CHAPITRE TROISIÈME
À L'UNIYERSITÉ
Nous sommes en 1866. Joseph Dubuc a vingt-six ans. Il en a passé vingt dans les travaux de ferme, dans la culture du bon terroir québecois; il y a poussé de profondes racines, et dans leurs remifications souterraines ‘il a puisé, à la source même et dans son fond, les qualités solides de sa race, l'amour
-du sol, des traditions antiques, des aspirations nationales, de l'idiome de nos pères, et par-
dessus tout et passant à travers tout le reste pour tout lier ensemble comme les fils d'or de la tramie dans un tissu de pourpre, l'amour de Dieu, de l'auguste Vierge Mère, de la sainte Église de Jésus-Christ. Durant les six années de collège, l'âme ne perdit pas contact avec la terre. Tout en s'éclairant, s'affinant, s'élevant au commerce des livres et des maîtres, elle retrouvait, pendant les vacances, dans les travaux manuels les doux et puissants aromes de la glèbe, les effluves toniques de nos cam-
. pagnes.
La vie d'étudiant à Montréal ne devait point fauêser ces heureuses dispositions. [l y arrivait armé de toutes pièces, décidé à nc
rien sacrifier de ce qu'il devait à Dieu, au prochain,. à soi-même. Le difficile avait été de trouver un moyen de subsistance tout en suivant les cours de droit. Là encore la pauvreté lui barrait la route. Plusieurs tentatives infructueuses avaient été faites durant le mois
d'août. On avait été jusqu'à lui proposer la”
chaire de philosophie au collège de l'Assomption, ses études légales devant se faire dans le bureau d'un avocat de l'endroit. L'obligation d'endosser la soutane pour cette classe au collège l'avait arrêté net.
, Finalement, l'un de ses amis lui dit: « Pourquoi n'entres-tu pas à l'école militaire? Tu
peux en même temps commencer l'étude du :
droit. Au bout de trois mois, tu décroches un diplôme de seconde classe et reçois cinquante piastres, de quoi défrayer les premiers mois de pension. » Le projet souritfà Joseph. [Il passa facilement l'examen d'admission, et le lendemain il revêtait le costume réglementaire
de ce temps-là: le fameux habit rouge, le
pantalon bleu foncé, galonné de rouge, le képi. Et tout de suite ce furent les premiers exercices militaires dans la grande salle du marché Bonsecours.
Le ler septembre, admis à .l'étude du droit, il entra dans un bureau d'avocat. Le matin il était à l'école militaire, l'après-midi chez son patron. Au bout de trois mois, il
passa l'examen militaire, reçut son diplôme
plus un chèque de cinquante dollars. Cinquante
dollars! Quelle somme! pensait-il; il ne s'était jamais ‘trouvé possesseur d'un pareil trésor. Il courut payer ses trois mois de pension, trente piastres. Îl lui en restait vingt et il s'acheta un habit de quatre piastres. Jûsque-là il avait eu le courage de porter un vieil uniforme de collégien en drap bleu foncé, élimé, rendu à la corde. Il put aussi remplacer la casquette \par un chapeau de feutre. « Ça prenait, disait-il, une tournure!» .
autre avocat avec un salaire de dix piastres par mois. Un cas de conscience se présenta alors. ‘
Les cours de droit à Montréal se donnaient :
à cette époque, dans deux établissements différents: les uns à l'Université protestante McGill, les autres à l'Institut Canadien dirigé par les Doutre. Ici on faisait profession d'impiété, là de neutralité. Dubuc opta pour McGill.
1 lui était loisible d'y suivre les cours sans bourse délier. Ce ne serait qu'à la fin de la troisième année, après la réception de ses
grades, qu'il aurait à payer. C'était on ne
peut plus conforme à l'état présent de'sa bourse. .
La pauvreté l'étreignait toujours. Il gagna quelqu'argent à deux bureaux des sommités
Quelques jours plus tard, il entra chez un
J.-J.-C. Abbott puis chez MM. Jetté et ÀF bault. $a pension lui arrachait dix’ dollars par mois; il crut qu'il pouvait faire mieux.
