LE TESTAMENT
— Silence! silence! dit madame de Courtalis, qui veut lui mettre une main sur la bouche.
— Que faites-vous, Madame! que faitesvous ici? murmure-t-il d'une voix effrayée et sourde.
— Votre question est étrange, Monsieur?
Depuis quand donc ne puis-je plus entrer chez vous sans vous rendre des comptes?
— Mais je voulais être seul, vous le savez bien, Eudoxie. Toutes les portes même étaient fermées; ma gaide ne devait ouvrir qu'à Antonio.
— C'est possible. Monsieur, dit madame de Courtalis avec un accent ironique; mais je n'attends pas qu'on m'ouvre, moi! j'entre sans permission.
Le marquis promenait des yeux effarés par toute la chambre; il éprouvait une frayeur visible. Il était sur le point d'appeler au secours, mais le regard et l'attitude de madame de Courtalis lui ôtèrent presque l'usage de la parole.
— Qu'avez -vous donc, Monsieur le marquis? on dirait que vous avez peur.
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— Moi! non... non... mais je no veux pas être seul avec vous! Eudoxie , laissez-moi! sortez de ma chandjre !
— Bien 1 n'allez-vous pas maintenant me chasser? C'est étrange! mais c'est toHemeiit ridicule, que je ne puis m'en émouvoir. Je
reste, Monsieur, je resle auprès de vous
pour vous tenir comj>agnie.
En même temps elle prend un fauteuil, et s'assied près du lit.
M. de Fontana regardait toujours dans la chambre avec égarement. La veilleuse ne jetait que des rayons pâles et douteux, mais il put voir néanmoins que des papiers étaient répandus pêle-mêle sur le parquet, et qu'une armoire se trouvait encore ouverte.
— Madame, dit-il d'une voix tremblante d'indignation, vous avez profité de mon som-
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nu'il pour ouvrir celle armoire, pour fouiller dans mes papiers.
— Allons, calmez-vous, Monsieur, je vous en conjure, vous allez avoir des spasmes; tenez, voici déjà vos yeux qui s'égarent^ les nerfs de voire visage qui secontractenL
— Eudoxie! Eudoxie! Oh! ce que vous faites esl indigne! Vous n'attendez pas môme que j'aie fermé les yeux pour ne plus les rouviir, el vous forcez mes tiroirs!
Madame de Courtalis laisse échapper un éclat de rire sec et railleur.
— L'expression est singulière, Monsieur le marquis , dit-elle en se pinçant les lèvres. Vous me traitez de voleuse! Je force vos tiroirs. Ah ! ah ! c'est d'une aménité charmante ! Non , Monsieur, je ne force pas vos tiroirs; je les ouvre, parce que j'en ai la clé.
— Vous, Eudoxie! Non, vous dis-je, (''est
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impossible, s'écrie M. de Fonlana avec mie sombre inquiétude. Cctleclé! je sais moi seul
où elle peut èlre; je la cache et ce qui
arrive me prouve (|ue j'ai raison; car, Madame, encore une fois, vous n'attendez pas ma mort...
— Et je fais bien sans doute , Monsieur le marquis, dit-elle avec une profonde amertume, je sais maintenant à quoi m'en tenir... Je sais combien vous pensez à moi.
— Eudoxie! je vous le répète, votre action est infâme! Pénétrer de force dans mes secrets!..
— Oui, Monsieur, oui , de force, puisque vous avez si peu de confiance; voilà comme je suis, moi. Aux mauvais procédés je réponds toujours par des procédés équivalents. D'ailleurs, je n'étais pas fâchée de savoir une chose : c'est le dei^ré d'affection et de ten-
dresse que vous avez pour moi. Merci, Monsieur, merci! Vous verrez quelque jour que Je suis reconnaissante.
— Eudoxie ! je vous en conjure, dil le marquis d'une voix faible et suppliante, ne me parlez point ainsi. Votre langage est obscur et plein d'équivoque; il m'effraie! J'aime bien mieux, une fois pour toute, que vous me disiez tout ce qui vous irrite , tout ce que vous avez sur le cœur.
— Eh bien! moi aussi, Monsieur, je préfère de beaucoup la franchise; et puisque vous m'en priez, je parle. Vous rappelez-vous, répondez-moi d'abord, vous rappelez-vous les serments el les promesses que vous m'avez faits dans maintes occasions? A vous entendre, mon avenir était superbe ; vous sauriez un jour me tenir compte de mes sacrifices, de mon abnégation?...
