‹ Un grand chrétien, Sir Joseph Dubuc, 1840-1914Chapitre 7 sur 18 · CT · texte numérisé non relu

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— Ce n'est pas une raison: Nous mettrons deux patates dans la marmite et cela ne vous coûtera pas plus cher.

Tout de même, Joseph estimant qu'il fallait plus de deux patates pour tenir ménage, décida qu'il- accompagnerait seul le délégué de la Rivière-Rouge.

La Rivière-Rouge! Bien que considérée au bout du monde, à cette époque, elle était dans toutes les bouches. On ne parlait partout que de la Rivière-Rouge, des Métis, de Riel et de son Gouvernement provisoire. qui tenaient en échec le Gouvernement du Canada.

Le départ du jeune avocat, annoncé dans les journaux de Montréal, fit sensation; Dubuc devenait un personnage; c'est à qui lui demanderait une part de sa correspondance.

Mais lui, une préoccupation -plus-forte et-plus —

douce à la fois le poursuivait.

Son prochain départ avait d'abord jeté le désarroi dans la famille qu'il fréquentait, rue Saint-Hubert, puis avait été approuvé. Seule Mlle Annie Hénault restait pensive, inquiète même, semblait-il. Elle avait glissé dans la conversation la question suivante: « Quittezvous le pays pour toujours, M. Dubuc ?»

La réponse négative de celui-ci avait paru la remonter. Rien de tout cela n'échappait à Joseph; mais, fidèle à son principe de n'avouer son amour que lorsqu'il serait prêt à

s'établir, il ne lui fit aucune déclaration et n'en sollicita aucune. Et cette rigidité de principes excessive, imprudente, fera son tour- ‘ ment pendant les deux années qui vont suivre.

Le lendernain, un samedi, il alla communier à l'église Saint-Jacques, puis, après la mésse, descendant la rue Saint-Denis, il s'achemina vers le sanctuaire de Notre-Dame de Pitié.

À ce moment-là même, Annie traversait la rue Notre-Dame apparemment dans le même but. Était-ce un gracieux présage que Dieu leur avait ménagé? Ils s'abordèrent aimablement, très émus l'un et l'autre, tout en cherchant à se dominer. Ils allèrent s'agenouiller ensemble aux pieds de la statue vénérée.

Faisaient-ils la même prière ? Celle que Joseph nous a conservée montre une fois de plus l'admirable-droiture;-la-délicatesse-chrétienne-de-— son cœur. « Mon Dieu, disait-il, vous savez mieux que moi ce qui peut me rendre heureux.

Je ne vous demande pas cette jeune fille si, dans votre sagesse, vous m'en avez réservé une autre. Mais si c'est elle que vous me destinez, qu'il sera grand, mon Dieu, le bonheur que je tiendrai de vous!» La Madone -compatissante porta cette supplique au Cœur de son divin Fils, en y ajoutant sans doute le poids de son crédit. Au sortir de la chapelle, Joseph et Annie échangèrent quelques paroles; mais l'émotion les força bientôt à se séparer.

‘La semaine suivante, ses diverses visites:

faites aux vieux parents, à ses amis, surtout à ceux et à celles de la rue Saint-Hubert, le cœur gros, Joseph prit le train d'Ottawa. Il avait capitalisé tout son avoir, cent vingt piastres. ( Avec cette fortune dans ma poche, disait-il, je partis à la conquête du monde! ». M. Ritchot était à faire ses dernières transactions avec le Gouverneur et ses ministres.

Le ler juin, tout était prêt pour le départ.

Outre M. Rütchot et Dubuc, cinq autres s'étaient joints à eux et composaient la caravane. « :

.L'itinéraire régulier était via Toronto, Chicago, Saint-Paul. Seulement les esprits étaient si montés à Toronto contre ‘Riel et ses délégués, qu'on ne parlait de rien moins -que-de lyncher le’curé -Ritéhot si-on l'appréhendait. Sir George-Étienne Cartier lui con- . seilla de faire plutôt un détour par Ogdensburg, Buffalo, Détroit, etc.

- Le voyage à la Rivière-Rouge (une distance de près de quinze cents milles) ne se faisait Pas, comme: aujourd'hui, en quarante-huit heures. Le Canadien Pacifique n'avait pas encore jeté ses deux rubans d'acier d'un océan à l'autre. C'était un voyage long et très dur. D'où l'on voit, pour le dire en passant, l'ex- , trême dévouement de l'archevêque de Saint-

LE De

UNE GDYLLE 101

Boniface, Mgr Taché; qui fit et refit si souvent

ce parcours pour la la défense de ses chers Métis.