Avec un étudiant de sa connaissance, ils louèrent une chambre dans une mansarde, rue Saint-Laurent. Elle leur revenait à trois piastres par mois. La propriétaire s'engageait à faire leur cuisine. Ce n'était pas compliqué: matin et soir, du pain et du beurre avec une tasse de thé sans sucre. À certains jours, ils apportaient quelques bouts de saucisses, ou bien une livre de saindoux ou de cretons. Les jours de fête, il y avait bombance, c'est-à-dire qu'ils ajoutaient un petit bifteck et une livre de cassonade pour le thé. Chacun avait sa tasse et une soucoupe, son assiette, Un couteau et une fourchette. Pas de cuiller: pour la bonne raison que le menu ne comportait point l'emploi de cet ustensile.
C'est dire que Joseph ménageait sur tout.
Il est cependant une dépense que son bon cœur ne voulut jamais omettre: celle d'aller voir tous les trois ou quatre mois ses vieux parents à Saint-Michel. Sa visite les comblait de joie. Ils étaient loin de soupçonner l'état de gêne où se débattait leur fils. Pour leur enlever tout soupçon, Joseph poussait la délicatesse jusqu'à leur apporter chaque fois quelques petits présents. ‘
Les aspirations littéraires ne font pas tou- Jours bon ménage avec la pauvreté; néanmoins elles y trouvent parfois un stimulant. L'opu- (lence qui amollit leur est plus à craindre.
e danger n'existait pas pour Dubuc. Comme la\ main lui démangeait d'écrire dans les gazettes, il risqua d'abord sous un pseudonyme quelques articles dans un petit journal humoristique qui s'appelait: La Guépe. Les gamins la vendaient au coin des rues en criant: « La Guêpe, journal qui pique! »
I] éprouva un jour une agréable sensation d'auteur. Sortant du Palais de Justice, un samedi matin, il aperçut un groupe d'étudiants sur le palier du grand escalier en pierre. Ils s'amusaient en lisant une feuille imprimée, riaient aux éclats et se demandaient: « Qui a bien pu écrire cela?» Joseph s'approchait, il reconnut la Guëêpe; et justement c'était son article qui désopilaiti ses camarades. Ému, nerveux, craignant de se trahir par la rougeur qu'il seritait monter jusqu'au hout des oreilles, il se hâta de-prendre-la tangente.
Après la Guëêpe, ce fut la grave Minerve qui le reçut parmi ses collaborateurs. Les Duvernay en étaient les propriétaires et C.-A. Dansereau le rédacteur en chef. La collaboration, plutôt modeste, ne serait pas une sinécure: traduction des dépêches télégra-.
phiques, correction d'épreuves, reportage et
ça et là un petit article. Après dîner, il se rendrait au bureau pour traduire les dépêches
du matin. Îl retournerait le soir à 7 heures
pour demeurer là jusqu'à la clôture du service télégraphique de nuit, à savoir, vers 2 heures du matin et attendre encore que les dites dépêches fussent imprimées et corrigées. Pour toute cette besogne répétée six jours par semaine, parfois même le dimanche soir, et qui aurait exigé deux et trois hommes, il recevrait au bout du mois la somme de... vingt piastres! quatre fois ce montant aurait été à peine raisonnable. Mais les remplaçants pour ce prix' étaient faciles à trouver: la jeunesse étudiante alors, comme un peu toujours, logeait dans sa bourse plus de beaux rêves d'avenir que d'écus. Et puis Joseph notait avec complaisance que son double rêve prenait corps: il était journaliste et bientôt serait avocat.
‘La première fois que Joseph toucha ses vingt dollars, il crut le temps venu de se payer un article de luxe. À son arrivée à Montréal en 1866, dans le logis où il prenait pension, il avait vu des enfants s'amuser avec une vieille montre d'argent. Il la couvait des yeux. Ce que remarquant le père des marmots, il lui dit que s'il croyait pouvoir en tirer quelque chose, il la lui cédait bien volontiers, un jouet de dix sous ferait tout
aussi bien l'affaire des enfants. Joseph l'accepta et la porta aussitôt chez un ,orfèvre qui lui demanda trois piastres pour la réparer. Inutile d'y songer dans le moment. Il la déposa dans sa valise, comptant-pour l'utiliser - ‘sur des: jours meilleurs. L'arinée suivante, à la fin de septembre, les vingt dollars de la Minerve le faisaient assez cossu pour revenir à son projet. Îi reprit la montre, la reporta chez le bijoutier, y retourna au bout de quelques jours, paya les trois piastres, et, bien convaincu qu'il tenait en main un objet de prix, demanda à l'orfèvre: ‘« Ainsi réparée, combien vaut-elle ? — Cinq piastres. » N'importe, il avait une montre, sa première montre! I] pouvait enfin, comme les heureux du siècle, à tout instant du jour et de la nuit, savoir
l'heure! Ils seront fidèles l'un à l'autre. Elle .-
marquera certaines heures mémorables: celles de sa réception dans le docto corpore dès avocats, de son départ pour le Manitoba e
1870, de son mariage deux ans après. Ce n'est qu'en 1878 que, chargée d'années, haletante, poussée .du doigt plusieurs fois par jour, elle fut mise à la retraite. Dubuc la conserva comme une relique, comme un témoin et une compagne de ces temps héroïques où la pau-
vreté l'avait si souvent éprouvé. “2
Les étudiants d'université ne font pas de politique — du moins les plus sages d'entre
eux — mais ils l'étudient. C'est ce que fit Joseph.