— Eudoxie! Eutloxiu!
— Pour vous, Monsieur, j'ai abandonné tout au monde, mari, famille... j'ai tout sacrilié : réputation , loi tune, oui, tout jusqu'à l'honneurî Maintenant , grâce à vous, je n'ai plus qu'un nom flétri, je n'ai plus que la misère et que la honte en expectative. Allez! allez! vous êtes un ingrai, un homme sans cœur et sans conscience, un égoïste, un homme lâche et perfide!
— Eudoxie ! pourquoi ces reproches *?
Qu'ai-je fait, mon Dieu! qu'ai-je fait?
— Ah! ah! dit-elle en agitant ses deux mains tiemblantes, il ose encore me demander ce qu'il a ftnt!... Après m'avoir rendue la plus malheureuse, la plus avilie des créatures... Il me raille maintenant, et il pleure, et il est prêt encore à me faire de belles promesses!.. Mais je ne suis pas un enfant . Mon-
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sieur, je vois les choses telles qu'elles sont, et ce n'est pas avec (Je grands mots et des larmes feintes qu'on parvient à m'abuser.
Madame de Courtalis se tut un moment; elle suffoquait.
— Eudoxiel quel langage cruel... Ah! vous n'avez donc point d'ame?
— Hypocrite 1 hypocrite! s'écrie madame de Courtalis avec plus d'exaltation j il vous sied bien de me dire que je suis cruelle, que je n'ai point d'ame, vous qui m'abandonnez, qui me trahissez indignement... sans avoir même le courage de votre perlidie, sans oser me dire en face : Ce n'est pas toi que j'aime, c'est Lorença, c'est ma nièce!
— Eudoxie, que voulez vous dire? au nom du ciel.
— Ah 1 ah! vous me comprenez, j'espère.
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.le parle de Loieii(;a, de la lille dé coiidicule liidalgo que vous estimez, vous, à sa jusie valeur. Mais n'est-ce pas étrange, n'est-ce pas absurde, n'esl-ce pas infâme? Quoi, vous n'avez de tendresse et de souvenir que pour cette jeune fille, qui ne vous aime jjas, elle ! que vous connaissez à peine, et qui, (!éjà sûre d'un héritage, attend avec impatience le montent que je redoute, moi!
— Non, ce que vous dites est faux! dit le marquis avec véhémence. Ma nièce est bonne, c'est un ange; elle m'aime, et prieJDieu pour que je vive. Ce n'est pas elle qui attend mon dernier soupir; ce n'est pas elle, Madame!
Et il regardait madame de Courtalis en secouant la tête avec une expression de crainte et de défiance.
— Voilà donc enfin. Monsieur, le fond de votre pensée. Ce n'est pas elle, mais moi, (jui
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compte les instants. Elle! qni von s regarde sinon comme nn ennemi , du moins comme un étranger; elle, qui a tout à gagner à votre mon! Et moi qui vous aimt- , moi qui me suis toujours sacrifiée pour vous ; moi qui ai tout à perdre... Oli! c'est horrible, Monsieur. Et laissant tomber sa tête sur Tune de ses mains, elle se mit à sangloter avec violence.
— Mais que voulez-vous, Eudoxie?... que veux-tu? dit M. de Fontana d'une voix plus douce, en lui prenant la main ; parle I Dieu m'est témoin que je ne suis pas un ingrat... Ton désespoir me fait mal? Que vcux-tu, mon Eudoxie?
— Rien! rien, murmura-t-elle avec découragement. Je sais ce qui me reste à faire, je n'ai plus longtemps à souffrir... J'ai du courage, Monsieur! et je ne vous survivrai pas.
— Eudoxie, je te connais! dit le vieillard
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<rnno voi\ proroiidi'inont ôniiK;. Ton cMi'actère est àpn» ci violent; tu os capable de tontes choses, et le suicide même ne t'erfruierait pas... Oh! je t'en conjuie, sois raisonnable, ne te laisse pas emporter par la haine et le désespoir; ton sang retomberait sur ma cendre, et j'aurais des remords jusqu'au fond du tombeau. Oui, tu es à plaindre, oui, je le sais. A\ec toi j'ai eu des torts, et si je meurs, ta position s'écroule... Mais non, sois tranquille, je serai jusle; oui, je veux l'èlre. Je ferai taireun instant ma rancune et mes souvenirs... car moi aussi j'ai été malheureux, et toute mon existence, depuis huit ans, est pleine d'amertume et de tortures!
