CHAPITRE" DEUXIÈME
Nous avons dit brièvement, au chapitre quatrième de la première partie, l'état des affaires du Nord-Ouest, lors dè l'ärrivée de Joseph Dubuc à Saint-Boniface en juin 1870.
Le Gouvernement povisoire dont Riel était le chef, on s'en souvient, avait encore en
“RS l'autorité suprême, puisque l'Acte de Manitoba, qui* devait transférer l'Assiniboia et les Territoires du Nord-Ouest: à la Puissance du Canada, approuvé à Ottawa le 12 mai 1870, ne-serait définitivement ,sanctionné à Londres qué le 15 juillet suivant.
Durant les deux semaines. de son séjour, au fort Garry, Joseph Dubuc eut de longues
‘ conversations avec son vieil ami de collège, Louis Riel. Celui-ci lui raconta un jour le -premier acte qui avait déclanché la résistance des Métis au. Gouverñement canadien.
Au mois d'août de l'année précédente; un arpenteur du Gouvernement et ses assistants étäient À tracer des lignes sur les: terres des
. Métis de: Saint-Vital. Riel se trouvait chez sa mère à Saint-Vital même. -Il part avec quelques Métis, se rend auprès de l'arpenteur
LE ue)
et lui enjoint de cesser ses mesurages sur les terres des Métis: ce sont des propriétés privées,
nul ne peut les chaîner sans la permission des |
propriétaires. L'autre lui répond qu'il agit’
d'après les instruction du Gouvernement du Canada et qu'il n'a de compte à rendre à personne autre. FT
— Nous ne reconnaissons, reprend Kiel, aucun droit au Gouvernement canadien de venir ainsi faire des travaux sur nos terres, et nous ne le permettrons pas.
— Que vous le permettiez ou non, je suis mes instructions sans m'occuper de vous. Et l'arpenteur ordonne. à l'homme qui tient la charrue d'avancer.
Aussitôt Riel met le pied sur la charrue, l'arrête, la saisit et d'un geste brusque la culbute en travers du sillon, puis se retournant vers l'arpenteur et ses hommés: « Vous allez, dit-il d'un ton résolu, éesser ces arpeñtages et filer immédiatement. »' .
«C'est ce qu'ils crurent bon-de faire, et plus vite qu'ils n'étaient venus. L
‘Les Métis avaient tfouvé un chéf.
Au cours. des Mémoires qu'il écrivit dans sés dernières années, après avoir été juge de la our du Bänc de la Reïne puis juge en chef du Manitoba! M. Dubuc étudie la question si souvent’ débattue de la légitimité du- - soulèvement des Métis en 1869 et 1870. Les
ennemis de tout ce .qui est catholique et français ont parlé de rébellion. Il n'en fut rien. Le vieux juge, usant de sa science légale et des informations reçues de première main, démontre dans un langage plein de mesure et de sérénité, que l'on n'est point rebelle lorsqu'on obéit à l'autorité constituée, immédiate, entièrement soumis du reste à l'autorité médiate et suprême. C'était le cas des Métis. D'une part, le Gouvernement d'Ottawa n'avait pas plus de droit alors sur l'Assiniboia qu'aujourd'hui sur Terre-Neuve; d'autre part, M. William McTavish, gouverneur de la Compagnie de la Baie d'Hudson, seule autorité reconnue jusque-là, venait de répondre aux envoyés de la Convention métisse: «Je n'ai plus aucun pouvoir; pour l'amour de Dieu, formez un gouvernement. » La colonie ne pouvait rester sans gouvernement; dans un état confinant à l'anarchie: elle se donna :
donc une administration complète, régulière, bien que provisoire,*en maintenant son allégeance à la Couronne d'Angleterre. Cette fidélité n'était pas sans mérite, puisqu'elle fit repousser les avances de certains Américains qui‘ avaient les. yÿeux. sur Je Nord-Ouest et voulaient y mettre la main.
Après. l'acquisition de l'Alaska, l'appétit venant en mangeant, il leur parut que, continuant l'opération vers le Sud, pour faire
— [ Li Vi
disparaître le vaste hiatus entre l'Alaska et les États-Unis, la solution ‘là plus élégante serait d'absorber simplement le bloc anglais du Nord-Ouest canadien. Le morceau était de taille. Ne pouvant y mettre la dent par voie de négociations, ils crurent qu'il serait possible d'y arriver par le Gouvernement provisoire et les Métis en. armes, lesquels sans doute ne demanderaient pas mieux que de briser avec l'Angleterre et se jeter dans les bras des États-Unis. Pour faciliter ce mouvement on leur offrit des sommes qui s'élevèrent à quatre millions de dollars. Riel et
. ses gens repoussèrent le tout avec mépris.
C'est ce que Mer Taché affirma sous serment dans un témoignage qu ‘il fut appelé à rendre plus tard.
Le juge Dubuc rappelle ici un incident sensationnel survenu en 1908, lors d'une visite à Winnipeg de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, Minnesota. I] parlait au « Catholic Club » devant les membres du Club et un bon.
nombre d'Anglais protestants accourus pour l'entendre. Faisant l'historique de l'Ouest, il annonça ‘qu'il avait une déclaration importante à leur faire, déclaration qui, à n'en pas douter, surprendrait la plupart de ses auditeurs. Il-rappela l'offre d'argent faite à Riel par des’, . Américains et poursuivit en ces termes: ( Ce
* que je vous dis là: n'est pas une légende ni
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, La .
une rumeur vague. Je vous parle de choses qui sont venues à ma connaissance personnelle: j'étais alors en relation avec quelques-uns des hommes qui firent cette offre, et c'est d'eux que je tiens le fait. Riel refusa.» Puis l'archevêque américain conclut par cette grave -sentence: « Si Riel n'avait pas été fidèle comme il l'était à. son allégeance britannique, il est très probable qu'il n'y aurait pas aujourd'hui de Province de Manitoba ni de Nord-Ouest canadien. »
€ Voilà, conclut à son tour le juge, la conduite de celui qu'on s'est plu à qualifier de rebelle et de traître à la Couronne d'Angleterre. » : ‘
Le juge Dubuc en revendiquant la parfaite légitimité du Gouvernement provisoire, se rencontrait avec les historiens les plus sérieux qui ont relaté. lés événements de cette . époque troublée: tels Dom Benoît, C. R. I. C., dans sa Vie de Mgr Taché, le R. P. A.-G.
