‹ Un grand Américain, Abraham LincolnChapitre 5 sur 21 · A SON FOYER · texte numérisé non relu

A SON FOYER

en fut contristée pendant les premières années de leur mariage. Puis, peu à peu, il consentit à endurer les rigueurs des cérémonies qu'imposent les mœurs de la haute société. Lincoln ne fut cependant jamais un parfait homme de salon.

Il accompagna sa femme aux fêtes données par leurs voisins ; ils en donnèrent eux-mêmes. Ils étaient largement hospitaliers et leur table, souvent frugale, savait être abondante et recherchée. Mary était une hôtesse accomplie; son élégance, qui s'alliait à une certaine simplicité, la rendait gracieuse et affable.

Dans ce milieu, nouveau pour lui, il n'oublia jamais son humble naissance et ses mœurs rustiques. A table, il lui arrivait d'employer pour lui le couteau à beurre ! Parfois aussi, lorsqu'on sonnait, il allait répondre lui-même, en pantoufles et en manches de chemise, sans souci des convenances, ne songeant qu'à soulager la servante.

Ces libertés qu'il prenait avec les règles de la bienséance mondaine nous le rendent plus familier et plus savoureux : elles ne le ridiculisent point. Et d'ailleurs, ceux qui étaient froissés par les lacunes de son éducation défectueuse, trouvaient plaisir à reconnaître par ailleurs ses belles qualités, son dévouement patient, son sentiment chevaleresque de l'honneur, le tact et le renoncement de soi-même qu'il mettait à dompter ou cacher la tempête qui agitait souvent ses nerfs. Il était débonnaire, surtout avec ses enfants. Il mettait parfois de l'entêtement dans ses décisions ; quand il s'était arrêté à une idée, il y tenait avec une fermeté que personne ne pouvait ébranler.

Abraham aima les enfants et les enfants l'aimèrent. Il en eut quatre, tous des garçons. Robert naquit le i^'' août 1843; seul de la famille, il vit encore. Edward, né en 1846, mourut quatre ans plus tard à Springfield ; William vint au monde en 1851 et mourut à la Maison-Blanche à l'âge de onze ans; enfin, Thomas s'éteignit à Chicago en 1871, âgé de dix-huit ans.

Ils accompagnaient très souvent leur père dans ses pro-

menades à travers la ville; il prenait l'un par la main et portait l'autre sur ses épaules et déployait avec eux les ressources de sa grande patience. Dans son bureau, où il les amenait volontiers, leur tapage ne l'énervait pas, et pourtant ils s'amusaient avec les registres et les liasses de papiers qu'ils entassaient pêle-mêle sur le plancher, ils essayaient d'écrire et ne réussissaient qu'à gâter et briser les plumes; pendant la rédaction d'une lettre, il arrivait à Lincoln d'être interrompu plusieurs fois par ces „ coquins d'enfants, chers petits bien aimés ", qui grimpaient sur ses genoux ou sur ses épaules.

Un jour, l'un d'eux s'enfuit, presque nu, avant de prendre son bain. La mère, très contrariée, envoya Abraham à sa recherche. Le fuj^ard avait traversé la rue, puis une haie et s'était caché dans un pré : son père le trouva, couvrit son petit corps de caresses, le mit sur ses épaules, jambe de ci, jambe de là et le ramena à la maison.

Revenant une fois de la campagne, où il avait trouvé trois noix, il fut accueilli devant sa maison par le bruyant enthousiasme de ses enfants. Chacun criait, gesticulait et réclamait la grosse part. Un voisin passait.

— Ces enfants sont comme les hommes dans le monde, dit Lincoln. J'ai trois noix à leur donner et ils en veulent chacun deux !

Il fit donner à ses trois enfants une éducation très soignée, afin que personne ne pût la taxer de défectueuse comme on l'avait fait de la sienne. Particulièrement heureux lorsqu'il gagnait une forte somme sans faire de tort à ses clients, il s'en réjouissait non par amour de l'argent, mais parce qu'il pouvait ainsi plus facilement combler les vœux des membres de sa famille qu'il aimait à voir contents. Il avait pu, lui tout seul, supporter les privations et vivre en pauvre tâcheron ; mais pour les siens, il voulait plus de confort.

Il se montra toujours généreux pour ses parents et les revit souvent, soit pendant ses tournées professionnelles, soit pendant les voyages qu'il fit au Kentuck}- avec sa femme.

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