Une question se posait: de quel parti serait-il? Car, en ce temps-là, l'idée ne venait à personne de se tenir, libre comme l'air, entre les deux vieux partis. Serait-il conservateur ?
* Son père l'était, son grand-père l'avait été.
Ce n'était pas une raison suffisante, pensait-il. Serait-il libéral ? Ses fortes lectures d'histoire romaine, au collège, l'y portaient. Il s'était” passionné alors pour ces fiers tribuns, ces héros populaires qui soulevaient le peuple contre ce qu'ils appelaient les tyrans couronnés. Et justement des journaux de l'opposition, comme le Pays, reprenaient les mêmes tirades et les ‘jétaient à la tête des «hommes tarés du pouvoir qui s'engraissaient aux dépens du pauvre peuple ». Âvec sa nature loyale, aidée d'un goût prononcé pour l'indépendance et la liberté, il prenait pour argent comptant ces pauvres rengaines et croyait vraiment que c'était arrivé.
Une chose néanmoins l'intriguait: le clergé en général était conservateur; l'étaient aussi un grand nombre de laïques’ réputés intègres et parfaitement honorables. Où donc se troûvait la vérité, qu'il recherchait avant tout ? Il résolu, d'étudier plus à fond la situation politique, de scruter les faits et les tendances des deux partis,
Pour ce faire, outre les discussions avec des amis qu'il avait dans les deux camps, il s'abonna à des journaux rouges et bleus. Les exagérations manifestes des uns et des autres n'étaient ‘point de nature à l'éclairer. L'attitude des politiciens en notre pays — ce n'est peut-être pas spécial au Canada — à toujours été de considérer comme bien tout ce que fait son parti, même le mal, et mal tout ce que fait l'autre, même le bien. La première année se passa dans ces observations. Le premier juillet de l'année suivante (1867), la Confédération canadienne était établie, promulguée et’ célébrée par de, grandes fêtes.
Peu de temps après, avait lieu la première élection sous le nouveau régime.
Dans Montréal est, Médéric Lanctôt, libéral, se présenta contre Georges-Étienne Cartier qui dirigeait alors sous John A. Macdonald le
gouvernement conservateur. Celui-ci travail-
lait san élection en petits comités, tandis que son adversaire convoquait de vastes assemblées où sa verve se donnait libre cours en des attaques enflammées contre le gouvernement.
Dubuc ne manquait aucune de ces assemblées.
Il trouvait à l'orateur de l'éloquence, mais’
« une éloquence populaire, démagogique, faisant appel aux plus mauvaises passions des masses». Il lui sembla qu'une bonne cause devait pouvoir se défendre autrement, trouver deë argu-
ments dans les principes du droit et de l'honneur. ‘ Les partisans de Cartier ne firent qu'une seule assemblée : publique avant l'élection.
Cartier était là, entouré de Jean-Louis Beaudry, maire de Montréal, et de MM. Curran et Chapleau. Dubuc fit une nouvelle constatation: aux assemblées de Lanctôt, encore qu'il s'y trouvât toujours bon nombre de conservateurs, les discours étaient écoutés en silence; à l'unique assemblée de Cartier, des libéraux disséminés dans l'auditoire firent un * vacarme d'enfer, criant, hurlant, vociférant de manière à couvrir la voix des orateurs.
Le seul qui put se faire écouter fut Chapleau, dont l'éloquence de tribun avait une irrésistible emprise sur les foules. | ù Le contraste entre l'attitude des deux auditoires fit pencher la balance du côté des conservateurs. L'inclination s'accusa le lendemaîn, qui était le jour de la « nomination ». "À côté du discours solide, pondéré, de grande envergure de l'homme d'État, le. réquisitoire violent de l'adversaire fit pauvre figure: ce n ‘était qu'un tissu d’invectives, d'attaques “personnelles contre Georges-Étienne Cartier, sans aucune portée politique. Joseph en avait assez.” Sans croire que le parti conservateur n'avait que des Cartier et le parti libéral que des Lanctôt, il estima que le premier .