Morice, O. M. I., au tome II de son grand ouvrage sur l'Histoire de l'Église catholique dans l'Ouest canadien, l'abbé Georges Dugas, auteur de l'Histoire véridique des faits qui ont ‘bréparé le Mouvement des Métis à la Rivière- Rouge en 1869, enfin et surtout, et au-dessus, d'eux tous par sa position, son rôle dans les diverses péripéties dy drame; son inlassable dévouement aux Métis, ses graves avertisse-
ments aux:ministres fédéraux, le grand archevêque de Saint-Boniface, Mgr Alexandre Taché.
En 1870, l'avocat Dubuc, hôte de Riel d'abord, puis, pendant deux ans, de Mgr Taché, était à même de se renseigner.le mieux du
‘ monde sur les causes, les progrès, les résultats
du soulèvement des Métis. Il le fit avec cette précision, ce don de synthèse, cette ardente poursuite en toutes choses du vrai et du juste qui était chez lui une véritable passion. Le fruit de’ ces recherches prit la forme d'une correspondance hebdomadaire envoyée à la Minerve de Montréal et qui, comme nous l'avons déjà dit, reproduite par d'autres journaux, changea du tout au tout l'opinion de la province de Québec sur Riel et son Gouvernement, tant et si bien que Dubuc se demanda
. ensuite si l'on n'exagéraÿN" pas dans l'autre
sens.
Riel reviendra dans ces pages à l'occasion des troubles de 1885. L'avocat Dubuc, devenu juge, nous dira alors sa pensée définitive sur le chef de la révolte de la Saskatchewan.
L'une des lettres de Dubuc faillit lui
amener une affaire.
Un soir de la fin de juillet, vers 11 heures, “lè ‘bateau International vint accoster en face du fort Garry. Des Métis, employés à bord, allèrent avertir Riel. que deux hommes,
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au lieu d'attendre pour débarquer au quai, avaient profité du moment où le bateau avant d'entrer dans l'Assiniboine touchait la côte, pour sauter à terre, et à la faveur des ténèbres s'esquiver sans bruit Vers Winnipeg. Des recherches firent connaître que l'un d'eux éteit un officier, le Tieutenant Butler, en mission
Le lendemain, dans sa lettre à la Mi inerve, Dubuc raconta l'incident, décrivit l'équipée nocturne de ces deux hommes qui avaient bravement marqué l'empreinte de leurs bottes dans la boue si renommée de l'Assiniboia.
Suivaient certaines réflexions conjecturales sur le but de leur mission.
À quelque temps de là, M. Dubuc revenait de Saint-Vital en voiture avec M. Royal:
un Métis à cheval accourut vers eux, bride abattue. .
— M. Dubuc, s'écria-t-il, je suis envoyé par un prêtre de l'évêché pour vous dire de rebrousser chemin, d'aller vous cacher. Il y
a là un Anglais qui veut vous tuer. ;: , — Voilà du neuf, fit Dubuc à son compagnon.
— Qu'allez-vous faire ? interrogea M. Royal.
— Tout simplement mé rendre à Saint- Boniface, comme si je n'avais rien appris.
— Mais vous ne savez pas ce qui en est.
..Ne serait-il pas plus prudent de rester en arrière et d'attendre des explications ?
, mn ié
— Pas du tout. Je suis en route pour Saint-Boniface. J'y vais.
. En arrivant à l'évêché, il se rend tout ‘droit à la chambre de Mgr Taché. L'évêque lui apprend que le lieutenant Butler, mécontent de la lettre de M. Dubuc à la Minerve, est venu à l'évêché en compagnie d'un autre officier, le capitaine Denison, et demande une rétractation. «I! devra se rétracter, a-t-il dit, ou me donner satisfaction d'une autre manière. Le capitaine Denison est mon second, chargé d'arranger une rencontre sur le terrain. M. Dubuc aura le choix des armes. » |
Le prélat aurait voulu une réponse immédiate au lieutenant Butler. Mais M. Dubuc estima qu'il ne devait pas perdre sa partie de chasse à Sainte-Anne, chez son vieil ami de collège, le curé Giroux. Il serait toujours temps
À * de se faire tuer après cela. Revenu à Saint-'
‘ Boniface au bout d'une semaine, il trouve chez Monseigneur une lettre du capitaine Denison lui indiquant la formule de rétrac-
F7 -tätion. que le lieutenant Butler du. 69° régi-
: ment exigeait ‘de lui!
+ UVLue par l'évêque et ses prêtres, la. formule or -dévait, leur sembfait-il, être signée. Notre ,t . avocat fut d'un avis opposé, parce qu'elle À lui faisait retirer des assertions comme con- ; traires aux faits. Or, il avait conscience d'avoir
rapporté les fäits exactement, en les assaison-
nant, il est vrai, d'une pointe d'humour.
N'était-ce pas de: bonne guerre? Quant aux conjectures, - sur .la mission de Butler, elles n'avaient rien de dérogatoire à l'honneur militaire. Il jeta donc la formule au panier, et se contenta d'écrire au lieutenant un mot où il accusait réception du billet et «tenait compte, disait-il, de sa déclaration ». Un Métis porta la note à Winnipeg. L'officier, assez peu satisfait, ne saisissant guère ce qu'il y avait sous cette formule vague, rentra tout de même son épée au fourreau.
M. Dubuc avait ouvert à Winnipeg, avec M. Royal, un bureau d'avocat. Il plaida peu lui-même. Son rôle était plutôt celui d'avocat consultant. Sa profonde connaissance du droit en faisait, un « conseil » éminent.
