crotté comme le goret, mais il était satisfait ; il se dit qu'un peu d'eau et une brosse enlèveraient facilement ces taches et qu'un pauvre enfant ne serait pas obligé de marcher pieds nus pendant la mauvaise saison.
Au retour de l'un de ses voyages, il fut victime d'une curieuse surprise. Il arriva très tard dans la nuit, arrêta son cheval auprès de sa maison et mit pied à terre ; il allait entrer lorsqu'il demeura interdit : il ne reconnaissait pas son domicile. Il traversa la rue, réveilla le voisin et lui conta qu'il cherchait sa maison, qu'il la croyait en face, mais qu'il devait certainement se tromper, car, à son départ, elle n'avait qu'un étage et celle-ci en avait deux. Le voisin lui expliqua que Mme Lincoln avait fait ajouter un étage en son absence. Abraham se mit à rire et se dirigea vers sa demeure modifiée et agrandie.
R son foyer.
Pendant la saison morte des assises judiciaires nomades, Abraham demeurait à Springfield. Il donnait des consultations, s'occupant dans son bureau des causes qu'on lui proposait, et il vivait pleinement au sein de sa famille.
On le voyait traire sa vache, panser son cheval. Il allait au marché avec un panier au bras s'inquiétant peu des affaires de la ville et encore moins de celles de ses voisins. Très souvent, il s'asseyait sur le seuil de son bureau et devisait avec les gens qui ne manquaient pas de l'entourer.
Nul n'ignorait ce côté-là de la vie de Lincoln. Mais y avait en lui une autre vie que jamais personne n'a pu pénétrer ; ses associés et les citoyens qui l'ont approché de plus près n'ont pu que pressentir les préoccupations jntimes de son âme. Le Lincoln rêveur, poète, idéaliste et prophète ne s'est révélé à aucun de ses contemporains.
S'étant formé lui-même, à l'école de ses propres expériences, il ne compta que sur sa raison, éclairée pas ses méditations et ses prières, pour trouver une solution aux problèmes qu'il se posait volontairement ou qu'on le chargeait de résoudre. Malgré ses lourds soucis, malgré ses inquiétantes responsabilités, il ne demandait conseil et secours à personne. Sa femme, qui l'admirait, n'entrait que très peu dans ses confidences.
Il devait ainsi préférer la vie solitaire à la vie mondaine. Mary n'était point de cet avis. Elle aurait voulu faire de son home un centre digne de l'honneur qui rejaillissait sur son mari, mais, comme cela ne plaisait pas à Abraham, elle