. A L'UNIVERSITÉ 77 était plus que l'autre un parti d'ordre, de justice, de sérieux et de loyauté dans la discussion. [il se déclara conservateur.
Le côté religieux de sa vie d'étudiant fournit à Joseph Dubuc mille occasions de montrer sa magnifique énergie ‘de caractère.
Dans les quinze à vingt ans qui précédèrent son arrivée à Montréal un souffle d'irréligion, d'impiété avait passé sur là ville, avait infecté
ombre de jeunes gens de la classe instruite.
LNBstitut Canadien ‘en était le foyer, et le. journal l'Avenir le porte-parole. C'était. en petit, ce qui se passait en France: le voltairianisme aux prises âvec l'Église de Jésus-Christ et ses membres. L'admirable lutte du grand .et saint évêque de Montréal, Mgr Bourget, et de ses prêtres, avait éclairé les esprits et ramené bien des cœurs. Il restait pourtant une coterie frondeuse qui s'attachait à terroriser les jeunes par le respect humain et à les éloigner de l'Église et des sacrements.
Le nouvel étudiant avait vite saisi la situation: Il y avait de la poudre dans l'air.
Il y aurait bataille. Tant mieux! Il résolut tout de suite d'être absolument fidèle aux principes qu'il avait puisés dans sa famille et au collège. Il accomplirait ses devoifs de chrétien simplement, mais résolument, mais ouvertement: il irait à la messe, il fréquen-
nl
78 SIR JOSEPH DUBUC terait les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. « Qu'on vienne maintenant m'attaquer là-dessus, se disait-il, et l'on verra si un sacrispain, un enfant de’‘chœur, comme ils ricanent, * n'est pas capable de leur faire rentrer dans la gorge leurs sophismes et leurs railleries! »
… Il y eut d'abord quelques escarmouches.
Avec les jeunes gens instruits et sérieux, il soutenait ses idées énergiquement, mais avec calme et courtoisie. Quant aux ignares frondeurs et vains, pour qui le persifflage était le seul argument, Joseph se jetait dessus sans ménagement, leur répondait du tac au tac, les harcelait de ses questions précises, disertes, et faisait si bien qu'il mettait infailliblement les rieurs de son côté. , :
- : Voltaire, avons-nous dit, était à la mode. Ces jeunes fats ne juraient-que par lui. -Dubuc ne connaissait du patriarche de Ferney que.
ce qu'il en avait lu dans les mahuels de littérature. Il voulut lui aussi faire son petit pèlerinage. à Ferney et interviewer le per- - ‘sonnage chez lui, c'est-à-dire, dans ses livres. La permission obtenue, il se mit à lire Candide et quelques autres volumes du même auteur, lecture qui l'écorcha au cœur, comme il disait, et le blessa dans ses sentiments les plus délicats et les plus profonds. Léù moins il était prêt à parler de Voltaire en connaissance de. cause. L'occasion ne tarda guère.
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A L "UNIVERSITÉ a 79 ‘ 7 LS | .
Une soirée intime avait “réuni plusieurs étudiants, dont notre Joseph. La conversation s'engage bientôt sur le terrain religieux. Les rires commencent à fuser de ci, de là Et voici qu'un de ces jeunes rodomonts, au verbe facile, se lance dans une charge à fond contre la papauté, l'agrémente de J'inévitable éloge du grand, du sublime Voltaire qui a-sapé à sa base l'édifice séculaire, vermoulu, croulant de l'Église catholique. Dubuc l'avait observé en silence, comme le chat qui guette une souris. La tirade terminée dans un petit frémissement flatteur du groupe, les ‘deux pattes de Dubuc s'abattirent sur le malheureux. |
— Vous connaissez sans doute Voltaire, lui dit-il. :
— Si je le connais! Mais c'est le plus grand écrivain du XVIII siècle et des temps modernes."
— Quels ouvrages a-t-il écrits ?
— Î1 a écrit contre la religion. ,
— Tout le monde sait cela Mais quels sont les titres de ses principaux ouvrages ?
— Les titres. Je ne me rappelle plus . très bién.. Il a écrit énormément.
— Sans doute; tout le monde sait cela.