. Arrivée à Saint-Cloud, Minnesota — limite extrême occidentale des chemins de fer américains —- la caravane avait encore quatre cents milles à faire en diligence ou autrement. Elle

se divisa: les uns furent transportés en voiture :

vers ‘le haut de la Rivière-Rouge, et là embarqués sur un “bateau plat qui se laissait descendre au fil de l'eau. Les trois autres, M. Rüitchot, Dubuc et un'compagnon, pour

. aller plus vite, prirent la diligence qui les

conduisit en trois jours .au poste militaire d'Abercrombie, sur les bords de la Rivière- Rouge. Il leur restait encore deux cent cin-

quanté milles pour atteindre le fort Garry et :

Saint-Boniface.

Au delà du fort Abercrombie commençait le véritable Wild West. Il n'y avait plus de moyens réguliers de transport. Un Métis consentit, moyennant finance, à conduire nos voyageurs à la Mission de Sainte-Croix. Le missionnaire" résident fit monter M. Ritchot dans sa voiture qui n'avait qu'un siège, et les voilà en route pour Georgetown où l'un des bateaux de.la Compagnie de la baie d'Hudson faisait une fois par mois le trajet entre ce poste et le fort Garry. -

Dubuc et son compagnon se joignirent, à deux familles de Métis qui descendaient eh

voiture le long de la Rivière-Rouge, à petites

journées, en chassant pour leur subsistance.

Ce fut une expérience nouvelle pour Joseph que cette vie au grand air, juché sur une charrette ultra rustique, en compagnie d'hommes, de femmes, d'enfants, d'ustensiles de cuisine, vivant au jour le jour à la fortune du pot, comptant sur la Providence pour amener à point au bout du fusil, la bécasse ou la poule de prairie, coûchant sous la tente, disposés,” hommes, ‘femmes et enfants, comme les raies

d'une roue, les pieds au poteau du milieu, Ja tête à la circonférence... :

Is arrivèrent enfin à Georgetown. Le bateau était encore 1à: le Père Ritchot aussi,

. impatient de partir. Le signal en fut donné.

La distance à parcourir était de deux cents milles en ligne droite, mais les méandres infinis de la rivière faisaient plus que doubler ce chiffre. Ce n'est que sur ia fin de la troisième journée qu'ils parurent en vue de Saint- Boniface et du fort Garry. Un peu auparavant, le curé Ritchot avait salué en passant sa paroisse de Saint-Norbert, puis Saint-Vital, château-fort de ses bons Métis.

Debout, sur le pont du vaisseau, Joseph considérait tout avec le plus vif intérêt. Au dernier tournant de la rivière, il avait aperçu à sa droite le petit village de Saint-Boniface,. l'église, quelques maisons: à sa gauche, l'Assi-

niboine débouchant presque à angle droit dans la Rivière-Rouge, et, dans l'angle ainsi formé, sur la rive gauche, le fort Garry, ancien fort de la Compagnie de la baie d’ Hudson et dont Riel, le 2 novembre précèdent, s'était emparé pour y-établir son gouvernement. Au delà du fort, à un demi-mille, s'élevait ‘le bourg + naissant de Winnipeg. |

Le fort Garry remplaçait l'ancien: fort Douglas et tirait son nom d'un Nicolas Garry, membre influent de la Compagnie de la Baie ® d'Hudson: « C'était, dit le P. Morice, ©.M.I." (Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien, vol. I. p. 200) une vaste enceinte formée de murs très solides qui avaient 260 pieds de long et étaient munis de créneaux et de bastions, dans laquelle se dressaient les bâtisses communes à cette espèce de construction: des magasins, des entrepôts, une poudrière et des résidences pour les officiers et les employés. » Le bateau s'embossa. au quai du fort. Riel avec son escorte descendit au-devant des voyageurs et fit présenter les armes à M. Ritchot, chef de la délégation. Il installa son vieil ami Dubuc dans l'une des chambres de l'hôtel gouvernemental, à l'intérieur du fort, puis's'enferma avec M. Ritchot pour discuter les résultats de sa mission.

NS

Le voyage avait duré dix-sept jours, du ler au 17 juin. A son départ d'Ottawa, Joseph avait en poche cent vingt dollars; il fui en restait dix-huit bien comptés à son arrivéc à la Rivière-Rouge. Ii n'était pas homme à se désespérer pour si peu. Avec sa coutumière énergie et sa confiance en Dieu, il allait se tailler une forte besogne et l'exécuter.

