‹ Un grand chrétien, Sir Joseph Dubuc, 1840-1914Chapitre 11 sur 18 · UN · texte numérisé non relu

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« Laurier-Greenway »,. mais Règlement que, dans son encyclique Affari vos (8 décembre 1897), Léon XIII devait stigmatiser par les épithètes de (lex) manca, non idonea, non apta, loi insuffisante, malavisée, inefficace.

Les dernières péripéties du drame manitobain nous ont entraînés au delà de l'année 1895. En cette année-là, les forces du juge Dubuc. fléchirent sous le poids de son travail incessant.# Il düt prendre un congé de six mois. Il en profita pour faire son premier tour d'Europe.

Le 3 août, il prenait le transatlantique à Montréal. Il nous confie dans ses lettres de voyage, que soir et matin il dit son chapelet, en se promenant .sur le pont la main dans son paletot. Il s'isole soùvyent pour contempler, méditer, prier. «J'éprauve, dit-il, un véritable charme à m'entretenir avec le bon Dieu. »

Le 13 août il est à Londres. Il visite les principaux monuments de la grande ville. Il n'oublie par le musée de Madame Tussaud où se dressent en cire, mais avec un aspect et des attitudes les plus naturels, les principaux personnages de l'histoire. Ayant acheté à l'entrée un catalogue, et ne trouvant pas un des groupes indiqués dans ce catalogue, il s'avance vers une jeune .fille occupée à écrire

sur un pupitre près d'une porte, et lui pose la question. Elle ne répond point. Il la regarde de plug, près: elle aussi était en cire! Et les assistants de rire avec le mystifié, Il

un autre visiteur pris au même piège.

‘ Le marquis de Lorne, le sachant à Londres, l'avait invité à déjeuner avec lui au Palais de Kensington, le vendredi 16 août. La princesse, Louise était en Écosse avec la reine.

En abordant le marquis, le juge se servit, comme il était séant, dé l'anglais; mais le noble lord, avec non moins de courtoisie, répondit en français et voulut que toute la conversation se fit en cette langue. Le premier plat «était une perdrix. Sans respect humain et avec tous les égards voulus, le juge Dubuc s'excusa de ne pouvoir en manger, vu que c'était un vendredi. «Ah! j'aurais dû y penser », s'exclama le marquis, et vite il fit préparer un déjeuner maigre succulent.

Pour traverser la Manche, le juge choisit

la route de New Haven à Dieppe, afin de débarquer en Normandie. On conçoit l'émotion qui le saisit à la vue des côtes normandes. ( J'allais donc, écrit-il, la toucher enfin cette terre de Normandie, patrie de mes ancêtres, d'où était parti plus de deux cents ans auparavant, celui qui avait été la souche de ma famille au Canada. Il s'appelait

ne voulut tout de même point sortir sans voir

Michel Dubuc, et était venu s'établir à Longueuil, en face de Montréal, en 1682.» C'est de Rouen que l'aïeul était parti. Le juge y passera à son retour de Rome et y trouvera plusieurs descendants de la vieille famille Dubuc, dont un en particulier qui lui rappellera trait pour trait son père.

Nous ne suivrons pas le voyageur à travers la France, la Suisse et l'Italie. «En chemin de fer, disait cet aimable causeur, je tâchais d'entrer dans un compartiment où se trouvait un prêtre, étant par là certain d'avoir quelqu'un d'intelligent avec qui causer. » Partout son premier soin était de visiter les plus belles églises. Paris, Londres, Lyon, Milan, Venise, Lorette, Naples et Rome lui procurèrent les plus pures jouissances de l'esprit et du cœur.

L'itinéraire de son retour le fit passer par Monte-Carlo. Il s'y arrêta deux jours. Le démo du jeu l'attendait là! Voici comment il raconte plaisamment la chose, .dans: une lettre à sa femme: « Je me rendis au fameux Casino, édifice immense sur une coiline, ayant en face de superbes jardins. Tout y est d'une richesse et d'une somptuosité incroyables. Des gendarmes se tiennent près de l'entrée. En dedans, les employés sont galonnés d'or et vêtus de couleurs voyantes. J'entrai dans les salles de promenade d'abord, puis dans la grande salle de jeu.

