‹ Un grand d'EspagneChapitre 8 sur 11 · UNE SIRÈNE · texte numérisé non relu

UNE SIRÈNE

Le lendemain de cette scène , madame de Courlalis était dans une singulière agitation. Melchior lui parlait à peine, il avait l'air de lui garder rancune.

Antonio vint comme d'habitude, le matin, dans la chambre de son maître, cl il fut bien

17'2 l'N GiiAM» irr.siur.Ni;.

étonné de ne pas voir la gardeinalade : on la chercha par tout l'hôtel, celte femme avait disparu. Madame de Courlalis, craignant des explications fâcheuses, avait trouvé le moyen d'écarler la garde-malade, qui avait reçu d'elle une assez forte somme.

Lorsque Antonio entra chez son maître, celui-ci avait complètement repris connaissance; mais il était d'une faiblesse extrême, et presque incapable de parler. C'est en vain qu'Antonio lui adressa de vives et respectueuses questions, le vieillard, qui avait de puissants motifs pour ne pas dire ce qui s'était passé la nuit, répondit à peine et dit seulement à Antonio :

— Appelez Raphaël! qu'il vienne sur le champ !

Raphaël, averti par Antonio, descendit chez M. de Fontana,: il resta près d'une heure

UN (.UAM» l> bSI>AGNK. 173

dans la chaiiibiê du malade, el lorsqu'il en sortit, sa ligure était pâle et bouleversée, des Jarnies s'échappaient de ses yeux.

Raphaël, selon la prière du marquis, ne quitta point l'hôtel; toute la journée il demeura seul dans sa chambre, morne et pensif.

Neuf heures sonnaient; Raphaël, après s être promené bien longtemps en murmurant des paroles vagues et confuses, venait de s'asseoir devant une table chargée de papiers, et il essayait de distraire par le travail la préoccupation profonde qui l'absorbait tout entier.

Mais il avait beau faire, ses yeux voilés de nuages ne pouvaient pas lire , ou bien ils voyaient briller à chaque ligne, à chaque mot, le nom d'Eudoxie.

Tandis que muet et sombre, un coude sur la table, son front dans une main, il se livrait

174 L> (iRAM) d'eSPAGNE.

aux plus désolantes réflexions, on frappe à sa porte; il tourne vivement la tête, et demande qui est là? Une voix de femme lui répond, une voix qui le fait tressaillir. Il se lève convulsivement et va ouvrir la porte : c'est madame de Courtalis. Elle est coquette ment vêtue, mais en déshabillé du soir : il y a dans sa mise un mélange indéfinissable d'élégance et de simplicité, de grâce naïve, et de séduction féminine, toute pleine de ruse et de machiavélisme.

— Vous! vous ici, madame? dit Raphaël d'une voix émue.

— Silence ! répond madame de Courtalis en mettant un doigt sur ses lèvres. Soyons prudents l'un et l'autre; on nous épie.

— Oh ! que je suis heureux ! dit Raphaël en lui prenant une main dans ses mains tremblantes. C'est à vous que je pensais, Eudoxie.

UN «.KA.ND n'hSFAr.llv. 175

— Vous le dites, Raphaël, mais ce n'est pas vrai.

— Quoi ! pouvez - vous douter de mon amour?

— J'en doult?. Ce n'est pas moi que vous aimez , c'est une autre.

— Et c'est vous qui me parlez ainsi

vous!

— C'est moi qui vous dis la vérité, répond madame de Courtalis avec un sourire triste et amer. Vous aimez mademoiselle Lorença.

— Moi! je l'aime! s'écrie Raphaël; oh! vous ne pouvez le croire.

— Je le crois; j'en suis sûre! tout me le prouve.

— Eudoxie, Eudoxie!

— Oui, Raphaël, je lis dans votre cœur. Vous n'avez jamais rien éprouvé pour moi. Je suis trop vieille, continue-t-elle douloureu-

176 UN r.riANO d'espagne.

sèment. C'est elle! cette jeune fille, c'est elle que vous aimez. Maintenant, vous clierchez à entretenir mon erreur , à me laisser croire que vous m'aimez toujours. Mais non, Monsieur, j'ai de la clairvoyance, et je suis femme. . . Il y a' certaines choses sur lesquelles je ne puis me tromper. Vous aimez Lorença, vous dis-je! au besoin, vous feriez cause commune avec elle, avec mes ennemis, pour me nuire, pour me perdre dans l'esprit de M. de Fontana.

— Moi ! s'écrie Raphaël avec surprise et désespoir; moi, je pourrais vous nuire! Oh ! non, Eudoxie, vous ne le pensez pas.

— Je le pense, Raphaël; je Je penserai jusqu'à nouvel ordre. Oui , je le sais , mille et mille fois vous m'avez parlé de votre dévouement, vous avez fait sonner bien haut votre

amour; iiii^is avant de vous croire, je voudrais au moins quelques preuves.

— Ces preuves, Eudoxie, je suis toul jjrêl à vous les donner. Que laut-il laire?

En même temps, il saisit la ujaiu de madame de Courtalis; il couvre cette niain de baisers.

— Parlez done , |)arlez , Eudoxie ! Vous doutez de mon amour , et moi je vous demande ce qu'il faut faire pour vous prouver que je vous aime...

— Raphaël, je veux me taire, dit madame de Courtalis en secouant la tête ; je mettrais votre amour et votre dévouement à une trop rude épreuve, et je ne veux pas être cruelle.

— Eudoxie, vous l'êtes bien davantage en vous taisant de la sorte. Vous vous méfiez de moi; vous pouvez croire qu'il est un sacriHce

178 L> (iKA.Nî) I) ksfaum:.

au monde (lc\ai>î L'(|ucl je recule; ah î \ous me connaissez bien mal! Vous dites que vous lisez dans mon cœur, et vous n'y avez jamais lu. Eudoxie ! Eudoxie î lorsque j'aime, c'est d'un amour sérieux el profond. Oh ! si vous me connaissiez !

— Eh bien! Raphaël, il ne tient qu'à vous c:e vous faire connaître. Écoutez : vous pouvez me rendre un service, un grand service, et je serais, moi, reconnaissante.

— Eudoxie^ vous me faites languir; je vous en conjure à mains jointes, parlez !

— Raphaël, dit madame de Courtalis d'une voix douce et mélancolique , puisque vous m'aimez , ne me plaignez-vous pas du fond de l'ame? ne trouvez-vous pas que je suis bien malheureuse ?

— Vous, Eudoxie, vous!

— Mon sort est horrible!., si vous saviez.

II> LIS VM> l> I SP M.Nt;. I 79

Bophacl, jo n'ai |)artont (jue (l(^s oniieinis, dos envieux , des caloniniateiirs. Au fait , mon existence est bien elrange depuis quelques années, et, pour ni'ètre favorable, il faut beaucoup de bienveillanee. Moi, femme mariée! moi, de bonne famille, je suis dans une position qui m'humilie. Voyez , Raphaël , j'ai rompu avec le monde, j'ai accepté cette fausse position, et lorsqu'on parle de moi, c'est toujours avec un sourire équivoque et des paroles plus équivoques encore.

En prononçant ces mots, madame de Courtalis pencha la tête, et parut sangloter.

— Oh! point de larmes, Eudoxie, vous me désespérez, vous me brisez le cœur!

— Raphaël, c'est bien malgré moi!., je voudrais vous cacher mes chagrins , mon Raphaël, mais c'est impossible. Voyez, ils éclatent, mes pleurs trocveni passage...

180 r> fciMAM) I) ESPACi-llï,

Et elle fondait en larmes.

