‹ Un grand chrétien, Sir Joseph Dubuc, 1840-1914Chapitre 6 sur 18 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Les débuts de sa profession à Montréal furent pour le nouvel avocat très modestes.

Qu'on en juge.

Il loua, avec un ami, une pièce assez “grande au-dessus des bureaux de ses anciens patrons, Jetté et Archambault. Le loyer était de cinq piastres par mois, deux et demie pour . chacun. La mère Frappier, qui faisait .le ‘service des bureaux du voisinage, se chargea de celui-ci moyennant une piastre par mois.

Les deux amis, placés aux deux extrémités de la pièce, avaient chacun leur ameublement, une table et quatre chaises. Ils n'étaient pas en société. Quant un client entrait, il se trouvait comme un pénitent entre deux confessionnaux. On lui demandait à qui des deux il voulait s'adresser. L'élu empoignait son homme et l'autre se replongeait dans ses bouquins. \

Aux premiers froids, ils s'aperçurent qu'un meuble leur manquait, un poêle. Pour économiser, ils remirent l'achat à plus tard. Dans l'intervalle, ils usèrent du manège suivant.

L'ami possédait uné antique Coutume de Paris,

gros volume à couverture en cuir épais, pesant bien une douzaine de livres. Ils se mettaient en face l'un de l'autre à chaque bout de la pièce et se lançaient mutuellement l'énornte in-folio. Le fin de l'affaire était de recevoir le projectile sans lui laisser toucher terre et de le relancer aussitôt à l'autre bout. Cinq ou dix minütes de cet exercice ramenaient les calories dans les veines. C'est ce qu'ils appelaigent « faire une attisée ».

Tout de même, le temps vint où la Coutume de Paris ne suffit plus. La mère Frappier leur loua un petit poêle de chambre et ils s'achetèrent une corde de bois. .

La première cause d'un avocat fait date pour lui, dit-on. Celle de Dubuc n'eut rien de reluisant. Il est vrai que le client ne vou-. lait que gagner du temps, et c'est ce qu'il obtint. Au fond la çause était mauvaise, et Joseph eût eu scrupule de vaincre. Une autre

fois, il céda ses honoraires à une pauvre couturière du faubourg Québeg, lüi fit rendre sa machine à coudre qué l'huissier avait déjà saisie et paya l'huissier. Ce n'était pas le moyen de rouler bientôt sur l'or. «Mais, - disait-il, j'aurais eu honte d'agir autrement. » Au reste un emploi à la Minerve, largement rémunéré cette fois, apportait de l'eau au.

moulin, [} y renonça, au mois-de mai 1870,

quand ïil dut se préparer à partir pour la Rivière-Rouge. ; Entre temps, une gracieuse idylle s'était engagée entre Joseph et une jeune personne de Saint-Cuthbert rencontrée à Montréal. Elle devait avoir, après plus d'une péripétie inquiétante, le plus heureux des dénouements.

D'après ce que nous connaissons du caractère de Joseph Dubuc, nous ne serons pas ‘surpris de le voir consacrer: à la question du mariage l'élévation de sa pensée religieuse, la droiture de son jugement, la joyauté de son cœur. Il n'ignorait pas le mot d'un écrivain que «le mariage. est une loterie ». Ses observations personnelles l’amenaient à croire que, de fait, les bons numéros sont rares. Mais aüssi que de ménages malheureux par leur faute! I] en voyait se jeter dans l'aventure tête baissée, sans prudence, sans réflexion:

l'un marié trop ‘jeune, l'autre par un coup de tête, celui-ci épousant ja somptueuse corbeille de noce, celui-là une chevelure aux reflets d'or ou une voix de sirène, et que “d'autres encore ne s'arrêtant qu'à la surface sans vouloir pénétrer jusqu'aux dons de l'esprit et du cœur qui font les unions indéfectiblement heureuses!

Dubuc se garda Bien de ces folies aux conséquences déplorables. , Il eut la ‘sagesse

d'employer les trois conditions d'un bon choix: la prière, la réflexion, la patiente recherche de l'oiseau rare.

Il voulut mettre d'abord le ciel dans ses intérêts. Dès sa première année d'étudiant il avait, dans sa prière du matin et du soir, une courte invocation pour demander la lumière sur le choix d'une compagne. À toutes ses visites au cher sanctuaire de Notre-Dame de Pitié, il renouvelait sa demande. Puis, pour ne point tenter Dieu, il réglait sa ,conduite, nous l'avons vu, de manière à mériter ja bénédiction divine sur l'affaire en marche.