"« Six tables de jeu, entourées chacune d'une quinzaine de personnes, sont en pleine opération. On joue à la roulette. Mais cette roulette n'est pas ce qu'un vain peuple pense, C'est un bijou, situé au centre même de la table. La roulette tourne dans un sens, et on fait tourner une petite boule dans le sens contraire; la boule s'arrête sur un numéro:

c'est le numéro gagnant. On ne peut jouer moins de cinq francs sur un numéro. J'ai vu des hommes mettre six, vingt louis en or, mille et deux mille francs en billets de la banque de France. Il y a trente-six numéros; celui qui met sur un seul numéro n'a qu'une chance sur trente-six de gagner. Il y a des nombres pairs, impairs, rouges et noirs.

« Tu dois supposer que j'ai été tenté de risquer 5 francs. Venir à Monte-Carlo et ne pas jouer, c'est presque ridicule. Cinq francs, j'allais les perdre sans doute, mais enfin je n'en mourrais pas; ça vaut cela pour dire que l'on à joué à ce casino, la maison de jeu la plus célèbre du monde. Voilà le raisonnement que je me faisais; je discutais avec ma conscience. Quand on en est rendu là, c'est toujours le diable qui l'emporte. J'avais justement une unique pièce de 5 fr. dans ma poche. Je la tire en hésitant et d'une main tremblante, je la pose sur un des carreaux impairs. Sitôt qu'elle y fut, j'eus des remords:

comment! moi, père de famille, risquer ainsi le pain de mes enfants sur un coup de roulettel… Blâme-moi, mais ensuite sois indulgente: la tentation était si forte, l'esprit est prompt, la chair faible.

« La roue part, la boule aussi. J'attends fiévreux... Qu'est-il arrivé? Ce qu'on devait espérer sans doute 2. La boule s'arrête au No 7, un impair, le mien! Mon > francs me revenait avec un compagnon. J'aurais voulu crier mon bonheur. Je regarde autour de moi; tout le monde est calme, personne ne s'avance pour me féliciter. Alors je jubile en dedans, silencieusement. Je me repose et prends le temps de me remettre de mon émotion. Puis la tentation me reprend; elle m'obsède. Risque encore, me dit-elle: si tu gagnes, tu seras plus riche d'un autre 5 francs; si tu perds, tu ne seras pas plus pauvre qu'äu- Pparavant. C'était lumineux. J'examine attentivement la roulette. Deux fois le nombre impair avait gagné. Je pousse encore mon 5 fr. sur le carré d'un impair, No 29 — le bon encore cette fois! La fortune me favorisait visiblement. Dix francs à mon avoir en deux tours de roulette! J'avais une envie effrénée de continuer. Mais non, me dis-je, restes-en là. Il était 6 heures. Je revins à mon hôtel. »

Le bon juge n'était pas au bout. de ses tentations. }Tant il est vrai que, une fois

mordu par le démon du jeu, c'est une affaire de s'en guérir!

« Vers 8 heures, reprend-il, une nouvelle fascination m'entraîne au casino. Comme dans l'après-midi, il y avait plusieurs centaines de personnes, des’ femmes en grand nombre, qui jouaient avec passion. Je cédai encore à la tentation et je jouai. Alors, tu le penses bien, je dus naturellement perdre.

Eh! bien, non! Trois fois de suite, je gagnai encore. J'avais vingt-cinq francs de gain.

La sixième fois que je risquai mon enjeu, je perdis. J'y allai une septième fois, je gagnai. Et je m'en tins là. Ai-je eu raison? Ai-je eu tort? Qui sait? Puisque la fortune m'était favorable, j'aurais pu aussi bien gagner des louis, des centaines de louis. Mais je n'osai. C'était déjà beau que d'avoir gagné vingtcinq francs!

« Bonsoir. Ne me jette pas la pierre.

Ton vieux qui joue et gagne. »

Au mois de janvier suivant, il était de retour à Saint- Boniface, assez bien remis pour reprendre la besogne avec sa coutumière énergie.

Vers la fin de l'année 1898, le juge en chef Taylor démissionna. Tout le monde s'attendait à voir le juge Dubuc nommé à cette

charge: ses états de service, les postes de confiance qu'il avait admirablement remplis, le respect et la confiance unanimes du barreau et du grand public, tout le désignait au choix du Gouvernement fédéral. Mais il paraît que la politique brouillonne monte parfois jusque dans ces hauteurs sereines de la nomination des juges. Le juge Dubuc avait été autrefois conservateur; autrefois aussi le juge Killam avait été libéral: ce fut lui qui prévalut dans les conseils d'Ottawa. Écrivant à l'une de ses sœurs, religieuse, il lui confie sa déception en même temps que l'expression de sa résignätion chrétienne. « Dieu l'a voulu, dit-il, que son saint Nom soit béni! Quelques individus ont travaillé contre moi, ont fait tout ce qu'ils ont pu pour me nuire. Je leur pardonne de bon cœur. Je demande à Dieu de leur pardonner. »