L'hôte de Riel pendant deux semaines, il put causer à loisir avec ce jeune chef au tempérament si compliqué, si ‘énigmatique que ses meilleurs amis ne parvenaient guère à le déchiffrer. De haute taille, bien membré, l'œil vif, les traits réguliers, esprit souple et cœur de feu, il séduisait par sa conversation. Il n'avait pas, en 1870, ce que l'on remarqua plus tard, ces sautes brusques de caractère, täntôt calme, tantôt violent, des traits de’ génie suivis de gestes fous, pieux à, l'excès, puis voulant tout briser de la religion chrétienne et en créer une autre de toutes pièces. M. le juge L.-A. Prud'homme, de Saint- Boniface, qui le connut bien, ajoute ces quelques traits: « Riel était un puissant orateur, dans la conversation, un charmeur. If scrutait le texte d'une loi avec une logique impitoyable. I allait droit au but avec une insistance qui décourageait les diplomates politiques. Absolument détaché de l'argent, in “était pas insen-

sible à a gloriole. Ce n'était pas une âme vénale, mais altière. » Ù

[! sut si bien exposer à son ami Dubuc les raisons qui. avaient motivé le soulèvement des Métis, la genèse du Gouvernement provisoire, les moyens employés, ses succès, ses échecs, les résultats obtenus, ceux que sans doute lui ménageait l'avenir, que Joseph convaincu, persuadé, enthousiasmé, entreprit de faire connaître au grand public, et en particulier à la province de Québec, le véritable état de la question du Nord-Ouest. De Ià, pendant ‘un an, cette série de lettres à la Minerve, signées de son nom, et qui transformèrent du tout au tout l'opinion publique. Elles étaient

reproduites par la plupart des journaux fran-.

çais du Canada. L'Ontario, si injuste à l'égard

de Riel et des Métis, n'échappa point à cette

rectification des faits. Le Globe de Toronto se mit à publier une bonne traduction des lettres de Dubuc, traduction que d'autres journaux anglais lui empruntèrent.

Mgr Taché avait naturellement reçu son nouveau diocésain avec la plus grande bien- . veillance. C'était pour lui une recrue de haute valeur. I] voulut même l'avoir à lui -tout entier, sous son toit. Et c'est ainsi que pendant deux ans, jusqu'à son mariage, Joseph

fut le commensal de l'évêque et des prêtres

de son entourage.

ne

Pendant ce temps les événements marchaient. L'Acte de Manitoba, adopté à Ottawa le 3 mai et sanctionné par le gouverneur général le 12 du même mois, avait été approuvé à Londres et, le-15 juillet, Sa Majesté proclamait le transfert de la province de Manitoba et des Territoires du Nord-Ouest à là Puissance du Canada. Au fond, cet Acte de Manitoba n'était, comme le disait Mgr Taché, que la forme légale donnée à la Liste des Droits, apportée à Ottawa par les délégués de Riel et du Gouvernement provi-

soire. C'était du coup conférer la plus haute”

-approbation désirable à la résistance des Métis et leur donner gain de cause.

Le 24 août, le colonel Wolseley à la tête d'une expédition, envoyée d'Ottawa censément pour assurer la ‘paix äu Nord-Ouest, s'avançait vers le fort Éhrry. On fit comprendre à Riel et aux membres du Gouvernement provisoire que leur vie n'était pas en sûreté. Le gouvernement. de -l'Ontario-qui

& -n'avait-rien à y voir, s'était oublié jusqu à

mettre àprix la tête de Riel et. de Lépine.

Tous deux passèrent alors aux États-Unis.

Riel pouvait dire en franchissant la frontière: « Ma mission est finie, » Il reparaîtra toutefois en 1885, dans la Saskatchewan, Mais sa cause ne sera plus celle de 1870. Il paiera

de sa vie l'erreur que, irresponsablement, il commettra. à ° À l'automne, le lieutenant-gouverneur nomma Dubuc pour faire le recensement de la région qui s'étend de Saint-Boniface à la frontière américaine, à Pembina. Il retira de ce travail quelques louis sterling: c'était son premier argent gagné au Manitoba.

Bientôt après avait lieu la première élection générale pour l'Assemblée législative de la nouvelle province. Il fut élu sans opposition

à la Baie Saint-Paul. La session du printemps

suivant lui procura une indemnité pariementaire de trois cénts dollars. Il n'en avait jamais tant possédé à la fois. Sa délicatesse le porta immédiatement à offrir à Mgr Taché le prix de sa pension. L'évêque ne voulut rien entendre; mais Joseph, à force d'instances, lui fit accepter le tiers de la somme reçue.