Maïs je vous demande le titre d'un seul de
ni
ses livres. . FA 77 : à
— Comment! Vous ne pouvez me nommer un seul ouvrage de votre auteur favori ? .
Penaud, rougissant, l'accusateur deveñu l'accusé se trémoussait sur la sellette. Implacable, Dubuc poursuivit son interrogatoire.
— Avez-vous lu Candide?
— Non.
— Zadig ou la Destinée?
— Non.
— La Loi Naturelle? TN ;
— Non.
— Les Lettres philosophiques?
— Non.
— Memnon ou La Sagesse hémaine : 1
— Non. .
— Le pour et le contre? ,
— Non.
— Non, non, non. Mais vous êtes un farceur! Vous n'avez jamais rien lu de Voltaire et vous venez nous en parler comme d'une vieille. connaissance! Eh! bien, moi qui vous parle, moi le clérical, le sacristain, je l'ai lu en partie votré Voltaire, et je vais vous dire ce que j'en pense et ce qu'il est. Voltaire est un gueux, un misérable, un infâme. Il a du, talent, de l'esprit, mais il ne lës-déploie que dans les choses -viles et ignobles. Rien dans le cœur, rien dans l'âme. Pas une conception digne, pas un sentiment élevé. S'il abhorre Dieu, s'il exècre la religion, il méprise tout
autant la France, sa patrie. Il n'a que du dédain pour ses compatriotes. Ses louanges vont toutes à l'Angleterre, ‘ses baisers aux bottes du roi de Prusse. Son cœur ne distiile que la haine et le fiel. Il salit tout ce qu'il touche. Joseph de Maistre a pu dire de lui:
« Sodome l'eût banni!» Voilà votre Voltaire.
Joseph se tut. On l'avait écouté sans l'interrompre avec la plus vive attention. La victime restait là, bouche bée, ahurie, dégonfée, aplatie. Pour toute consolation, son voisin lui dit: « Tu iras encore te frotter à Dubuc. » 7.
Cette petite scène posa notre homme dans l'esprit des jeunes libres penseurs de l'Université. Il lui arriva ce qui arrive toujours aux caractères trempés, droits, ouverts: on l'estima davantage, on.l'admira,. et loin ‘de l'écarter des groupes on le rechercha. Il sut en profiter pour redresser l'esprit de plusieurs, pour raffermir le cœur d'un plus grand nombre.
Entre temps, il menait de front ses études et ses exercices de ‘piété. Une pratique qu'il adopta fut de ne jamkis passer devant Notre- Dame de Pitié — cette chapelle historique si chère aux Montréalais; qu'un vandalisme uti-' litaire obtus a fait disparaître — sans y entrer et se recommander à sa Mère du ciel. Nous verrons Joseph y revenir plus d'une fois au cours de cette histoire.
Joseph Dubuc était d'une sociabilité exquise. Ïl avait tout pour lui: esprit et cœur, et tous deux admirablement doués. Une seule chose l'arrêtait souvent dans ses désirs d'expansion, la timidité. Il la tenait de ses premières années à la campagne; il l'avait combattue au collège; il lui en restait encore à Montréal. Cela le contrariait beaucoup. Il s'en voulait, avouait-il, de paraître plus bête qu'il n'était. Il enviait presque le toupet de ces poseurs intrépides qui ont leur mot sur tout, prêts toujours à débiter à tort et à travers des riens ou des sottises. Comment aborder un beau salon de ville, c'est ce qu'il ignorait et aussi ce qu. ‘ileredoutait. Il y fut poussé inopinément et très’ providentiellement, comme un hômme que l'on jette à l'eau pour le forcer à nager.
H remontait un jour la rue Saint-Hubert, admirant les somptueuses résidences qui s'échelonnaient entre la rue Dorchester et la rue Sainte-Catherine, lorsqu'il aperçut sous le portique de l'une d'elles son vieil ami de collège et condisciple de classe, Gaspard Hénauit.