Consciencieux, comme nous l'avons vu en toutes choses, il évitait les procès, favorisait le règlement. bénévole des litiges, n'hé sitait jamais à Sacrifier {és . honoraires d'up Procès pour obtenir. une entente.
C'était à d'époque où l'on introduisait un changemeñt notablé dans la procédure:
on ne pourrait plus faire emprisonner pour.
dettes. Les prémiers klients se récrièrent:
— Comment! Cet individu me doit cinq louis et je ne puis le faire mettre en prison jusqu'à ce qu'il me paye ?
— Non.
— Parce que? :
— La loi s'y oppose.
— Drôle de loi! - __.— Pas si drôle. Voyons. S'il n'a pas - d'argent pour vous payer, comment voulez-
vous qu'il en gagne, qu'il en trouve, une fois renférmé entre les quatre, murs de la prison?
Réponse qui rappekit le mot du chef
sauvage visitant une prison de New-York.
Il admirait tout. On lui montra des prisonniers pour dettes. Cela le fit réfléchir. Silencieux, il s'avança vers une fenêtre, regarda attentivement au dehors, puis se tournant vers le gouverneur, lui demanda avec un grand sérieux: «Où ces hommes vont-ils chasser le chevreuil et l'orignal pour avoir de quoi payer leurs dettes ? »
La politique et certains travaux confiés.
à M. Dubuc par le fieutenant-gouverneut du Manitoba, l'honorable M. Archibald, allaient prendre une bonne partie de son temps. Vingt-quatre circonscriptions electorales avaient été taillées dans la province, qui ne comptait alors qu'un ‘peu plus de 12,000 habitants. Aux élections de fin décembre | 1870, avons-nous dit, il fut élu à l'unanimité pour le comté de la Baie Saint-Paul, pendant que son associé, M. Royal, se faisait élire à . Saint-François-Xavier. Il était du parti con-
servateur, mais nullement son esclave. Il savait garder en tout une belle et noble indépendance. .
La première législature de la nouvelle province s'ouvrit dans les premiers jours de mars 1871. Aucun des députés n'avait auparavant pris part aux débats d'une assemblée législative. Comme M. Royal avait, pendant trois ou quatre : ans, assisté .aux sessions de la Législature de Québec en qualité de journaliste et de traducteur des débats, il y avait puisé une connaissance pratique de la procédure parlementaire. Il fut‘ choisi comme premier président de l'assemblée manitobaine. Après l'élection du président, le lieutenantgouverneur prononça le discours du trône, en français et en anglais. Désigné par le Gouvernement pour proposer l'adresse en réponse an discours du trône, M. Dubuc le fit naturellement, comme La-Fontaine en 1842, dans sa langue maternelle. Et ainsi, difait-il, le premier discours prononcé par un député à la Législature du Manitoba fut un discours français. Il affirmait par là, simplement mais nettement, à sa manière habituelle, ‘la vigueur de ses convictions.
La législation manitobaine était une page blanche, Tout était à faire, à créer, à organiser. Parmi les projets de loi, préparés par le lieutenant-gouverneur, se trouvait la créa-
tion d'une cour de justice: Il n'y aurait qu'un
seul juge. Le projet fut référé au comité de législation; M. Dubuc en faisait partie. Ee comité amenda le projet en décrétant la nomination de trois juges. L'honorable Archibald trouvant que trois juges étaient trop pour une population qui égalait à peine un bon comté d'Ontario ou de Québec, pria les membres du comité de revenir à un seul juge.
Ils accèdèrent à sa demande. L'acte fut adopté à la Législature, sanctionné par le lieutenant-gouverneur et envoyé à Ottawa avec le reste de la législation. Le Gouvernement fédéral s'empressa de le désavouer, donnant pour raison assez évidente qu'un seul juge ne constituait pas une Cour. L'année suivante, un nouvel acte créa une cour de trois juges, qui.prit le nom de Cour du Bancde la Reine. Il fe s'écoulera pas deux lustres avant que nous y voyions s'asseoir , notre avocat-député. ° -
Au printemps de 1871, M. Royal fonda le premier journal publié en français dans l'Ouest. Il avait pour titre: Le Métis, et pour prograïnme « la défense des droits et
.intérêts de la population française et catho-
lique de la province ». Une vieille presse à bras servit à l'imprimer. [l fut pendant quelques mois publié à Saint-Boniface, dans
une maison appartenant à M. Narcisse Marion,
située dans la partie actuelle de Norwood, où se trouve la scierie près du pont. Il fut plus tard transféré à Winnipeg. M. Dubuc y collabora activement les trois premières années. Pour ce faire, il avait cessé sa correspondance hebdomadaire à la Minerve. On continuait cependant de le lire non seulement dans la province de Québec mais encore dans la province voisine. Îl écrivait à l'un de ses amis à Montréal: « Nous sommes toujours à couteaux tirés avec les gens d'Ontario. »
Le journal fut cédé, en 1882, à M. Larivière devenu ministre provincial. Il prit alors le nom de Manitoba, qu'il garde encore aujourd'hui sous la direction des MM. Bernier.
L'añnée 1872 réservait à M. Dubuc quelques jours sombres suivis de magnifiques journées. — ’
Dans une assemblée politique’ il avait rompu une lance avec l'un des opposants et lui avait fait mordre la poussière. Le lendemain, tous deux se rencontrent dans un endroit écarté. Le sang ne fait qu'un tour au pauvre vaincu. Pris de rage, il saisit son poignard, se précipite vers Dubuc en criant: «Je te tue!» Dubuc l'attend, impassible: «C'est bien, dit-il, tue-moi!» L'autre, désarmé par ce sang-froid, se jette : à ses pieds et lui demande pardon.