— Mais c'est a "freux! dit Raphaël en tombanl à genoux ; vous voir ainsi en proie au désespoir, toute pale et ruisselante de larmes, et ne pouvoir vous consoUr. Si du moins, je pouvais mourir pour vous, Madame !.. mais non, vous vous taisez : le secret qui vous tue, vous le gardez au foiid du cœur^ et moi, je vous implore en vain. Je vous conjure d'être franche et sincère, de me confier toute votre affliction, et vous êtes sans pitié... Vous ne me répondez que par des pleurs, que par le silence.

— Il faut donc que je vous ouvre mon cœur, mon Raphaël?., c'est vous qui l'exigez.

— Oui, je l'exige, Madauje... je vous en supplie!

— Mon ami, reprend-elle avec . ouceur en lui pressant la main dans les siennes, je ne

IN tiRAM» D LSPA(jNE. |S1

veux pas avoir de secret [xjur vous, llf'las! inainlennnt je suis seule au monde, sans appui, sans conseil, sans un caMir qui réponde au mienl.. je n'ai que vous. Oh! comme elles sont imprudentes les femmes qui ne songent pas à l'avenir, qui ne voient que le présent, qui se laissent emporter aux élans du cœur cl de la passion! in jour arrive, le jour des regrets, de la clairvoyance, alors il est trop tard, on n'a plus un ami sur la terre : celuilà même qui vous a entraînée dans Tabîme, il vous abandonne el vous trahit, monsieur Raphaël! Comme on a bien raison de dire (jue le visage n'est pas toujours le miroir de l'ame. Certes, il y a un homme que vous aimez comme unnère,un homme que tout le monde aime et vénère; un homme dont la lêteblanchc est respectable, dont la figure est pleine de bienveillance et de générosité : eh bien! cet

lH-2 {^ ù?i\\i) I» i;spA(.>i:,

hominc esl sans cœur, sans eiitrailles , il vous Iroujpe et vous assassine avec de douces paroles... etpouilanl, moi, je l'aime! Oliî oui, Raphaël, c'est la rougeur au front que je me confesse... j'aimais cet liomn^e, et pour lui j'ai manqué à tous mes devoirs d'épouse et de femme; j'ai bravé l'insulte et le mépris, j'ai consenti, chose horrible '• à porter pendant liuil ans le nom de maîtresse et de concubine...

Rt madame de Courtalis se cachait le visage entre ses mains; sa poitrine, agitée par .saccades, était pleine de sanglots : elle pleurait.

Raphaël n'avait plus de questions à faire, il comprenait les paroles vagues, et pourtant fort claires, de madame de Courtalis; mais hélas! qu'avait-il à répondre? Cet homme, que madame de Courtalis lui dépeignait

UN (;kam) d'espaob. 183

connue un ôlre égoïste, insensible, c'était son bienfaiteur à lui, c'était son père.

Raphaël se taisait, la tôte penchée, une main sur ses genoux.

Madame (!e Courtalis se lève alors de son fauteuil et fait quelques pas vers la porte.

— Eudoxie! quoi, vous partez? s'écrie Raphaël en tournant \iveinent la tête.

— Oui, je pars... c'est pour toujours! ditelle d'une voix niauillée ue larmes. Raphaël, vous ne voulez pas m'entendre, et moi je n'ai plus rien à vous demander.

— Ohî je vous en conjure, restez! i estez encore, dit Raphaël en courant vers elle et cherchant à la retenir; de quoi m'accusezvous? Qu'ai-je fait? mon Dieu! Moi, je suis prêt à vous ser\ir, il n'y a rien au monde qui puisse m'arrèler. xMais dites, madame, que faut-il que je fasse?

184 UN «RAM) I>"'KSPA(i>it.

Madame de Goiirtalis se rassit.

— Vous savez, dit-elle en baissant la voix, vons savez que je suis pauvre, seule au monde, abandonnée lie tous depuis buit ans; le pain que je mange est le pain de la bonté et de rbiimiliation. . . c'est a(freux, n'est-ce pas? Mais quelque close de plus affreux encore peut survenir... Ce pain de la bonté, il va me manquer d'un instant à l'autre. Que deviendraije alors? moi, raffinée par le luxe et le bienêtre, habituée à toutes les élégances de la vie, je vais me (rouver seule, face à face avec la misère !

— Oh! c'est impossible, dit vivement Raphaël , M. de Fonlana est riche. . . il est justCo

— Il est riche, mais il n'rst pas juste, Raphaël ; tout ce que je vous dis là, il le sait mieux que moi-même, il srdt qu'après lui je u'ai plus qu^à mourii au sein de l'indigence.

i> (;nA>i) I) isi'Ar.vi;

Mais (|U0 lui importo? cel homme, voyozvoiis , lu' m'a jamais ainiéo; jo siiis devant ses yeux eomme nu reproche vivant, et il me liait. Sa v(ngeanee, il \on('rait la jKinrsnivie

au-delà du tombeau

^ Fudoxie, quelle idée! s'éciic Raphaël avee ehaleur. iSon, vous ne pouvez croire. . . —Je crois, Haphaëljjecrois loin decet hom me. An surplus, mon ami, continue-t-ello avec moins d'amertune, je dois être indulgente envers lui , hien qu'il ne le soit pas à mon égard. Le mar(}^îis de Fonlana, usé par la maladie, n'est {'lus reeonnaissabie. . . maintenant ee qui domine en lui , eVst l'égoïsme et la peur de la mort: il voit partout des ennemis , ('es gens qui veulent son héritage. Toutes les marques d'intérêt qu'on lui prodigue , toutes les paroles hienvedlantes, il les interprète à mal: et dans le plus pur altacheme'ril , dans la

Î86 I.N GKAM) I) tSl*AG>L.

|)lus loiK liante démonstration d'amitié, il ne voit rien qu'une ignoble spéculation.

— Eucîoxie^ vous êtes injuste, le marquis de Fonlana a trop de noblesse dans i'ame pour jamais croire. ....

— Encore une l'ois, Raphaël, vous ne le connaissez point, vous êtes un enfant! le marquis de Fonlana est un vieillard égoïste et glacé, aveugle et sans intelligence; il n'a pas même l'intelligence du cœur. Tous ceux qui l'aiment ou qui s'intéressent à lui, il les soupçonne, il les redoute; mais en revanche, il y en a d'autres qu'il aime, et dont il s'environne... Ceux-là , Eaphaël, sont des gens rapaces, fourbes et bas, des intrigants qui le flattent pour avoir sa fortune.

Raphaël considère madame de Courialis avec un air de stupeur.

— En vérité, MadauMî , dit-il d'une voix

alléréo, j'ai peine ;i nous conipreiidre : de (jui parlez v.us eu ee niuineiir/ (Juelles peiiveiil- 'èlre ces aines Lasses «4 vénales , ees intrigants <pii entourent M. de Fonlana?

— ,îe n'ai ]tas besoin de vous le dire, lUiphaël, vous le savez, de rtsle; mais vous avez pour eux de l'indulgence, vous ne pouvez cioiie, vous ne voulez pas croire à leurs mauvais desseins. Ah ! (juaf\d je vous le disais tout à r heure, que celte Lorença vous tenait Tamel elle est jeune, elle est belle, elle est rusée.

— Loiença? ]VIadan;e, dit Kapliaël avec trouble. ^lais vous le savez bien , c'est une jeune personne innocente et pure, naïve; et certes elle est incapable de faire ce (pie vous lui reprochez.