Et il se frappait le front en gémissant.
Madame de Courlalis, qui sanglotait depuis quelque moments, s'arrête tout-à-coup, et rer, II. 8
içarde \c vieillard d'un œil fixe et sans larmes. Il y avait dans ce regard une si étrange expression, que M. de Fontana tressaille et détourne la tête.
— Eh bien! mon ami, expliquez - vous.
Voyons, que voulez-vous faire pour moi? dit madame de Courtalis d'une voix caressante.
— Oh' vous êtes le démon ! Laissez-moi..,..
laissez moi, où j'appelle je crie? dit le
Nieillard en se cachant la tête sous les couvertures.
— Ah çàî mon pauvre ami, continue-t-elle du même accent doux et mielleux , qu'avezvous donc? est-ce que vous perdez la tête?
— Oui, oui! dit le vieillard, qui n'ose pas encore lever les yeux ; vous m'épouvantez, vous dis-je î
— Oh! ohl décidément c'est le délire! il extra vague.
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Et la voi\ de madame de Goiirtalis redev*»naitpeu à peu vibrante et métallique.
Tout-à-coup M. de Fontana se dresse convulsivement, et d'une main frissonnante, il cherche à tâtons le ruban de sonnette pendu à son chevet; madame de Courtalis lui arrête le bras.
— Que faites-vous donc, monsieur le marquis? dit-elle sourdement, sans lui hicher le poignet.
— - Au secours! au secours ! s'écrie M. de Fontana. Raphaël! Antonio!
— - Eh! Monsieur, vous êtes fou ! ils ne peuvent vous entendre... ils dorment. Mais vous m'entendrez, moi! je suis venue tout exprès. Écoutez : Je suis lasse d'attendre; il ne s'agit plus de paroles menteuses et de fausses promesses. Vous m'avez joué bien assez longtemps, Monsieur le marquis : toute chose a
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liiie lin. Allons, poursuit -elle d'une voix hasse mais énergique, plus de dédains, plus de circonlocutions lâches et fourbes! Droit n la question. Oh! oh! vous m'enlendrez ; vous m'entendrez, je le veux.
— Eudoxie ! pas de violences!
— Ohl non, mais il faut en finir, Monsieur. Voici ma position telle que vous me l'avez faite, avec votre égoïsme et votre ingratitude. . . Nous êtes vieux et malade, vous pouvez mourir d'un instant à l'autre. Je souhaite pourtant que vous viviez, Monsieur , je le souhaite. Mais si vous mouriez, quedeviendrai-je? Une petite fille ^ qui vous est presque étrangère , me chasserait comme une mendiante; et moi, je n'aurais pas un mot à dire : je ne vous suis rien? Mais non! non. Monsieur, il n'en sera point ainsi. Personne au monde ne
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me (.'liassera trimc iiiaisuii (Hii <l«>il m appai tenir.
— A vous, à vous, iVJatlauic ! oli jauiaisl...
— Patience, Monsieur, palience'. répondelle d'une voix sombre; vous me connaissez , je l'espère, assez bien pour savoir que je ne suis pas une femme intéressée , avide d'ar gent; mais j'ai de l'orgueil au fond de l'a me, et je ne veux pas qu'on me blesse, qu'on m'outrage 1 Moi seule, ici, j'ai des droils a votre fortune ,et je ne prétends partager avec personne... linlendez-vous bien? personne.
— Quelle audace? liit le marquis avec un frisson , me parler de la sorte, à moi! Malheureuse femme , oh! certainement que je vous connais! Belle et rusée cotnme le dé mon, noire comme l'enfer!
— Bien! bien! <iit madame de Courtalis en haussant les épaules; lance/ -vous dans les
comparaisons poétiques; je m'embarrasse fort peu de votre poésie et de vos injures... mais je saurai faire valoir mes droits, seule contre tous.
— Vos droits! quels sont-ils?
— Ai-je besoin de vous le dire encore? vous les connaissez mieux que moi. Monsieur le marquis! je vous en conjure, n'oubliez pas qui je suis, ce que je suis. Oli ! vous pourriez avoir des regrets. Allons, allons, il faut vous hâter. Cédez, je vous le conseille; ce que je veux, vous savez que je le veux bien?., et ce n'est pas tous les jours qu'on me résiste.
— Eudoxie! que voulez -vous donc?