Ïi ne s'en tira pas aussi facilement dans une autre rencontre. Ayant pris une part active à l'élection de Donald Smith (plus tard Lord Strathcona) pour le Parlement fédéral, il fut choisi comme son représentant au bureau du scrutin de Saint-Boniface. Les mœurs électorales étaient encore primitives. Des bagarres eurent lieu autour du bureau et plusieurs coups de revolveritirés.' Un nommé Ingram arma son revolver et, le doigt sur la détente, le braqua sur la poitrine de Dubuc:
mais, devant le regard de celui-ci, il n'osa presser la détente. Seulement, quelques jours après, il attaquait traîtreusement Dubuc dans une rue de Winnipeg; il l'abattit d'un coup dé pierre à la tête, puis le frappa sur la tête et au visage à coup de talon de botte et le laissa pour mort. Se dirigeant ensuite vers un groupe de ses amis témoins de l'attentat, il leur dit: « En voilà un qui ne parlera plus: »
Dubuc gisait là sans connaissance; des passarits le relevèrent et le transportèrent dans un burgau voisin, dù un médecin fut appelé. Conduit de là à Säint-Boniface, il reprit peu à peu ses sens. L'état du malade inspira Îles craintes les plus graves pendant de longues semaines. Quant à Ingram, il s'empressa. de passer la frontière. Mais l'année suivante, il revint des États-Unis pour se livrer de lui-même à la justice. |
Ces attaques criminelles si manifestement -injustes ne firent qu'augmenter l'estime publique et celle des autorités pour la victime.
Au mois de mars, Dubuc était nommé
Surintendant de l'Éducation pour les Écoles.
catholiques. Au mois de décembre, il entrait dans le nouveau Conseil des Territoires du du Nord-Ouest, composé d'abord de ‘onze membres. Sa mission était d'aider le lieutenant-gouverneur du Manitoba (qui était en même -temps lieutenant-gouverneur du Nord- Quest) dans l'administration des affaires: léslatives et exécutives des Territoires. Cette nomination conférait aux fonctionnaires le titre d'Honoratbles.
La confiance de ses-supérieurs l'adjoignit au juriste Bain, en 1873, pour déterminer ce que signifiait le «droit de commune» ou {droit de foin», réclamé par yes colons.
M. le juge Prud'homme nous a expliqué däns l'un de ses quatre articles sur Joseph Dubuc, quelques mois après la mort de celui-ci (Revue Canadienne, mai, juin, juillet, août 1914), le but et le résultat de cette commission.
Les terres des colons, dit-il, venaient aboutir à la Rivière-Rouge, à l'Assiniboine, à la Seine et à la Rivière-aux-Rats. Ces terres
n'avaient d'ordinaire que 10 ou 12 chaînes
de largeur sur deux milles de profondeur.
Or, attenant à ces terres et les prolongeant
dans le sens de la profondeur, les colons possédaient, sur deux autres milles, un droit quelconque mal défini, mais se rattachant comme une dépendance aux deux milles aboutissant à la rivière. Le gouvernement de la colonie d'Assiniboia reconnaissait aux propriétäires riverains le droit exclusif de couper le foin sur les deux milles, jusqu'à une certaine
date, ordinairement fin de juillet. Passé cette
date, le foin des deux milles devenait la propriété du public et le premier venu pouvait aller le couper.
Une note de M. Dubuc nous apprend que
son collègue et lui siégèrent pendant près de
deux mois pour'entendre les réclamations de part et d'autre, et que, au cours de cette enquête, une discussion très vive s'engagea entre M. Bain et lui sur l'interprétation de la loi, l'opinion de M. Bain étant soutenue par le lieutenant-gouverneur. M. Dubuc, continue le juge Prud'homme, tenait que le droit de la coupe du foin entraînait une prise de possession‘ du terrain suffisante pour justifier un droit absolu de propriété, et il recommandait que, dans tous ces cas, on accordât au propriétaire riverain un brevet (patent) pour les quatre milles de frofondeur, ou, lorsque les afpentages en sections ne le permettraient pas, qu'on lui accordât un titre (scrib) représentant la valeur de ce terräin. Comme on
ÿ L'HOMME PUBLIC 161:
le voit, ce jugement était tout à l'avantage des Métis et des autres colons. M. Dubuc eut le plaisir. de le voir finalement approuvé par son collègue et ratifié par le Gouvernement d'Ottawa.
Qu'on nous permette ‘ici d'anticiper quelque peu, afin d'unir à la question précédente ‘Un autre point de droit qui la complète. Li-
. +, tige beaucoup. plu$ important, puisqu'il ne
| s'agit pas seulement d'un droit superficiel
: de foin, mäs de droit même à la propriété foncière. M. le juge Prud'homme sera encore notre guide.
La question des terres du Manitoba avait êté, nous l'avons indiqué plus haut, le cause Principale des troubles de 1869-1870. L'Acte : de Manitoba, de 1870, semblait régler ce point Pour toujours et bannir à cé sujet toute inquiétude de l'esprit des anciens colons de la Rivière- Rouge. Il avait été décrété, en effet, dans cet acte constitutionnel, que tous ceux qui étaient en possession paisible de lots de terre, le 15 juillet 1870, auraient ‘droit de recevoir de la Couronne un brevet confirmant leur :
titre comme propriétaires absolus. Malheureusement ces clauses furent interprétées souvent avec un rigorisme étroit, d'uné manière fausse et injuste, par certains employés du ministère de l'Intérieur, dont les antipathies
envers l'ancienne population étaient .de noto-
rs à,
. riété publique. C'est ainsi qu'on interpréta
ces mots de acte: baisible possession, comme signifiant: occupation bar la construction d'une maison actuellement habitée bar le propriétaire de la terre lui-même! Les ministres de l'Intérieur se succédaient rapidement et, selon l'adage, plus ça changeait, plus c'était la même chose. :
Un jour, Je Gouvernement, trompé par ses employés, ordonna la mise en vente à l'enchère des terres qui constituaient le domaine de la plupart des cenfres français. Si cet ordre avait été exécuté, c'eût été un désastre pour l'élément français du Manitoba.
Mgr Taché et M. Royal, alors député de Provencher aux Communes, réussirent par leurs démarches à faire connaître la -véritable situation au chef du Gouvernement, et l'ordre fut rapporté. Bien plus, ils obtinrent qu'une commission spéciale serait instituée pour régler définitivement cette question et que le juge Dubuc (alors juge depuis deux ans) et le juge Miller seraient les membres de la commission, le premier comme président. L'annonce de cette commission et de ses titulaires combla de joie tout ‘le monde. On comprit que la justice allait enfin’ sortir du maquis * des procédures et triompher.
