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ce qu'il savait. Le disciple, en peu de semaines, dépassa le maître: il devint un de ces violoneux dont, à dix lieues à la ronde, on requiert les services pour toutes les noces et tous les fricots du jour de l'an et des Rois. — Au collège de Montréal, Joseph se laissa gagner à faire partie de la fanfare: il eut en partage la contrebasse. Sa force musculaire — qu'il renouvelait chaque année aux vacances en travaillant avec son père — lui permettait de s'attaquer à ce monstre.
Le collège est un petit monde. Il y a la plèbe, et il y a l'aristocratie. (Celle du talent est surtout estimée; elle range ceux qui en font partie parmi les élèves que, les jeunes admirent et vénèrent. Les succès hors de pair de Dubuc lui assignaient la première place.
Son bon cœur lui inspira d'user de son prestige en faveur des souffre-douleurs: non pas de ces enfants malappris, niais ou vaniteux, qu'il faut ou mater ou déniaiser, qui ont besoin ‘d'être secoués, frottés, roulés, pour acquérir ce poli, ce fini, que la vague donne aux cailloux qu'elle roule sur les grèves; mais de ces élèves bons et pieux, réservés et craintifs, dont la malice de certains jeunes matamores fait des pâtiras. Joseph surveillait les nouveaux,. naturellement plus exposés à ces “petites persécutions. Aussitôt qu'il en voyait un devenu la cible d'un groupe, il le prenait
sous sa protection. C'était fini. (Car, outre
sa dignité personnelle qui en imposait, il y avait aussi la fermeté de son regard et sa carrure d'épaules, et, ma foi, à le voir souffler dans sa contrebasse, frapper la ballé au jeu de paume, on jugeait qu'il ne ferait pas bon se frotter à ce gaillard-là.
‘ Au cours de sa dernière année de philosophie, les élèves instituèrent sous les arbres un tribunal en règle: rien n'y manquait: cause civile compliquée, avocats retors, témoins sournois, huissier solennel et têtu, et pour auditoire une foule intelligente, enjouée, houleuse, prompte à souligner bruyamment les attaques-et les ripostes, les victoires comme les échecs d'un grand tournoi oratoire. Qui serait juge? La voix unanime du peuple écolier réclama. Dubuc. Il n'y avait que Dubuc pour présider un pareil aréopage. Il le fit avec tant de distinction, d'esprit et de savoir, que longtemps après son départ du collège, on aimait à rappeler parmi bien d'autres «causes célèbres » de collège, cellé qu'avait présidée Joseph Dubuc. C'était, en même temps qu'un hommage rendu au talent, un présage de l'avenir.
__ L'avenir! Joseph allait bientôt en préciser la nature pour lui-même par l'étude de sa vocation et le choix qui en résulterait. Mais
auparavant, Dieu, pour éprouver cette âme si droite, si croyante, permit que d'affreux doutes contre la foi vinssent l'étreindre, l'enténébrer, la torturer: elle entrait dans cet état que saint Ignace a pour ainsi dire graver au burin dans ses règles du dicernement des esprits pour la première semaine des Exercices: ces ténèbres de l'âme, ce trouble, cette poussée vers les choses basses, unè inquiétude vague qui porte à douter de tout, sans espérance, sans amour, l'âme enfin qui se trouve toute indolente, tiède, triste et — dernier trait d'une merveilleuse précision — comme séparée de son Créateur et Seigneur. C'était mot pour mot, trait pour trait, l'état d'âme de Joseph Dubuc. Il se désolait, priait, communiait, le ciel restait de plomb.
Ses notes ne nous disent pas s'il fit ce que recommande l'auteur des Exercices dans ces temps de désolation: courir à son directeur
spirituel et suivre aveuglément ses conseils. :
Mais ce qu'elles disent, par exemple, c'est que, un jour, À fit réflexion que la Bible étant un livre inspiré par l'Esprit-Saint, là parole même de Dieu, il y trouverait la solution de ses doutes et le remède à ses peines. Justement, l'un de ses condisciples possédait une bible française, traduction de Genoude. Il s'y ‘ plongea tout d'une pièce. T
Certains passages des premiers livres de ‘ l'Ancienne Loi, d'une crudité tout à fait inattendue, le scandalisèrent passablement, mais ne l’arrêtèrent point. Il allait toujours. Peu à peu la beauté des livres historiques, les Rois, Tobie, Judith, Esther, le ravit d'admiration. Le livre de Job le jeta dans un véritable transport. Il s'enivrait de l'incomparable poésie de ces pages où se déroulent Îles discours des amis de Job et ses réponses. Arrivé au chapitre trente-huitième il n'y tint plus: s'arrêtant à chaque verset, à chacune des harmonieuses et sublimes interrogations de Jéhovah:
« Où étais-tu quand je posais les fonde- :
ments de la terre.