Au cours de l'été de 1870, Mgr Taché était revenu de la province de Québec avec deux nouvelles recrues, MM. Royal et Girard.

--—M.Larivière. -devait---bientôt-- les - rejoindre. Dans la pensée de l'évêque de Saint-Boniface,

ces hommes et d'autres qui éuivirent, étaient destinés à fortifier l'élément'éathôlique français de la province naissante. Ils ne trompèrent Pas Son attente. Outre M. Dubuc, MM. Royal, Girard et Larivière jouèrent un rôle considérable au Manitoba. Tous trois députés à

la Législature provinciale et tour à tour secrétaires, trésoriers, ministres, l'un d'eux, M. Royal, fut lieutenant-gouverneur de Îa province, et M. Larivière, après. avoir siégé aux Communes d'Ottawa un grand nombre d'années, devint sénateur, Il est le seul survivant de cette magnifique pléiade.

Après la session de 1871, Joseph Dubuc ouvrit à Winnipeg, avec M. Royal, un bureau d'avocat sous la raison sociale: Royal et Dubuc. Les clients affluèrent. Ce n'était pas encore le Pactole. Mais les sous tombaient peu à peu dans l'escarcelle. Et puis le temps s'écoulait: l'année 1871 était rendue aux deux tiers de sa course. En quittant Montréal, Dubuc avait fixé 1872 pour l'année de son mariage. Où en était-il de ses pensées, de ses sentiments, de ses projets ?

Nous reprenons ici l'idylle entamée un peu plus haut.

Joseph causait un jour intimement avec le Père Ritchot, que, de fait, il considérait comme un père. La conversation s'aiguilla bientôt sur le sujet intéressant entre tous pour lui: le choix d'une femme M. Ritchot voulut l'aider: il se mit à lui proposer, l'une après l'autre, toutes les jeunes filles qu'il connaissait auprès et au. loin, et dont quelquesunes apporteraiënt une corbeille richement

garnie. À chacune d'elles ‘Joseph faisait la moue: c'était ceci, c'était cela, tel défaut, tel autre. La liste finie: « Mais voyons, Dubuc! s'exclama le curé, à quoi prétendez-vous donc ? Pensez-vous que le bon Dieu va créer un ange exprès pour vous et l'expédier.tout chaud du paradis pour ‘en faire votre femme? Si vous visez à la perfection, attendez-vous aux mécomptes. La femme que vous choisirez aura ses défauts, comme vous les vôtres. Prenez-en votre parti. » Joseph saisissait parfaitement la justesse de ces remarques, mais il avait son idée.

Sur ces entrefaites, commencement de septembre 1871, il reçut une lettre de Gaspard Hénault. Ce n'était pas la première: les deux amis avaient correspondu sassidûment. Mais celle-ci avait une allure spéciale. Avec d'infinies précautions oratoires, Gaspard en venait à parler de sa sœur Annie. Confant en sa loyauté, plus que cela, en l'amitié fraternelle de Joseph, il lui apprenait que sa jeune sœur n'était plus la même depuis des mois et des mois: un sentiment caché la tenait évidemment au cœur: d'excellents partis s'étaient présentés, elle les avait déclinés les uns après les autres, sans raisons plausibles. Au contraire, le seul nom de Joseph paraissait faire en elle une impression profonde. Il ne doutait point qu'elle l'aimât. 11 osait donc demander

à son vieil ami si lui-même répondait à ce sentiment et s'en était ouvert avec elle avant son départ, ou bien s'il n'avait pour elle que de l'amitié. Dans ce dernier cas, il conseillerait à sa sœur de détourner ses regards du Manitoba pour les porter ailleurs.

On conçoit l'effet que produisit une telle lettre sur le cœur de Joseph, lui dont toutes

les pensées, les souvenirs, les affections, se

‘ concentraient sur la sœur de Gaspard. Elle l'aimait donc. Et même elle était prête à le suivre jusqu'aux bords solitaires de la Rivière-Rouge!

Mais voici tôut-de suite que ses scrupules le reprennent. Peut-il en conscience accepter le dévouement de cette jeune personne élevée délicatement, avec tout le confort que donne la richesse, ne sachant rien de cette terre inconnue du Manitoba, des rigueurs quotidiennes de la vie en ces temps héroïques, de la pauvreté, de la froidure, de l'isolement ? Accepter, n'est-ce pas pur égoïsme? Refuser précisément par amour pour elle, n'est-ce pas la vraie charité? Le problème se, dressait là devant lui, rigide, implacable. M1 le retourna longuement, flévreusement. Après une nuit sans sommeil, il arrêta son choix: c'était le sacrifice de son amour.

