‹ Un grand d'EspagneChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

\.\ famjm:.

Le champ de bataille était resté à Pompéio, mais sa victoire ne devait pas être de longue durée. Bientôt l'huissier et ses acolytes, secondés par le juge de puix , viennent continuer la saisie (ies animaux vivants. L'ours , les renards et les lou|)s sont remis en CiJj^e, el

i->6 UN tiRAM) d'espag^jl.

malgi'é la résistance el les efforts désespérés de Fompéio, on appose les scellt^s sfjr la porte de la ménagerie. La saisie faite, un gardien est constitué dans la maison aux frais de Pompéio, et le malheureux naturaliste, arraché de son muséum, n'a plus qu'une petite chambre pour exhaler tout à son aise le trop plein de sa douleur.

C'était le lendemain de la saisie; les animaux féroces n'avaient pas mangé depuis la veille , et ils poussaient des hurlements épouvantables.

Pompéio, remué jusqu'au fond des entrailles, implorait la pitié du gardien , et demandait pour toute grâce qu'on donnât quelque chose à manger aux infortunés captifs : mais le gardien avait des ordres précis; il devait défendre à Pompéio les abords de la ménagerie et du muséum.

IN GRAND d'est» IGNK. 157

Cependant les cris devenaienf à chaque instant plus lamentables et plus horribles. On distinguait surtout parmi ce vacarme infernal, les gémissements profonds de l'ours, criant avec plus d'angoise qu'un malheureux soumis à la torture. Alors Pompéio n'est plus maître de lui, il s'élance de la chambre, et malgré les efforts du gardien qui cherche à le retenir, il se précipite vers la porte de la ménagerie et y colle son oreille. H appelle tour-à-lour d'une voie caressante et pleine de larmes, ses loups, ses renards, son ours; il les nomme tous par leurs noms , il les encourage à la patience, et leur promet les aliments les plus reL-herchés, les plus délicieuses friandises.

— Vulcain , dit-il , mon bon Vulcain , toi qui mas défendu avec le courage d'un lion ,

i58 UN (iKA.M) 1) I':si»a<.m:.

sois Inuiquille, ton maître est reconnaissant, et la vertu sera récompensée.

Pendant quelques heures encore, Pompéio se contenta de gémir, et d'exhorter, à travers la porte, les prisonniers à la patience; mais bientôt la rage des captifs augmentant avec leur appétit, le vacarme devient plus elFroyable. On entendait bondir les loups contre les barreaux de leurs cages, et toute la maison tremblait jusque dans ses fondements.

Puis c'était un mélange de cris plaintifs et furieux : rugissements d'hyène , bêlements de mouton ; l'ours vagissait parfois comme un enfant nouveau-né, et tout-à-coup se tordant avec colère , il s'ébréchait ses dents blanches contre les grillages. Certes , avec un peu d'imagination, on aurait pu croire que celte chambre mystérieusement fermée élail une îuènc , un lieu (h: cond^al

et do supplice , où dos victimos h uni ai nés expiraionl déchirôcs entre les griffes des lions et des ligros.

Ponipéio on proio au désespoir s'arrachait les cheveux. Savoir que ses animaux cliéris étaient \\, privés de nourilure, et se tordant au milieu des angoises de la faim ; les entendre crier, gémir, et ne pouvoir leur porter secours'... c'était pour le pauvre naturaliste, quelque chose d'horrible et d'inoui. Plus d'une fois il voulut briser les scellés , et forcer la porte, mais le gardien qui était un robuste gaillard, l'empêcha d'accomplir son généreux dessein.

— A l'aide! au secours! s'écriait Pompéio d'une voix lamentable, tandis que le gardien se promenait devant la porte comme une sentinelle active et vigdantc Pitié pcuii ma

famille!... In peu de nourriture, un morceau de pain I

Mais aucune voix secourable ne répondait à ses cris, le gardien demeurait impassible.

Soudain un bruit de voiture se fait entendre devant la porte de la maison. Pompéio, qui de minute en minute, s'attendait à voir paraître un libérateur , comme le condamné à mort, qui au moment du supplice implore le passage du roi, Pompéio s'élance dans la cour en demandant du pain.

C'était Lorença et la vieille Séraphine qui revenaient de Paris.

— Ma fille! ma fille! s'écrie Pompéio, en courant les bras étendus vers Lorença.

Celle-ci est effra}'éedu trouble de son père ; elle ne l'a jamais vu si pâle et si hagard, elle croit un moment qu'il est frappé de démence: mais bientôt les cris perçants et furieux qui

vy GRAND VeSPAG?CK. 1$|

sortent de la ménagerie, ont appris à Lorença ïe malheur de son père.

Bien que Lorença eût un cœur excellent, et que Tamour filial régnât dans son ame , elle ne put néanmoins compatir assez vivement aux souffrances du naturaliste j elle avait, hélas! des sujets plus graves et plus sérieux de chagrin, et ses larmes ne pouvaient couler sur le triste sort des loups et des ours.

— Ah! ma fille! s'écria Pompéio tout en pleurs, tu ne sais pas ce qui m'arrive , c'est affreux i c'est affreux !