Cependant l'âge du juge, soixante-deux ans, et la maladie lui faisaient trouver bien long le trajet presque quotidien de Saint-Boñiface à Winnipeg. Il se détermina, en 1902, à franchir définitivement la Rivière-Rouge, et à s'établir dans une maison de la rue Hargrave, à trois arpents du Palais de Justice et tout près de. l'église Sainte-Marie.

.. L'année suivañte, Je gouvernement libéral d'Ottawa réparait sa faute de 1898 en nom-

LE

mant au poste de juge en chef du Manitoba le juge Dubuc; le juge Killam venait d'être promu à la Cour Suprême d'Ottawa. Inutile de dire l'immense satisfaction des catholiques du Manitoba; et non seulement des catholiques mais des protestants eux-mêmes.

On le vit bien l'année d'après (1904), alors que les juges et les avocats de Winnipeg célébrèrent avec une sympathie évidente, les noces d'argent de’ magistrature de leur vénérable doyen. Les journaux de l'époque rappelèrent à pleines colonnes la vie et les travaux du jubilaire ainsi que les discours élogieux qui furent prononcés en cette occasion.

Durant les six années qu'il fut juge en chef, M. Dubuc remplit par trois fois l'office d'Administrateur de la province, en l'absence dulieutenant-gouverneur. C'était un hommage rendu à l'intégrité, à la prudence, à la distinction de l'homme et du magistrat.

L'affection et l'estime dont le juge Dubuc était entouré, devaient se produire de façon plus manifeste encore en l'année 1909. Une maladie de cœur lé minait depuis quelque

‘temps. Le repos absolu devenait de plus en

plus impérieux. Heureusement que cette année 1909 était la trentième depuis son élévation sur le banc et lui donnait droit à sa retraite avec plein salaire. Il s'entendit avec Ottawa pour que sa retraite s'effectuât le 16 novembre,

LE MAGISTRAT 221 trois jours après la date anniversaire de sa première nomination.

La veille, 15, fut choisie par les juges, les avocats, [a haute société de Winnipeg et de Saint-Boniface pour lui prouver, comme disait l'un des grands journaux de Winnipeg, « la haute estime et l'universelle admiration » que lui avaient acquises ses éminentes qualités.

Dans la grande salle du Palais de Justice, on vit sur le banc le juge en chef, et autour de lui le lieutenant-gouverneur ‘Sir Daniel MacMillan, tous les juges en costume officiel ainsi que les avocats, et dans l'assistance les hommes et les dames les: plus en vue des deux villes-sœurs. Nous ne rapporterons pas les discours extrêmement élogieux de cinq juges et d'un avocat. Qu'il suffise de souligner la conclusion du discours du lieutenantgouverneur, traçant aimablement en quelques lignes délicates le portrait du juge en chef: (C'est la première fois, dit-il, que je monte sur le banc, et ce sera probablement la dernière. Aussi en profité-je pour rendre un jugement qui sera sans appel. Le voici: je déclare que l'honorable Joseph Dubuc, juge en chef de la province, prenant sa retraite après trente ans de service, a été un citoyen modèle du Manitoba, un législateur patriotique, un digne administrateur, un juge droit et juste,

digne de tous les honneurs qu'on peut lui conférer. » .

En même temps on lui présenta son portrait à l'huile et, ce qui est plus extraordinaire, le riche fauteuil où il siégeait et où il avait si souvent présidé la cour. Ce n'est pas sans émotion que le juge Dubuc répondit à ces paroles et à ces marques d'estime et d'affection. Son esprit et son cœur surent trouver les mots qu'il fallait pour exprimer sa reconnaissance, esquisser brièvement la vie judiciaire au Manitoba depuis son entrée dans la Confédération, et faire enfin ses adieux aux très distingués collègues que Îa Providence lui avait accordés.

Joseph Dubuc venait de clore sa carrière judiciaire. Il rentrait dans la vie privée. Il allait y donner, comme au reste il avait tou- Jours fait, les plus admirables exemples des vertus chrétiennes. Nous voudrions en faire passer quelques-uns sous les yeux du lecteur, avant de raconter les derniers événements de cette belle existence. … UN

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