— Raphaël, c'est avec un faux senriblant de candeur et de naïveté, fpj'une l^nDme est

188 r> GHANJ) I) tSPAUlli.

plus dangereuse. Moi je suis violente, mais franche, et il m'est impossible de rien déguiser de ce que je pense ; mais celle jeune fille avec son air doux et caressant, et ses grands yeux bleus qui se baissent toujours, elle marche à son but, lentement, sourdement... elle fait tout au monde pour me nuire, pour me faire chasser comme une aventurière!

— Elle! Eudoxie ; elle! non, non, je vous le jure... Oli! vous la jugez mal!

— c'est vous qui la défendez, Monsieur? dit madame de Courtalis en se levant avec impétuosité. Vous êtes étrange et bien audacieux , vous qui naguère encore, osiez me dire que vous m'aimiez!..

— Eudoxiel Eudoxie ! je vous aime , s'écrie Uapiiaël en tombant à genoux.

— Mensonge! fburbeiieî continue-t-elie avec plus d'exaltation. Ah! vous avez cru que

j'é!ai'^> une pauvre (eiiinio sans cxpérioiro, une idiolo, el (juc loulcs vos lellcs paroles, ni'éblouiîîiiout aussilôl... mais non, Monsieur, j'ai le mallieui' d'être inlelligente, et de comprendre à V emi-rnol. Vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée.

— Oh eiel !

Et Raphaël était en proie au plus violent délire.

— La preuve que vous ne m'avez jainais aimée, Monsieur, reprend madame de Courlalis d'une voix âpre et dédaigneuse , la preuve que vous êtes mon ennemi, c'est que vous soutenez la cause de cette jeune lille.Yous savez pourtant combien je suis jalouse; car moi aussi j'aime, oli! j'aime ! el c'est une passion terrible que l'amour dans un cœur comme le mien. Raphaël! Raphaël ! voire conduite envers moi est infâme!... non-seule-

190 IX ÙKAND 1> LSl»A(iMi.

menl vous nvez manque de confiance, mais vous l'.vez manqué d'honneur Vous... me trahissiez!

— Moi ! moi !

— Vous! Le marquis de Fontana est au plus mal... certes, je donnerais dix ans de ma vie, maintenant surtout , pour prolonger son existence, fût-ce de quelques jours 5 mais la crise est prochaine, imminente, les médecins l'ont déclaré devant \ous, Raphaël... et c'est dans une pareille circonstance, lorsque tout mon avenir dépend du caprice d'un vieillard moribond, c'est alors que vous laissez parvenir, jusqu'à son lit, des inlluences étrangères! Il vous était facile, Raphaël , d'écarter lafdledece Pompéio, dece ridicule seigneur espagnol, qui voudrait maintenant rétablir sa position ruinée aux dépens de la mienne : lui qui a toujours été l'ennemi irréconciliable de son frère; lui ,

qui Ta loujours ahre.ivé do clia^iin. (Mi! iVaphaël, vous saviez cela, et vous avez pomiaul laissé le vicillani tout seul en pi-oie aux suggestions , aux pei lides caresses de la jeune fille.. Knlre elle *t vous, il y avait un projet d'union; et vous, au lieu do l'anéantir d'un mot, ce projet qui m'offense, cpii me tue, vous avez répondu >aguement quelques paroles hypocrites et douteuses, parmi lesquelles

on pouvait fort bien lire votre pensée Vu

mariage avec la fille de Pompéio d'Alcaraz flattait votre orgueil,: néanmoins, vous auriez voulu tout à la fois ménager une autre femme que vous aimiez , qui vous aimait

— Qui m'aimait! oh! s'écrie Raphaël en pâlissant : Eudoxie ! Eudoxie! vous ne m'aimez donc plus?

— Non, non, je ne v( ux pas de rivale, je n'aime pas les partages. Tout , ou rien , voilà

inadcvise. Épousez Lorença, Monsieur, prenez louU' la l'orlunc du iiiaïquis, peu m'imjîortel je nîe reste, à moil.. et quanci ia vie me sera trop à charge, j'ai toujours au cœur assez (le couriige pour m'en délivrer.

En parlant de la sorte , madame de Courtalis îaisait quelques pas comme pour sortir. Raphaël se relève, il court à elle et s'efforce de l'arrêter.

— Eudoxie, vous ne sortirez pas, il faut m'entendre! Non, je vous le jure, c'est vous que j'aime , vous seulel.. je n'aime point Lorença, je ne l'aimerai jamais.

— Oh ! voilà qui est trop fort , dit madame de Courtalis avec amertune, en revenant au milieu de la chambre. Je suis bien aise de voir jusqu'où peut aller un homme qui veut mentir. Ah! vous ne l'aimez pas? Ah! vous ne l'aimerez jamais? et c'est moi seule que

I > (;kaM) i) i>VAiiML. i\n

VOUS aimez, diles-vous? Eh bien alors! pourquoi vous pondre complice d'un guet-apens infâme? pourquoi vouloir me dépouiller?

— Madame! Madame!

— Vous chercherez peul-elre a nier encore, vous (]ui savez irès-hien le complot tramé contre moi ; vous qui, ce matin même, avez reçu des mains du marquis un tcslamenl qui me déshérite et me (ruslro au profit d'une autre!

Madame de Courlalis se lait un instant; on dirait qu'elle veut étudier Teffet de ses paroles, sur le visage de Raphaël. Celui-ci demeure inler*!it et comme IVappé de la foudre.

— Allons! parlez donc, Monsieur, dit madame de Courtalis avec ironie. Comment!

un homme comme vous reste court , et n'a pas une parole :i dire lorsfpi'ij s'a^ii (]c trom-

T. II. j;j

per unv feninie. Fort bien! fort bien! j'aime ;i voir (juc vous n'êtes pas encore habile en dissimulation. Vous savez mal votre rôle, Monsieur, et votre silence est encore une arme contre vous C'est de la stupeur , et vous êtes pâle, vous frissonnez! Cahnez-vous un peu, Raphaël, je vais, moi, vous dire toute la vérité; je n'aurai pas grand'chose à vous apprendre, puisque vous êtes merveilleusement informé.. 0 iN'imporle, je tiens à vous faire voir que moi aussi j'ai de bons renseigncmenls, et que, lorsqu'il m'arrive d'avancer ime chose^ c'est que j'en suis matériellement sine. Ce matin donc , M. de Fontana vous a fait appeler ; il vous a remis entre les mains un testament cacheté : testament qui anéantit tous les autres, et qui me ruinel Ce teslamm' , je ne l'ai pas vu écnre, mais je sais parfaitement ce qu'il renferme : c'est l'a-

Tandon romplel île la fortiiiH' du n\[\n\\\\<, «Ir Fonî.inn, ;ui prolit de caHIv. jiMinc |kmsoiiiic , (lo la lille (le son frèio. Le niarijnis piojjahiciiKMil exige (jH;' vous «'ponsiez Loreiiea , et à cette condition il vous lègue une partie de ses biens. Ouaiit à moi , je suis oubliée , outrageusemenl oubliée! Mon iioué niême, liaphaël, n'est pas écrit dans ce testament , et demain, ce soir, quand le mar([uis de F<jntana sera rnort, je n'aurai plus (pi'à le suivre, moi jeune encore, belle et pleine de vie... M. Kaphaël, c'est vous qui m'aurez luée.

— Eudoxieî quel affreux langage... OIiî vous me déchirez l'ame:

— Raphaël, il ne s'agit [>oint de phrases ni de beaux sentiments. Parlons à cœur ouvert; parlons sans détour. Avez -vous, oui ou non, ce testament ?

— Je l'ai, dit Raphaël, incapable de soute-

196 UN GRAND n'E^PAGNIi.

ilir longtemps un mensonge -, mais je vous jure par loul ce qu'il y a de plus sacré au. monde, je \ous jure , Eudoxie , que j'ignore absolument ce qu'il contient.

