‹ Un grand chrétien, Sir Joseph Dubuc, 1840-1914Chapitre 8 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La moisson est en raison directe des semailles. C'est la règle commune. « Celui qui sème peu, moissonnera peu, écrivait saint Paul aux Corinthiens, et celui qui sème abondamment moissonnera abondamment. » En écrivant aux Galates, il précise davantage: « Ne VOUS y trompez pas, leur dit-il, on ne se rit pas de Dieu. Ce qu'on aura semé, on le mois- Sonnera. Celui qui sème dans sa chair moissonnera, de la chair, la corruption; celui qui : sème dans l'esprit, 'moissonnera, de l'esprit, la vie éternelle. »

C'est dans le même ordre d'idées que l'auteur des Lamentations prononçait cette grave sentence: « Il est bon à l'homme de porter le joug dès sa jeunesse. » Enfin l'ex- Plication de toutes ces vérités se trouve dans cet aphorisme des Proverbes: « Le jeune homme, une fois engagé dans sa voie, ne la quittera plus. » Telle jeunesse, tel âge mûr. Sauf de rares exceptions, c'est d’une éblouissante vérité.

Nous allons le constater dans le cas de Joseph Dubuc. Nous le verrons suivre, sans biaiser jamais, la voie qu'il a choisie dès son

énfance: voie droite et lumineuse, montant toujours, voie faite de vertus privées et. publiques, de travail, de caractère et d'honneur.

Dans ses Notes concernant Mgr Taché, fournies à Dom Benoît pour sa Vie du grand prélat, le juge Dubuc disait du Saint-Boniface de 1870 que ce n'était encore à peu près qu'une solitude. Outre les établissements religieux, l'évêché, la cathédrale, l'ancien collège tout petit, la maisoñ vicariale des Sœurs Grises et l'ancien pensionnat, on ne voyait au nord de ces établissements qu'une maisonnette habitée par des Métis, et un peu plus loin une maison de pension en logs ou grosses pièces de bois équarries et superposées, tenue par un vieux Canadien; au sud, deux maisons sur le terrain actuel de l'hôpital et deux ou trois autres en amont.

C'était dans une de ces maisons que MM. Larivière et Dubuc logeaient en 1872.

Ce dernier en avait dit un mot à Annie dans une lettre du mois d'avril: « Elle est vis-à-vis de l'embouchure de la rivière Assiniboine, en face du fort Garry, tout près de la traverse, à quatre ou cinq arpents du couvent, de la cathédrale et de l'évêché, La Rivière-Rouge a environ trois ou quatre arpents -de largeur, l'Assiniboine un arpent. On voit de nos fenêtres le fort Garry et la petite ville de

Winnipeg située un peu à droite, un demi-mille plus loin. Du côté est, en arrière de la maison, se trouve un petit bois et un étang où canards et outardes abondent au printemps.» Ici:

craignant une déception pour sa future compagne en ces régions, et mu par sa couturmière loyauté, il se hâte d'ajouter: « N'allez pas vous imaginer que c'est quelque chose debeau, de poétique, d'enchanteur. La désillusion serait trop pénible. Croyez au contraire que c'est extrêmement laid, ennuyeux, désagréable..: »

Mais où l'amour habite avec l'union des esprits autant que des cœurs, tout s'embellit, tout ‘prend des couleurs charmantes, tout s'agrandit à la mesure des dilatations de la charité, selon le mot de saint Augustin, et des espoirs magnifiques.

Le pur et délicat bonheur des jeunes époux ne devait pas tarder à s'intensifier par la venue du premier fruit de leur amour. Le 31 juillet au matin 1873, Dieu leur donnait un fils; ils le reçurent en effet comme un présent du ciel. Un curieux incident le signala.