Sans plus tarder, il se mit à formuler sa réponse à Gaspard: il le remerciait de la

marque de confiance qu'il lui avait donnée:

oui, certes, il aimait sa sœur, l'aimait d'un très grand amour, et ne doutait pas maintenant qu'elle ne l'aimât en retour: mais vu les circonstances, c'est-à-dire, sa pauvreté à lui, l'avenir incertain, les conditions du pays, il ne pouvait se résoudre à l'y attirer, mieux valait souffrir seul que de gâcher le bonheur de l'autre. .Il priait donc Gaspard d'amener tout doucement sa sœur à l'oublier, et à fixer son choix sur un prétendant mieux nanti. Une fois ‘écrite la lettre resta là sur le bureau. Joseph . hésitait à l'expédier. Une voix secrète {ui conseillait de la détruire, d'en écrire une autre tout opposée. En quête de lumière, il s'en fut la montrer à une vieille Sœur de Charité qui lui portait beaucoup d'intérêt. « S'il s'agit, lui répliqua la Sœur avec une franchise et un bon sens exquis, d'une pimbêche, d'une tête légère avec le cœur à l'avenant, vous avez raison. Si au contraire cette jeune flle est telle que vous me dites, vous faites + mal d'envoyer la lettre. Les femmes sont” naturellement. dévouées, et le sacrifice pour celui qu'elles aiment leur est agréable. » Joseph comprit qu'elle avait raison. Mais perplexe encore, l'esprit flottant, le cœur en balance, fatigué à la fin, et [a première détermination l'emportant sur tout le reste, il prit tout d'un coup la réso-

lution de jeter sa lettre à la poste. C'était le 28 septembre. Il l'avait gardée sur lui onze jours.

Une heure plus tard revenu à sa chambre, il se prit à regretter son acte. C'était une sottise, il le reconnaissait: le bonheur était venu frapper à sa porte et il l'avait repoussé. Mais le mal était sans remède. Les courriers étaient encore rares à cette époque. Dans sa détresse, il recourut à son refuge ordinaire, la prière, prière à la Consolatrice des affligés, au Dieu de toute consolation, les implorant de faire tourner les choses, malgré tout, en sa faveur. Puis il attendit.

L'attente se prolongea. Les jours, les se- … mairies..passèrent. Pas de réponse. Il était “7 dans .une inquiétude. mortelle. Vers la fin + d'octobre survint M. Provencher, qu'il avait : connu à la Minerve.

— Dubuc, lui dit Provencher, j'ai pour vous un message, message mystérieux dont je ne comprends pas le sens. Il vient d'une jeune fille que j'ai rencontrée à Montréal, rue Saint-Hubert. :.,.......

— Qu'est-ce donc? s'enquit Joseph. la gorge serrée par l'angoisse.

— Voici textuellement ses paroles: « Vous direz à M. Dubuc que je vais accomplir fidèlement la recommandation qu'il m'a faite par l'entremise de mon frère Gaspard. »

C'était pour Joseph, comme pour un condamné, sa sentence de mort. Îl en fut atterré. Nul doute que la recommandation indiquée était celle de la malheureuse lettre, où il invitait Mlle Annie à l'oublier! [1 avait perdu tout espoir. Il parcourait avec tremblement les journaux de la province de Québec, redoutant d'y voir annoncé le mariage de sa bien-aimée.

Le jour de l'an passe, morne et désolé.

Les Rois suivent. Rien. Mais huit jours, plus tard, 14 janvier, urie lettre de Gaspard . lui tombe du ciel. Que dit-il? Sa lettre du mois d'août n'a pas encore reçu de réponse:

sans doute qu'elle n'est pas arrivée à destination; alors il recommence: et le voilà avec les mêmes précautions infinies à redire l'état de sa sœur... — Ah! le bon Gaspard!

le cher Gaspard! Quelle bénie lettre pour Dubuc et combien il remercie le ciel d'avoir fourvoyé la sienne quelque part! Tout aussitôt il se met en frais d'en écrire une qui. ne ressemble guère à l'autre, et où il se garde bien .de faire allusion au contenu d'icelle. Et vite il la lance du côté de Saint-Cuthbert.