— Yous l'ignorez ? dit madatue de Courtalis, en rintcrrogeanl d'un œil scrutateur. Le marquis ne vous a donc pas dit , en vous le confiant, ce que ce pli cacheté renfermait?

— Non, sur mon honneur!

— Alors que vous a-l-il dit, Raphaël ?

— Il m'a dit : Raphaël , voici mon testament; tous ceux que j'ai pu faire en d'autres circonstances sont nuls, je les révoque. Quant à celui ci , je t'en fais dépositaire ; garde-le jusqu'à ma mort, et ne Fouvre qu'au momeiit où mes yeux seront fermés pour jamais.

Madame de Courtalis demeurait silencieuse et pensive. Une fatale expression de joie et

rx r.RA?(i) n'LM'A(;>(j;. 1<)7

(lo triomphe écluirait liislement sa physionomie.

— Ainsi (îoiK-. Uaphaël , dit elle on se rasseyant, vous me jurez sur votre honneur <|ue le inar(|uis on vous remoliant ee papier ne vous a pas dit au ire ohoso?

— Je vous le jure, l^^udoxie, et puissé-je mourir à Tinstant mémo si je mens.

Madame de Courtalis prit la main de Ra phaël et l'obligea de s'asseoir. Puis, d'une voix douce et caressante elle lui dit :

— Raphaël^ mon hon ami, vous avez du faire quelques conjectures au sujet de ce testament. Dites-moi , que pensez -vous qu'il contienne?

— Mais je l'ignore, répond Raphaël, dont le cœur battait avec violence , et s'il m'est permis de former une conjecture, j'ai tout lieu de croire que co testament, favorable à la

liiècr (lu iiiarfjnis , uv {.khiI nous ùLim* contraire Le inar(|iiis <lf Forri:!r!a cslsi jnsle

el si bon...

— Raphaël, je ne veux rien ;iiie conlie cel homme-, mais, je vous en conjure^ épargnezn>oi son éloge, il me fait mal, i! m'olTense! Je vous comprends, voiîs faites tous vos eflbi Is pour ménager à la fois (je::x personnes, le marquis et moi. Vous parlez de sa justice et de sa bonté, et je suis bien sin^e qu'yii fond de votre cœur, il y a quelque chose qui dément vos paroles. Mais n'importe, ne [jarlons ]>lus (le M. de Fontana; parlons un peu de

on testament, Raphaël. Je voudiais le \oir.

— Madame!...

Raphaël n'en put dire davaiuage. 11 y avait de l'épouvante djns sa voix.

— Je voudrais le voir, mon ami, continue madumc de (^ôurlalis avec un somii'.' | loin

UN «iHAND I) KSI'AGNK. 10!)

do chai iiio ol (le sé(lucli(3n. Quand je dis ([itc j(» voudrais le voir, je niV\[)li((uc assez mal; vous avez du croire, n'esl-ce |)as, que je voulais rompre le cachet, ellire ce (|ui est éei'il^.. Don, nou^ mon chei' Raphaël; non, rassurezvous. Je sais Irop bien (juelle est la sainteté d'undépôl, cl je ne voiidiai^ pas, (pie! (}ue lut d'ailleurs mou intéièt , vous Taire couinietlre une action répréhensible. Tout ce ((ue je vous demande, c'est de pouvoir jeter un coup-d'œil sur Tenveloppe. Je veux èlre bien sûre qu'un p:\reil testament existe , et qu'il est écrit de la main de M. de Fontana. Il y a longtemps que je connais son écriture... à la voir je pourrai dire, moi, sous quelle influence elle a été tracée. I.a main de ce vieillard a d'incroyables difîérences. Allons, don nez, Raphaël.

200 UN (;ham) i)'ksi»a(;nk.

Raphaël dcnieuniit iiiimohile; un Iremblement nerveux agitait ses mcmhres.

— Allons donc, mon ami, je suis impatiente. Maintenant c'est une idée qui me possède; il fluil absolument que je voie l'enveloppe et le cacjjet de cet écrit.

— Que demandez-vous , madame 1 dit Raphaël d'une voix tremblante. Ce testament, j'en suis dépositaire; il m'a été confié par un vieillard mourant : je ne puis m'en dessaisir.

— Eh ! eh î qui vous parle de vous en dessaisir? inlerrompt madame de Courtalis en haussant les épaules. Est-ce que maintenant vous allez faire du tragique et du pathos pour une chose qui est la plus simple du monde? Ce papier, je ne veux pas l'ouvrir. Il est cacheté d'ailleurs, et vous senKz bien que je n'irai pas en rompre le cachet. Dieu merci , Monsieur, jéconnaisleschoses.,. Jecomprend*-

UN <;hand I) ksi» a g m:. -20 i

toute rimporinncc do, voire posi lion. Une autre femme M i!i;i place pounait sansdoute vous en vuuluii*, et truuvci' (jue nous èlcs l)ieii IVoui, bien déliant; mais je ne suis pas comme les autres femmes, moi, Haj)liaël! Je vous apj)rouve, au contraire, cL \ous estime davantage ]jour ce refus oi)iniâtre... qui devrait m'Iuimilicr. Vous êtes un jeune homme plein d'honneur vi de scrupule, et il est tout simple {\uv voire ame timorée et candide s'exagère encore la gravité d'une mission, qui a quehpie chose de solennel. Mon ami, je vous pardonne de tout mon cœur, continue-telle, en lui prenant la main avec effusion. Voyez, je ne suis pas susceptible, et pourtant je veux qu'on me cède à la fin... Lorsqu'on aime les f^ens, il ne sulfit pas de le dire, il faut le prouver... et j'attends une preuve, Raphaël.

— Eudoxie! dit Raphaël, dont la tète est

"202 u> GiiAND D i:spagm:.

bouleversée, exigez luul autre sacrifice!., demandez ma vie 5 mon sang, mon ame , mais laissez-moi mon honneur.

— ^otre honneur! Monsieur, répond-elle avec dé(!ain, en vérité vous êtes étrange! qui vous parle de votre honneur? Allons, une fois, deux fois, voulez-vous ou non me satisfaire? Ce que j'implore n'est pas une grande faveur; c est tout simplement de jeter un coup-d'œil sur l'enveloppe d'une lettre que vous pourrez même garder tntre vos mains. Je n'y veux j)as ioucher.

Raphaël paraissait en proie à une lutte intérieure des plus violentes.

— Eudoxie! vous êtes sans pitié...

— Oh! c'est intolérable, s'écrie-t elle en se le\ant avec dépit le son fauteuil; des phrases (le uiélodramos, et de pareilles déclamations pour une misère! Adieu, Monsieur,

LU (iltA.M) l>'i:SIM(..NK. 20. T

irin|)lis.sez jusqu'au buiil votre sniulo inissiou, je ne Ncu\ pas y j-orlei' nllcinlc. . . luais ra|)|ic'- It'Z NOUS r.iie cliose : nous m avez vue [jour la (lornière Tois! Jo vous aimais., . pourtant, continue l-elle (fuiie Noi\ souide et sanglotnute. Uaphaël s'élance vers niai^ame (;e Courlalis, il lui prend les mains: il l'entraîne loin (ie la porte, et lonibaiU à genoux il s'écrie :

— Tu le veux doue? eh bien ! je ne n'siste plus.

— ^iteî Raphaël, vite! répond madame de Courtalis avec un éclair dans les yeux. Mais \\\i s(pie aiîssitôt une expression douce et charmante, pleine d'amour et de mélancolie, vient noyer ce regard do flamme.