À la prière il joignit la réflexion. Les « filles à marier », se disait-il, ont toutes les vertus, toutes les qualités, c'est entendu. C'est le beau côté de la médaille, c'est le miroir qui attrape les alouettes. Non pas qu'il crût toutes

les jeunes filles. dissimulées. et-- douées. de tous—--

les défauts. Il était au contraire et fut toujours un grand admirateur du beau sexe; il l'avait en très haute estime; il poussait Île respect — nous l'avons dit à propos de sa pureté de cœur — jusqu'aux sentiments les plus chevaleresques. Seulement, il reconnaissait que chez élles, comme d'aileurs chez les jeunes gens, le légitime désir de plaire fait ranger proprement du côté du mur, comme Harpagon je recommandait à ses domestiques, les taches de graisse sur les habits, et leurs accrocs.

—éer

Cela posé, voici comment Joseph se raisonnait son affaire: « Les jeunes filles sont des anges, sans doute, mais des anges terrestres, n'ayant pas toutes les perfections de ceux du ciel. Celle que je croirai la plus parfaite et dont je demanderai la main, sera elle aussi dans cette catégorie. Pour faire mon choix judicieusement, j'adopterai la règle suivante: je chercherai dans ma future les qualités et les vertus que j'apprécie davantage, auxquelles je tiens le plus. Dès que j'aurai cela, je pourrai facilement supporter les imperfections ou même les défauts qui en seront les accessoires obligés. Et ces qualités, ces vertus, quelles sont-elles ? D'abord celles que doit posséder toute jeune fille bien élevée, telles la piété, la modestie, une certaine instruction; ensuite et très spécialement, du jugement, de l'intelligence et

Tune" nature affectueuse."»- TT - DT

On peut dire ici que dans ce tableau qu ÿ traçait de l'objet de ses aspirations il faisait entrer plusieurs de ses propres traits à luimême, et — pourquoi n'ajouterais-je pas tout de suite ? — le portrait en pied de celle qui en effet devait être sa compagne et faire le bonheur de sa longue vie.

Après la prière et la réflexion, il restait

‘ justement la recherche de cette personne cadrant avec les lignes du portrait. Ce fut le thème de mille et une observations. Les ren-

contres, les soirées, les causeries intimes surtout

lui apportaient leurs matériaux. Nullement

insensible aux charmes extérieurs, il les notaïit

avec plaisir mais ne s'y arrêtait pas. Il passait

au delà, pour voir et peser ce que la surface

recouvrait. Un autre point que les jeunes

gens devraient se faire un devoir d'imiter,

c'est que tout aimable et même séduisant

qu'il füt dans son abord, dans sa conversation,

dans toutes ses manières, Joseph ne voulait

laisser voir là à aucune jeune fille une avance

sérieuse. Non seulement il gardait intérieure-

ment son cœur libre de tout lien, mais, pour

enlever le moindre prétexte aux déceptions,

il tenait à ce que cela fût connu. Il constatait

trop les navrantes conséquences de Ja conduite

opposée pour les victimes de ces don Juan

frivoles et cruels, qui papillonnent de fleur en __—flur; firtent effroritément et font croire à des amours éternelles. qui passent avec les roses. 4 ; Nous abordons maintenant les débuts de l'idylle annoncée. La personne distinguée qui en fut l'objet a survécu à Sir Josèph Dubuc.

Entourée de l'affection de ses'enfants et de

ses petits-enfants, vénérée de tous par la beauté, :

la dignité, la plénitude de sa vie, elle coule des jours paisibles dans les aimables souvenirs du passé et dans la ferme attente du rendez-vous éternel. On conçoit dès lors l'extrême dis-

crétion dont il nous faut user, en traitant un événement qui a été pour Joseph le point culminant de la première partie de sa vie.

. Le nom d'un ami de Joseph, Gaspard, est

venu sous notre plume à l'occasion d'une soirée de famille à Montréal. Ce jeune homme appartenait à une excellente famille de Saint- Cuthbert, la famille Hénault. Il avait'quatre sœurs. Parents et enfants constituaient un de ces groupes si fréquents dans nos campagnes, où la distinction native le dispute à la piété et à une aimable et'solide éducation. Le jour où Gaspard avait poussé Joseph dans le salon de son oncle, il n'avait avec lui que deux de ses sœurs. L'une d'elles, on s'en souvient, avait initié Dubuc aux multiples évolutions de la danse,

À l'automne de l'année suivante, 1867,

— Gaspard, "avec "Désilets des” Trois-Rivières et Prendergast de Montréal, partait pour Rome, pour aller défendre le Saint-Père. L'héroïque mère qui n'avait pas eu seulement la consolation de l'embrasser avant son départ n'eut qu'un mot: « Que Dieu soit béni! S'il me le prend, il en fera un martyr du dévouement à l'Église! »

Des quatre demoiselles Hénault, il en venait assez souvent une ou deux chez leur oncle de la rue Saint-Hubert. Mais toujours il en manquait une, la troisième, et, chose curieuse,

c'est vers elle, vers l'absente, vers l'inconnue, que d'instinct se portait le cœur de Joseph.