Qu'était-il arrivé à la première? Coincidence merveilleuse, mais où le pieux Joseph, habitué aux vues surnaturelles, voyait pour son compte l'intervention de la bonne Providence. Et qui l'en blâmera? Sa lettre était

‘Ltd SIR JOSEPH DUBUC

partie le 28 septembre. Or, il fut constaté officiellement par les autorités postales que tout le courrier parti de Winnipeg ce jour-là, avait été détruit dans l'incendie du bureau de poste de Chicago, le 8 octobre au soir.

Très bien. Mais alors que voulait dire le méssage de Mile Annie? Le mystère se dé-:

voila par la suite. Et en voici la clef: dans une des lettres précédentes à Gaspard, Dubuc l'avait prié de demander à sa sœur, lorsqu'elle monterait à Montréal, d'aller faire une prière pour lui à Notre-Dame de Pitié. C'était la recommandation dont elle avait parlé dans son fameux message confié à M. Provencher.

C'était au mieux. Les cœurs battaient à l'unisson. Et alors s'établit entre eux par correspondance ce duo immortel de l'amour, cette harmonieuse cantilène qui se prête à des variations, antiques comme le monde, mais, semble-t-il aux exécutants, toujours nou-

velles.

Un point restait encore à décider. Irait-il chercher sa fiancée à Saint-Cuthbert ou viendrait-elle le trouver au Manitoba? Considéraht Mgr Taché comme un père, et encore Sous son toit, par délicatesse il lui soumit le

Le bon évêque, tout en le laissant libre sans doute, se prononça carrément pour la seconde partie de l'alternative, à savoir, pour faire venir la financée, et ce afin d'éviter une

dépense inutile de plusieurs centaines de piastres. Voilà ‘notre bon Joseph — qui ne s'attendait pas du tout à cette réponse et qui désirait véhémentement aller cueillir lui-même sur l'arbre le fruit tant convoité, — le voilà donc de nouveau dèns l'eau bouillante. Que faire? . | .

I se résolut à soumettre le point ‘er litige à Mlle Annie, à savoir, l'opinion de Mgr Taché en regard dg ses propres désirs. Les parents d'Annie s'opposèrent d'abord à ce départ, puis fléchirent devant les instances de leur fille. Le prélat, mis au courant, tint bon. « Télégraphiez-lui, dit-il à Joseph; dites-lui de se prépärer à partir le ler. mai avec l'honorable M. Royal. Écrivez-lui en même temps pour les détails du voyage. » Avec une docilité des plus méritoires, mais le cœur gros, Dubuc s'exécuta. Jl demandait une réponse par télégramme. Elle devait, suivant ses calculs, lui revenir vers la mi-avril.

A partir du 13, il se rendit chaque jour au bureau du télégraphe: dans l'espoir d'y trouver une dépêche. Le 18, l'employé en le voyant lui dit: « Voici une dépêche pour vous, M. Dubuc. » Il la saisit avidement; en l'ouvrant il tremblait; quelle sentence prononçaitelle? A ses yeux ravis apparürent ces mots:

{ Je vous attends. Venez. Annie. » O la douce sentence! s'exclamait-il, ô l'adorable petite

ligne! Combien gentille la main qui l'a tracée! Et puis quelle aimable institution qu'un bureau télégraphique! « En sortant de là, continuaitil, heureux, débordant de joie, j'aurais embrassé tous les poteaux de ‘télégraphe!» Dans ses notes postérieures, il concluait gravement:

€ O folie de l'amour! jusqu'où ne peux-tu pas nous conduire! » ?

En vue du long voyage, | Joseph s'occupa de rassembler son avoir. Lorsqu'il eut fini de percevoir les argents qui lui étaient dus, il se trouva possesseur de quatre cent quatrevingt-dix-huit: dollars: ses visées ambitieuses avaient rêvé cinq cents.

Le 21 mai, le voilà sur le bateau qui remonte lentement la Rivière-Rouge: il lui faut cinq jours pour se rendre à Moorhead. De là à Duluth; puis à Sarnia par les lacs Supérieur et Huron. Le 6 juin il débarquait à Montréal, quinze jours après son départ de Saint-Boniface.

