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même pénétrant, très f^énéieux d'ailleurs, — il Ta bien prouvé pendant la guerre actuelle, — mais un peu abstrait et systématique, trop fermé aux réalités de Thistoire et de la vie, trop porté aussi à vivre replié sur soi-même et à se nourrir de sa propre substance, assez peu écrivain, René de la Tour du Pin-Chambly a été pour Albert de Mun plus qu'un tendre ami, une sorte de guide intellectuel à la fois très suggestif et peut-être un peu dangereux. Ce '< féodal », cet admirateur de Joseph de Maistre et de Bonald, cet ennemi-né de l'esprit révolutionnaire a parfois un peu trop enrégimenta son ami et son disciple parmi les « prophètes du passé ». Son petit livre de début est un réquisitoire assez violent contre l'armée du second Empire, dont il attribue la décadence à l'invasion des mœurs démocratiques. Si l'armée allemande l'a emporté, selon lui, c'est surtout grâce à sa supériorité morale. Et il conclut : « Nous fonderons des institutions militaires sur le seul amour du devoir ; et nous relèverons ainsi, selon les
lois de Dieu, le plus beau royaume qu'il y eut en ce monde. »
Albert de Mun épousait toutes ces idées, et commentait avec enthousiasme le livre de son ami dans un article du Correspondant : «J'ai serré sa main, écrivait-il, sur nos champs de bataille de Metz ; je l'ai rencontré sur la terre d'exil, où son âme fortement trempée réconfortait la mienne ; j'ai traversé avec lui les horreurs de la guerre civile, et partout je l'ai trouvé marchant sans défaillance dans la voie droite du devoir et de l'honneur. Puisset-il longtemps encore me montrer le chemin, et puissent, à son exemple, tous les hommes généreux descendre dans l'arène pour soutenir son combat et travailler avec lui a régénérer la patrie (i) ! »
Ainsi donc, toutes ses impressions d'alors et toutes ses « expériences », toutes les influences qui s'exerçaient sur sa pensée, tout cela aboutissait, chez Albert de Mun, à un même rêve d'action religieuse
(i) Correspondant du 25 août 187 1 (non .recueilli en volume).
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et patriotique. Mais ce rêve était encore assez vague. En vain il entrait en relations avec Dnpanloup, dont le f^allicanisme le heurta ; avec Louis Veuillot, qui Tenchanta ; avec Le Play, qui le déçut un peu ; en vain il se nourrissait (îç^cSSieJph de Maistre et de Bonald,,éë Balnnès et de ^
Donoso Cortès : si ses idées maîtreisses, ses j
tendances générales se dessincoènt, se pr|K/
cisaient progressiveraétit, elles ^fSefi-
quaient pourtant d'un'^*^oipt-d''Clppixi so-
lide,. d'un objet fixe et concret. Tout ce
lent travail intérieur, de son propre
aveu (i), risquait d'aboutir « à une sorte
de dilettantisme catholique et social ». Les
circonstances en décidèrent autrement.
Un jour du mois de novembre 1871,
dans son petit salon démeublé du Louvre,
Albert de Mun recevait la visite d'un
homme grisonnant, simplement vêtu de
noir, d'une ardente et noble physionomie.
(( Du premier regard », le nouveau venu
« prit possession de son âme ». C'était un
Frère de Saint-Vincent de Paul, et il s'ap-
(i) Ma vocation 'sociale, p. 56.
pelait Maurice Maignen : c'était le directeur d'un « cercle de jeunes ouvriers » du boulevard Montp^iyj^sse. Il parla de son œuvre ; il parla surtoùt^j^avec une chaleur d'éloquence contagieuèfe^L dominatrice, du peuple, de ses besoin^^ de ses souffrances, des terribles respon^bilités qu'avait encourues l'ignorante ou dédaigneuse indifférence des^^-^ï^ttîhes, des heureux de ce monde. Ces propos correspondaient trop bien aux pensées qui, depuis la guerre, hantaient l'âme généreuse d'Albert de Mun. Il fut conquis par ce zèle d'apôtre. Il promit de se rendre au cercle Montparnasse et d'y prendre la parole. Son avenir était fixé désormais.