— Mon ami, dit-elle, en fermant à demi les yeux, donne, mais sur-le-champ! point de retard, point d'hésitation. Tu sens bien tpie c\^sl un caprice^ un pur enfantillage, et

l!04 LPf GRAPCI) d'bSPAGNB.

que je n'ai pas besoin de voir ce chiffon de papier. Mais n'importe, je \eux qu'on me cède, moi , je suis exigeante, il me faut des sacrifices.

Et elle souriait d'une manière enchanteresse.

Raphaël est vaincu, il court à son secrétaire, il l'ouvre vivement.

— Tiens, <lit-il, d'ufie voix presque éteinte, le voici 1 regarde.

Et il montre à madame de Courtalis un papier plié en forme de lettre , et cacheté aux armes du marquis deFontana.

— Attends, attends, Raphaël, un peu plus prèsl dit madame de Courtalis avec une expression de joie qu'elle ne peut modérer. Comme la main tremble! il m'est impossible de voir... Approchons-nous de la lumière.

là Raphaël, qui tenait toujouis d'une main

le testament, enlaçait de l'autre et pressait convulsivement la laillc s\elte et ondoyanle de cetie leniuie adorabîe.

Madame de (uunlalis s'approehaiL sensiblement de la lable sur lacjuelie claienl placées deux bongics alhunces.

— Oli! Ra;;lioël, tu es^impalienlant ! ditelle avec une exprc ssion de mignardise et de coquetterie in(!icil)le; ta main t emble comme une feuille... C'est pour me faire croire que lu es ému, que tu m'aimes; mais non, c'est caprice et la(|uineriej M. Raphaël. Allons, allons, je \eux voir. Oh! vous avez beau faire , à la fin je v( rrai.

Près ('e la table se trou\ail un fauteuil : madame de Courlalis \ tombe assise, et entraîne à demi Raphp.ël, qui dem<^ure un genou en terre, enlaçant toujours le corps souple et gracieux de madame de (^ourtalis. H tient

îl'unc rnaiii \o (Kipier qu'elle cherelie vainement à saisir.

()1)1 le méchant! le vilain méchant! dit ma "ame de Conrlalis qui se renverse en arrière, el monire à Raphaël émerveillé toute la blancheur de sos dents rieuses, tout l'éclat (le son cou d'ivoire, ferme, pur, éblouissant. Uaphaël agenouillé frémissait de tout son corps; une sueur brûlante inondait ses tempes, ses yeiix nageaient confusément dans une vai)eui-: on aurait pu voir ses vêtements reuMier aux p;ilpitations de son cœur bondissaut dans sa poitrine.

— Eudoxie ! r^udoxie ! dit-il à demi pâmé, Oh î que lu es belle î que je t'aime !

— Et moi donc! mon llaphaëll mon beau Raphaël '

En même temps elle se penche vers lui , et lui donne un baiser, un baiser de flamme,

U\ IJHAM) I) ISKAdNK. !>(>7

iiu haisPt' (i'ainonr, (|iii hrùlr les I/'mos <!e Raplinol, c[ lui fail jolc^r un ni.

Lo toslanx'ut vient (réchapper aux mains do Bapliai'l. il esi tombe sut' la table. Matlanio de Coiîrlalis s'en «nipare, e' tandis que, d'une main, elle presse et retient Raphaël contre son cœui*, de l'autre, elle appioche \o papier ne la bougie : une flamme s'élève.

— Eudoxio î Eudoxie! oli ! c'esl maintenant que je voudrais niourirl.. dit Hajjliaël (jui tremble et Irissoinie, et qui la serre violemment dans ses bras.

— Pourquoi nu)urir, nton Raphaël? il faut \i\re pour nous ainjer! Oh! va, moi aussi je t'aime !

Raphaël avait tout oublié , le testament , le vieillard moribond, Lorença, toulau monde!, mais soudain , une clarté plus vive frappe ses

yeux : il y a dans la chambic comme une odeur de papier biûlé.

Ilapliaël tourne vivement la tête, il regarde el jette un cri lerrible.

Le testament était en flamme , et voltigeait sur le parquet.

Raphaël se dégage impétueusement des bras (\m l'élreignent, il s'élance , il veut saisir le papier (|ui flambe... mais ce n'est déjà plus qu'un lambeau de crêpe noir, où courent çà et là quelques étincelles.

— Ahl malheureux ! qu'ai-Cait ? dit-il en se fraj'pant \v front.

— Uaphaël , ruon ami , mon ange, point de regret!., dit madame de Courtalisavec amour. Maintenant, grâce à toi, je n'ai plus rien à craindre .. ce testament était ma ruine: il est détruit, et nous pouvons être heureux l'un et l'aulre!

— Eudoxie ! Eudoxie! ah! vous m'avez perdu! s'écrie Hapliaël, en se lordaiit les mains.

— Quoi! serais-tu un làclje, Ha|)h{iël, n'aurais- tu"' pas le courage de ton ainour ' Allons, console-loi, je t'aime, rien aujourd'hui ne peut nous désunir... Il n'y a pas de complot qui m'effraie. Que Lorença ! que son vieux père! que le marquis de Fontana! que tous ensemble ils conspirent contre nous, peu m'importe! Elle esl :i nous! elle est à moi <;ette fortune, et je le la donne... Je t'aime! je t'aime!

Elle parlait encore lorsqu'on frappe à la porte; la voix d'Antonio se fait entendre.

— Monsieur Raphaël, dit-il d'un accent ému à travers la porte; venez, venez tout de suite! M. le marquis vous appelle.

210 in tiWAnu l) FvSFAGNE.

— Je descends, répond Raphaël qui n'osant pas ouvrira Antonio, dans la crainte de trahir son trouble.

— Raphaël, dit madame de Courtalis, qui ne peut se défendre d'une éuiotion profonde, j'ignore le motif'd'une pareille entrevue, à cette heure, mais, quoi qu'il arrive, pas un mot de ce qui s'est passé... Sur ta vie , Raphaël, et sur la mienne!., et maintenant, adieu. Je suis à loi!

Madame de Courialis entr'ouvre d'abord la porte avec précaution; elle regarde si personne ne peut l'épier, el puis elle sort en faisant encore à Raphaël un geste expressif qui lui ordonne le silence et la discrétion,

A peine est-il seul, Raphaël comprend toute l'horreur de sa position; il s'arrache les cheveux, il se frappe la poitrine et tombe à genoux en appelant la mort. Que faire? osera-t-il

LN GRAND 0 LSPAGXK. 211

braver la présence de ce vieillard qu'il \ioni (le trahit' si làchemeiU? Mais il n'y a plus d'hésitation possible 1 on le demande encore avec plus d'instance : il faut maintenant refuser en motivant son refus, ou descendre chez M. de Fontana.

— Je vous suis, dit Raphaël à Antonio.

Alors il ouvre précipitamment un liroir et prend deux pistolets, qu'il charge : il y met une capsule, il les arme, et les pose dans son secrétaire derrière une grande liasse de papiers; ensuite, il descend à la hâte.

CflAPITRIi VIII.

KiUEL EST L ASSAgSIiN

Raphaël était tout tremblant comme un coupable, lorsqu'il entra dans la chambre du marquis de Foutana. f.e vieillard étailseul; i fait signe à Antonio de sortir, et il dit à Raphaël d'une voix douce :

— Approche, mou «nfant.

2i6 L.X GKA.ND D KSPAGMt.

\a[ [ji ndiile alors marquait minuit, liaphaël s'assied dans un fauteuil placé au chevet du malade : il se fait un instant de silence.