Lorença fait d'abord tout au monde pour le consoler, ou du moins pour le distraire, mais c'est impossible : Pompéio continue de se livrer au plus violent désespoir. Enfin la vieille Séraphine, perdant patience, dit avec humeur :

1():2 UPC GRA>D D^ESPAGNB.

- Eh! eh! M. le comte, vous avez de la pitié de reste... plaindre des loups, quand votre pauvre frère est au plus mal!

— Que parles-tu démon frère ? dit Pompéio, avec ce regard fixe , hébété, qui n'appartient qu'à la folie. Tu ne sais donc pas que Vulcain, Proserpine et Neptune, sont en prison? qu'ils meurent de faim, qu'ils s'entre-dévorent?

— Oui , c'est un grand malheur , sans doute, mon père, dit Lorença d'une voix émue; mais j'ai d'autres nouvelles plus tristes à vous apprendre*... mon oncle n'a plus que quelques jours à vivre.

— Quelques jours, que dis-tu, Lorença?

Ah malheureuse ! si tu disais quelques heures, quelques instants, tu serais bien plus près de la vérité ! Écoute , écoute î cette voix qui se lamente, ce râle, c'est mon pauvre Vulcain.

— Eh! M. le c'onile, dit Scrapliino, en levant une épaule avec colère, il ne s'agit pas de Vulcain, c'est un ours! il s'agit d'une créature de Dieu, d'un chrétien, de votre frère... Il est mort , peut-être, en ce moment.

Mais Ponipéio, absorb(* dans sa douleur de naturaliste, et poursuivant toujours son idée, dit en branlant la tête :

— Oui , tu as raison , il est mort peutêtre!... je ne l'entends plus.

— M. le comte vous n'êtes pas raisonnable, reprend Séraphine ; vous feriez croire que vous êles un homme dur et sans cœur, et pourtant, je le sais, vous êtes bon comme le pain.

— Oui, du painl du pain! Sérapliine, continue Pompéio avec égarement, je ne demande rien de plus. C'est bien peu de chose, du pain pour des loups affamés!

Ki'r L> GRAM) 1) KSPAGXE.

Lorença, voyant son père en proie à la démence, secouait tristement la tête, en regardant Séraphine.

Enfin, peu à peu les idées de Pompéio s'éclaircissenl, et il parvient à comprendre le récit que Lorença lui fait de son voyage à Paris. En entendant prononcer le nom du marquis de Fontana, Pompéio, déjà exaspéré par tant de catastrophes, entre dans une véhémente colère : tout ce qui lui arrive de malheureux, il en accuse le marquis de Fontana.

Mais c'est bien autre chose encore lorsque Lorença parle d'une réconciliation entre les deux frères.

— Jamais ! jamais ! s'écrie Pompéio d'un air tragique. Non, je ne veux pas le revoir... j'en jure par les souffrances de mes loups et de mon ours !

LN 6aAM) I)i:S PAGNE. 160

Et aloi'S , so rojolaiit à cui ps perdu dans ses divagations de naturaliste, ii pousse des cris et des lamentations dignes «l'un prophète sur les ruines de Babylone. 1! appelle eiicoi e Vuicain, ses loups et ses renards, de la voix la plus tendre, la plus nngnarde.

Les animaux, (|ui reconnaissent la voix de leur maître, pkurent, sanglotent et rugissent avec plus de frénésie.

Bientôt tdute la ville est en rumeur, on s'aborde avec inquiétude, on se demande dans les rues ce que cela peut être, et d'où vient un pareil tintamarre.

On était déjà Tort avant dans la soirée, et les habitants de Lagny , tenus en éveil par ce redoutable vacarme, commençaient à craindre de ne pouvoir fermer l'œil jusqu'au lendemain matin.

On s'assemble, on discute, on se consulte;

HJ6 U> GnAXf) l)V,SPAG>K.

les uns embrassent chaudement la défense de Pompéio, les autres , les adversaires deTaristocratie, veulent que la loi soit exécutée dans toute sa rigueur , qu'un noble soit traité comme un plébéien.

Mais là n'était point la question , il ne s'agissait guère de répul)licanisme ou d'aristocratie : il s'agissait tout simplement de dormir tranquille. Or, la chose devenait matériellement impossible , et par malheur il y avait dans le voisinage de Pompéio quelque femme en couche : le sort de la mère et de l'enfant était gravement compromis.

Pompéio ne demandait pourtant qu'une chose bien naturelle; il voulait qu'on fit manger ses loups.

Cependant le pour et le contre fut longtemps débattu, et ce n'est qu'à onze heures du soir qu'une permission', venue de haut

lieu, empêcha l'ours, les loups, et les renards (le mou ri I' de faim.

Il était bien temps, car à peine les scellés furent-ils enlevés, cju'un spectacle horrible s'ofl'rit aux yeux du naturaliste : Vulcain avait la queue toute ensanglantée, il s'était brisé plusieurs dents contre les barreaux de fer.

Quant aux trois loups, il n'en restait plus que deux, en quelque sorte : le plus faible et le moins gros était presque entièrement dé- \oré. Les renards couchés sur le dos^ les pattes en l'air et la gueule ouverte, ne donnaient plus signe de vie, que par les tressaillements convulsifs de leurs queues.

CIlAPlTUt; Vil.

Page 1