CHAPITRE I
LES ANNÉES DE JEUNESSE ET d'aPPRENTISSAGE
L'hérédité a de ces ironies. Si l'on avait prédit à Claude-Adrien Helvétius, le philosophe matérialiste et philanthrope du XVIII* siècle, qu'il aurait pour arrière-petitfils un ardent orateur catholique, on l'eût sans doute quelque peu surpris. L'auteur du livre De V Esprit avait deux filles. L'une d'elles épousa en 1772 un cadet de Gascogne, le comte de Mun, brillant soldat, qui, maréchal de camp sous Louis XVI, fut créé par Louis XVIII lieutenant-général de l'armée royale. Les de Mun sont originaires de Bigorre : leur manoir famillial est à trois lieues de Tarbes. Famille surtout militaire, dont on peut suivre la trace jus-
que vers le milieu du xif siècle (i). Un Austor de Mun prit part à la septième croisade : il fut avec saint Louis à Damiette. Un jour, à la Chambre, avec une juste fierté, Albert de Mun a pu se dire « le fils de ceux qui, pendant de longs siècles, avaient trouvé, dans Thonneur de combattre et de verser leur sang pour la France, le fondement de leurs privilèges (2) . » Cette leçon des ancêtres, mieux que personne il a su Tentendre et la mettre en pratique.
Il la retrouvait d'ailleurs, sous une autre forme, au sein du foyer domestique. Conseiller général de Seine-et-Marne sous le Consulat et l'Empire, marquis et pair de France sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, son grand-père sut concilier la plus ombrageuse indépendance à l'égard des régimes qui répugnaient à son loyalisme monarchique avec la passion
(i) M. le comte de Mun : origine ^ antifiUté de sa famille, par Tabbé Cazauran, Paris, Palmé, 1876, in-8. — Cf. comte d*Haussonville, Réponse au Discours de réception d^Albert de Mun.
(i) Comte Albert de Mun, Discours, t. III, p. 464- 465 ; Paris, de Gigord.
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d'ôtre utile à son pays. El son père, lidMe héritier de cette généreuse altitude, n*eul guère dans sa vie qu'une seule ambition : celle d'être, en toute occasion, et même en présence des Allemands envahisseurs (i), le maire scrupuleux, actif et dévoué de son village de Lumigny. Soldats, administrateurs, hommes politiques, la constante devise des de Mun a été celle qu'exprime si bien le vieux et noble mot : Seî^ir.
Albert de Mun n'a pas connu sa mère, (( sa sainte mère », comme il Tappelle, cette Eugénie de La Ferronnays, dont le Récit d'une sœur nous a fait connaître la touchante destinée, et qui lui a transmis, avec l'exemple d'une admirable vie, toute l'ardeur de son âme religieuse. Elevé, avec son frère aîné Robert, par une belle-mère qui semble avoh^ été parfaite, — au témoignage même de la propre sœur de la première marquise de Mun (2) — et qui n'a rien négligé pour entretenir dans le cœur
(i) Un château en Seine-et-Marne en 1870, par le marquis de Mun. Paris, Dentu, iS-ô.
(a) La marquise de Mun, par Mme Augustus Craven, née La Ferronnays, i vol. in-8, Paris, Didier, 1877.
de ses enfants d'adoption la mémoire d'une mère vénérée, il a gardé un tendre et doux souvenir de « ce coin de Brie oii il est né » en i8/ii, de ce vieux château de Lumigny « où se sont écoulées les belles années de son enfance et de sa jeunesse (i). » S'il faut l'en croire, il n'aurait qu'à moitié profité des leçons d'un vieux précepteur et de ses maîtres d'un collège libre de Versailles. Avec une modestie charmante, il nous avoue qu'il était peu travailleur, « médiocre écolier », qu'il fut refusé au baccalauréat ès-lettres, et qu'il est « arrivé non sans peine au baccalauréat ès-sciences et à l'Ecole militaire (2). » Et sans doute il était grand liseur, et il avait, malgré tout, conservé quelques vestiges d'une culture littéraire assez sérieuse. Mais peut-être pourrait-on rapporter à cette légèreté juvénile ce qu'il y eut parfois d'insuffisamment personnel et d'insuffisamment mûri dans les idées qu'il a profes-
(i) La Guerre de 191 4, p. 266 ; — Ma vocation sociale, p. 177.
(2) Ma vocaiion sociale (Lethielleux), p. 55.
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sées et cette absence complète d'inquiétude intellectuelle qui caractérise sa physionomie et son œuvre.
Les circonstances, la tradition familiale, Texemple de son frère, plus qu'une vocation irrésistible, le firent soldat. « J'étais entré, nous dit-il, dans Tarmée comme on y entrait, il y a cinquante ans, dans les familles que les révolutions politiques avaient éloignées des autres carrières, pour y passer quelques années de jeunesse (i). » Les événements ïy retinrent plus longtemps. Il devait nous conter en deux volumes les souvenirs de « sa vie militaire », et il est fâcheux qu'il n'en ait pas trouvé le loisir (2) : nous aurions eu plaisir à mieux connaître ces années de formation et de première maturité où déjà se dessine, s'éprouve et s'affirme la future personnalité morale. On na pas pendant quinze
(i) Ma vocation sociale y p. 69.