M. Dubuc avait traversé la rivière en chaloupe pour aller chercher une garde-malade. H se hâtait de revenir et n'était plus qu'à une faible distance de chez lui, lorsqu'il entendit tout à coup une vive fusillade autouŸ de sa demeure. Qu' était-ce que ces détona-

130 SIR JOSEPH DUBUC L 4 n ‘ tions ?.. La mère n'allait-elle pas en éprouver

un choc nerveux 2. Mais déjà la servante.

métisse avait expliqué à Mme Dubuc que c'étaient quelques-uns de ses compatriotes d'alentour qui venaient bigonner son garçon, suivant une vieille coutume des Métis de célébrer ainsi par des salves de mousqueterie la naissance d'un premier enfant mâle; c'est ce qu'ils appelaient bigonner. Tout de suite Ja mère avait fait plier ces braves gens d'entrer et de prendre un verre de vin. M. Dubuc arrivait sur leurs talonset, mis au courant, s'empressait avec le légitime orgueil d'un père, de leur montrer son rejeton.

Ces deux solides chrétiens p'éprouvèrent jamais ce mal volontaire qui désole aujourd'hui tant de foyers du nouveau et de l'ancien monde: la peur de l'enfant. Bien‘au contraire; chaque naissance fut saluée avec une joie nouvelle, et dix fois l'hymne de fête monta vers Dieu.

Au reste, le ciel prit soin de partager équitablement les sexes: cinq de l'un, cinq de l'autre. .

Le mioche n'avait”pas huit jours que le ‘Papa jouait avec lui, le faisait tourner sur sa main, puis avec un grand sérieux, lui adressait un discours en règle sur ses devoirs de fils aîné, de modèle pour ses futurs frères et

. Sœurs, de bâton de vieillesse pour ses vieux parents.

sf L'espoir fondé d'une nombreuse famille conduisit bientôt à.la conclusion qu'il fallait sortir du provisoire où l'on était et bâtir son nid. Le site choisi fut un lot, rue Notre-Dame. « Ce qui est aujourd'hui l'avenue Provencher, disait plus tard le juge Dubuc, formait la

limite sud d'un’champ cultivé, bordé d'une.

clôture, et comprenait tout ce qu'on appelle aujourd'hui la Pointe. » Propriété de l'évêché, Mgr Taché l'avait tout récemment fait ar- ‘penter et distribuer en. rues-et lots de ville. Le juge aimait à dire‘que sa maison, depuis le transfert du pays, était la’ première résidence commencée et terminée dans Saint- Boniface, ?

La petite famille s'y transporta vers la fin d'octobre 1874. Il’ était ‘temps. Un mois après, un second fils leur tombait du ciel et venait augmenter le nombre et la joie.

On conçoit qu'un père et une mère animés

de si beaux sentiments et si bien faits. pour

se comprendre et s'entr'aider, mirent tout leur ‘.soin dans l'éducation totale de leurs enfants. Cette œuvre intime du foyer avec les œuvres de bienfaisance auxquelles elle $e prodigua toujours, furent le seul féminisme dont voulut se prévaloir la compagné de celui qui fait l'objet de cette étude. Et plût au ciel que toutes nos mères canadiennes n'en connussent point d'autre!

C'était pour M. Dubuc un ravissement toujours nouveau d'assister, le soir, à son retour de Winnipeg où le retenaient ses affaires, à cette petite scène de paradis: les enfants afenouillés comme de petits anges aux pieds de la' mère, répétant après elle d'abord, et seuls ensuite, les prières qu'elle leur montrait. Non contente de leur apprendre le Notre Père, Je ‘vous salue, Marie, et autres prières qu'il faut savoir, elle leur enseignait encore à demander à Dieu, d'une manière directe et dans le langage ordinaire, les choses que l'on voulait obtenir. «Elle avait appris de sa mère, racontait le juge, à implorer immédiatement le secours du ciel dans les cas de danger ou d'embarras sérieux. Ainsi, sa mère voyait-elle passer dans le chemin un cheval effrayé et le mors aux dents avec une personne dans : ” la voiture, vite elle se jetait à genoux avec ses enfants, et'demandait à Dieu de protéger -la vie de cette personne si exposée à périr. ?