Enfin elle apparut un des soirs de septembre 1868. Ici, dans une occurrence aussi délicate, nous préférons passer la plume à l'amoureux lui-même. Voici comment Dubuc raconte ses premières impressions: «En l'attendant au salon, dit-il, le cœur me battait. Elle descendit et se présenta. S'arrêtant un instant à la porte, elle s'inclina gracieusement puis s'avança vers moi avec une aisance et une distinction qui me. ravirent.» Îl trouvait que l'éloge qu'on lui avait fait de sa taille, de ses. traits, de son regard, de son sourire, de sa conversation était resté bien au-dessous de la réalité. Elle se nommait Marie-Anne; dans son entourage on l'appelait familièrement Annie. — -

Elle revint à Montréal l'année suivante...

Joseph qui venait de passer brillamment son examen d'admission au barreau, la revit plus d'une fois. Les soirs où il lui semblait que les convenances ne lui permettaient pas d'entrer, il passait et repassait sous les fenêtres de la résidence, épiant la bonne fortune de l'entendre chanter un couplet ou de jouer sur le piano une de ses sonates favorites. L'avait-il entendue, notre Roméo s'en retournait à son gîte, heureux, ravi, le cœur rempli d'elle.

De plus en plus cette jeune fille de dix-neuf ans lui paraissait réaliser toutes les conditions qu'il recherchaïit dans sa future épouse. Mais elle, que pensait-elle de lui ? qu'éprouvait-elle ? Très simplement, il crut reconnaître qu'il ne lui était pas indifférent. Supposé même l'amour, une première difficulté se présentait. Nous savons la pauvreté qui l'étreignait, Quand serait-il prêt à fonder un foyer ? L'attendraitelle jusque-là ? Or voici qu'une deuxième difficulté allait rendre encore plus probléma-. tique la possession de cette pomme d'or des Hespérides.

En ce temps-là, l'Ouest canadien était en ébullition. L'Assiniboia (devenue ensuite le Manitoba) et les Territoires du Nord-Ouest avaient été achetés de la Compagnie de la Baie d'Hudson par le Gouvernement canadien; — - -- Sans consulter les habitants de ces régions.

On prétendait les annexer au Dominion sans autre cérémonie. Métis français et anglais s'étaient cabrés sous l'injustice doublée d'une insulte. [Ils avaient formé ce qu'on appela le Gouvernement provisoire. Gouvernement légitime et légal, puisque la Compagnie de la Baie d'Hudson s'était désistée de ses droits, et que le Canada, qui devait obtenir du Gouvernement impérial le transfert de cette colonie, ne la possédait pas encore.

Louis Riel, alors âgé de vingt-cinq ans, était le président du Gouvernement provisoire. I! ne s'opposait pas à l'entrée de l'Assiniboia dans ia Confédération, mais ïl la voulait précédée de négociations régulières et entourée de toutes les garanties requises pour les droits de ses compatriotes.

. Nous avons dit l'amitié qui avait lié Riel et Dubuc au collège de Montréal. Joseph reçut, dans le courant de janvier 1870, un billet de Riel qui l'invitait au Nord-Ouest. « Je suis seul, disait-il, pour diriger les affaires du pays et tenir tête aux intriguès des ennemis. Il me faudrait un auxiliaire instruit, homme de loi, énergique, déterminé. Je te connais.

Si tu venais me joindre, tu rendrais d'immenses services à notre chère population métisse. »

Dubuc répondit qu'il ne pouvait aucunement. : — Quitter à cé môment-là.

Au mois d'avril, Riel revint à la charge.

supplia son ami de s'aboucher au moins avec M. Ritchot, curé de Saint-Norbert, l'un des trois délégués que le Gouvernement provisoire envoyait à Ottawa, pour traiter avec les ministres fédéraux. Dubuc le rencontra en effet à Montréal et eut avec celui qu'on nommait le « Père Ritchot » un entretien caractéristique de l'un et de l'autre. Après

divers échanges de vues, le P. Ritchot conclut brusquement :

— C'est bien, je vous emmène. Nous partirons dans huit jours. -

— Sur quoi puis-je compter pour vivre ?

— Sur rien. Nous sommes dans un temps de transition, un vrai chaos.

— Dans ce cas la perspective n'est pas encourageante pour moi.

— Attendez. Sous le noüveau gouvernement, il nous faudra des hommes instruits pour défendre les droits des Métis. Ce sera un beau rôle...

— Sans doute. Mais je ne puis pas vivre de gloire. Mes ressources financières sont extrêmement restreintes.

— Ne vous inquiétez pas. Dans notre pays, quand un hôte nous arrive, nous mettons une patate de plus dans la marmite et nous comptons pour rien le surplus de dépenses.

Je m'engage à vous garder chez moi pendant :

un an sans exiger un sou. .

— Dans ce cas, c'est accepté. Je monte avec’ vous. -

Ils allaient se séparer, lorsque le curé se ravisant:

— Êtes-vous marié ? . |

— Non, pas encore. Je ne suis pas prêt.

— Pourquoi pas ? Pare — Parce que je n'ai pas les moyenskdes faire vivre une femme. Fa

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