— Rapliaël, dit le vieillard en lui prenant la main , j'avais besoin de te voir. Oh ! j'ai tant de choses à te dire! . .

Raphaël demeurait silencieux; la sueur coulait à grosses gouttes de ses tempes : il était d'une pâleur profonde.

— Mon enfant ! mon Raphaël ! reprend le vieillard en secouant la tête, je suis bien mal!., et je n'ai plus longtemps à vivre. Demain peut-être, je n'aurai plus à souffrir.

Raphaël voudrait parler, mais il n'en a pas la force.

— Il est bien tard, Raphaël, continue le marquis, et tu dois être étonné que je t'appelle à pareille heure; mais lu vas me tîoni-

va GKA.M) l> tSPAiiM: 'il 7

prendre. C'est im dcvoii', un dovoir sarré, qu'il faiil absolumenl (jiie j'aceoinplissc^ aviuU de mourir. Tu sais, mou amiPce malin mètnc je l'ai confié un testament.

Raphaël est saisi d'un frisson; il sent ses cheveux qui se dressent sur sa tète. Il prendrait h fuite peut êlre, si sa main n'ctail point dans celle du marquis de Fonlaua.

— Raphaël , poursuit le malade , lorsque j'ai écrit ce testament, j'avais les idées troubles et confuses-, je n'avais pas la tête <à moi, et j'ai oublié une chose importante. Va , remonte dans ta chambre, et reviens tout de suite. J'ajouterai à ce testament un codicile... Va! va!

Raphaël ne faisait pas un mouvement; il étijit comme enchaîné sur son fauteuil.

— iSe tarde point, mon ami , le tem[Ks est

*^lî^ IN r.ijAM) d'espaom:.

précieux. Oh! si tu savais! Demain peut-élre il sera trop tard.

Uapliaël, éperdu, se lève niachinaiemenl , iuais aussitôt il retombe comme anéanti sur son fauteuil.

— iMais d'abord, non, Raphaël, tu vas m'en tendre. Ce matin je ne t'ai pas tout dit... je voulais mourir sans te confier le secret de la naissance, mais je n'en ai pas le droit : il faut que je parle!

Uaphaël avait l'enfer dans le cœur, il sanglotait au fond de sa poitrine , et ses larmes ne pouvaient couler.

— Cher enfant, continue le vieillard d'une voix défaillante, tu sais combien je t'aime! si tu avais été mon fds, je ne t'aurais pas aimé davantage. Eh bien! tu n'es pas mon fils, Raphaël, mais n'importe! il y a de mon sang dans les veines. Tu es le fds de mon frère!..

L'N <iKAM) I> ».Sl'A(..^E. 'i | 9

— Moi !

— J<.' l(j !T[)('Il' , mon ami, (\y\c je \«)iilîiis mourir avec ce secret. Des circonstances si mallicuieiises ont environné ton berceau , qu'il me semblait nécessaire et piudent de le les cacher; mais ce (jui peut survenir, personne au monde ne le sait, Raphaël, excepté Dieu! J'ai réfléchi depuis ce matin : alors une idée, une crainte^ m'a frappé au cœur, et j'ai pensé que des gens avides et fourbes pourraient contester un jour tes droits à ma succession.

— Moi'. Monsieur, dit Raphaël avec terreur; moi hériter (le vous!.. Jamais!

— Raphaël, je n'ai pas d'enfant, tu le sais bien. Tu es mon neveu; ton père est Don Manuel de Leyra, mon frère puiné. Ta mère, depuis longtemps, Raphaël, tu la connais sans

savoir *juc c'est la mère, et pouitaiU , quel bonluur!.. lu l'aimes !

Raphaël ouvrait des yeux ébahis; son cœur bondissait avec impétuosité.

— Tu sais, Raphaël? cette femme belle encore, mais pâle et vieillie avant Tàge, cette femme qui se fait appeler Lucierme Gérard, et qui vient de temps à autre me rendre visite...

— Eh bien?

— C'est elle! c'est ta mère !

— Est-il possible?

— Oui, Raphaël, cette feuime , qui est d'une bonne famille, fut séduite autrefois par mon frère, Don Manuel. La malheureuse avait cru à de fausses promesses de mariage, et et elle céda par amour et par entraînement... (]ctte faute lui coûta cher; elle fut rejetée du sein de sa famille. Pendai»t quinze ans, Ra-

l !^ (.KAM) h I SPA(.^i:. J'2 I

pliaël, elle véciil seule, tiisic ci al),ni(lonnée. Oh ! no lui parle jamais de ce m\c je le dis-lâ, enr tu la ferais niouiii, la pauvre femme! elle a toujours courbé la lele sous la lionle: elle n'a jamais pu oublier ce ()u elle nommait son crime, et la malédiction de ses parents a toujours pesé sui elle. Hélas! hélas! mon ami, cette femme, si noble et si pure de cœur, s'est bien exagéré sa faute !.. elle t'aimait pourtant, et elle aurait voulu jiouvoir te presser contre son sein maternel, en l'appelant son fils; mais la honte a fermé sa bouche. Quant à ton père, à Don Manuel de Leyra , je ne veux pas t'en parler. Que Dieu lui pardonne, qu'il me pardonne aussi î car tous, tant f)ue nous sommes, nous avons sur la conscience des fautes et desreînords. Moi-même, Raphaël, moi qui touche à mes derniers moments, je suis ple'in do crainte, et je frissonne en [pensant à la

tombe! Il y i\ là haut un juge redoutable, et les moins criminels ont encore bien du mal à se reprocher!..

Raphaël était comme un homme foudroyé.

Il n'osait regarder le marquis en face, et sa pâleur ne diminuait pas.

— Maintenant , Raphaël , tu comprends pourquoi je t'aime. Hélas! avec ma jeune et douce Lorença , tu es ma seule famille, et je veux vous unir. Dès que mes yeux seront fermés, toute ma fortune est à vous, tout entière-, mais pour éviter les contestations, les fourberies peut être , il importe, mon enfant, (le préciser les f^iits, d'établir ta naissance, et je vais ajouter à mon testament plusieurs détails indispensables. Ainsi, va, Raphaël; il faut (jue celte nuit même je sois tranquille, *|ue je puisse niourir sans craindre

que tout ce que j'aime nu nioude soif pauvie et malheureux après moi!...

Ce qu'il y avait d'oruge et de douleur dans l'âme de Raphaël, on le devinera peut-être, mais comment le peindre?

11 frémit de son ingratitude; il frémit de son crime, et il est prêt à tomber aux genoux du vieillard pour appeler sa malédiction.

— Eh bien! qui t'arrête? dit le marquis avec bonté; ne m'as-tu pas entendu, Raphaël, ou bien ce que je viens de l'apprendre a t-il bouleversé ton cerveau? Va, la nuit s'avance^ à cette heure je ne crains pas qu'on nous trouble; mais n'importe, il y a pent-étre des yeux qui nous épient, et le plus tôt sera le mieux.

— Ah! s'écrie Raphaël éperdu? Que faire, où me cacher?

— Raphaël, allons, un [)eu décourage, ne

2'2l UP( (JKAM) I) KSPAGNIi.

le désole pas, mon enfant. Tu pleures parce (|ue je vais mourir-; oui , je le sais, tu m'aimes, mais chacun son tour, pauvre ami! Je suis vieux moi, je te devance. Écoute, un dernier mot : quoi qu'il arrive, dé/ie-toi d'une femme, de madame de Gourlalis! . . .

— Ah! murmure sourdement Raphaël, il n'est plus temps.