(2) n en a pourtant esquissé quelques chapitres, au hasard des circonstances, dans les trois dernière volumes des Combats d^hier et d'aujourd'hui y et il semble (t. V, p. 200) qu'il ait commencé la rédaction de ses souvenirs d'Algérie.
ans porté l'uniforme, sans en garder un peu le pli dans sa pensée et jusque dans son âme.
A sa sortie de Saint-Gyr, en 1862, Albert de Mun se fît envoyer en Algérie, à ce 3* régiment de chasseurs d'Afrique où avait déjà servi son frère et où il devait « laisser son cœur de vingt ans ». Il partit (( plein d'un entrain qu'augmentaient encore l'attrait d'un pays inconnu et l'espérance d'une carrière aventureuse (i). »
L'Algérie l'enchanta et lui laissa des souvenirs qui, à plus d'une reprise, lui remontaient à la mémoire et aux lèvres quand il parlait des questions militaires. « Je me rappelle, s'écriait-il un jour à la Chambre, je me rappelle cette fierté qui saisissait alors les âmes au récit des grandes choses du passé et l'air de tous ces visages quand l'escadron, en marche sur un sentier d'Algérie, s'arrêtait tout à coup devant une pierre, un buisson, marqués par le souvenir d'un combat où le régiment avait
(i) Combats dliier et d^aujoard^hui (Lothielleux), t. rV, p. 169; — Discours, t. I, p. aai.
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donné, pour faire front et présenter le sabre (i). » Et dans l'un de ses tout d<Mniers articles, il évoquait encore la vision des brillants combats d'alors (2). Ses cinq campagnes en terre africaine n'ont pas eu seulement pour résultat, en lui forgeant une âme de soldat, active et disciplinée, de fortifier son expérience des choses de Tarmée et de la guerre ; elles lui ont donné le goût et le sens des problèmes de politique coloniale. L'expansion de la France au dehors n'a pas eu de partisan plus résolu, et quand, plus tard, il est intervenu dans les débats parlementaires à propos du Tonkin ou de Madagascar, de la Tunisie ou du Dahomey, ce fut toujours avec une hauteur de pensée et une justesse d'intuition auxquelles ses collègues rendaient volontiers hommage. Comme quelques-uns des plus clairvoyants des Français de son temps il voyait, surtout depuis nos malheurs, dans notre empire d'outre-mer.
(i) Discours, t. HI, p. 470. — ' Cf. encore Combaîs délier et d'aujourdliui, t. îl, p. 241-267. (2) La Guerre de igii, p. i(J2.
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(( une réserve pour Tavenir (i). » L'événement allait lui donner pleinement raison.
« Si j'étais royaliste pour ainsi dire d'habitudes, a écrit Albert de Mun, je ne l'étais ni avec beaucoup de ferveur, ni surtout avec beaucoup de réflexion. Je ne sentais pas en moi la raison d'être d'une fidélité dont je n'avais jamais connu l'objet et qui demeurait passive. Il s'en était fallu de peu, ou pour mieux dire, il n'avait tenu qu'à la désapprobation de mon père, devant laquelle je m'étais incliné, que je n'acceptasse, à ma rentrée d'Afrique, des offres venues de l'entourage impérial, en me faisant présenter aux Tuileries. » Il faut noter dès maintenant cette demi-indifférence politique, contrastant avec une ferveur religieuse qui paraît avoir toujours été très vive. Le jeune officier était ardent, généreux, un peu ambitieux. Un moment même, l'Empire libéral 1' (( enthousiasma » (2). Il n'eût pas fallu beaucoup de
(i) Discours, t. m, p. 202.
(2) Ma vocation sociale, p. 52-54.
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chose pour 1(* « rallier » au nouveau régime. Sur CCS entrefaites, la guerre éclata.
11 dut Tacclamer, coinnic tous les officiers d'alors. Cependant, dans la petite cour du quai d'Orsay où « lieutenant de cavalerie prêt à partir », il attendait, le i5 juillet 1870, la fin de la séance du Corps législatif, il avait vu sortir les députés, « le front soucieux, inquiets et troublés, doutant de leur œuvre (i). » Il ne s'expliqua que trop bien plus tard leur attitude.
Quoique nous n'ayons pas ses souvenirs de la guerre, nous pouvons nous représenter avec une suffisante exactitude l'impression profonde que^ la grande catastrophe nationale fît sur l'âme d'Albert de Mun. « Elle marqua dans ma vie V heure décisive (2) », nous a-t-il dit lui-même ; et il ne nous l'eût pas dit que nous l'eussions, croyons-nous, aisément deviné. Il était ardemment patriote, il était gentilhomme, il était soldat : comment l'année
(i) La Guerre de igii, p. 19.
(2) Ma vocation sociale^ p. 6-7.