Durant l'été de 1881, le juge Dubuc et son collègue se mirent à l'œuvre. Ils visitè-
$ as
rent tous les établissements intéressés. Les propriétaires -accouraient à æeux en toute confiance pour exposer leurs plaintes et leurs réclamations. Le président du tribunal avait l'avantage de parler la langue du plus grand nombre. I] notait avec soin les témoignages de tous. L'enquête finie, la Commission formula son rapport: il concluait à la justice des réclamations, à la solidité des droits acquis; les terres tenues en séquestre ou en mains mortes allaient avoir des propriétaires reconnus et ces derniers pourraient les cultiver et les améliorer ‘sans crainte d'être évincés plus tard,
Le rapport fut accueilli partout avec la plus vive satisfaction, comme le règlement équitable et définitif d'une -question qui agitait le pays depuis si longtemps. « Ce jour-là, conclut M. le juge Prud'homme en rapprochant cette décision de la précédente sur le droit de foin, l'honorable M. Dubuc avait acquis un nouveau droit à la gratitude publique et rendu un service éminent à nos paroisses françaises. Au fond, il venait de compléter son œuvre. » |
Nous revenons au député de la Législature manitobaine. Au commencement de juillet 1874, il appuie une motion de censure contre le ministère Clarke, qui est forcé de se dé-
mettre. M. Girard, appelé à former une nouvelle administration, confie le portefeuille de procureur général à Joseph Dubuc. Deux mois après, un arrêté du gouverneur :général le nomme Conseiller légal du Conseil du Nord-Ouest. Au mois de décembre, un nou- ' veau cabinet est formé et M. Dubuc choisi comme avocat de la Couronne pour la poursuite des causes criminelles. C'est un premier pas vers le banc. Les élections de fin dé-
. cembre le font député de Saint-Norbert; et
à l'ouvetture/de la session suivante, mars 1875, il, est élu président de l'Assemblée législative.
Cependant la politique ne l'abdorbait pas tout entier. L'Université de Manitoba se constituant en 1877, il accepta, avec Mgr Taché et cinq autres hommes influents, de devenir membre du Conseil universitaire et d'y représenter le collège de Saint-Boniface. L'Université était alors composée de trois collèges: celui de Saint-Boniface, catholique, toujours en tête de la liste à cause de son ancienneté, le collège Saint John, anglican, et le collège de Manitoba, presbytérien, tous deux situés à Winnipeg. Ce devait être comme celle de Londres, une université nullement enseignante. Son organisation exigea de fréquentes réunions du Conseil. La parole du
Ce)
prélat était écoutée avec respect, et ses propositions appuyées par M. Dubuc étaient rarement mises de côté. Tout alla bien jusqu'à ce que certains protestants eurent réussi à faire prévaloir leur idée d'une Université : enseignante. C'était aller directement contre l'entente initiale. (Ce manque de loyauté dégoûta l'évêque, qui ne voulut plus reparaître aux séances du Conseil. .
Ce fut M. l'abbé Cherrier qui reprit la lutte avec le fidèle appui de Dubuc. Ils retardèrent longtemps l'envahissement définitif de l'enseignement dans l'Université. M. Royal avait d'abord été vice-chancelier. Il le fut jusqu'en 1888. M. Dubuc le remplaça aussitôt, et, pendant vingt-six ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, il fut réélu chaque année à ce poste d'honneur.
L'année: qui suivit 14 fondation de l'Université eurent lieu des élections générales pour le Parlement d'Ottawa. Dubuc décida de quitter le champ clos manitobain pour la grande arène fédérale.
Les sept années qu'il avait données à la Législature du Manitoba avaient été bien remplies. Outre les postes importants qu'il y occupa, il avait mené à terme plusieurs projets de loi, entre autres, la triple reconnaissance civile de la corporation archiépis-
copale de Saint-Boniface, du collège de Saint- Boniface et de l'Institut des Sœurs de la Charité; il avait engagé la question des terres .des anciens colons et cèlle < des droits de foin, ‘ deux très graves problèmes qu'il aurait le mérite de régler définitivement lui-même comme juge, ainsi que nous l'avons dit plus haut.
En sa qualité de Surintendant de l'Éducation -POur les écoles catholiques, il avait exposé devant la Législatwre un rapport très élaboré sur la juste répartition des subventions scolaires, d'après l'assistance moyenne des enfants aux écoles soit catholiques soit protestantes.
Les élections fédérales de 1878 se firent au mois de septembre. M. Dubuc se présenta comme conservateur dans lefdistrict de Provencher. La lutte électorale présenta un incident qui montra encore une fois la fermeté et la droiture de son caractère. Nous suivrons le récit qu'en a fait M. Dubuc, mais en l'abrégeant beaucoup.
Il avait pour adversaire un nommé A:-F.
Martin, d'Emerson, député depuis quatre ans à la Législature provinciale, où il s'était signalé par son alliance presque constante avec les pires ennemis de sa race; espèce d'agitateur sans principes, impétueux jusquà la violence; par ailleurs, ajoute loyalement
l'écrivain, doué, parait-il, de louables qualités domestiques, bon époux et bon père.
L'une des assemblées publiques eut lieu à Morris, Pour connaître l'atmosphère de l'endroit, il faut savoir que, peu de temps auparavant, M. Dubuc avait fait arrêter une quinzaine d'Orangistes des environs. Ces braves gens, mécontents de voir des colons français s'installer auprès d'eux, s'armèrent : un jour de fusils, de fourches et de haches et vinrent les chasser de leurs homesteads.
Mis au courant, M. Dubuc avait aussitôt pris des procédés judiciaires contre eux.