« Quand les astres du matin chantaient en chœur 2...
« Estsce que les éclairs partent à ton ordre ?
« Te disent-ils: « Nous voici!»
« Celui'qui dispute avec Dieu peut-il ré-
pondre ? »... |
Ï sentit son Âme monter, monter toujours ct s'unir au Dieu si grand et si bon. Le texte lumineux avait balayé de son âme tous les.
nuages. Il était redevenu croyant. La puissance d'un livre! La suite de ses lectures dans les Psaumes, les Proverbes, la “Sagesse, les
Prophètes ne fit' que le, confirmer dans ses ravissements. ‘
A l'Ancien Testament succéda le Nouveau.
$S Après les grands gestes de Dieu, les guerres des peuples, leurs transmigrations, la loi de crainte, les conduisant avec sa verge de fer, on passait à la loi d'amour, à l'Incarnation du Verbe, à sa doctrine si pure, à son joug si doux. L'âmetaimante de Joseph se fondait à la lecture de ces divines pages de l'Évangile: l'apaisement en elle était complet, la lumière radieuse. Jamais plus le doute ne devait l'effleurer de $on aile scfnbre
Joseph Dubuc était: désormais en mesure de résoudre prudemment la grande affaire de sa vocation. Îl n'avait pas attendu à sa dernière année de cours pour y songer. Avec cette maturité d'esprit qu'il mettait en toutes choses, il avait, dès son entrée au collège, posé la question de l'avenir en cas de succès dans’ ses études. Sa raison et plus encore son sens . catholique lui faisaient parfaitement comprendre que Dieu, la Sagesse et la Bonté même, ne jetait pas les hommes sur la terre par masses, pêle-mêle, laissant à chacun le soin de s’en tirer comme il pourrait et de remoñter à lui par la route qui lui plairait; mais que, en suprême ordonnateur, ik marquait à tout homme “vénant. en ‘ce monde la voie qui le conduirait plus.sûrement à sa’fin. Découvrir
cette vue de Dieu sur nous, c'est toute l'affaire de la vocation.
Dans cette recherche aussi délicate que grosse de conséquences, il est deux grâces nécessaires, l'une pour l'intelligence, voir, l'autre pour la volonté, vouloir; en d'autres termes, connaître la volonté de Dieu, puis, l'exécuter.
Puisqu'il s'agit de grâces, il y faut la prière. Joseph s'y adonna d'autant plus .sérieusement qu'il était convaincu, avec raison,
‘que du choix d'un état de vie bien ou mal
fait dépend, règle générale, le bonheur ou le malheur non seulement de cette vie éphémère, mais de celle qui ne finira point. Nous avons déjà noté la piété du jeune Dubuc avant son entrée au collège. Ce n'est pas dans un établissement dirigé par les Messieurs de Saint- Sulpice qu'elle aurait pu disparaître ou faiblir ou seulement marquer le pas. Elle avait tout animé dans sa vie d'écolier: les longues prières, les visites au saint Sacrement, la communion fréquente, les offices de la Congrégation avaient jeté dans son âme leur lumière et leur force. I la muitiplia encore dans les mois’ qui précédèrent la retraite des finissants.
.. À Îa prière doit se joindre la réflexion:
c'est la part de l'homme. La grâce est là avec ses mouvements intérieurs; la raison les étudie,
les examine dans le passé et jusqu'à cette heure
même, elle recherche la direction qu'ils indiquent, comme aussi les suggestions de l'ennemi de Dieu et des âmes; les goûts, les aptitudes naturelles, la santé ont leur mot à dire.