Au printemps de 1878, alors que la glace de la Rivière-Rouge était en chandelles et pouvait à peine porter uñ homme, un jeune Beaubien, de Saint-Boniface, revenait de Winnipeg; il essaya de traverser à un endroit dangereux, la glace céda sous ses pieds et il se noya. Plusieurs personnes le virent de Saint-Boniface au moment où il s'enfonçait.

.La nouvelle s'en répandit aussitôt. En l'ap-

& à DE LE PÈRE DE FAMILLE 133

“ prenant, Mme Dubuc rassembla son petit monde et, à genoux, pria et fit prier pour le pauvre jeune homme: et comme M. Dubuc devait traverser bientôt, tous ensemble supplièrent Dieu de le: ramener sans accident.

À son retour, les enfants, encore tout émus, lui racontèrent ce. qu'ils avaient fait. Le Jendemain matin, les deux plus âgés, cinq ans et trois ans, s'entretenaient de l'accident; tout à coup l'aîné interpelle son père:

— Papa, M. Beaubien avait-il des petits enfants ? .

— Non, il n'en avait pas.

— C'est pour ça qu'il s'est noyé. S'il avait eu des petits enfants qui auraient prié. comme nous avons fait, il ne se serait pas noyé, hé, papa ? ° |

L'aînée des filles, encore toute petite, trois ans et demi, manifestait une remarquable disposition pour la prière. Dans l'automne de 1879, un de ces feux de prairie, autrefois si fréquents et si désastreux, s'alluma, le soir, dans la direction des terres de l'évêché. La: petite entehdit ses parents exprimer la crainte que l'incendie ne s'attaquât au foin de Monseigneur, aussitôt elle se jeta à genoux et, s'écria: « Mon bon petit Jésus, s'il vous plaît, faites : pas brûler le fin à Monseigneur!» Puis, regardant par la fenêtre, il lui parut évident que les grandes flammes baissaient à l'ho-

rizon: «Voyez, papa, ça "brûle pas si fort maintenant... »

Quelques mois olus tard, une grave congestion du foie fit garder à M. Dubuc la chambre et le lit pendant plusieurs semaines. Il va sans dire que la mère faisait prier ses enfants pour la guérison du malade. Un soir que les autres étaient descendus pour souper, la même bambine s'agenouilla auprès du lit de son père, croisa sès petites mains, et, fixant les yeux sur une image de la sainte Vierge suspendue au mur au-dessus du lit, elle lui adressa la supplique suivante qui se fixa à jamais dans la mémoire de M. Bubuc:

« Belle petite sainte Vierge! Voulez-vous guérir le bobo à mon beau petit papa, s'il vous plaît, s'il vous plaît. Je vous ferai jamais de la peine. Quand j'aurai des cinq cennes (sous), je les’ donnerai à votre petit Jésus. Mon petit papa, il est pas mauvais, il nous bat jamais, rien que Gustave quand il fait le petit mauvais! »

Puis, elle se leva, et, les yeux dans les Yeux, interrogea: « Papa, ça vous fait-il encore autant mal?» — La réponse du malade, suffoqué par l'émotion, fut d'étreindre longuement la petite sur sa poitrine.

Le recours fréquent à la prière ne fut pas la seule leçon donnée à leurs enfants par ces Parents chrétiens. La charité envers les pauvres,

vertu qu'ils tenaient tous deux de leurs honorables familles, eut souvent les honneurs d'un enseignement aussi aimable que précis. Deux exemples entre mille.

À l'un des 31 juillet qui ramenaient l'anniversaire de naissance du fils aîné, une petite fête s'organisa où furent invités plusieurs jeunes amis du village. Les enfants s'amusaient dans la cour, lorsque des pleurs, des sanglots parviennent aux oreilles de Mme Dubuc. Elle sort et voit un petit pauvre pourchassé par deux des invités.

— Que faites-vous là ? leur dit-elle.

