‹ Un grand d'EspagneChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Tandis que Lorença , accompagnée de Sé-

raphine, était allée voir à Paris son oncle

mourant, une scène étrange, aussi lamenla-

i)le que burlesque, se passait dans la maison

'"Pompéio d'Alcaraz. Depuis longtemps; le

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vieux naturaliste avait laissé rendre contre lui plusieurs jugements, et d'un jour à l'autre la saisie pouvait avoir lieu. Jusqu'alors Fompéio^ secondé par un vieil avoue de Meaux, avait conjuré la tempête judiciaire, et à force d'oppositions et de chicanes , il avait retardé Theure fatale, en décuplant la somme due pour les frais toujours accumulés. Mais fort malheureusement pour Pompéio , le vieil avoué était mort d'une attaque d'apoplexie, et personne n'étant plus là pour soutenir les intérêts du noble maniaque, les créanciers impitoyables avaient lâché contre lui toute la meute horrible des huissiers et des recors.

Le gentilhomme , fort triste encore du trépas d6 son loup favori, soupirait profondément en pensant à l'instabilité des choses humaines, à la brièveté de la vie, à la fragilité de tout corps animé.

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— Hélas! (lisail-il on secouant la tête, à quoi sert d'èlre jeune et beau, plein do force et d'appétit, d'avoir une queue superbe et des dents magnifiques? Vous avez faim : vous avalez un peu de verre pilé ou d'arsenic, et c'en est fait, vous retournez au chaos, à la masse universellel.. Car il ne faut pas pousser les choses trop loin, continue-t-il avec un sang-froid sublime : je ne crois pas à l'immortalité de l'ame chez ces intéressants animaux, et pourtant , si Dieu est juste, il faut que chacun soit payé selon ses œuvres. Le mal doit être puni : la vertu récompensée. Or, quoi Je plus vertueux, de plus doux , de plus inoffensif que ce pauvre loup , dunt la perte me sera toujours sensible! Comme il était bon (l caressant- malgré son appélil, il n'avait pas la moindre exigence. Ah ! pauvre loup' pauvre loup! dit-il en se tournant ver»

i:i6 i!x (.HaM) d'isi'AGm:.

une i^rinoire vitrée ilaiis le coin li-i son muséum, voilà donc ce qui me reste de toi, riell qu'une fourrure! Mais va, sois tranquille, sèche un peu, sèche, iel je te ferai empailler le Wieûx du nlohde îiu nàtui^el , avec de beaux yeux d'émail.

En parlant aihsi, il ouvrit Tarnloire vilrée et prit, avec tristesse, une peau de loUj) hurhîdiB encore, accrochée à la muraille.

De grosse*» larmes roulaient le long de ses joues, tandis que du revers de sa main, il caressait les longs poils doux et ilioëlleux , la qlieue épaisse et déployée en éventail.

Ce fut alors seulement que Pompéio d'Alcaraz , par un bizarre enchaînement de pen- . sées et de comparaisons, songea tout-à-coup à sa fdle. Il l'aimait bien aussi, et elle était absente!

— Ah]! Lorença, murUuirait il avec décou-

IN GKA.M) 1> LSrAGMl

rageinent, rêvions bien vile, Ion pauvre père est trop à plaindre! .. lous ses amis lui manquent à la fois.

Et those étrange, irtcompréhensible, mais pourtant bien vraie , il établissait un espèce de parallèle grotesque entre sa fille et son loup. Il se disait (ju'à tout prendre, le quadrupède avait l'avantage sur le bipède; le loup Sl"ir l'homme et sur la femme? Ne serait-ce pas quelque chose encore, pour un ami, pour lin père, que d'avoir la dépouille, l'enveloppe de la personne aimée? •

— Oui , oui , dit-il avec une gravité sentimentale et comique , les animaux s'empaillent, tandis que la riature humaine

Il n'acheva point; une pensée douloureuse et poignante venait de le saisir, et voici quelle était celte pensée : L'homme tout entier meurt; l'ami n'a plus rien de son ami . mais

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l'animal reprend une autre existence aux mains d'un naturaliste habile: la fourrure enfin reste.

Pendant que le naïf Pompéio se livrait à ces réflexions excentriques^ on sonne vivement à la porte d'entrée, et une vieille femme, qui remplaçait Séraphine, va ouvrir.

Pompéio espère un moment que c'est sa fille qui revient. Il traverse rapidement son muséum et sa ménagerie, et se met à une fenêtre donnant sur la cour; mais au lieu du frai# et gracieux visage de Lorença, au lieu de la bonne et respectable figure de la vieille Séraphine, il voit dans la cour trois ou quatre physionomies patibulaires, qui demandent à entrer au nom du Roi et de la Loi.

Pompéio, qui d'abord n'a pas très-distinctement entendu la formule ordinaire qu'emploient Messieurs les huissiers , Pompéio s'i-

magiïie que ces personnages sont dos amateurs qui viennent pour visiter son cabinet d'histoire naturelle.

— Âli çà, pense-t-il avant d'ouvrir sa porte, les recevrai-je dans mon muséum , dans ma ménagerie? Houm! lioum! ces gens ont mauvaise mine; je ne serais pas étonné (ju'ils vinssent pour me voler quelque objet curieux. Non, décidément, ils n'entreront pas.

On frappe à la porte.

— Eh bien, qu'y a-l-il? demande sévèrement Pompéiô.