A l'enquête préliminaire, ils furent condamnés à subir leur procès aux prochaines assises criminelles. Ce fait n'était pas de nature à concilier au candidat la sympathie des protestants de l'endroit, qui y étaient en très grande majorité. De vrai, la ville ne comptait apparemment qu'un seul partisan de M. Dubuc, un M. Mulvey, Orangiste lui aussi mais dépourvu de tout fanatisme. Cet homme rare redoutant que, dans l'excitation des esprits, on ne se portât à des voies de fait contre l'orateur après l'assemblée, s'il se rendait à l'hôtel, offrit sa résidence comme un refuge assuré.
La réunion s'ouvrit le soir, à huit heures.
‘Après le choix d'un. président et d'un secrétaire, le candidat-prit la parole. On l'écouta
avec assez d'attention, sauf dans quelques parties de la salle où des murmures se faisaient entendre.
Au bout d'une vingtaine de minutes, une voiture venant à fond de train s'arrête à la porte; M. Martin en descend, fait irruption dans la salle et avec des gestes de toréador:
— Je je tiens enfin, s'écrie-t-il, je le tiens, mon gibier! Vous allez voir comme je m'en vais vous l'exécuter! ..
— Puisque M. Martin tient tant à m'exécuter, repart notre candidat, je lui donne tout de suite la -facilité de le faire, en me réservant le droit de réplique.
Le discours du démagogue fut, on le pense bien,'un tissu d'injures, d'invectives de toutes sortes, sans un mot de politique sérieuse, mais avec une application constante à soulever les préjugés et la haine des Orangistes. De tout ce fatras nous ne détacherons que deux points. L'un était que Dubuc, ce misérable Dubuc, était l'âme damnée de Mgr Taché, qu'il ne pensait, ne parlait, n'agissait que
Sous son inspiration. Puis dans un mou-
vement indigné: («Moi aussi, s'exclama-t-il, je suis catholique, et j'admets l'autorité de l'évêque en matière de religion. Mais en politique je suis indépendant de lui et j'agis à ma guise. Je reconnais que les Orangistes
ont des droits, et je ne crains pas de m'aliéner mes compatriotes catholiques pour défendre les droits de ceux qui pensent autrement que moi sur la religion. » Des applaudissements frénétiques éclatèrent sur tous les bancs.
L'autre grief, le plus grave sans doute, et celui que le tribun avait réservé pour la fin comme emporte-pièce, était l'affaire des arrestations. Dans une pose théâtrale, l'index menaçant pointé vers le coupable, il vociféra: « Ce M. Dubuc que vous avez là devant vous, c'est lui qui a poursuivi quinze de vos concitoyens, braves et honnêtes cultivateurs, qui les a fait arrêter, conduire prisonniers à Winnipeg et condamner à subir leur procès aux assises criminelles! Comment a-t-il l'audace, le front de se présenter devant vous pour solliciter vos suffrages! N'est-ce pas inoui, monstrueux, abominable ? » Cette fois, ce furent, mêlés aux applaudissements, des huées, des grognements, des cris répétés de:
Honte! Honte!
Le malheureux avait parlé près de deux heures; il avait soulevé les passions populaires, fait vibrer la corde toujours si sensible du fanatisme. En se levant pour répondre, Dubuc sentit bien que l'assemblée lui était franchement hostile. Il lisait même dans les yeux de plusieurs une véritable surprise de le voir
debout après un pareil écrasemeff. ur
étonnement ne fut pas long en cènstätant le calme de l'orateur, la parfaite possession de sa voix.et de ses pensées, et cette emprise mystérieuse dont parle le poète latin et qu'exerce inévitablement, même sur une foule débridée, l'apparition d'un homme au caractère noble et fort, |
Tum, pietaie gravem ac merilis si forte virum quem Conspexere, silent... s °
M. Dubuc conquit d'abord une partie de l'auditoire en soulignant l'avantage qu'il avait de s'adresser à des hommes qu'on lui avait dépeints comme toujours prêts à entendre un accusé avant de le condamner. De jeunes tur-e bulents, qui se tiennent. ordinairement près des pÿrtes, tentèrent alors de couvrir la voix de’ l'orateura mais les plus posés demandèrent et obtinrent qu'on l'écoutât. Sa belle mémoire le servit à merveille: une par une il releva lesattaques, en démontra “a futilité et parfois l'absurdité; il se plut à dresser devant ses auditeurs un portrait magnifique du grand évêque de Saint-Boniface, que les protestants eux-mêmes admiraient et dont'en plus d'une occasion ils recherchèrent les conseils. , . Puis il prend le taureau par les cornes, à savoir, l'affaire du procès. «Le fait est véritable, dit-il, je l'admets. Permettez-moi de
Lo
Et
vous l'expliquer franchement, sans chercher d'échappatoire. » Des protestations, des cris s'élèvent dans quelques parties de la salle.
Profitant d'une accalmie, il continue: « Je comprends, Messieurs, que cette arrestation de vos amis vous ait indisposés et même indignés contre moi. Mais après tout qu'ai-je fait de si répréhensible ? : (Exclamatiohe, et coups de pieds et dè cannes sur le parquet.) Comprenez-moi bien, Messieurs, en agissant de la sorte, je n'ai fait que mon devoir.» (Le tapage augmente.) Alors, brûlant ses vaisseaux, et dominant le vacarme, il s'écrie: «Oui, Messieurs, je n'ai fait que mon strict devoir. Et si c'était à recommencer, eh! bien je recommencerais! »
Ce fut alors comme une explosion de rage, un tohu-bohu indescriptible, des ‘cris, des vociférations, des poings menaçants tendus vers l'orateur, et jusqu'à des mottes de terre qui, lui sifflant aux oreilles, vinrent s'écraser sur, le mur derrière lui. | -
M. Dubuc, parfaitement calme, attendit encore une fois un apaisément de la tempête, pour ajouter d'une voix nette, ferme, incisive:
«Messieurs, veuillez m'écouter quelques ins-
tants. Si mes explications ne vous satisfont pas, vous ferez ensuite ce que vous voudrez.
Ün conflit eut lieu entre vos amis et les colons canadiens-français. Qui étaient les agresseurs ?