— C'est Pélo qui veut jouer avec nous.

— Et pourquoi ne le laissez-vous pas jouer avec vous ? Est-ce de sa faute s'il est pauvre et mal vêtu? Viens ici, mon Pélo.

Pélo (abréviation de son nom Péloquin) était le fils d'une pauvre veuve du voisinage. Elle avait connu de meilleurs jours; mais à la mort de son mari elle avait dû se faire blanchisseuse pour gagner le pain de ses six enfants.

Cependant Mme Dubuc avait fait entrer son petit protégé. Elle-se mit en frais de le muer de fond en comble, le débarbouilla, le peigna, le chaussa, l'habilla proprement et vint le présenter tout transfiguré à ses petits camarades, qui je trouvèrent charmant. Au goûter qui suivit, elle le fit asseoir à ses côtés et servir le premier de tout cé que la table

portait de friandises. Ce furent ses lettres de noblesse. Le reste du jour, Pélo fut considéré, choyé, presque le héros de la fête.

Le soir, à son retour de la cour de Winnipeg, où il siégeait comme juge, M. Dubuc apprit tous les détails de l'incident. C'était son bonheur de se retrouver le soir en famille, entouré de sa femme et de ses enfants; on lui racontait les menus événements du jour: il en profitait pour appuyer les enseignements de [a mèfe. Bien qu'il sût que ses enfants n'étaient pas les coupables dans l'affaire Pélo: il crut bon d'insister encore sur le respect et la pitié dus aux pauvres, ces amis du bon Dieu, disait-il, ces représentants de Notre- Seigneur Jésus-Christ. « Vous n'avez aucun mérite d'être mieux vêtus et nourris que ce Pauvre enfant; c'est le bon Dieu qui vous a donné des parents plus à l'aise, remerciez-le bien. Si je mourais aujourd'hui, qui sait si votre mère ne serait pas forcée, de travailler Pour vous nourrir, comme la mère de Pélo. »

La leçon porta ses fruits. Dans la suite, lorsque les enfants recevaient de petites pièces de monnaie, ils couraient les glisser dans la main de Pélo en disant: « Donne ça à ta mère. » S'ils avaient des bonbons, ils en réservaient une part à Pélo.

Non Moins charitable que pieuse était la” Petite que nous avons entendue tout à l'heure

solliciter le ciel pour le fin de Monseigneur et le bobo de son père. A l'un des anniversaires de sa naissance, elle avait reçu de ses oncles et d'autres personnes une petite somme rondelette.

— Que vas-tu t'acheter avec cet argent ?

interrogea sa mère.

— Je n'ai besoin de rien, reprit-elle. Vous pouvez le garder: je vous le redemanderai plus tard.

Vers la mi-juin, elle se présenta à sa mère:

— Maman, puis-je avoir mon argent pour en faire ce que je voudrai ?

— Que veux-tu en faire ?

— Eh! bien, il y a au couvent une petite fille qui est très pauvre. Elle n'a qu'une . vieille robe d'indienne tout usée qu'elle porte toujours, les dimanches comme la semaine.

Elle me fait pitié. Si vous vouliez, je lui achèterais une robe noire selon le costume du ‘ pensionnat. De cette manière elle pourra venir à la distribution des prix; autrement elle ne le pourra pag Voulez-vous maman ?

— Mais oui, certainement. TT

Mis au fait, M. Dubuc s'enquit-du nom “de la petite fille. On ne le savait pas. «(Tâche de le savoir, demain, ma fine. Vois-tu, il faut y aller délicatement, avec prudence. Ses parents peuvent être en moyen de l'habiller;

il n'y a peut-être que négligence de leur part, et ils pourraient s'offenser de ta générosité. »

I! fut constaté le lendemain que la famille était réellement pauvre et qu'elle accepterait volontiers ce qu'on voudrait lui offrir. Notre fillette se fit accompagner de sa mère pour acheter au magasin les quelques verges d'elpaca et les fournitures nécessaires à la « robe de costume». Celle-ci faite, elles allèrent ensemble la porter à la nécessiteuse. C'est avec des larmes de reconnaissance et d'admiration que la pauvre femme reçut ia belle robe. « Ma pauvre enfant, dit-elle, va pouvoir assister à la distribution des prix; elle espère avoir quelques récompenses. Comme je serai fière de la voir sur l'estrade avec les autres, dans son beau petit costume noir!)