Un point entre autres inquiétait Joseph
Dubuc: si, au lieu du sacerdoce, il choisissait
le monde, que diraient ses supérieurs à qui il devait à peu près toute son éducation et qui sans doute comptaient sur lui pour le sanctuaire, Que certains bienfaiteurs ecclésiastiques aient cette vue des choses et que parfois, s'interposant entre l'âme et Dieu ils aient exercé sur elle une pression.indue, il n'y a pas à le contester. Mais que cette attitude étroite et imprüdente ait cours à Saint- Sulpice, c'est ce que les anciens élèves seront unanimes à nier. Si Dubuc eut un temps et pour lui seul cette inquiétude, cela ne prouve qu'uñe chose: son extrême délicatesse de cœur, surtout lorsqu'il s'agissait, comme dans ce cas; du ‘très beau, très noble — ajouterons-nous, très rare ? — sentiment de la reconnaissance, Restait, après la prière et la réflexion, l'action du confesseur. Combien surnaturelle, combien prudente, combien délicate doit être cette action, qui ne le: comprend ? Qui ne comprend que l'art suprême du directeur est de préparer l'âme à sa rencontre avec Dieu
dans la retraite finale, ‘et donc, d’écarter peu.
à peu et de loin, les obstacles à la claire vue de la fin dernière et des moyens à cette fin, de l'établir solidement däns.ce magnifique équilibre où, ne penchant ni à droite ni à gauche, elle ne veut que Dieu, son service,
‘ sa gloire, et enfin, dans la retraite elle-même,
« laisser le Créateur, nous dit saint Ignace (15° Annotation), agir sans intermédiaire avec sa créature et la créature avec son Créateur et Seigneur » ? °
Joseph Dubuc avait encoré à la fn de ses études, le confesseur qu'il avait choisi au début, six ans plus tôt. Il-en était parfaite. ment connu. C'était un grand avantage.
Sa piété, ses succès, sa conduite absolument et constamment irréprochable, pouvaient faire croire que seul le sanctuaire s'ouvrait devant lui. Le fait est que l'un de ses intimes, entre autres, l'ensoutanait bel et bien et irrévocablement. Joseph, lui, n'y sentait ‘aucune inclination particulière. Son rêve était plutôt de pouvoir un jour, selon sa formule, (€ parler en public et écrire dans les journaux »: avocat et journaliste, tel était dans l'avenir, comme
‘une lumière flamboyante sur une montagne, le
terme de ses aspirations. D'autre part, il avait une très haute idée de la vocation sacerdotale, êt il se disait que si un jour Dieu l'y appelait il n'hésiterait pas un instant à marcher.
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è AU COLLÈGE 7 65
Il était dans ces heureüses dispositions, lorsque l'heure de la retraite sonna. Il en suivit les exercices avec le plus grand soin. Ses pensées ne changeaient guère. Quant à l'acte définitif du choix, il s'en remettaït, peut-être avec un abandon excessif, à la décision de son confesseur. Celui-ci, par ailleurs, voyait la chose du même œil —ce qui, sans doute, n'est pas le fait de. tous les directeurs — eË comptait prononcer en dernier ressort. À la fin de la retraite, il annonça à son pénitent qu'ililui ferait connaître sa décision le lendemain, après la communion.
Joseph passa la nuit dans une grande anxiété: quelle serait la sentence 2. le monde 7. la prêtrise 2...
À l'heure dite, le lendemain, il se rend à la chambre du confesseur. Il était profondément affecté. Le prêtre le fait asseoir bien en face de lui et, les yeux dans les yeux:
— Êtes-vous toujours disposé à suivre la volonté de Dieu, quelle qu'elle soit ?
— Oui, Monsieur, quelle qu'elle soit.
— Eh! bien, mon cher, Dieu vous sppelle…
* à le-servir. dans le monde. à
Un immense soupir de soulagement s'é- « chappa de. la poitrine de. Joseph. Les transes étaierit finies: tous s'accordaient, le bon Dieu,
son confesseur et lui.
L'année se termina avec les succès que nous avons dits plus haut. Après avoir exprimé encore une fois’ sa profonde estime et sa reconnaissance envers ses maîtres, son con-
* fesseur et le directeur de l'établissement, il s'achemina vefs'Saint-Michel, pressé de pour-
voir le plus tôt possible aux exigences ide la .
vie nouvelle qui s'ouvrait devarit lui.