172 SIR JOSEPH DUBUC ë
N'en disons rien. Ce conflit donnait lieu à une poursuite criminelle. Vos amis m'ont-ils chargé de leur cause? Non. Ils avaient leurs avocats. Lorsque j'ai été admis au barreau, j'ai prêté un serment d'office: j'ai juré de consacrer mes
‘connaissances légales au service de ceux qui
ks
auraient recours à ,moï comme avocat. Les colons du canton Taché vinrent à moi et mirent leur affaire entre mes’mains. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour eur obtenir justice et, par une conséquence nécessaire, pour faire arrêter ceux qui les avaient assaillis et chassés violemment de leurs propriétés. N'était-ce pas mon devoir de le faire ? — Supposez, maintenant, que j'aürais agi d'autre façon: que, au lieu de prendre l'intérêt de mes clients, je les aurais sacrifiés pour aider et couvrir, leurs agresseurs.. Que penseriez-vous de moi.?. N'aurais-je pas violé mon‘serment ? Vous pourriez alors me ‘considérer comme un traître, me mépriser comme un renégat. Pourquoi donc m'en voudriez-vous d'avoir accompli mon devoir 1, Je fais appel, Messièurs, à votre : loyauté, à à votre sens du droit et de la justice. Si vous tenez quañid même à me blämer, soit,
je préfère votre hafhe à votre- mépris. » -
..Commencée . au mieu d'un charivari de çarnavalg cette franché* explicatioh eut sur l'assemblée l'effet de l'huile sur les flots agités. Elle se termina au milieu d'un silence presque
Se
sympathique. Ce fut à ce point que M. Martin redoutant la trop bonne impression produite sur les électeurs présents, crut refaire sa cause en décochant à M. Dubuc, à travers la salle, une de ces: mesquines personnalités .dont se servent les. hâbleurs d'estrades aux abois:
(M. Dubuc, fit-il, gouailleur, peut ramasser ses petites guenilles et quitter le comté: les électeurs en ont assez de lui. » :
Le misérable ne s'attendait pas à la riposte,
qu'il déclancha. Il était connu de tous pour
acheter aux marchands ce qu'il y avait de mieux, sans jamais les payer. M. Dubuc lui cingla le visage en trois petites phrases:
CM. Martin, dit-il, fait allusion à ma pauvreté en parlant de petites guenilles. C'est .vrai, Messieurs; je suis pauvre, je n'ai pas les moyens de m'acheter des habits riches comme ceux de mon adversaire. Mais laissezmoi vous dire que ces vêtements humbles et de prix modique, je les ai payés intégralement. ». Il était trois heures du matin lorsque sé clôtura Wassemblée. Au sortir de la salle, M. Muilvey accourut à son ami Dubuc et lui dit. tout joyeux: « Je vous ai conseillé de venir passer la nuit chez moi, de crainte qu'à”, l'hôtel ‘on ne vous fit-un mauvais. parti. Les ” choses sont changées. L'attitude virile’ que: vous avez prise sous le feu des attaques et des interruptions a empoigné nos gens. Ils
vous admirent. » Tant il est vrai, concluait M. Dubuc, que rien n'est fort comme la vérité, la droiture, une attitude ferme et digne en face de l'ennemi quel qu'il soit. C'est la meilleure tactique.
Le résultat final de la campagne én apporta la preuve. Le jour de la nomination, M: Martin, qui avait à‘grand'peine racolé les signatures de vingt-cinq électeurs pour son bulletin de candidature, n'osa point se présenter.
M. Dubuc fut donc proclamé élu à l'unanimité.
La session suivante, à Ottawa, s'ouvrit le 13 février 1879. L'électorat avait approuvé une politique de protection en appelant au pouvoir Sir John À. Macdonald. Ce fut donc sur le tarif douanier que s'engagea le débat principal de la session. Le député de Provencher, si parfaitement au courant des.choses de sa province et des TFerfitoires, prononça un discours élaboré sur les immenses ressources de l'Ouest, attendant les capitaux des indus-
‘ triels de l'Est pour être exploitées et donner
un essor aux entreprises commerciales. Il devait vivre assez longtemps pour constater
‘la justesse de son coup d'œil et la réalisation
de ses espérances. — Ainsi, à sa mort, la population du Manitoba était de 455,600 âmes, älors qu'à son arrivée elle n'atteignait pas 12,000. A cette même époque (1870), Winnipeg"
était un petit village de 200 habitants; leur nombre, en 1914,is'élevait à°214,200.
L'absence de Dubuc à Ottawa était Île premier ‘éloignement de son foyer. Il en souffrait beaucoup. Pour se dédommager il entreprit d'écrire chaque jour à sa femme.
Au reste le commerce épistolaire fut toujours pour lui un jeu; il s'y complaïsait; il y excellait; d'une abondance pas du tout stérile, son cœur s'y épanchait librement et révélait ces qualités de bon sens, de mesure, de distinctiof, de bonne humeur qui en faisaient le plus aimable des correspondants. Seulement il lui fallait la réciprocité, il savait au besoin gourmander — oh! très gentiment — ceux qui tardaient à répondre.