La petite Dubuc était toute ravie du bonheur qu'elle venait de procurer. C'était la charité, non pas seulement de bouche, comme dit j'apôtre saint Jean, (mais en action et en vérité ».

L'amour de M. Dubuc pour ses enfants aurait pu lui faire renouveler le geste du bon roi Henri IV, à quatre pattes, monté par un de ses fils et faisant le tour de la chambre devant l'ambassadeur d'Espagne estomaqué; mais il préférait se servir de Fanny, bonne bête qui piaffait d'aise dans l'écurie, quand

on voulait se servir d'elle. Il écrivait à sa femme absente dans la province de Québec:

«… Revenu, de la cour, j'ai fait faire des courses sur Fanny à Marie, Albert, Berthe et Antonin. Si tu les avais vus, comme ils étaient contents! Je tenais la jument par la bride et je la faisais. trotter. Il me fallait par conséquent trotter moi-même et, à la fin, j'étais pas mal essoufflé, je t'assure.. »

Il avait le don si précieux d'amuser et de garder à la maison, surtout le soir, sa petite famille grandissante. Faisant en un tour de main un tableau complet, il écrit. «J'ai commencé la veillée comme de coutume, lisant més journaux, avec Adrienne sur les genoux et tous les autres sur mon bureau et autour de moi. »

Son affection le poussait à des actes d'une bonhomie charmante. Il se trouvait, un soir,

chez un de ses amis Eugène... qui revenait ,

d'en bas; la table était superbement garnie.

(Je remarquai, écrit-il, de vraies petites pommettes rouges apportées de Montréal. J'eus la permission de Mme Eugène d'en mettre quelques-unes dans ma poche pour les enfants. Ils sautaient de joie, ce matin, quand je leur en donnai chacun une. »

Les absences prolongées, que nécessitaient de fois à autre les sessions de la cour hors de Winnipeg, étaient pour ce cœur si aimant des

jours.de souffrance que sa joyeuse nature avait

peine à surmonter.

‘« J'aime tant [a vie de famille, écrivait-il de Brandon à sa femme, un soir de mars 1800, avec ses accessoires obligés d'enfants qui tapagent autour de moi, qui m'envahissent et grimpent sur moi. Je voudrais ce soir subir ces charmantes tracasseries-là: oui, je me délecterais de voir Adrienne et Marie fouiller mes poches pour des crayons, Albert me cribler de questions, Kikitte se percher sur mon bureau parmi mes livres, Antonin me présenter son devoir à corriger, Flavie ouvrir le robinet de son intarissable parlette… Oui, parole d'honneur, je voudrais y être! »

S'il aimait de’ la sorte ses enfants, il aimait encore plus celle que Dieu lui avait donnée pour compagne et qui fut tout le long de sa vie, dans les joies comme dans les deuils, son appui aussi tendre que délicat, sa force toujours entraînante. Il aurait pu s'appliquer en l'adaptant, la sentence que saint Louis, roi de France, avait fait graver sur son anneau royal: « Dieu, Marguerite et la France, hors cet annel n'ai point d'amour. »

Nous comprenons, en ce moment, et de plus en plus, tout ce que la discrétion nous impose de réserve. Disons seulement q M. Dubuc bénissait Dieu de lui avoir préparèt” une épouse où s’harmonisaient si bien l'esprit

Êl

et le cœur, la douceur et la fermeté, une piété .