Sa première visite fut naturellement consacrée à ses vieux parents, toujours à Saint- Michel- de-Napierville. La seconde le mit sur le Québec de la ligne Richelieu, de Montréal à Sorel;-puis sur la 'Mouche-à-feu, qui le dé- . posa à Berthier. Le fidèle Gaspard était là, sur, le quai, avec sa voiture. Les neuf milles qui les séparaient de Saint-Cuthbert furent vite dévorés. Le sujet de ja conversation, Annie bien sûr — contribuait à abréger la

distance. Joseph apprit que, depuis la mort de Mme Hénault, survenue l'année précédente, c'était Annie qui faisait la petite mère dans la maison. Ils descendirent bientôt de voiture, franchirent le parterre en fleurs, entrèrent dans l'antique demeure qui abritait une famille patriarcale de quatorze enfants, et, tout aussitôt, devant le père ému et souriant, les deux fiancés se donnèrent le premier gage de leur amour mutuel.

Dans une de leurs longues conversations,

Annie apprit à Joseph que, lors d'un récent

voyage à Montréal, elle s'était retirée chez les Sœurs de la Providence, pour faire, sous la direction du pieux prélat Mgr Vinet, une bonne retraite de huit jours. Elle avait voulu ainsi se préparer dans la solitude et la méditation à l'entier accomplissement des. devoirs de son nouvel état. Naturellement Joseph approuva fort cette démarche et promit de limiter. Il lui restait quelques jours avant le mariage qui avait été fixé au 26 juin. Il en consacra trois, de retour à ‘Montréal, à une petite retraite chez les Pères Jésuites ” I avait pris pour directeur le Père Beaudry, tant aimé des auditoires montréalais. — Si tous les mariages étaient ainsi préparés, on n'en

verrait pas tant tourner si mal.

Le 26 arriva. Tout Saint-Cuthbert voulut prendre part à la fête, tellement la famille

Hénault était estimée de tous et surtout la jeune fille qu'ils allaient perdre. Dix à douze des plus riches cultivateurs des environs avaient mis leurs plus belles voitures avec leurs chevaux à la disposition des gens de la noce. Quand le cortège parvint en vue de l'église, les cloches se mirent à jeter dans l'espace leurs notes éperdues, pendant que la foule des paroissiens et des paroissiennes formait une haie gracieuse, où il entrait encore pluë de sympathie que de curiosité. Elle sai- ° sissait comme d'instinct, sous la beauté des traits, la distinction des manières, la gravité de la démarche, .tout ce qu'il y avait de noble, de loyal, de pur, dans le cœur de ces deux jeunes gens.

La grand messe, la cérémonie du mariage ne furent pas pour eux une simple occasion de s'exhiber devant le public. On les vit suivre - Attentivement les diverses parties de l'office, prier avec ferveur, Voici l'une des hümbles requêtes du fiancé: «Je priai, dit-il, saint Joseph, chef de la sainte Famille, et Marie, sa très sainte épouse, de m'obtenir la grâce de me corriger de mes défauts, afin dexrendre aussi heureuse qu'on peut l'être ici-bas l'aimable èt.candide jeune fille qui confiait à mon amour, son cœur, son âme et tout son être. » La suite

nous fera voir jusqu'à quel point cette belle prière fut exaucée.

Au retour de l'église, dans la campagne, les gens se mettaient aux fenêtres, aux portes, pour voir passer (la noce». On entendait les enfants répéter en agitant les mains:

« Mile Annie! Mlle Annie!» A l'un des tournants de la route, les jeunes mariés virent un vieillard sortir d'une maison très pauvre, s'avancer lentement au bord du chemin, appuyé sur son bâton, lever les yeux et découvrir sa tête vénérable. |

— Bonjour, M. Antoine, lança Annie’ de sa voix caressante.

— Que le bon Dieu vous bénisse, Mile Annie, fit le vieillard, en levant vers le ciel sa main tremblotante,

— C'est un de mes pauvres, dit Annie à Joseph.

Au cours de sa correspondance avec celui-ci elle avait dit un jour: « Je puis compter pour notre bonheur sur les souhaits des pauvres de-notre canton qui sont mes amis.» La.

prédiction se vérifiait en. cette minute par la bouche“du vieux pauvre. C'était de bon augure.

“La journée avait commencé au pied des autels. Ils voulurent ia terminer par un acte pieux dont ils devaient se faire ‘une habitude de tous les jours. Après la soirée bruyante des noces, conduits à la chambre nuptiale, d'un mouvement spontané ils se jétèrent à

genoux pour faire ensemble leur prière du soir: ils remerciaient Dieu du bonheur qu il leur avait ménagé et mettaient leur avenir sous la conduite de sa Providence paternelle.