À Ottawa, tout alla bien les premiers
temps. Mais voici que, le 7 mars, attendant depuis plusieurs jours une réponse à ses lettres (le courrier de l'Ouest était lent à cette époque), il reprend sa plume: «Rien encore aujour-
d'hui… Je pourrais-être à-Rome- que ce né
7 . a . D on PA serait-pas pire! J'en suis abattu, consterné,
môrne, désolé, aplati. Je voudrais me rebeller, :
crier, disputer;:mordre, battre quelqu'un. quelle
épreuve! quel martyre!» -
Au cours d'un grand bal donné à Rideau Hall par le gouverneur général, le marquis de Lorne et la princesse Louise, il cherchait parmi la foule des invités une dame quelconque avec
e , ms, «
qui il pût danser: car ce fut toujours un peu son péché mignon: quand il voyait danser, les pieds lui démangeaient terriblement. Il rencontre enfin son ami Gélinas, qui lui présente. sa cousine la célèbre cantatrice, Mme Gélinas. & Ï1 l'avait au bras depuis quelque temps, écrit-il, et paraissait enchanté de me la laisser. Nous avons’marché un peu, puis dansé. » Il trace ensuite de sa partenaire le portrait suivant: « Elle est courte, large, grosse et toute d'une pièce; laide, très laide; mais {vive et spirituelle, et ma foi elle chante admirablement biens»
Le dimanche, à Ottawa, il ne va qu'aux messes basses: Läà-dessus il reçoit une note de sa fidèle correspondante. Il répond avec une charmante simplicité: « Tu me recommandes d'aller à la grand'messe. Merci du bon conseil: je vais le suivre. »
Avec une non moindre bonhomie, il se déclare embarrassé pour envoyer des petits présents à Saint-Boniface: « Tu sais comme je suis bête et maladroit pour acheter des cadeaux... Dis-moi quoi, avec le prix à peu près. Autrément j'achèterai laid et cher. »
Les sofnmités: musicales du temps avaient .êté invitées à Rideau Hall. &Le lendemain soir, elles es retrouvaient chez.le président de la Chambre“ Dubuc était l'un des invités:
«Oscar Martel, écrit-il, a joué du violon,
Calixa Lavallée du piano, Mmes Martel et Gélinas et le Dr Trudel ont chanté: nous avions là le monde artistique du Canada. »
Un autre jour, il s'amuse à faire un peu de psychologie féminine: « Je dois te dire que je me fais une petite réputation. Quelques dames m'ont trouvé assez bien; elles parlent de moi. Les autres ont hâte de me connaître et se croient obligées de me trouver aimable. Et moi naturellement je me laisse faire, et je tâche, lorsque l'occasion s'en présente, de ne pas faillir à ma réputation. Mais, comme toujours, je ne me pousse pas trop, j'évite de foncer. Je me tiens assez Sur la réserve, et c'est probablement ce qui fait que les dames viennent vers moi. Si je m'avançais trop, elles me trouveraient prétentieux et m'enverraient paître. Tandis que maintenant la curiosité aiguise leur intérêt: elles veulent voir par elles-mêmes, si réellement je‘suis aimable et spirituel. Et remarque bien que je fais . tout cela sans effort, sans presque m'en occuper. Tu sais que je suis habile. * Je neme, vante jamais directement: mais je parle toujours de manière à rehausser mes qualités réelles ou imaginaires, et ça me réussit... On trouve aussi que je ne suis pas plus bête qu'un autre, et c'est le cas.» Puis, résumant avec sa bonne franchise et .son humour habituels - l'impression produite: « Ma réputation, dit-il,
na
est celle d'homme de caractère, d'homme fidèle à ses devoirs, ayant de bons principes, et .surtout ayant une très haute idée des femmes en général et de la mienne en particulier. Alors tu comprends mon succès auprès de ces- dames. Voilà des lignes qui ne respirent guère la modestie, n'est-ce pas? Toi qui me connais, tu dois trouver cela bien
drôle. . Mais je suis persuadé que tu en seras très fière. »
Le 15 de mai, les séances du Parlement prenaient fin et bien vite le député de Provencher regagnait ses pénates. Il arrivait au moment où couvait sous la cendre, à la Législature provinciale, une crise qui éclata avant la fin du mois. M. Norquay, premier ministre conservateur, voulant rallier l'opposition anglaise pour se maintenir au pouvoir, lui promit l'abolition de la langue française, les écoles communes, une redistribution savante des sièges électoraux, etc. Aussitôt MM. Royal et Delorme, ministres dans le cabinet Norquay,
-envoyèrent leur démission. Ils laissaient ainsi
le gouvernement sans représentants français.
Cela ne pouvait durer.
Par deux fois, en juin et en septembre, le premier ministre offrit à M. Dubuc un portefeuille avec le choix de son collègue. Mais, ne pouvant obtenir des garanties au sujet
du français et des écoles, M. Dubuc repoussa ces avances.
Du reste, une promotion prochaine l'attendait. Nous avons dit que l'avocat Dubuc plaida peu. Et pourtant son bureau, quand il pouvait y être, était assiégé, On recherchait son avis. Quelqu'un avait-il besoin d'un conseil sage, sûr, on lui disait: « Allez au bureau de Dubuc.» Sa conduite à la Législature manitobaine et au Parlement fédéral avait été de même qualité: raisonnable, ferme, intègre, nullement esclave du parti ou de ses chefs. Si bien que catholiques et protestants disaient à l'envi: « Droit comme Dubuc », (Honnête comme Dubuc. »
Or à l'automne de l'année 1879, la mort du juge Bétournay laissa sur le banc une place vacante, qui devait être remplie par un Canadien français. Mgr Taché écrivit à Sir John A. Macdonald, le priant de nommer M. Dubuc à ce poste, comme étant le plus digne de l'occuper. La démarche eut plein succès, Le 23 novembre, aux applaudissements, l'on peut dire, de la province tout entière; M. Dubuc était nommé juge de la Cour du Banc de la Reine du Manitoba.
Lorsque, trente ans plus tard, Joseph Dubuc, alors juge en chef, prendra sa retraite définitive, un journal protestant de Winnipeg, la Tribune, rappelant l'époque qui précéda son
élévation au banc’ des juges, dira de lui: «Il passa à travers plusieurs phases, d'une carrière politique accidentée mais toujours nette et digne. Quoique franc et intransigeant sur l'équité, de même qu'indomptable dans sa guerre à l'injustice partout où il la rencontrait, il monta’ sur le banc avec une réputation sans tache, avec un nom que n'effleura jamais la moindre souillure. »
Dans sa longue carrière, le juge Dubuc n'aura aucune peine à soutenir une aussi :
noble réputation. Ici encore nous le verrons moissonner'ce qu'il a semé aux jours de son enfance et’ de sa jeunesse: le culte du vrai et du juste, puisé dans une solide éducation chrétienne.