très avertie et une charité qui ne se lassait point. Il trouvait que, dans leur pauvreté relative, elle savait tirer parti de tout, en tout, et surtout dans l'habillement, soit pour les divers membres de sa famille, soit pour elle-même. Il notait: « Un bout de ruban ici, une boucle là, un peu de dentelle adroitement disposée, une fleur placée à propos donnaient tout de suite aux toilettes peu’ dis- ‘ pendieuses qu'elle façonnait un cachet de bon goût et d'exquise fraîcheur. »

Aussi quel vide au foyer lorsqu'elle s'abssentait! Absence que. lui-même provoquait afin de procurer à sa femme une détente si parfaitement méritée, au sein de sa famille dans la province de Québec. Il lui écrivait alors des deux et.trois fois par semaine, la tenant au courant des menus faits du petit royaume familial. Il multiplait ses prières pour l'absente. « Je vais à la messe tous les jours.» Et quand le retour s'annonce prochain, quelle joie, quels élans de cœur! « Quand j'y pense, écrivait le bon juge dans une de ces occasions, je pourrais crier, je pourrais

sauter, je pourrais rire, je pourrais pleurer...

Le décousu de cette lettre va bien te faire croire qu'il ne m'en reste guère, de ma pauvre caboche. Ton arrivée me rendra, je pense,

l'équilibre. Je redeviendrai un homme raisonnable et sage. » :

En 1884, il descendit à Montréal avec sa femme et trois de ses enfants les plus âgés.

IL voulait prendre part aux grandes solennités des noces d'or de la Société Saint-Jean-Baptiste. Puis, après toutes les visites aux parents et aux amis, ils se rendirent auprès de Mgr Ignace Bourget, alors âgé de quatre-vingt-cinq ans et retiré au Sault-au-Récollet. Le juge tenait à faire bénir sa famille par le saint archevêque. Comme tous ceux qui approchaient cet homme de Dieu, il sortit de l'entrevue « extrêmement impressionné, écrivait-il, du parfum de sainteté, qui s'exhalait pour ainsi dire de toute la per- sonne de ce vénéré prince de l'Église ». Son fils aîné, tout jeune encore, avait considéré l'évêque avec une attention singulière. « Papa, dit-il en sortant, je n'ai jamais vu un homme aussi vieux et aussi beau. »

Le lendemain matin, père, mère, enfants, communiaient à Notre-Dame de Bonsecours et se remettaient en route pour le Manitoba.

L'année suivante, le collège de Montréal célébrait son premier grand conventum. Fondé en 1767, c'était plus qu'un centenaire que l'antique institution rappelait en 1885.: Pour chanter les. « Joies du Retour » de l'immense famille sulpicienne, les organisateurs ne crurent pouvoir mieux faire que de choisir celui qui,

sur les bords de la Rivière-Rouge, soutenait si magnifiquement la gloire de l' Alma Mater; et c'est par le discours du juge Dubuc .que s'ouvrit l'inoubliable fête.

En 1889, la mort lui énleva son vieux père. «Encore onze mois et seize jours de vie, écrivait-il, père et mère auraient fêté le cinquantième anniversaire de leur mariage. »

Sa femme et lui ne devaient pas voir le jour de leurs noces d'or. Mais ils purent,’ en 1897, célébrer leurs noces d'argent. La fête commença pour eux tout naturellement à l'église: à la messe qu'ils avaient demandée, ils communièrent, entourés de leurs enfants et d'un bon nombre de parents et d'amis.

Les réjouissances se poursuivirent à la maison, rehaussées par la présence de l'archevêque, Mgr Langevin, du lieutenant-gouverneur Potterson et d'autres sommités de Saint-Boniface et de Winnipeg. Elles témoignaient de l'estime profonde dont jouissaient les jubilaires.

‘ Mais il est temps de clore ce chapitre de menus événements, qui nous ont fait pénétrer dans le cercle intime de la famille, pour y

- Saisir quelques traits de celui qui en était le chef aimé et vénéré. Nous allons maintenant le suivre dans sa vie publique, dans cette partie du moins qui a précédé son élévation au banc des juges.

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