Celui-ci ne fit qu'un bond vers Joseph, lui Serra les mains et, le prenant -par le bras:
« Viens avec moi que je te présente mon oncle et ma tante chez qui je suis de passage, ainsi que mes cousines et mes sœurs, » Dubuc eut beau, résister, prétexter sa mise peu’ con-
venable. Inutile, Gaspard l'entraînait et l'eut bientôt casé au beau milieu de ces dames. Il s'agissait de tirer son épingle du jeu. Joseph le fit si bien qu'on ne le laissa partir qu'à la condition pour lui de revenir le soir même faire la veillée. | Il fut fidèle au rendez-vous. Tout marchait sur des roulettes parmi les conversations, la musique et les chants, lorsqu'on s'avisa d'organiser un quadrille. Tout naturellement M. Dubuc fut invité. Hélas! il n'avait jamais dansé! II dut l'avouer humblement, espérant par cet aveu écarter ce nouveau péril. Il n'en fut rien. Une sœur de Gaspard s'empara de lui: «Ce n'est pas difficile, lui dit-elle avec un souriré des plus engageants, je vous conduirai. » Voici comme il racontait plus tard les impressions de sa première danse: «Regardant faire les autres, je saluai à droite, .à 4: gaüche, puis je me sentis entraîné en avant, ‘en arrière, en marche, en contremarche, croisant et recroisant en, tous sens, tournoyant ‘. d'un côté et de l’autre, perdant ma partenaire pour la retrouver l'instant d'après, emporté comme dans un gracieux tourbillon où je ne comprenhis tout de même rien. Toujours est-il que j'arrivai à la fin de la danse sur mes deux pieds, sans trop savoir où j'avais passé. » — C'était sa première danse; ce ne fut pas la dernière. Honni soit qui mal y pense! car ce
qu'il exécutait alors c'étaient ces belles danses d'autrefois, délectables et dignes, qui n'avaient rien du libertinage des sauteries modernes. -
Dubuc fut bien vite recherché et invité dans les meilleures familles. On appréciait sa belle conduite, sa franchise, le charme de sà conversation. ‘Ces soirées servaient à détendre l'arc trop bandé. Car son amour du travail restait le même, augmentait plutôt: 4l sentait que son avenir en dépendait. *
Tôt levé, il déjeunait à la hâte et se plongeait dans ses livres. À 9 heures il se rendait au bureau, en sortait pour son lunch de deux sous chez le restaurateur populaire Duchesneau, revenait au bureau à 1 heure; le quittait de nouveau à 4 heures et demie, allait prendre les cours de McGill. Après souper à la pension, il remontait à sa chambre et poursuivait ses études jusqu'à minuit ou 1 heure. Il ne fit partie d'aucun club, d'aucune société, d'aucun cercle, sauf celui de l'Union catholique. Les réunions se tenaient comme aujourd'hui sous le Gesù. ‘Il en fut le secrétaire durant un an. Les soirées qu'il se permettait chez ses amis ne dépassaient pas 10 heures, afin de se réserver deux ou trois belles heures de travail paisible. On l'amena un soir, à une « veillée de garçons». (C'en fut assez, quañd ül vit ces jeunes gens gaspiller leur temps, leur santé, l'argent de leur famille dans la ripaille,
les chansons grivoises, les propos obscènes, et surtout, les bouteilles une fois vides, se diriger en titubant vers les maisons de désordre. On ne pouvait croire que Dubuc n'y allât jamais. L'un d'eux voulut un jour se rensei-. gner à bonne enseigne: il lui posa brutalement la question. Très courtoisement et avec le plus grand sérieux du monde, Joseph se mit à lui énumérer et développer les huit raisons qui motivaient sa conduite: pas d'argent, pas de temps, peur des maladies honteuses, crainte de la police, réputation perdue, souvenir. de sa mère, et sur toutes choses l'offense grave de Dieu. Ii avait de plus l'ambition chevaleresque de garder son cœur pur pour celle qu'il unirait à sa destinée, et de pouvoir lui dire en toute vérité: « Ce que j'exige de toi, la pureté virginale, je puis te l'offrir également. Je t'apporte les prémices de mon amour, de mon cœur, de ma chair.» Il ne déviera pas un seul instant de cette ligne de conduite.
Cependant la troisième année d'études tirait à sa fin. Au printemps de 1869 eut lieu, à McGill, l'examen final. Il durait cinq jours, un jour par matière, et trois heures et demie par jour. Outre le grade universitaire; il y avait un brix de vingt dollars pour -celui qui avait obtenu le plus grand nombre de points dans tous les examens. Comme toujours, Joseph Dubuc décrocha la timbale.
Le 10 juillet suivant il passa dans une des salles du Palais de Justice, l'examen d'admision à l'exercice. Les réponses par écrit furent lugées si bonnes qu'on l'exempta de l'examen oral. Mais comme il fallait trois ans révolus avant d'être admis à l'exercice, il dut attendre au ler sèptembre pour recevoir son diplôme et débuter dans les graves fonctions de défenseur de [a veuve et de l'orphelin.
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