— Aime Lorença, c'est un ange! Oh! si je pouvais encore vivre assez longtemps pour vous unir tous deux. Si je pouvais jouir de votre bonheur ; mais non! mais non!

Raphaël n'a pas le courage de rester plus longtemps; d se relève avec isgitalion et s'enfuit de la chambre.

Le marquis l'attendait plein d'impatience : Raphaël ne pouvait tarder.

Deux heures se passent; la nuit était profonde et muette. Le vieillard, qui ne peut corn-

i \ (.«AM» i> i;si'A«;>K. 2-2j

prendre colle loiii^^ue absence de Kaplia»'!, veut sonner |)uin' l'aire venir Anluniu , mais le ruban de la sonnetle se délaelie el luujbe.

— Anionio! erie le vieillard d'une voix faible avec un sentiment de terreur involontaire.

Aussitôt une porte s ouvre, el un homme, dont le marquis ne peut distinguer les traits, s'élance dans la elianibre. Cet homme éteint brusquement la veilleuse, et court vers l'alcôve

Un cri se fait entendre... puis un râle... et des sanglots entrecoupés, convulsifs.

Trois heures sonnaient à la pendule. Le dernier coup frappé, tout retomba dans le silence : une obscurité profonde régnait dans la chambre du marquis de Fontana.

CHAPITHi: IX

Le lendemain c'élait dans l'hôtel du mar quis de Fontana un trouble horrible : on allait, on venait, et les questions, les cris, les gémissements se confondaient tout ensemble.

Le marquis était mort. Deux heures après l'ontrevue de Raphaël et du marquis, Anto-

230 UN (iHANP D i:si'a«;mi

iiio, plein d'inquiétude, avait pénétré dans la cliarnbie à coucher : son maître n'était plus (jîi'un t'a<lavr('. Alors on avait pensé tout naturellement (!uc le vieillard était mort dans une attaque d'apoplexie ; mais le désordre des couvertures et des rideaux prouvait qu'une lutte assez violente avait eu lieu sans doute. Le cou du vieillard portait quelques marques de strangulation ; ses joues étaient violacées, les yeux sortaient de leurs orbites. Antonio, en voyant cet affreux spectacle, pousse des cris de terreur et de désespoir. H appelle; on accourt de tous côtés, et bientôt le vieux domestique, se souvenant que Raphaël a vu le niarquis peu de temps auparavant, monte à la chambre du jeune secrétuire, et le cherche. Cette chambre était vide, tous les meubles se trouvaient en désordre: les tiroirs ouverts était fit ph'iiis de papiers c^^d'ondus pèlc-mèle.

Un pistolet chargé et tout armé était [)Osé sur le inarbie d'une eoininode.

On clieielie Kapliaël dans toute la maison, et le concierge vient dii e que ce jeune homme est sorti en courant, sans chapeau, la figure pâle et bouleversée.

Madame de Courtalis, instruite de la mort du maïquis, pousse de bruyantes lamentations; elle tombe presque évanouie sur une chaise , et demeure longlemps muette et insensible, agitée de spasmes nerveux.

Melchiorne disait rien; il était fort pâle et paraissait effrayé.

Quelques heures s'écoulent. Enfin la police est avertie : elle se transporte à l'hôtel de M. de Fonlana. On se livre aux plus miniitieuses perquisitions; on interroge lous les domestiques los uns après les autres; mais personne ne peut fouriir aucune lumière.

232 LN (iKAM) i> j:si>a(jm:.

La seule cliosc qui paraisse évidenle et incoiileslable, c'est que M. <le Fontoiia est mort étouffe pcudaut la nuit.

Il était huit Jn^ures du uiatiu : une voiture s'arrête devant la grille de l'hôtel, trois personnes en descendent. C'est Pompéio d'Alcaraz, sa fille, et la vieille Séraphine.

A peine le vieux naturaliste a t-il appris la mort tragique de son frère, que toute sa sensibilité naturelle lui revient comme par enchantement, il pleure, il sanglote et s'écrie :

— Ai.» mon pauvre Juan! pourquoi ne suis-je \cn\ï plus tôt! j'aurais pu t embrasser encore, et sentir îa niain dans la mienne. Ah malheureux ! malheureux ! c'est maintenant

que mes yeux s'ouvrent! je vois mes torts

et ma dureté. Non, rien au monde ne petit consoler de la perte d'un frère! Pleure, ma lille, pleure, ma Lorença. Moi qui te semblais

UN GUAM» 1» KSI» A G m:. i-'^'î

si cruel ol si impitoyable, j'av;Ms poiiilaiii un cœur, ol je le sons aujourd'hui, je le sens qui se venge. C'était l'orgueil, c'était la rancune politique, la jalousie peut-être , qui m'armait contre toi, mon pauvre frère! mon bon Juan' Je ne te verrai donc plus. Ah! je ne pouxais pas croir(3 que tu fusses mortel! il me s(Mnblait que j'aurais toujours le tenq>s de te seirer la main, de me réconcilier avec toi.

Tandis que Pompéio se répandait en lamentations, sa fille, morne et silencieuse, versait d'abondantes larmes; elle était bien surprise que Raphaël ne fut point là, mais, (!ans une pareille circonstance , elle n'osait point dire : où est-il? et elle s'abandonnait sans réserve à sa doideui' liliale.

Les recherches do la police continuaient (l;nis l'hôtel. Antonio, qui n él^ir plus recon-

2'M L\ (invM) 1) i:S!»AGNE.

naissable, lani son désespoir était profond, aceuni t vers Pompéio d'Âlcaraz et lui dit :

— Monsieur, vous êtes le frère de (non défunt niaîLie;, et puisque aujourd'hui il est iinpossible de lui témoigner mon dévouement, je veux au moins le venger. M. le marquis de Fonlana est mort victime d'un meurtre, celte nuit nièmel Qui Ta commis ce meurtre, ou qui l'a Tait comniettre? voilà ce que je ne puis savoir encore, mais la vérité se fera connaître bien toi. En attendant, Monsieui , je vous regarde, vous et votre lille, comme les héritiers de mon maître. Je sais, moi, quelles sont les dispositions testamentaires du marquis à voire égard, et je pourrai au besoin fournir les explications nécessaires.

Ponjpeio, qui tout à sa douleur fraternelle oublie complètement son muséun^ et sa mé-

UN (iUAM» i>'i:si'A(.xr. -^^

na^crit^ , !*oinpéio n^inssc mainlcs (jui sîiotis an viei!\ domostiquo.

— Ainsi donc, dil-il à Loreiica, je siiisrii»'*liliorde mon frère? mais il ne s'agit point «!<• iortune : avant toute chose, il faut le. \engcî-. Mon frère est luorl victime d'un assassinat!

L'hôtel était plein de monde , an visage eltaré. Soudain, madame de Courtalis, qui fondait en larmes, se lève précipitamment et dit :

— Que toutes les personnes étrangères se retirent à l'instant : qu'on me bisse toute seule à ma (iouleurl.. je ne veux pas qu'on me trouble.

£n parlant de la sorte, dleîaneait uu coupd'œil foudroyant à torenea.

— Quelle est cette femme? demande Pompéio avec étonnement.

— Madame de Courtalis! répond Antonio, (|ui secoue la tête d'un air signiliratif.

Alors (niolques paroles vives el hostiles s'échangent (les deux côtés. Madame de Courlalis fait un geste plein d'arrogance, et témoigne <|u'elle veut être seule.

— Je ne connais pas cette femme, dit Pompéio avec hauteur.

— Et moi je vous connais, Monsieur, répond madame de Courtalis avec un sourire méprisant : Vous êtes Don Pompéio d'Alcaraz, le frère du marquis deFontana. Je pourrais vous dire, au besoin, toute l'amitié, toute l'estime que voire frère avait pour vous.