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terrible n'eût-elle pas mis sa douloureuse empreinte sur lui plus fortement peutêtre que sur aucun de ceux qui, dans cette génération infortunée, sont arrivés à la notoriété littéraire ? Aucvm d'eux, en tout cas, n'a plus intimement souffert de nos désastres, n'a plus vivement ressenti l'amertume et l'humiliation de la défaite ; aucun ne s'est plus sincèrement, plus passionnément juré de travailler de toute son énergie au relèvement de la patrie ; et aucun n'a mieux tenu son serment, avec une fidélité plus constante, plus active et plus heureuse.
Il faisait partie de l'armée de Metz. Il était, au témoignage de Changarnier, (( de ces officiers qu'un chef éclairé doit vite apprécier, estimer et aimer. » Sa bravoure « alerte et intelligente » lui valut la croix de la Légion d'honneur sur le champ de bataille de Gravelotte. Et ce fut à Rezon ville, sous les obus, que se noua, dans une symbolique accolade, entre le lieutenant Albert de Mun et le capitaine René de la Tour du Pin, une de ces amitiés
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dont un avenir prochain devait montrer la force et la fécondité.
Puis ce furciit le blocus et la capitulation de la vaillanit^ cité lorraine, et le dur exil sur la terre étrangère. Dans le premier article qu'ait publié Albert de Mun, il a tristement évoqué ce « convoi d'officiers prisonniers de guerre se dirigeant vers TAlleniagne, le front courbé et les larmes dans les yeux : en passant à Nancy, il fallait qu'une garnison prussienne vînt les défendre des injures et de la brutalité de la foule (i). »
A Mavence, il retrouva son ami La Tour du Pin qui se jeta dans ses bras et sut, par la réconfortante vigueur de son accueil, lui rendre « Tespoir viril des prochaines régénérations ». Internés tous deux à Aix-la-Chapelle, ils passèrent là dans une intimité de tous les instants les quatre mois de leur captivité, commentant les douloureuses nouvelles qui leur arrivaient de France, recherchant ensem-
(i) Correspondant du 35 août 1871 (non recueilli en volume).
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ble les causes profondes de nos malheurs, s'efforçant de trouver un moyen d'y porter un efficace remède. La Tour du Pin revoyait et complétait, en vue d'une publication future, les notes qu'il avait prises pendant le siège de Metz et oii il s'interrogeait sur ces graves questions : son nouvel ami s'associait à ce travail. Déjà, ce qui « tentait leurs ambitions », « ce n'était plus uniquement un espoir de revanche, un relèvement purement militaire, mais ime réforme des mœurs et des idées ». Un Jésuite, le Père Eck, qui se montra compatissant à leur infortune, leur fît lire le petit livre d'Emile Keller, VEncyclique du 8 décembre 1866 et les Principes de 1789 : ces pages oii l'auteur, au nom de « la vérité catholique », dénonçait énergiquement « l'erreur révolutionnaire », les « remplit de la plus vive émotion ». En même temps, au foyer d'un futur membre dvi Centre, le docteur Lingens, ils apprenaient à connaître les doctrines et les héros du mouvement catholique populaire dont Ketteler avait été
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rinitialonr. C'est dans cette voie, pour eux assez nouvelle, qu'ils étaient résolus à chercher le salut de la patrie.
La paix signée, après un voyage dont il garda toujours Tatroce et humiliant souvenir, Albert de Mun rentrait dans Paris. C'était le i5 mars. Trois jours plus tard, la Commune éclatait.
Attaché, ainsi que son ami La Tour du Pin, au général de Ladmirault « pendant ces deux horribles mois du printemps de 1871 », Albert de Mun eut à prendre part aux opérations de cette lutte fratricide. La colère, l'indignation, la pitié aussi, mille sentiments, mille pensées diverses agitaient son âme. Les tragiques ou hideux spectacles dont il fut le témoin angoissé, le massacre des otages de la Roquette, les autels profanés, les croix renversées de l'église de Belleville, l'incendie des Tuileries, les rigueurs d'une répression qui, trop souvent, dépassa le but, tout cela l'amenait à se poser la même question : Qu'avait fait la société légale pour former la conscience populaire ? Et n'avait-elle
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pas la première manqué à son devoir et à son rôle d'édiicatiice ? Avant semé Tindifférence religieuse et morale, n'était-il pas naturel qu'elle récoltât la révolution ?
I/ordre rétabli, le général de Ladmirault, nommé gouverneur de Paris, s'installa au Louvre. Ses officiers d'ordonnance l'y suivirent. Ne séparant pas l'une de l'autre la préoccupation militaire et la préoccupation religieuse et sociale, Albert de Mun travaillait, étudiait, s'informait, cherchait sa voie. Il n'allait pas tarder à la trouver.
Un petit livre, qui n'est pas de lui, mais qu'il avait vu naître, et dont il avait médité toutes les pages, traduit exactement son état d'esprit d'alors. C'est celui que son ami La Tour du Pin avait commencé à Metz et qu'il publia au mois d'août 1871, sous le titre : V Armée française à Metz (i). Esprit vigoureux, et
(i) U Armée française à Metz, par ïc comte de la Tour du Pin-Chambly, de Té tat major du 4® corps, I vol pet. in- 16 ; Paris, Amyot.