Le lendemain soir, ils prirent le Berthier pour monter à Montréal. Au petit jour le bateau côtoyait une des îles du Saint-Laurent. Soudain les éclats d'une fanfare retentirent, c'était celle du bataillon dont Gaspard faisait partie et qui, averti à temps, voulait agrémenter d'une aubade le lever dé cette lune de miel. Ne se doutant de rien, mais piqués par la curiosité, Joseph et Annie se vêtirent à la hâte et montèrent sur le pont. Dès qu'ils parurent, la voix des uns, les cuivres des autres lancèrent à tous les échos des îles et du fleuve la tant vieille chanson:

Vive la Canadienne,

Vole, mon cœur, vole,

Vive la Canadienne

Et ses jolis yeux doux!’ Tout doux!

Le chapeau de Joseph et le mouchoir d'Annie s'agitèrent longtemps pour remercier les auteurs de cette charmante surprise.

Ïl y avait à bord plusieurs hommes publics, députés, sénateurs, et un ministre du Gouvernement de Québec. Dès qu'ils surent : que

Joseph Dubuc, déjà très en vue dans

l'Ouest, avocat, journaliste, député à la Législature manitobaine et auteur des lettres à la Minerve était parmi les passagers, ils l'entourèrent. On était avide de l'entendre sur les événements du. Nord-Ouest et en particuliér sur la grande question du jour: l'amnistie formellement promise à Riel et à ses aides, mais que Mgr Taché n'avait pu encore et ne devait au reste que partiellement obtenir du Gouvernement fédéral. Ces entrevues se renouvelèrent à Montréal et partout où on le rencontra. Il s'y prêtait volontiers, sachant combien il importait de rétablir les faits que le fanatisme des uns, l'esprit de parti des autres dénaturaient à plaisir.

A Montréal, avant le grand voyage, les visites et les petites fêtes intimes se succédèrent sans interruption. La visite à laquelle Joseph tenait le plus était celle de Saint- Michel-Archange. Rien ne pouvait affaiblir l'amour qu'il portait à ses vieux parents; de plus il était sûr d'augmenter leur joie en leur présentant sa jeune épouse.

Le départ de Montréal pour l'Ouest avait été, fixé au 12 juillet. Le matin, ils voulurent faire un dernier pèlerinage au sanctuaire qui leur était cher à tant de titres, Notre-Dame de Pitié. Ils y entendirent la messe et reçurent la sainte communion. Le soir ils prenaient le train pour Toronto et les lacs.

. De Collingwood à Duluth, par la baie Georgienne, le lac Huron et le lac-Supérieur, il leur fallut près de sept jours de navigation. La musique instrumentale et les chants rompaient souvent la monotonie du voyage. Annie était de beaucoup la préférée. Chaque fois qu'elle se mettait au piano, elle faisait salle comble: les morceaux qu'elle jouait et ses belles romances françaises ravissaient les passagers. Ils étaient l'un et l'autre les favoris du bord. Un jour que, postés à l'arrière du navire, ils se racontaient mille histoires qui les faisaient se pâmer de rire, une vieille dame, les coritemplant en silence depuis deux ou trois quarts d'heure, ne put s'empêcher d'intervenir et de leur demander en anglais du ton je plus naturel:

— Âllez-vous- loin, mes jeunes amis ?

— Nous nous rendonsau Manitoba, Madame, à Saint-Boniface.

— Oh! I thought you were going to paradise!

(Je pensais que vous vous en alliez au paradis!) Et la bonne dame d'éclater de rire avec eux.

Les étapes sur la terre ferme furent Duluth, Moorhead, Grande-Fourche, puis la descente de la Rivière-Rouge jusqu'à Winnipeg. Ils y parvinrent le 29 juillet, dix-sept jours après leur départ de Montréal. Ils traversèrent de

là à Saint-Boniface et prirent logement chez M. Larivière.

C'était l'ancienne maison du père Mager, au bord de l'eau. L'unique chambre qu'ils purent - avoir — le salon servirait aux deux familles — fut meublée des pièces les plus indispensables, le reste prit le chemin du galetas. Le piano acheté à Montréal pour Annie fut placé dans le salon, et servit à enchanter les deux familles, souvent réunies le soir, après les journées laborieuses des hommes.

Joseph était parti, on s'en souvient, avec quatre cent quatre-vingt-dix-huit piastres en poche: il revenait, toutes dépenses payées, avec cinq! |

Mais il possédait le million tant recherché, le bonheur intime, sans nuage, d'un cœur pur très aimant et très aimé, sous le regard de Dieu: deux cœurs en un, deux âmeës en une, cor unum et anima una.

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