Puis, comme Pompéio s'étonnait qu'une femme étrangère osât lui parler avec cette arrogance dans l'hôtel du marquis de Fonlana, madame de Courtalis tire un papier de son sein et dit :

— Voyez, Monsieur, je suis la maîtress(^.

la seule maîtresse dans celle iiiMison , el je vous prie d'en sortir.

— Un testament de mon frère! dit Poinpéio, <|ui reconnaît sans peine l'écriture du marquis de Fonlana.

— Oui , Monsieur, un testament de votre frère; et, comme vous pouvez bien voir, je suis légataire universelle, à l'exclusion de tous autres. Ayez donc, je vous prie, la bonté de de me laisser à ma douleur, et de ne reparaître que le jour des obsèques : on vous fera savoir l'heure et le lieu.

Pompéio demeurait anéanti.

— Quoi! dit il en joignant les mains-, quoi! mon frère aurait eu cette cruauté? une vengeance au-delà de la tombe. Oh! c'est indigne de lui!.. Si moi j'étais la seule victime, à la bonne heure encore! je pourrais lui pardonner, car je lui ai fait bien du mal, j'ai

<Hé injuste-, mais iiià iille, mais Lorença, un ange î Toublier de la sorte, la déshériter. Non, non, ce n'est pas juste.

Et Pompéio restait accablé, le front dans ses mains.

Depuis quelques instants Antonio écoutait sans rien dire ; la surprise et l'indignation luttaient sur son visage. Enfin il s'écrie :

— Don Pompéio, c'est vous qui n'êtes pas juste envers votre frère : il ne vous a pas oublié; il n'a pas oublié votre fdle, et je sais qu'un testament en votre faveur est déposé d'hier entre les mains de M. Raphaël.

— Un testament! reprit madame de Courtalis, un sourire dédaigneux à la bouche. Imposteur! vous savez bien le contraire, et d'ail leurs j'ai là une preuve matérielle et irrécusable qui vous dément.

— INon pas, madame, répond le vieux do-

i.> (.KA>i> I) i;si'a(.m:. 23!J

meslicjiu'en liodiuul i:i ir'((',cc' h^slniiicjil ii<' <l«'triiil|)asl ;nitr<'.J('vous(liMU niêmc que celui dont iVl. Raphaël se trouve dépositaire esl postérieur à l'écrit (jue vous nous représentez. Je le sais, moi, puisque, avant de l'écrire, M. de Fontana m'a tout dit. C'est moi même qui suis allé avertir IVI. Raphaël, et, lorsqu'il esl sorti de la chambre du marquis, il avait le testament tout cacheté entre les mains.

— C'est un mensonge ! s'écrie madame de Courtalis ; c'est un mensonge infâme. On sait depuis longtemps la haine que vous me portez; mais le témoignage d'un homme comme vous, d'un domestique, est bien peu de chose, et il faut prouver ce qu'on allègue.

— Je prouverai. Madame, et cela n'est pas difficile. Je n'attends qu'une seule chose, c'est le retour de M. Raphaël. Je ne sais où il peut

2i0 UN GitAM) I) i;si»ai;m:.

être, où il a passé la nuit; mais certes il ne peut pas tarder à revenir.

— Je l'attends comme vous, dit madame de Courlalis, dont les joues enflammées exprimaient la fureur. M. Raphaël est un galant homme, et il va vous confondre.

— Ne parlez pas si haut, Madame, répond Antonio d'un accent mystérieux. Ce qui vous occupe maintenant, c'est un héritage!., mais a\ant toutes choses, il faut voir si M. le marquis deFontana est mort naturellement, ou assassiné.

— Bon, voilà maintenant des soupçons, de la calomniel dit madame de Gourtalis d'une voix méprisante. Est-ce que, par hasard, vous auriez la prétention de m'accuser , de laisser croire que j'ai pu tremper dans un crime, dans un assassinat? Folie! folie misérable! M. le marquis était frappé à mort; rien ne

L> OH AND U LSl'AG^L '2\ï

pouvait le sniiver, et révùnement que nous déplorons tous n'a lien qui doive surprendre. Au surplus, les gens de l'art prononceront.

— Eli bien', (jo'ils prononcent, dit Antonio d'un air de triomphe.

Deux médecins venaient d'entrer dans l'hôtel, accompagnés d'un juge d'instruction, lis procèdent à l'examen du cadavre, et bientôt leur réjionse est formelle; le marquis (Je Fontana est mort victime d'une strangulation.

Cependant on ne pouvait comprendre l'absence si prolongée de Kapliaèl. Les déclaralions d'Antonio deviennent peu à peu plu«s nettes <3l plus positives, et les magistrats, dont les soupçons s'éveillent, pénètrent dains la chambre de Raphaël.

Personne au monde ne pou\aitcroire qu'Antonio fût hostile à ce jeune homme. Au ct>nj I'. ■ .,J<i

242 U> GRAND n"ESFAG?(K.

traire, tout son langage respirait la bienveilveillance et l'amitié : c'était madame deCourtalis et non Raphaël que le vieux serviteur haïssait profondément.

— Cherchez, cherchez! dit Antonio aux magistrats, vous trouverez un testament dans la chambre du secrétaire. Je vous le jure, Messieurs, je l'ai vu , moi qui vous parle; il est cacheté aux armes du marquis de Fontana.

Pour la seconde fois, on se livre à de longues perquisitions dans la chambre de Raphaël. Les meubles, les tiroirs, sont minutieusement visités : aucun papier ne s'y trouve qui puisse venir corroborer les allégations d'Antonio.

Mais soudain le vieux domestique jette un cri.

— Voyez! voyez! et il ramasse et met re-

ligicusemenl dans le creux de sa main quelques morceaux de papier brrtlc, au milieu desquels il se trouve un cachet qu'on peut reconnaître à ^instant pour celui dn marquis de Fontana. Les fragments du papier noirci et presque en cendre sont rapprochés scrupuleusement; on les examine, on les consulte : chacun s'efforce de les déchiffrer , d'y trouver un sens.

On hésite longtemps d'abord, mais enfin il n'y a plus de doute , ce papier n'a pu être qu'un testament; quelques mots lisibles encore laissent apercevoir le nom de Lorença et la signature du marquis.

Alors Antonio, joignant les mains, tombe comme foudroyé dans un fauteuil el s'écrie :

— \)\ ! Raphaël ! C'est donc lui l'assassin !

Ces paroles, quoique vagues et confuses , on les recueille aussitôt, on h's commente, el

•24 'f r> «rtAM) u esi*a(»ne.

presque tons los assisîanLs, vrune vuix unanime (.'éolarenl (jue Rcjpliaël a commis ce meurtre.

- — Non 1 non ! s'écrie Lorença avec une chaleur qui viciit de l'ame-, non, Raphaël est innocent, je vous le jure, moi!

Mais Antonio^ pressé par les magistrats, continue ses dépositions , qu'il faut saisir à travers les sanglots et les larmes. Il déclare que deux heures tout au plus avant la mort funeste du marquis, Raphaël a été mandé par le vieillard, et qu'il est sorti hrusquement de la chambre à coucher sans rien dire à personne, sans même qu'on remarquât son départ.

Aucune voix dans la foule, excepté celle de Lorença, ne s'élevait pour défendre Raphaël; Ma lame de Courtalis ne répondait que par

IN tRAM> l)'KSl»A«Mi '2M

(les larmes. Biontnt il parait incontestable à tout le monde que le marquis est mort assassiné^ et que l'assassin est Raphaël.

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