— Le voici : Votre nièce et son père vont arriver demain, peut-être; il est assez probable que vous avez fait quelques dispositions en faveur de Lorença. D'ailleurs, en cas de
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mort, c esl elle el son père qui liérilerit naturellement ; mais , je vous le répèle, cela ne doit pas être, lis sont, l'un el l'autie, d{?s étrangers pour vous , des intrus dans celte maison , el je ne souffrirai pas qu'ils viennent me prendre ce qui m'appartient ! Monsieur le marquis, je vous le dis encore, tout mon désir, tout mon espoir, c'est que votre existence se prolonge. Outre l'affection véritable que je vous porte, à cela j'ai tout à gagner, tout. . iMais la mort ne consulte pas nos intérêts: votre santé est bien mauvaise, et si, par hasard,/ai;a/> à vous pleurer demain , Don Pompeio et sa iille seraient vos seuls héritiers. Nous allons y mettre ordre, et par un testamenl bien en règle, un testament olographe, vous allez, sur-le-champ même, assurer mes droits.
— Eudoxie, je ne vous comprends pas; je
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ue puis vous comprendre... mais je vous jure que vous m'effrayez!
— Ce n'est pas mon dessein^ Monsieur le marquis, dit elle avec sang-froid , en nouant le cordon de la sonnette à une patère en cuivre, de façon que le marquis, trop faible pour se le>er, ne pùl sonner Antonio.
Ensuite elle alla prendre , sur une petite table en palissandre, tout ce qui était nécessaire pour écrire; elle mit une feuille de pa pier sur un pupitre, et le disposa devant le marquis, après avoir allumé une bougie à la veilleuse.
M. deFontana la regardait avec terreur, la bouche béante, les yeux fixes, immobile et muet.
— Prenez cette plume, mon ami, dit-elle, en lui mettant de force une plume dans la main. Vous n'aurez que sept ou huit lignes à
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écrire, encore vous n'imiez pas la peine tU chercher, je diclerai, moi.
— Non, non, s'écrie M. de iMnilana en repoussant le pupitre , je ne veux pas... Au secours! au secours!
On pouvait entendre les cris du vieillarJ. Madame de Courtalis , qui sait combien les moments sont précieux, n'hésite pas. Elle lui appuie violemment une main sur la bouche, et de l'autre elle lui tient toujours le poignet droit fortement serré.
— Écrivez donc, Monsieur, dit-elle en baissant la voix avec un tremblement qu'elle ne peut maîtriser. Vous voyez bien que la résistance est inutile. D'ailleurs, que vous importe? c'est une simple formalité, une simple précaution. Ces quelques lignes écrites, vous n'en mourrez pas davantage, et vous aurez
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accompli un devoir. Allons, un peu de courage, éciivez.
Puis d'une voix plus basse encore et plus frémissante, elle dicta ce qui suit :
<( Moi Don Juan, marquis de Fontana, comte « d'Oiivares, et grand d'Espagne, je donne et « lègue tous mes biens, meubles et im meute blés, à madame Eudoxie Henaudeau , née « de Courlalis. »
Mais le vieillard n'écrivait pas. Un ])ruit venait de se faire entendre dans une chambre peu éloignée. On pouvait arriver d'un moment à l'autre, et cette occasion précieuse, madame de Courtalis j)e la retrouverait jamais. Elle hésite un moment pourtant. Si la garde-malade avait donné l'éveil -, si Antonio, soupçonnant quelque chose, allait venir? Madame (le Courtalis cstsui' le point d'abandonner son projet inachevé et de prendre la
liiite ; mais elle rétléchit sunil;»iii que Melchior veille sur elle, et (jue, dans un <l*jiJgei' sérieux, il trouverait lotijoiirs le inoyou de l'avertir. Elle reste donc, bien déeidée , suivant Texpression énergique et vulgaire, à jouer le tout pour le tout.
Elle (juitte un insîant le clievet du malade poui- aller voir encore une fois si toutes les portes sont bien exactement fermées aux verroux, puis , sure (ju'on ne pourra venir la troubler inopinément, elle retourne près du lit, où M. de Fontana était presque sans connaissance.
— Monsieur le marquis , dit-elle avec une expression de menace effrayante , vous allez écrire, et lout de suite, ou bien...
Le malade pousse un gémissement.
— Ayez pitié de moi^ dit-il d'une voix brisée, je n'ai pas la force d'écrire : ilomain. .