C'était la première fois qu'il parlait en public. Il nous a conservé ce premier discours qu'il avait écrit et appris par cœur, « apostrophe émue d'un soldat à des travailleurs chrétiens comme lui ». Dans cette salle longue et basse, sous les yeux de ces ouvriers recueillis et attentifs, il sentit s'établir ce courant mvstérieux, magnétique, qui se forme spontanément en-
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tre l'oraleur-né et ses auditeurs ; il eut 1h comme la révélation, presque mystique, de sa vocation sociale et de sa vocation oratoire.
Le but était dAô'îôfS**iiiê,c^ • il s'agis-
sait de fonder, dans tou.^^](^ quartiers de Paris, à commencer xpar levplus populaires, des cercles semhlables^^u cercle Montparnasse. RdJ^crt de Mun, I^^Tour du Pin, quelques autres /encore, s'associèrent
avec enthousiasme à cii ;vaste projet. On rédigea une adresse au pape, exprimant « une adhésion absolue aux principes de TEncyclique Quanta cura et à la condamnation de toutes les erreurs du temps présent ». On lança dans la presse un vibrant Appel aux hommes de bonne volonté ; on y définissait nettement l'objet et les moyens de Toeuvre nouvelle ; l'objet, « c'était une contre-révolution faite au nom du Syllabus » ; le moyen, « c'était l'association catholique » (i).
Fortement et habilement organisée,
(i) Ma vocation sociale y p. 289 ; — Discours j tome I^ Questions sociales, p. 11.
soutenue par d'ardentes et actives sympathies, l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers ne tarda pas à prospérer. Le 7 avril 1872, Albert de Mun prononçait le discours d'inauguration du cercle de Belleville, « sur ce sol fécondé par le sang des martyrs où il avait pensé pour la première fois à l'entreprise de salut dont il célébrait l'un des premiers succès ». Quelques mois après, un second cercle était inauguré à Montmartre ; la même année, deux cercles étaient fondés à Lyon. Partout oîi on l'appelait, — et sa réputation naissante d'orateur avait vite franchi l'enceinte un peu étroite de ses premiers auditoires, — Albert de Mun se rendait pour porter la bonne parole. A la suite de ces réunions, des cercles se fondaient sur le modèle des premiers cercles parisiens. Au mois de mai 1878, ils étaient assez nombreux pour qv.e l'OEuvre pût tenir sa première assemblée générale. Deux ans après, au mois de mai 1875, lors de la troisième assemblée générale, l'Œuvre comptait cent trente comités, cent cinquante cercles, dix-huit
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mille membres, dont qninw mille ouvriers. Le (lévuuemeul clirélieii, l'aclivité, Téloquence avaient produit ces magnifiques résultats.
L'apostolat religieux et social d'Albert de Mun s'était développe comme en marge de son métier militaire, et n'avait nui en rien à ses obligations professionnelles.
Nomnné, en 1872, capitaine au g* régiment de dragons, en garnison à Meaux, il permuta, deux ans plus tard, avec le 2^ régiment de cuirassiers, qui tenait garnison à Paris. Bien qu'il s'abstînt dans ses discours et conférences, de faire de la politique, ses idées politiques étaient alors assez arrêtées. Après l'Empire, la guerre et la Commune, la restauration monarchique lui paraissait le salut de la France : il était i( par raison comme par éducation, royaliste d'opinion et de désir » ; il Tétait aussi par conviction sociale, car il voyait dans le comte de Cliambord l'antithèse vivante de cette Révolution, à laquelle il avait déclaré la guerre. Mais l'Assemblée nationale trompa ses espérances, et divers
incidents pénibles lui ayant fait craindre pour l'avenir un moindre libéralisme de la part de ses chefs et du gouvernement, d'autre part, diverses ouvertures lui ayant été faites pour Tenlrée dans la vie politique, il crut devoir, non sans de longues hésitations, reprendre toute sa liberté, et à la fin de 1875, il donna sa démission d'officier. Il avait fait, au cours de ces dernières années, son apprentissage oratoire ; la vie publique l'attirait ; il crut qu'à la tribune de la Chambre il travaillerait avec plus d'efficacité au triomphe des idées catholiques et sociales dont il était le champion. Un groupe considérable d'électeurs de l'arrondissement de Pontivy lui ayant offert une candidature pour les élections de 1876, il accepta. Sur un programme strictement catholique, il fut élu. Une nouvelle carrière allait s'ouvrir devant lui.