— Monsieur, (lit la vieille femme à travers la porte, ce sont (ies liuissieis.

--Je n'y suis pour personne, répond majestueusement Pompéio, d;ins Tespril duquel ce mot iïliuissier n'e\citc d'abord aucune pensée fâcheuse. Dites que je suis en affaire, j'pm paille mon loup.

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Mais on frappe de nouveau à la porte.

— Monsieur, reprend la vieille femme d'une voix tremblante, il paraît qu'on vient saisir... Cest une saisie.

Pompéio tressaille. Alors seulement il commence à comprendre. Enfin, les coups redoublent à la porte; elle ploie sous les genoux qui la pressent. Puis une voix se fait entendre, une voix aigre el discordante.

— Au nom du Roi et de la Loi, ouvrez ! ~ Qui êtes-vous? s'écrie Pompéio furieux.

— Je suis Guillaume Carpaçon, reprend la voix d'une manière chantante , Guillaume Carpaçon, huissier près le tribunal de Meaux, agissant au nom et à la requête du sieur Jérémie Louveteau, marchand naturaliste et euipailleur, demeurant à Paris, quai delà Féraille, n d8, pour lequel domicile est élu en ma demeure.

— Eh bien! allez chez vous;? s' écurie l^jrnpéio en frappant du pied; ne violez pas mon domicile.

Mais l'exécuteur de la loi continue en chromatique.

— Ainsi donc, l'an 1828, le U mai, ep vertu de la grosse clucment en (orme exécutoire d'un jugement rendu le 15 janvier dernier, par le tribunal civil de la ville de Meaux, enregistré et signifié , j'ai, huissier susdit el soussigné, accompagné des témoins ci après nommés, fait itératif 'commandement de par le Roi, la Loi et Justice , au sieur Pompéio José d'Alcaraz, demeurant à Lagny , de présentement payer au lequérant, ou à moi, huissier, la somme de 9,000 fr.. montant des condamnations

— Drôlel s'écrie Porapéjo, en saisissant un scalpjel destiné à U\ dissectipo dfi Sje^ aninjaux

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morts, si lu ne le retires pas à l'instant même! Mais l'olficier de justice demeure impassible, et poursuit du môme ton :

— Lequel a refusé de payer ladite somme; pourquoi je lui ai iléclaré à lui-même, parlant à sa personne , que j'allais immédiatement procéder à la saisie-exécution de ses meubles et effets.

— Saisir ma ménagerie! mon muséum?

s'écrie Pompéio en brandissant son scalpel d'une manière menaçante.

Mais l'huissier fait un signe, et le naturaliste est désarmé à l'instant même, par deux vigoureux gaillards qui accompagnaient l'exécuteur des basses œuvres.

— Monsieur, dit Guillaume Carpaçon, en tirant de sa poche un rouleau de papier timbré, une écritoire et des plumes, j'avais prévu heureusement votre résistance, et j'arrive en

L> (iKANo i)'t:5pAik>lr. lis

fore*», ^fainlen,'^nt je doisvouspréveuircliaiilablemcnt,qnosi vousporliez (jiielque préjudice ma personne, coups, à savoir mauvais traitements ou injures, je coucherais le dommage sur mon procès- verbal, et vous ferais payer les dégâts. Allons, vous autres, conlinna-t-il , en sadrossant à deux malotrus qui devaient être ses clercs, procédons au récolemenl.

La scène avait lieu dans le Muséum.

Aussit(^l l'huissier parcourt les coins et recoins d'un œil inquisiteur, et il commence à dicter :

— « ^' Dans une pié(;e au^ez-de chaussée donnant sur la cour.

n Trois grandes armoires de chêne à vitres,

* contenant des oiseaux empaillés, de divers

* plumages ; le tout passablement avarié et « mangé des mites.

— Mangé des mites! s'écrie Pompéio, «n

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raidissant les poings, apprenez huissier qu'il n'y a pas de miles chez moi : tous mes oiseaux sont de la plus belle conservation.

« Item, poursuit l'oificier ministériel, des « animaux à quatre pattes en différentes a tti- (( tudes, avec des yeux d'émail et des queues « énormes; un seul en manque : de queue, « voulais-je dire.

— Misérable ignorant, dit Pompéio exaspéré , ne savez vous donc pas que c'est Tespéce? cet individu ne porte pas de queue.

a Item , une grande peau fraiche encore et « nouvellement écorchée : elle semble appar- « tenir à quelque chien de forte taille.

— Un chien V chien vous même! dit Pompéio tout prêt à fondre sur l'huissier. Osezvous bien , cuistre, ignare que vous êtes, dire que mon loup est un chien!.. Un loup de la grande espace, d'uije robe superbe.

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♦c Item, une foule d'autres peaux Hont les « poils tombent: peaux de chats, peaux do <( lapins, peaux de lièvres...

— Oli ! oh ! oh ! c'est monstrueux ! dit Pompéio retenu violemment sur un fauteuil par les deux aides de l'exécuteur. J'étouffe, je crève î

(( Item , une foule de bocaux et de bou- <( teilles remplis de serpents, de crapauds et (( de lézards conservés dans l'esprit de vin. * Plus, un grand serpent noir accroché à la (( muraille et roulé comme une anguille.

— Mon serpent de Cuba ! dit Pompéio joignant les mains.

(( Plus, du bois pétrifié, des minéraux jau- « nés , gris et verts , des morceaux de plâ- « tre, de grandes coquilles d'huîtres ou de " moules.

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